jeudi 31 mars 2022

[Franceschi, Patrice] S'il n'en reste qu'une

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : S'il n'en reste qu'une

Auteur : Patrice FRANCESCHI

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

L’héroïsme des bataillons de combattantes kurdes contre Daech attendait son grand roman. Le voici.
Une journaliste occidentale croit pouvoir enquêter impunément sur le destin magnifique de deux figures légendaires, Tékochine et Gulistan, afin de raconter la pureté de leur cause, l’inflexibilité de leur lutte, les circonstances exceptionnelles de leur mort dans les décombres d’une ville assiégée de l’ancienne Mésopotamie.
Mais accéder au premier cercle des dirigeants clandestins de cette guerre-là se mérite, et peut-être ne peut-on révéler la vérité qui se cache derrière tant de récits lacunaires et contradictoires qu’en se perdant à son tour  : son enquête devient peu à peu parcours initiatique, remontée du fleuve du souvenir, hymne à une liberté dont nous avons perdu le sens en cessant d’être prêts à en payer le prix.
Dans un paysage de sable et de lumière, S’il n’en reste qu’une est l’histoire de ces femmes confrontées à ce qu’il peut y avoir d’incandescent dans la condition humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, aviateur et marin, Patrice Franceschi partage sa vie entre écriture, aventures et engagements. Il est notamment l’auteur de Dernière nouvelles du futur et d’Ethique du samouraï moderne, il a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle pour Première personne du singulier.

 

Avis :

Envoyée en Syrie par le groupe de presse australien qui l’emploie, la journaliste québécoise Rachel Casanova y cherche le sujet d’un grand reportage, et pourquoi pas, de son premier livre. Elle se lance sur les traces de deux sœurs d’armes kurdes, Tékochine et Gulistan, qui, tuées dans de terribles mais mystérieuses circonstances alors qu’elles combattaient au sein d’un bataillon féminin, alimentent une véritable légende quant à leur courage et à leur engagement pour la liberté. Bien décidée à retracer leur destin, la reporter occidentale devra se confronter à la réalité du terrain kurde : une expérience dont elle n’imaginait pas qu’elle la transformerait autant…

A travers l’enquête de Rachel, c’est la dernière décennie de leur histoire qui nous parvient du point de vue des Kurdes eux-mêmes : des années de combat éperdu contre la haine islamiste, dans un affrontement inégal, fatalement jusqu’au-boutiste puisque toute défaite ou abandon entraînerait leur destruction, atroce et acharnée. Hommes et femmes luttent pied-à-pied, avec le courage et la détermination de ceux qui mènent un combat existentiel, et qui n’ont d’autre choix que le sacrifice pour tenter de repousser l’innommable. Trahis en 2019 par le retrait de la coalition internationale qui les soutenaient depuis cinq ans contre Daesh, les Kurdes continuent seuls le combat, désespéré pot de terre contre barbare pot de fer…

Le parcours de baroudeur et l’engagement humanitaire de l’auteur en zones de guerre ne sont sans doute pas pour rien dans le réalisme de sa restitution de la guérilla et des batailles décisives en Syrie, qu’il s’agisse du Stalingrad Kurde de Kobané en 2014 ou de la prise de Raqqa en 2017. Et si, par ailleurs, la construction du roman peut paraître artificielle dans son souci de maintenir jusqu’au bout un suspense somme toute superflu, nombreux sont les passages forts du récit. En particulier ceux qui mettent en avant l’engagement lucide et sans haine des femmes kurdes, souvent très jeunes, condamnées à attaquer sans cesse et à ne jamais reculer, sûres de rencontrer tôt ou tard la mort au combat puisqu’elles se sacrifieront plutôt que de tomber aux mains de ceux qui les démantèleraient vivantes.

Patrice Franceschi a choisi de confronter deux femmes kurdes et une Occidentale, dans une rencontre posthume symboliquement destinée à nous rappeler la valeur de cette liberté autrefois chèrement conquise, et que, dans notre confort, nous laissons peu à peu s’éroder par peur d’en payer le prix. « Vivre libre ou se reposer, il faut choisir. » Et si, à force de préférer notre sécurité matérielle à la défense de nos idéaux, nous étions en train de devenir « des sortes d’animaux domestiques » ? (4/5)

 

 

Citations :

La femme qui m’ouvrit me laissa sous le choc : Bérivan Kobané n’avait effectivement pas dû sourire depuis longtemps ainsi que l’avait affirmé Mohamed. D’une certaine manière, elle était impressionnante : l’image même du malheur – un tableau de Goya peint sur un visage de Joconde. J’en eus le cœur serré. La maigreur de sa figure, toute en os, faisait peine à voir, avec un nez trop fin, un front immense et une bouche si mince qu’elle semblait tracée au crayon dans le blanc du visage ; cette figure d’outre-tombe ne semblait vivante que par la force de ses yeux, pareils à des brandons brûlant dans des orbites très sombres, d’une profondeur comme je n’en avais encore jamais vu.

Le Shingal est l’un des berceaux des Kurdes yézidis. Leur religion est issue de l’ancien zoroastrisme qui plonge ses racines très loin dans le passé, bien avant l’arrivée de l’islam chez nous. (…)
En tout cas, c’est pour cette raison que les djihadistes haïssent les Yézidis ; pour eux, ce sont des adorateurs du diable. Ils les placent au sommet de la hiérarchie de leurs ennemis, parmi ceux qui doivent être anéantis au sens propre du terme. Je sais que chez vous on refuse de le croire, mais ces islamistes détestent viscéralement tout ce qui n’est pas eux : chrétiens, Kurdes, chiites, soufis, musulmans trop modérés à leurs yeux, tout y passe – sans oublier les Occidentaux, naturellement, ces mécréants abhorrés. Voilà pourquoi la guerre qu’ils mènent contre nous est une guerre existentielle ; nous ne pouvons passer aucun accord de paix avec eux, aucun armistice n’est possible, aucun dialogue n’est envisageable ; le voudrions-nous que ce serait impossible ; nos combattants ne peuvent même pas se rendre si cela tourne mal pour eux – ils sont aussitôt torturés, assassinés, leurs corps démantelés….

(…) elle a rejoint très jeune notre révolution. Elle aimait défendre sa patrie, la démocratie, notre égalité avec les hommes, toutes ces choses, mais surtout, elle ne plaçait rien au-dessus de la liberté. Rien, vous comprenez ? » Je dis un peu bêtement : « Rien au-dessus de la liberté, bien sûr, c’est logique, c’est la révolution… » Bérivan secoua la tête de consternation en me regardant presque sévèrement : « Sauf votre respect, madame Casanova, vous ne connaissez rien à ces choses-là. Comment pourriez-vous, d’ailleurs ? Chez vous en Occident les libertés disparaissent petit à petit mais ce n’est pas par la force d’un destin contraire comme chez nous ; c’est seulement parce qu’il y a en vous une érosion de la volonté de vivre libre. Cela ne ferait-il pas de vous des sortes d’animaux domestiques ? Disons que Tékochine était un animal sauvage ; je crois savoir qu’il y en avait beaucoup chez vous autrefois.
 
Vers le mois de septembre, les islamistes se sont lancés à l’assaut en nous attaquant de tous les côtés à la fois. C’était l’hallali ; nos ennemis proclamaient qu’ils allaient nous exterminer, notre population était terrorisée. Les gens fuyaient où ils pouvaient. Nos combattants se défendirent avec un acharnement dont vous n’avez pas idée ; mais ils ne purent tenir longtemps dans la plaine à un contre dix, face aux chars et à l’artillerie qui les canonnaient sans répit, souvent appuyés par l’aviation turque – celle-là nous bombardait partout et sans relâche. Nos bataillons étaient en débris, le moral faiblissait, le monde entier se désintéressait de notre sort. La situation devenait désespérée : nous avions quantité de tués et de blessés, les vivres et l’eau se faisaient rares, les munitions commençaient à manquer ; alors, Qaraman et nos autres généraux, comme Tulin Clara et surtout Mazlum, notre général en chef, décidèrent de jouer le tout pour le tout : ils ordonnèrent à ce qui restait de nos troupes dans le canton de Kobané – trois mille hommes et femmes tout au plus – de s’enfermer dans la ville elle-même afin de mener désormais le combat en milieu urbain. Dans ces cas-là, l’artillerie et les blindés sont moins efficaces et peuvent être plus facilement détruits par des hommes déterminés. Il fallait vaincre coûte que coûte. La plaine était perdue, la ville pouvait tenir – du secours viendrait peut-être de l’extérieur.  
L’essentiel de la population fut évacué vers les zones kurdes de Turquie, et bientôt commença ce que la presse mondiale allait appeler “le Stalingrad kurde”. Car cette bataille, nous allions finir par la gagner – après 135 jours de siège et beaucoup de sacrifices. Moi qui les ai vécus, je peux vous assurer que ce furent 135 jours d’horreur et de malheur, de fureur et d’épouvante, de bruits et de désordres. Jusqu’à la fin, nous ne pouvions être certains de gagner – mais ce furent 135 jours qui ont renversé le cours de notre histoire.

Dans l’escalier menant à la réception, il me revint à l’esprit une phrase lue dans les Mémoires de je ne sais plus quel écrivain qui assurait qu’il existait un lien consubstantiel entre existence et puissance : « Qu’il m’arrive n’importe quoi plutôt que rien », avait-il écrit quelque part. À l’époque, j’avais trouvé cette déclaration parfaitement incongrue. Comment pouvait-on être habité par une telle confiance en soi, une telle certitude quant à ce que pouvait offrir la vie ? Pouvait-on croire à ce point en son destin ? C’était idiot, c’était impossible – nous maîtrisions si peu de chose. Mais en descendant l’escalier de « l’Auberge des deux roses » – cet escalier qui grinçait à chaque pas comme pour avertir la terre entière de mon départ clandestin – je fus soudain certaine que cette confiance orgueilleuse et aveugle dans le destin relevait d’une impérieuse nécessité si l’on voulait faire sauter la sorte de verrou qui, toujours, empêchait l’existence d’atteindre son entière plénitude – cela au risque de se perdre. En étais-je capable ?
 
“Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils craignent la mort. Si on chasse cette peur, le bonheur revient.” Je n’ai rien compris sur le moment – mais j’ai été certain qu’elle se vivait comme déjà morte, que c’était son secret pour résister à tout et ne jamais fléchir. Ça m’a impressionné : comment pouvait-on vivre de cette manière en restant si serein ? Quand elle s’est levée pour retourner vers le front, elle s’est penchée vers moi, les yeux brillants, et m’a dit autre chose encore, d’une voix très douce – et ça aussi, je ne l’avais jamais entendu de personne : “Diljuar, vivre libre ou se reposer, il faut choisir. C’est un grand sage qui a dit ça autrefois ; tu ne peux pas être fatigué puisque tu te bats pour être libre.”

Mais vous vous croyez où, monsieur le journaliste ? Dans votre pays tranquille où on est libre de tout choisir ? Choisir ce que l’on mange comme le métier que l’on fait ? Est-ce que vous avez seulement une idée de notre espérance de vie, à moi ou à la camarade Asya ? Nous, on dit : si on pouvait avoir quatre ou cinq ans, ce serait bien… Chez les Yapajas du Rojava, personne ne meurt du cancer.

En janvier 2018, les Turcs ont envahi Afrine sans s’occuper de ce que pouvaient penser nos alliés occidentaux. Ils les ont mis devant le fait accompli. Ni les Américains, ni les Français n’ont osé intervenir – parce que les Turcs font partie de l’OTAN et que ça leur est bien commode de nous massacrer sous ce masque du mensonge. Nous nous sommes donc retrouvés seuls contre des avions, des chars, de l’artillerie, une armée moderne et bien équipée… C’était autrement plus difficile qu’avec Daech, bien sûr – et cela nous a coûté des centaines de nos filles et de nos garçons. Morts pour rien.

J’avais rencontré ce colonel à deux ou trois reprises et l’impression que j’en avais gardée m’avait beaucoup troublé : il appartenait manifestement à la même catégorie humaine que Tékochine – ils étaient de la même étoffe si vous préférez. Par exemple, il m’avait dit une fois qu’il vouait une admiration sans borne à Victor Hugo et, notamment, à son poème “Ultime Verba”. Il m’avait répété trois fois de suite les deux derniers vers – et ses yeux étaient traversés de fièvre :  “S’il en demeure dix, je serai le dixième ;  Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

(…) au début du mois d’octobre 2019, les Occidentaux ont trahi leurs engagements vis-à-vis de nous après cinq années de guerre commune contre l’État islamique et 36 000 tués et blessés dans nos rangs – à peine une poignée chez eux ; d’un seul coup, ils nous ont abandonnés aux mains des Turcs, nos pires ennemis. Probablement devaient-ils juger que nous ne servions plus à rien après avoir vaincu les djihadistes quelques mois plus tôt.
 


 

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