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lundi 25 janvier 2021

[Absolu, Adrien] Les disparus du Joola

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les disparus du Joola

Auteur : Adrien ABSOLU

Parution : 2020 (JC Lattès)

Pages : 250

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 26 septembre 2002, un bateau, le Joola, part de  Ziguinchor pour Dakar avec à son bord près de 2000  passagers. Il n’arrivera jamais à destination. 1863 personnes  mourront. Adrien Absolu se rend à de nombreuses reprises  en Casamance. L’histoire du Joola le hante. Comment une  telle catastrophe a-t-elle pu arriver ? Les responsables  essaient-ils de ralentir l’enquête ? Qui étaient les victimes  et notamment Dominique, un Français de vingt ans ?
Adrien Absolu nous raconte, heure par heure, cette journée  de septembre 2002. Il remonte le temps, lorsque le  bateau a été construit et qu’on l’a laissé naviguer malgré  ses vices. Il décrit le courage et l’obstination de ceux qui  ont tout tenté.

Les disparus du Joola est un récit bouleversant, comme un  espoir de vérité et une stèle pour ceux qui ne sont plus.
 
Première sélection pour le Prix Renaudot Essais 2020
Sélectionné pour le Prix littéraire de l'Académie de Marine

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adrien Absolu parcourt le continent africain depuis longtemps, racontant l’histoire de ses villes et de ses hommes. Il est l’auteur d’un récit Les forêts profondes (Lattès, 2016), sur l’épidémie d’Ebola en Guinée. Il a collaboré à la revue Le Tigre aux côtés de Francis Tabouret et Sylvain Prudhomme. Il travaille pour l’AFD et écrit aujourd’hui pour plusieurs revues et journaux notamment pour XXI et Le Point Afrique.

 

 

Avis :

Le 26 septembre 2002, le ferry Le Joola, qui relie en treize heures la région de la Casamance, au sud du Sénégal, à la capitale Dakar, coule à quarante kilomètres au large de la Gambie, avec à son bord plus de 2000 passagers. Il n’y a que 65 survivants. S’intéressant quinze ans plus tard au parcours d’un jeune étudiant français originaire du Morvan et disparu dans le naufrage, l’auteur se rend à plusieurs reprises au Sénégal pour enquêter. Il nous restitue l’histoire du drame, depuis la conception du bateau jusqu’à son dernier voyage, révélant d’innombrables et graves dysfonctionnements dans l’entretien et l’exploitation du navire, l’ahurissante incurie des autorités dans la gestion des secours et, pour couronner le tout, le déni de justice qui a finalement conduit au classement de l’affaire sans poursuite.

Le constat est accablant : vétusté, incompétence, corruption, maintien en circulation d’un bateau sans permis de circulation, double billetterie et surcharge, défaut d’équipement de secours… La liste des dysfonctionnements est longue comme le bras. Leur accumulation ne peut que mener à la catastrophe, pourtant le Joola continue à naviguer comme si de rien, avec à son bord près de quatre fois le nombre autorisé de passagers. Le bateau se retourne en moins de dix minutes, seuls deux canots de sauvetage finissent par pouvoir être utilisés, et les secours, aussitôt alertés, mettent presque une journée pour parvenir sur place. Il y a au final plus de victimes que lors du naufrage du Titanic, tant à cause du chavirement que de la lenteur du sauvetage…

Au drame causé par l’irresponsabilité vient bientôt s’ajouter pour les familles l’impossibilité d’obtenir justice. Le dossier est classé sans suite dès 2003 au Sénégal. Les tribunaux français, saisis par les proches de nos ressortissants disparus dans le naufrage, confirment définitivement le non-lieu en 2018, en raison de dispositions internationales les rendant incompétents dans cette affaire. Les victimes s’avèrent ainsi triplement condamnées : par l’incurie qui a mené à la catastrophe, par le défaut d’assistance, et par l’absence de poursuites judiciaires.

Ce livre s’attache aux faits, retraçant avec le plus grand sérieux les différents éléments de la tragédie, glanés après une enquête approfondie et de multiples rencontres en France comme au Sénégal. L’auteur trouve le ton juste pour évoquer avec une émotion contenue la dimension humaine de la catastrophe, s’attachant en particulier au sort d’un des passagers mais en évoquant aussi beaucoup d’autres. L’ouvrage se fait hommage, au service de la mémoire des disparus et de leurs familles. Cette lecture, stupéfiante et choquante, est nécessaire, pour sauver de l’oubli les victimes d’une des catastrophes maritimes les plus dramatiques jamais survenues, mais aussi pour dénoncer la noire lâcheté de certains comportements humains. Avec son style fluide et efficace, c’est aussi un passionnant documentaire sur l’histoire du Sénégal, en particulier de la Casamance. (4/5)

 

Citations :

La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais par l’attachement à l’intégrité territoriale de leurs habitants respectifs, leur identité fière et jalouse, leurs festivités folkloriques, et l’idée de leur indépendance jamais complètement dissoute, elle n’est pas absurde : les colons français qui ont occupé la Casamance au début du XXe siècle avaient rebaptisé ses habitants diolas, à l’esprit égalitaire et individualiste mâtiné d’un grand sens du collectif, « les Bretons du Sénégal », et aussi vrai qu’il n’y a pas d’autoroute en Bretagne, il est difficile d’atteindre la Casamance, et tout aussi difficile pour une puissance étrangère d’y maintenir son emprise, qu’elle prenne son pouvoir à Paris ou à Dakar. On s’y attache comme à un paradis perdu : le cinéaste géorgien Otar Iosseliani chercha longtemps l’endroit où tourner son film contemplatif Et la lumière fut. Il tomba en arrêt devant un village de Casamance dont je n’ai pas réussi à retrouver le nom. Ses prises de vues extatiques ont saisi un temps suspendu, avec ses cireurs de chaussures, sa chasse à l’arc de la biche, ses jarres en terre cuite qui passent d’une main à l’autre, l’ardeur au travail, les eaux calmes des chenaux de marée, la société villageoise clanique, mais sans castes, ses habitants rétifs à l’autorité, aussi attachés à leur liberté que des chats.

Dès le 4 février 1997, un courrier du directeur de la Marine marchande au chef d’état-major de la Marine nationale dénonce l’absence à bord du matériel de secours obligatoire. De nombreux fax sont échangés entre 1997 et 2000 entre le bureau de vérification Veritas et l’antenne d’exploitation du Joola à Dakar : les certificats ont expiré le 11 novembre 1996, mais en dépit de nombreuses relances, la plupart des courriers de Veritas restent sans réponse. Le Joola est menacé de déclassification, en raison d’anomalies sévères – la pompe à eau de mer n’est plus opérationnelle, le groupe électrogène principal est hors service. Les factures impayées s’accumulent. Veritas sollicite chaque mois l’organisation de visites de régularisation. « Le dossier du Joola est dans un parapheur sur le bureau du Premier ministre », se voient continuellement répondre ses dirigeants. La visite à flot est finalement organisée le 7 octobre 1997 : elle révèle un criant défaut de maintenance du navire. Les contrôleurs de Veritas découvrent entre autres que l’un des ballasts tribord d’eau salée a été perforé, en raison de la corrosion, et le Joola passe en hors-classe, le dernier sas avant la radiation. Le capitaine de vaisseau qui assure le commandement du navire demande une fois encore à Veritas que soit rédigé un mémo recensant toutes les non-conformités. Eu égard à l’importance de son client qu’est l’État sénégalais, Veritas s’exécute, énumère les actions correctives à entreprendre : réparation des alarmes incendie, contrôles d’étanchéité, remise en état du dispositif de fermeture des portes arrière, etc. La liste est longue comme le bras. Ange Pasquini, coopérant français tenant le rôle de conseiller auprès du chef d’état-major de la Marine, se démène pour essayer de sauver la classification du Joola. Mais les promesses de l’armateur restent lettre morte, et les travaux ne sont pas réalisés (...).
Tous les certificats étant périmés, et la patience ayant des limites, le comité de classification de Veritas annonce officiellement le retrait du Joola de ses registres le 23 septembre 2000, présumant son innavigabilité potentielle. Ça ne change rien : le bateau poursuit ses rotations, il est en roue libre, et ceux qui le gouvernent sont comme les conducteurs d’un camion fou lancé à contresens sur l’autoroute ou des alcooliques mondains : entrés dans une phase de déni.

Personne ne sait en réalité combien de personnes se trouvent sur le Joola quand celui-ci largue les amarres : 45 billets ont été vendus en cabines, 110 en seconde classe, mais combien en troisième, à 3 500 francs CFA, soit un peu plus de cinq euros le passage ? Officiellement 855, mais personne n’ignore qu’il existe un système de billetterie parallèle, où la vente se fait de main à main, sans récépissé. Les gens s’entassent partout : dans les coursives, les allées du garage, le gaillard avant, près des canots sur le pont supérieur, s’asseyant sur les caisses renfermant les gilets de sauvetage. Où ils peuvent. Et comme les bagages n’ont pas été pesés, on ne sait pas non plus quel poids de fret charrie le bateau.

Avec le sentiment d’être livrés à eux-mêmes dans leur propre pays, Malang Badji et Jean Diedhiou comprennent alors ce que beaucoup ressentiront ensuite : les rescapés du naufrage sont en passe de devenir un boulet au pied du pouvoir sénégalais, un colis encombrant. Les morts, eux au moins, ont le mérite d’avoir perdu leur langue.

C’est Florence Aubenas qui assure la couverture de l’événement pour Libé et titre : « Trois jours de deuil national pour le Titanic sénégalais. »

Le rapport tant attendu de la commission d’enquête est remis le 4 novembre. Apparaît pour la première fois clairement énoncée la conjonction des facteurs ayant conduit le Joola à sa perte. Le chargement du bateau a été fait à l’emporte-pièce ; si le pont du fret était loin d’être saturé, en revanche le poids des passagers sur les ponts supérieurs était considérable, du fait de la vente illimitée de billets de troisième classe ; les véhicules au garage n’ont pas été arrimés ; aucun calcul de stabilité n’a été réalisé ; le Joola est parti de Ziguinchor avec des ballasts centraux, d’une capacité de 160 tonnes, destinés à lui donner son assise, à moitié vides, ce qui a fait remonter le centre de gravité du bateau, l’exposant encore davantage à l’action du vent à laquelle son faible tirant d’eau et sa conception, sans ballasts de gîte, permettaient difficilement de faire face ; cette nuit-là, le Joola a affronté des rafales de force 7 à 8 sur l’échelle de Beaufort ; le moteur bâbord, bricolé de toutes pièces, était douteux ; le vent est venu frapper la coque émergée du navire ; il s’est produit ce qu’on appelle un effet de « carène liquide », les mouvements d’eau dans les ballasts, et ceux des passagers sur les ponts et dans les salons pour se protéger des pluies, ont précipité sa chute. (...)
Par ailleurs : le Joola n’était pas équipé d’un dispositif permettant de recevoir les bulletins météo de l’Inmarsat, émis par la station toulousaine de Météo France chaque jour à 9 heures du matin et 9 heures du soir ; du reste, aucune procédure ni usage à bord ne prévoyaient de consulter la météo avant le départ ou pendant la traversée ; aucun exercice d’abandon du navire n’avait été organisé depuis des lunes ; les moyens de secours étaient en nombre insuffisant : deux embarcations de 180 places coque rigide pontage en polyester, chargées de fusées de détresse et de vivres, suspendues sur des portiques et qui n’ont jamais été mises à l’eau – on a retrouvé dans les archives de la comptabilité du Joola un devis non honoré pour la réparation du système de largage automatique défectueux –, deux canots de secours de douze places ; 22 radeaux gonflables de 25 places, cerclés entre eux, amarrés au bateau – le Breguet Atlantic qui survola les lieux le lendemain vers midi en dénombra sept dans l’eau, à proximité de l’épave, demeurés entravés –, 22 bouées et 670 gilets de sauvetage séquestrés dans des malles. 
En résumé, un bateau dessiné en fonction de critères exigeants, respectant les normes admises, mais offrant peu de marges ; que l’homme a peu et mal entretenu, et bourré jusqu’à la gueule de passagers pendant toutes ses années d’exploitation ; jusqu’à ce que les éléments météo soient suffisamment contraires et la navigation maladroite pour que le Joola flanche. Aucun secours véritable n’a été porté, et celui que les passagers auraient été en droit d’attendre du bateau lui-même n’existait pas. Tout cela exécuté dans une dilution totale des responsabilités des uns et des autres. « Le navire ne devait absolument pas effectuer les rotations comprises entre le 10 et le 26 septembre, car il ne respectait aucune des normes de sécurité prescrites en matière de navigabilité. » Il manquait cette nuit-là à bord un acte d’immatriculation, un permis de navigation, les brevets de compétences des officiers, un certificat de sécurité incendie et radio, un certificat international de jaugeage, une classification coque et machine, une patente de santé.

Ces calculs révèlent que, toutes circonstances égales par ailleurs, avec seulement 580 passagers à bord, le bateau aurait été bien chahuté cette nuit-là, mais ne se serait pas retourné. Que pareillement, si les ballasts avaient été remplis à ras bord, la stabilité accrue du bateau lui aurait permis de faire face à la charge excédentaire. Mais que l’accumulation des facteurs – passagers surnuméraires, carènes liquides, chargement aberrant, mauvaise météo – a empêché le redressement du Joola, quand celui-ci s’est mis à tanguer trop fort.
Quand cela fait plusieurs mois que l’on s’intéresse à l’affaire, la lecture de ce rapport n’apporte pas beaucoup d’éléments nouveaux, mais elle est édifiante, parce qu’elle ordonnance tous les éléments du drame, rend nette une réalité en kaléidoscope. Et statue : « chronique et certaine » (l’absence de calculs de stabilité) ; « certain et connu » (le dépassement de la jauge passagers) ; « conjoncturel et certain » (le coup de vent).

 

 

A propos du Sénégal et de la Casamance sur ce blog :

 
 SILLA Karine : Aline et les hommes de guerre

 

 

mardi 22 septembre 2020

[Vaillant, John] Le Tigre





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : LeTigre (The Tiger)

Auteur : John VAILLANT

Traductrice : Valérie DARIOT

Parution : en anglais (Canada) en 2010,
                 en français en 2011 (Noir sur Blanc)

Pages : 488

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Hiver 1997. Un habitant d’un village isolé dans les forêts de l’Extrême-Orient russe, proche de la frontière chinoise, se fait dévorer par un tigre de Sibérie. Le comportement quasiment humain du fauve laisse à penser qu’il poursuit une sorte de vengeance. Iouri Trouch et ses hommes de « l’inspection Tigre » se lancent sur la piste du dangereux animal, afin d’éviter de nouvelles victimes.
John Vaillant suit l’équipe d’inspecteurs dans leur traque du tigre, à travers la forêt dense et le froid mordant. La population de cette région, minée par la pauvreté et les dures conditions de vie, s’est tournée vers le braconnage et l’abattage illégal de la forêt pour survivre. Elle a contribué à la disparition progressive du tigre de l’Amour, qui figure aujourd’hui sur la liste rouge des espèces menacées en Russie.
À travers ce récit d’aventure haletant, basé sur une histoire vraie, Vaillant révèle la dévastation économique, culturelle et environnementale de la Russie post-soviétique. Il signe là un livre puissant, dans la veine de Dersou Ouzala, sur les rapports entre l’homme et la nature sauvage, ainsi que sur les limites de l’exploitation du milieu naturel.
 
Ce livre a reçu le Prix Nicolas Bouvier 2012 ainsi que le British Columbia’s National Award for Canadian Non-Fiction 2010, et le Globe and Mail Best Book for Science 2010.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

John Vaillant collabore à divers journaux et revues, comme The New Yorker, The Atlantic, National Geographic. S’intéressant aux frictions entre l’homme et son milieu naturel, il a voyagé à travers les cinq continents. L’Arbre d’or est son premier livre, paru au Canada en 2005 et récompensé par le prestigieux prix du Gouverneur général. Le Tigre, paru en 2010, est un succès dans de nombreux pays ; il a reçu le prix Nicolas Bouvier en 2012. John Vaillant vit aujourd’hui à Vancouver.
John Vaillant a reçu le prestigieux prix Windham Campbell 2014 pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

En 1997, à l’extrême bout de la Russie, un peu au nord de Vladivostok, un tigre de Sibérie se transforme en mangeur d’hommes, faisant preuve d’une véritable vindicte contre les habitants de la région. Une équipe russe, aguerrie aux dures conditions de la taïga et spécialisée dans la protection de cette espèce animale en voie de disparition, se lance sur les traces du fauve, avec l’autorisation exceptionnelle de l’abattre. Mais pourquoi cette bête s’est-elle soudain démarquée du comportement habituel de ses congénères, qui, à quelques accidents près, ont toujours vécu à bonne distance des hommes ?

Cette histoire vraie est d’abord le récit haletant d’une traque dangereuse et éprouvante, qui fait prendre toute la mesure de l’impressionnante puissance de ces fauves respectés, voire vénérés, depuis des millénaires par les populations autochtones. Elle est aussi l’occasion d’une fascinante découverte de la taïga et de ce territoire de l’Extrême-Orient russe, où les habitants vivent dans les rudes conditions d’un monde de neige et de glace, aggravées par l’isolement et la misère que la chute du communisme a porté au paroxysme avec la fin des industries locales. Réduits au plus complet dénuement, les hommes tentent tant bien que mal d’y survivre en usant de tous les expédients possibles : braconnage, exploitation illégale de la forêt, autant de trafics encouragés par la proximité de la Chine, notamment convaincue des vertus aphrodisiaques des produits dérivés du tigre…

Récit d’aventure donc, mais surtout enquête admirablement documentée et souvent étonnante sur un territoire singulier et sa dévastation accélérée depuis l’ère post-soviétique, ce livre montre, sans jugement ni parti pris, l’inéluctable évolution qui a peu à peu transformé un mode de vie ancestral où chacun trouvait sa place, en une confrontation pour la survie, où l’homme et les espèces sauvages parviennent de plus en plus mal à partager les mêmes espaces.

Lors de l’écriture de cet ouvrage en 2010, on estimait à 500 le nombre d’individus sauvages de la sous-espèce des tigres de Sibérie, aussi appelés les tigres de l’Amour. Cette même année, une dizaine de pays se réunissaient lors d’un sommet en Russie et s’engageaient à doubler la population de ces fauves d’ici 2022. En 2015, on en a recensé 562 en Russie seulement, ce qui tendrait à faire penser que les mesures conservatoires nouvellement prises ont commencé à porter quelques fruits. L’avenir de ces animaux reste néanmoins bien incertain. Pour reprendre la conclusion de John Vaillant : Comme le résume cette formule de John Goodrich, coordinateur de longue date du projet du Tigre de Sibérie : « Pour que les tigres existent, il faut que nous le voulions. »   Aujourd’hui, plus que jamais. (4/5)

 

 

Citations :

Le Primorié, ou Province maritime, a une surface à peu près équivalente à l’État de Washington. Bordé par la mer du Japon, il occupe l’extrémité sud-est de la Russie. C’est un pays de montagnes et d’épaisses forêts qui rappelle à la fois les Appalaches par son isolement et le Yukon par son aspect de frontière sauvage. Les activités y sont des plus primaires : exploitation du bois, extraction minière, pêche et chasse. La vie dans la région n’a rien de clément. Aux salaires de misère s’ajoutent une corruption généralisée, un marché noir florissant et des fauves parmi les plus gros du monde.

Parmi leurs nombreuses retombées négatives, la perestroïka et la réouverture de la frontière entre la Russie et la Chine ont entraîné une recrudescence de la chasse illégale au tigre. Dans les années 1990, alors que l’économie nationale partait à vau-l’eau et que le chômage explosait, des braconniers de profession, mais aussi des entrepreneurs et de simples citoyens se mirent à puiser allègrement dans les multiples ressources de la forêt. Rares et précieux, les tigres furent particulièrement touchés, leurs organes, leur sang et leurs os étant très recherchés pour les besoins de la médecine traditionnelle chinoise. Selon certaines croyances, leurs moustaches auraient le pouvoir de rendre invincible aux balles, leurs os réduits en poudre seraient un remède contre la douleur et leur pénis rendrait aux hommes leur virilité. Nombreux sont ceux, de Tokyo à Moscou, qui seraient prêts à payer des milliers de dollars pour une peau de tigre.

La mission officielle de cette inspection présentait de grandes similitudes avec celle d’une brigade de lutte anti-drogue, et elle comportait les mêmes risques. Les sommes d’argent en jeu étaient équivalentes et leurs adversaires des individus sans foi ni loi. Les tigres, comme la cocaïne, se vendent au gramme ou au kilo, et leur valeur augmente proportionnellement à la pureté du produit et à l’habileté du vendeur.

En hiver, une forme de politesse involontaire se pratique dans la taïga. Il faut beaucoup d’énergie pour s’ouvrir un passage à travers la neige, d’autant plus quand celle-ci est épaisse ou recouverte d’une couche de glace. Si bien que le premier à passer, bête, homme ou machine, rend un grand service à ceux qui viendront ensuite. Or l’énergie, c’est-à-dire la nourriture, étant un enjeu primordial pendant les grands froids, les cadeaux qui permettent d’économiser ses forces sont acceptés de bonne grâce. Tant que le sentier, la route forestière, la rivière gelée ou l’autoroute goudronnée va plus ou moins dans la bonne direction, les autres créatures de la forêt l’emprunteront aussi, sans se soucier de savoir qui a ouvert le passage. C’est ainsi que les voies de communication, à l’image des cours d’eau, ont un effet attractif sur les êtres qui en sont tributaires et donnent lieu à des rencontres insolites. 
 
(…) cette sous-espèce, connue localement et officiellement répertoriée sous le nom de tigre de l’Amour, vit en réalité au-delà des frontières de la Sibérie. Très peu peuplée, rarement visitée par les touristes et incomprise du reste du monde, l’extrémité orientale de la Russie est moins une frontière qu’une marge d’erreur. Les êtres humains qui partagent leur espace avec le tigre de l’Amour – et qui le craignent, le révèrent, le tolèrent et parfois le chassent – vous diront que leur tigre habite dans la taïga de l’Extrême-Orient. (…) Un biologiste dirait que cet animal occupe une zone géographique délimitée par la Chine, la Corée du Nord et la mer du Japon. (...)
Les Russes aussi ont du mal à comprendre cette région. Quand l’ingénieur des chemins de fer et des télégraphes Dmitri Romanov débarqua sur la côte sud du Primorié, à bord du vapeur Amerika, à l’été 1859, il fut ébahi par ce qu’il vit :  
La région qui s’étend au-delà de ces rivages est recouverte d’une forêt subtropicale luxuriante, tissée de lianes, où les chênes ont un diamètre d’une sagène [un peu plus de deux mètres], écrivit-il dans un journal de Saint-Pétersbourg. D’autres spécimens de cette végétation gigantesque sont extraordinaires et nous les connaissons pour les avoir observés dans les régions tropicales d’Amérique. Quel merveilleux avenir pourra avoir ce lieu avec ses forêts préhistoriques et ses ports, parmi les plus splendides qui soient au monde !… Le plus magnifique d’entre eux est le bien nommé Vladivostok [« Puissance à l’Est »] qui abritera notre flotte du Pacifique et marquera le début de l’influence russe sur un vaste territoire océanique.
Ce pays, connu des Chinois sous le toponyme de Shuhai, ou « océan d’arbres », pouvait certes sembler merveilleux à contempler du pont d’un navire, mais à terre sa nature sauvage n’épargnait ni hommes ni bêtes. En plus de lutter contre le froid arctique et de se méfier des tigres, il fallait composer avec des nuées d’insectes inimaginables. Sir Henry Evan Murchison James, membre de la Royal Geographical Society, un habitué de la jungle et des arthropodes, en fut lui-même époustouflé :  
Il en existe de plusieurs espèces, écrivait-il en 1887. L’une porte des rayures jaunes et noires et ressemble à une guêpe géante. La rapidité avec laquelle ces insectes sont capables de percer la peau épaisse d’une mule est inconcevable. En l’espace d’un instant, j’ai vu une pauvre bête dévorée jusqu’au sang, sans qu’on ait eu le temps de lui venir en aide… Quand nous nous couchions ou quand nous marchions dans le petit matin, de même que pendant les repas, nous nous enveloppions d’un nuage de fumée… S’il y a un moment où la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, je dirais que c’est l’été dans les forêts de Mandchourie.
 
Autrefois considérée comme appartenant à la Mandchourie extérieure, la région administrative du Primorié, Primorskii Kraï, forme le territoire le plus méridional de la Russie. Sa population est d’environ deux millions d’habitants et ses frontières coïncident avec la zone d’habitat naturel du tigre de l’Amour. Grosse excroissance sur le corps massif de la Russie, le Primorié dessine une enclave en forme de griffe ou de croc contre le flanc oriental de la Chine. Aujourd’hui encore l’endroit reste un point sensible où s’expriment des tensions entre proximité et allégeance : Vladivostok, sa capitale qui abrite une population de plus d’un demi-million d’habitants, se trouve à deux jours de train de Pékin, alors que le voyage jusqu’à Moscou prend une semaine et représente un périple de près de dix mille kilomètres par le Transsibérien. Aucune autre ville au monde n’est aussi éloignée de sa capitale. Même l’Australie est plus proche d’elle.

Vladivostok, qui abrite le quartier général de l’inspection Tigre, se situe à une latitude plus méridionale que la Côte d’Azur, ce qui est difficile à croire quand on sait que ses baies restent prises dans les glaces jusqu’en avril.

Entre autres singularités du lieu, celle-ci fait du Primorié une frontière entre la civilisation et la nature sauvage. Ce territoire – et l’Extrême-Orient en général – occupe une place bien particulière, à mi-chemin entre le monde industrialisé et le Tiers-Monde. Les autochtones sont fiers de leurs trains, propres et ponctuels, mais à l’arrivée en gare il n’est pas rare qu’il n’y ait pas de quai et que le marchepied rétractable soit bloqué par la glace, obligeant le voyageur à jeter ses bagages dans le noir, puis à sauter lui-même pour les suivre.

Dans le Primorié, les saisons se succèdent avec une égale virulence : après l’hiver glacial qui apporte le blizzard et paralyse tout, vient l’été avec ses pluies de mousson et son lot de typhons. C’est pendant l’été que la région enregistre les trois quarts de ses précipitations. Cette démesure donne lieu à des juxtapositions improbables et explique pourquoi il n’existe pas de nom satisfaisant pour désigner l’écosystème si particulier de ce lieu (…).
 
Plus simplement, on pourrait parler ici de « jungle boréale ». L’expression sonne comme un oxymore, mais elle rend compte du mélange singulier qui caractérise cette langue de terre lointaine, où les créatures des zones subarctiques partageaient déjà leur habitat avec celles des régions subtropicales avant la dernière ère glaciaire. Il existe des preuves solides laissant à penser que l’endroit fut un refuge, l’une des zones du littoral Pacifique qui restèrent préservées durant la dernière période de glaciation, ce qui expliquerait la présence d’un écosystème qui n’existe nulle part ailleurs. Ici, les loups gris et les rennes côtoient les spatules blanches et les serpents venimeux, les vautours eurasiens d’une douzaine de kilos se disputent les charognes avec des corneilles de la jungle aux becs tranchants comme des sabres. Le bouleau, l’épicéa, le chêne et le sapin poussent dans les mêmes vallées que l’arbre à kiwi et le lotus géant ; les buissons de lilas atteignent vingt mètres de haut et les pins à fruits comestibles sont envahis par la vigne sauvage et le schisandra. À leur tour, ceux-ci nourrissent et abritent des hardes de sangliers et de chevrotains porte-musc, à qui des canines de dix centimètres de long donnent l’apparence de rebuts de l’évolution. Nulle part ailleurs le glouton, l’ours brun et l’élan ne peuvent boire au même cours d’eau que la panthère, dans un bassin où cohabitent arbres au liège de l’Amour, bambous et ifs solitaires. Dans ce paysage, les ours noirs de l’Himalaya bâtissent dans des arbres à baies des plates-formes de fortune qui semblent trop fragiles pour supporter leur poids, des fleurs de pavot dodelinent sous le soleil et le ginseng garde ses secrets dans la pénombre.

L’Amour, qui a donné son nom à l’espèce de tigre locale, est le plus grand fleuve d’Asie du Nord-Est. Les Chinois l’ont baptisé Hei-lung-chiang, le Dragon noir. Alimenté par deux sources situées en Mongolie, il coule sur près de quatre mille cinq cents kilomètres avant de se jeter dans le détroit de Tartarie, en face de l’île de Sakhaline. C’est le troisième fleuve d’Asie et le plus long cours d’eau non domestiqué du monde. Écosystème à part entière, il abrite d’innombrables espèces d’oiseaux et plus de cent trente sortes de poissons. Ici, l’esturgeon – qui peut parfois atteindre la taille d’un alligator – côtoie dans les profondeurs du fleuve les huîtres perlières et le taïmen, un cousin gigantesque du saumon que l’on chassait autrefois au harpon sur des canoës en écorce de bouleau.
 
L’assemblage bizarre de la faune et de la flore dans le Primorié donne l’impression que l’Arche de Noé vient d’accoster et qu’au lieu de se disperser à travers le monde ses passagers, y compris quelques-uns dont on ignorait l’existence, ont simplement préféré rester sur place. Dans ce sanctuaire entouré d’eau vivent des espèces inclassables, tel ce chien raton laveur ou cet étrange canidé tropical appelé « dhole », qui chasse en meute et ne répugne pas à s’attaquer parfois aux hommes et aux tigres. Ici, on trouve aussi des ibis à jambes rouges, des oiseaux de paradis, des paradoxornis du Yangtsé qui ressemblent à des perruches, ainsi que cinq espèces d’aigles, neuf espèces de chauves-souris, et plus de trente sortes de fougères. Au printemps, d’incroyables papillons de nuit et de jour – l’Actias artemis, le Seokia pratti ou encore le Pseudopsyche dembowskii, une espèce encore jamais étudiée – agitent leurs ailes pailletées et iridescentes le long des routes. Au plus fort de l’hiver, dans les villages, les cuisines sont envahies par des coccinelles géantes dont les couleurs inversées dessinent sur les murs un papier peint animé. Cette « jungle boréale », à défaut d’une meilleure dénomination, est unique au monde et constitue la biodiversité la plus riche de Russie, le plus vaste pays de la planète. Et c’est sur cette ménagerie surréaliste que règne en maître absolu le tigre de l’Amour.

Des six sous-espèces de tigre qui ne sont pas éteintes, le tigre de l’Amour est le seul qui se soit acclimaté aux régions arctiques. Son crâne est plus gros, ses tissus graisseux plus épais, sa fourrure plus fournie, ce qui lui confère un aspect charpenté et primitif que n’ont pas ses cousins au poil plus lustré des régions tropicales. Son énorme tête à la crinière drue peut être aussi large qu’un poitrail d’homme, et pour mesurer ses empreintes, on se sert de chapeaux et de couvercles de casserole comme éléments de comparaison. Comme l’écrit l’ouvrage encyclopédique de référence Mammifères de l’Union soviétique, « l’aspect général de ce tigre exprime une force physique considérable, une assurance tranquille ainsi qu’une grâce un peu lourde (9) ». Autant dire que cet animal associe l’agilité et les appétits d’un félin à la masse d’un réfrigérateur industriel. Pour s’en faire une image fidèle, il est instructif de commencer au commencement : représentez-vous la tête grotesque d’un pit-bull et imaginez à quoi cette masse de muscle ressemblerait si l’animal pesait un quart de tonne. Complétez ce tableau par une paire de crocs longs comme le doigt, par deux rangées de dents capables de broyer les os les plus épais, puis par des griffes crochues et acérées pouvant atteindre dix centimètres sur leur pourtour extérieur, soit la longueur des serres d’un vélociraptor. À présent, imaginez ces accessoires montés sur une bête mesurant près de trois mètres du museau à la queue et un mètre au garrot. Pour finir, peignez cet animal d’une calligraphie primitive – des coups de pinceau noirs sur un fond roussâtre et beige – et alors vous vous demanderez avec étonnement par quel étrange concours de circonstances nous autres, humains, cohabitons avec un tel animal. (Précisons que le tigre est en réalité tatoué. Si on le tondait, ses rayures resteraient visibles sur sa peau nue.) 
 
Contrairement aux griffes du loup ou de l’ours, conçues pour la traction et l’excavation, celles du félin sont pointues comme des aiguilles à leur extrémité et en partie tranchantes sur leur bord intérieur. À l’exception des crochets du serpent, elles sont ce que la nature a fabriqué de plus proche d’un instrument chirurgical. Quand elles sont sorties, les griffes des pattes avant du tigre se transforment en lames aiguisées capables de lacérer et de dépecer une proie. Mais ce détail est presque anecdotique au regard de leur fonction première, qui est de se planter dans la victime pour l’immobiliser. Aussi inamovibles que deux ancres, elles clouent littéralement l’animal au sol.

La chasse sauvage au tigre est le symptôme le plus manifeste d’un problème environnemental aussi grand que le territoire des États-Unis. En effet, les forêts sibériennes forment un sous-continent de six millions de kilomètres carrés, qui représente à lui seul un quart du patrimoine boisé et abrite plus de la moitié des réserves de conifères de la planète. Il est aussi le plus grand puits de carbone au monde et contribue donc à atténuer les principaux effets du réchauffement climatique. Or si les tigres ont été volés à la forêt, la forêt aussi a été volée aux tigres et au pays. Le besoin pressant de se procurer des devises fortes conjugué à une réglementation forestière par trop laxiste et à un immense marché situé juste de l’autre côté de la frontière ont eu pour effet de lâcher dans la nature un monstre qui continue aujourd’hui encore de semer la désolation sur son passage. Dans l’Extrême-Orient russe, l’abattage légal et illégal des arbres (et tous les degrés entre les deux) continue de détruire l’habitat des tigres, des humains et du gibier qui les nourrit.

En effet, les hautes terres du Primorié sont depuis toujours le théâtre d’une bien étrange procession : en tête, les pins coréens suivant la ligne de crête ; derrière eux, les cerfs, les sangliers et les ours sur la trace des pommes de pin (qui ont tendance à rouler au bas des pentes), l’enracinement de ces créatures favorisant à son tour la germination des graines ; puis les panthères, les tigres et les loups traquant les cerfs et les sangliers, eux-mêmes suivis par les corneilles et les vautours ; et pour finir les humains et les rongeurs fermant ce convoi. Toutes ces créatures contribuent à disséminer les graines toujours plus loin et ce faisant repoussent les limites territoriales du pin coréen, mais aussi de chaque espèce participant à ce cycle. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les pignons du pin coréen, aussi petits et insignifiants soient-ils, sont l’axe autour duquel tourne la roue de la vie dans cette région. Ceux qui ne les consomment pas eux-mêmes mangent les bêtes qui s’en nourrissent. Et pourtant ces pignons sont si bien dissimulés qu’un homme pourrait parcourir le Primorié en long et en large sans jamais les remarquer. Il est à la fois merveilleux et terrifiant de penser qu’en l’absence d’une chose si petite et si humble, un écosystème tout entier – depuis les tigres jusqu’aux mulots – serait voué à disparaître.
 
Interrogé à propos du Primorié, un jeune Moscovite éduqué s’apprêtant à intégrer l’une des plus prestigieuses écoles de musique des États-Unis répondit qu’il n’en avait jamais entendu parler. « Ça se trouve peut-être près de l’Iran », hasarda-t-il. Puis quand on lui demanda plus directement s’il existait des tigres en Russie, il répondit : « Seulement dans les cirques, je crois (23). » Dans l’esprit d’une grande partie de la population urbaine, la Russie s’arrête à l’Oural, quand elle va même jusque-là. Au-delà de cette frontière commence la Sibérie, autrement dit le désert. Et après ça ? Qui s’en soucie ?

Aujourd’hui, la vallée de la Bikine est considérée par les étrangers comme un lieu aussi dangereux pour les humains qui l’habitent que pour les animaux. Les villages isolés qui bordent la rivière vivent en autarcie et en marge de la loi. À deux journalistes étrangers en visite dans la région, un ami de Markov a un jour déclaré : « Vous êtes venus ici seuls ? Vous n’avez pas peur ? D’habitude les gens de l’extérieur ne viennent chez nous qu’en délégation. »

En résumé, l’État russe est une entité masculine et paternaliste, obsédée par la culture du secret, xénophobe et surarmée, mais aussi faillible, bornée et prompte à trahir les siens. Depuis un siècle, en réalité, les habitants de ce pays n’ont plus foi en rien. Ce n’est pas un hasard si le taux de divorce y est l’un des plus élevés au monde, si les enfants y sont élevés par des femmes seules (même quand elles vivent en couple). Les pères, eux, se saoulent, multiplient les aventures d’un soir, délaissent leur famille, renoncent, en un mot, et meurent jeunes. Quand le père disparaît et qu’il n’y a pas de grands-parents vers qui se tourner, il ne reste aux enfants qu’une alternative en dehors de l’orphelinat : la lutte quotidienne aux côtés de la mère ou la rue et ses dangers. La taïga offre un mélange des deux.

À Sobolonié, la seule chronologie est celle de la subsistance. Quand vous n’avez pas d’argent, que vous vivez en marge de la société, au fond des bois, le rythme régulier des montres et des calendriers n’a plus la même importance. Si vous avez de la chance, peut-être que l’arrivée du chèque de votre maigre pension marquera le passage des mois, mais si cet argent est aussitôt dépensé en vodka, il ne servira qu’à vous faire perdre un peu plus votre notion du temps. Au final, il ne reste donc que cette chronologie de la subsistance, alternant périodes d’oisiveté forcée et périodes d’activités saisonnières réglées sur les cycles naturels du poisson, du gibier, des abeilles et des pommes de pin. À ces activités s’ajoutent la plantation des pommes de terre et parfois l’embauche occasionnelle d’une équipe de bûcherons ou d’ouvriers pour la construction d’une route. Les gens obéissent à un calendrier ancestral, étranger à beaucoup d’entre nous, bien que des millions d’êtres humains à travers le monde continuent de vivre selon son rythme.
 
Cependant l’appétit que les tigres ont pour nous fait pâle figure au vu de notre convoitise à leur égard. L’homme chasse le tigre depuis des millénaires, mais récemment notre vénérable relation avec lui s’est envenimée, prenant un tour dont les conséquences se sont fait sentir jusque dans nos rapports avec les autres espèces animales. C’est un peu le syndrome du loup dans la bergerie : il massacre tout ce qu’il peut pour le seul plaisir de massacrer. Les hommes, eux, tuent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bénéfice à en tirer. Dans le cas de la loutre de mer, ce tournant s’est produit entre 1790 et 1830, dans celui du bison américain entre 1850 et 1880 ; pour le cabillaud de l’Atlantique, des siècles de pêche intensive ont pris fin en 1990. Ces massacres à grande échelle présentent une certaine analogie avec les marchés financiers, auxquels ils sont souvent liés, et se terminent toujours de la même façon. Le poète canadien Eric Miller a su, mieux que quiconque, trouver les mots pour décrire l’état d’esprit qui conduit à ces excès :  
Une corne d’abondance !  
Le plaisir absolu de tuer sans avoir jamais l’impression de soustraire à la somme savoureuse de l’infinité !

Pendant l’hiver, il faisait si froid que l’air se transformait en glace dans les naseaux des chevaux, obligeant les conducteurs à s’arrêter régulièrement pour retirer ces bouchons qui risquaient de tuer leurs bêtes par suffocation.

Il y a un siècle, cette existence était celle de beaucoup de Russes et de la quasi-totalité des autochtones en Extrême-Orient. À l’époque, il n’y avait pas d’alternative, mais au cours des vingt dernières années les attentes des gens ont radicalement changé. Sous le communisme, l’aspiration avait sa place, certes modeste. Il y avait aussi un État qui garantissait à chacun une sécurité élémentaire en termes d’éducation, d’emploi, de logement et d’alimentation. Mais après la perestroïka, toutes ces assurances ont disparu. À leur place, se sont installés l’alcoolisme, la criminalité et la désespérance, un sort d’autant plus cruel qu’une simple parabole vous donnait accès à des chaînes par satellite permettant de mesurer combien vous étiez largués. Aujourd’hui, dans beaucoup de régions du monde, et pas seulement à Sobolonié, on peut crever de faim devant sa télévision.

Quand ils arrivèrent à Sobolonié, les hommes recousirent la plaie à l’aide d’un équipement de fortune qui était couramment utilisé pendant la guerre d’Afghanistan et qui nous donne une idée des conditions épouvantables dans lesquelles les soldats soviétiques ont servi là-bas. Trouch fut en effet « raccommodé » au moyen d’un « hareng », du nom de la boîte de conserve servant à confectionner les agrafes. La méthode est simple, bien que peu hygiénique : à l’aide d’un couteau, on découpe une fine bande de métal dans une boîte de conserve. On pince ensuite les bords de l’entaille, on plie en deux la bande métallique qu’on place sur la blessure et on agrafe. L’opération doit être répétée autant de fois que nécessaire. Trouch n’a pas été examiné par un médecin. Sa blessure a été désinfectée à la vodka. Il a gardé ses « harengs » pendant une semaine, après quoi il les a ôtés lui-même.
 
« De nos jours, dit-il, le plus grand problème pour un tigre, ce sont ces “nouveaux Russes” qui ont les moyens de s’acheter des carabines étrangères équipées d’excellents dispositifs de visée, qui piétinent allègrement les règles écrites et orales de la chasse, qui ne sortent pas de leur jeep et tirent sur tout ce qui bouge sans même vérifier s’ils ont tué ou non leur cible. Ces gens sont un fléau. La situation aujourd’hui est très différente de ce qu’elle était il y a encore dix ans, parce qu’aujourd’hui si je croise un tigre dans la taïga, presque à coup sûr ce sera un tigre blessé. »

Coincé entre une base militaire, une cité dortoir et une voie de chemin de fer, ce lieu baptisé « centre de réhabilitation et de reproduction » est l’un des dix ou douze élevages industriels privés déguisés en parcs à thème, où les tigres sont traités comme du bétail. L’objectif proclamé de ce parc est de relâcher à terme ces animaux dans la nature, mais il suffit de voir leur totale inaptitude quand ils sont mis en présence d’une vache sur pied pour comprendre que cet objectif est totalement irréaliste. Il ne fait aucun doute que tôt ou tard ces bêtes finiront dans l’un des nombreux remèdes encore vendus de nos jours par les apothicaires chinois. La question de savoir si ces élevages doivent être légalisés suscite un houleux débat. Parmi les conservateurs et dans les milieux informés, l’opinion générale est qu’en légalisant cette activité les pouvoirs publics légaliseront du même coup l’abattage et que les produits issus des tigres dits « sauvages », c’est-à-dire obtenus par braconnage, deviendront encore plus recherchés. Sans même parler du fait qu’il est pratiquement impossible de distinguer un tigre sauvage de son cousin élevé en captivité.

Conséquence insoupçonnée de notre succès écrasant à la tête du règne animal, nous sommes aujourd’hui placés en position de décider de l’avenir du tigre. Nous n’avons pas sciemment endossé cette responsabilité, mais elle nous incombe néanmoins. C’est un grand pouvoir pour une espèce que de décider de la destinée d’une autre et c’est aussi un défi dont nous connaîtrons l’issue à très court terme. D’ici là, le tigre ne survivra pas comme un ornement accroché à notre bonne conscience. Pour mesurer pleinement l’importance de cet animal, et son absolue nécessité, les humains ont besoin de points de référence s’imbriquant à leurs propres intérêts. Le plus incontestable d’entre eux, outre le spectacle sublime que nous offre un tigre en liberté, est qu’un environnement habité par ces animaux est sain par définition. S’il offre suffisamment de surface, de végétation, d’eau et de gibier pour satisfaire les besoins d’une espèce aussi exigeante que l’est le tigre, cela implique que toutes les créatures placées en dessous d’elle dans la chaîne alimentaire sont également présentes et donc que l’écosystème est intact. Le tigre serait par conséquent comme un gros canari dans une mine biologique. Les environnements dont il a disparu présentent divers dommages : c’est le gibier qui a déserté, quand ce n’est pas la forêt elle-même qui a été rasée.
 
Il est possible d’admirer un exemple de ce qui reste une fois que le tigre a cédé la place à travers la fenêtre du train reliant la frontière russe à Pékin. Pour peu qu’elle détourne un instant son regard du siège situé devant elle et du film vidéo qui lui enseigne comment confectionner une bride pour son téléphone portable à l’aide de ses propres cheveux, la passagère découvrira derrière sa vitre un paysage en tous points conforme à la conception marxiste de la nature. En dehors d’un ruban de forêt courant le long de la frontière sino-russe, ce qui fut autrefois le Shuhai, « l’océan d’arbres » de la Mandchourie, a rétréci comme peau de chagrin. Chaque mètre carré de terre arable semble avoir été déboisé et labouré au maximum. Oiseaux et animaux ont pour ainsi dire disparu. Apercevoir une pie est un événement. Toute bête plus grosse qu’un rat semble être morte mangée ou empoisonnée. Quelques chênes des ours tout rabougris continuent de pousser en vagues rousses sur des pitons rocheux dominant la plaine rasée, mais en dessous, aussi loin que porte le regard, s’étend l’œuvre de l’homme.

Ce qui différencie l’extinction de certaines espèces à la fin du Pléistocène de celles observées aujourd’hui est leur caractère délibéré car, même si elles se produisent passivement, elles restent le résultat d’actes volontaires. Autrement dit, nous devrions tirer les leçons du passé. Ce n’est pas une opinion ni un jugement moral, mais un constat. Pourtant, à l’image du tigre qui n’a pas encore assez évolué pour comprendre que tout contact avec les humains modernes et les biens qu’ils possèdent lui est généralement fatal, nous n’avons pas encore compris que nous ne pouvons plus nous comporter comme des groupes de nomades se contentant de se transporter dans une autre vallée – ou dans un autre champ pétrolier ou un autre filon – quand les ressources s’épuisent.

 

 

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vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia] Les aigles





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les aigles

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Editions du Rocher

Parution : 2000

Pages : 303










Présentation de l'éditeur :   

Cizia Zykë est le dernier aventurier du XXe siècle. Il est de retour, le chercheur d'or d'Oro, le contrebandier de Sahara, le gangster de Parodie. Et le romancier a succès de Paranoïa, Fièvres, Alixe... L'homme était parti à la découverte de ses racines : l'Albanie. La terre des " Aigles ". La rencontre a tourné court. Alors qu'il achève de tourner un film documentaire, Cizia Zykë est accusé d'espionnage et de contrebande d'objets d'art. Emprisonné, réfugié à l'ambassade de France de Tirana, il est exfiltré avec l'aide du Quai d'Orsay. Les Aigles, ce sont ceux qu'il a croisés au cours de son périple. Des hommes terribles qu'une dictature de fer a rendus fous. Dino, le proxénète maudit. Skender, le tueur au sourire d'ange. Bunki le simplet et Dimitri, l'impitoyable financier. Les Aigles, ce sont des hommes et des femmes mis en cage pendant cinquante ans et jetés dans l'Europe des années 90. Les Aigles, ce sont trois millions de citoyens ruinés qui mettent leur propre pays à sac. Un roman du réel, authentique. Quatre destins terrifiants voués à la solitude.

 

 

Avis :

Ce roman historique m’a fait découvrir une nation que je ne connaissais qu’à peine : l’Albanie, « pays des Aigles », celui du père de Zykë.

Quatre hommes, transformés en fauves par des décennies d’enfer dans une Albanie communiste hermétiquement fermée, fuient le pays comme des milliers d’autres à la chute du régime en 1991. Après les camps de réfugiés, ils découvrent l’Italie où ils développent différents trafics plus sordides les uns que les autres : exécutions, réseaux de prostitution et de mendicité d’enfants, trafic de drogue et d’organes, passages de clandestins… Particularité : leur violence sans limite qui va jusqu’à surprendre la mafia italienne.


Dans cette sorte de reportage romancé, c’est toute l’Albanie des années 1990 qu’explique Zykë : après quarante-cinq ans d’une des dictatures les plus sévères de l’Europe moderne, le pays jusque-là totalement isolé et autarcique connaît une vague d’émigration massive. Ceux qui restent vivent une situation d’anomie : faute de règles et de normes, le pays sombre dans le chaos et la désorganisation sociale. Le champ est libre pour tous les excès et toutes les violences, au profit d’escrocs de tout poil : ainsi l’Albanie entière se voit ruinée par la faillite de sociétés spéculatives à court terme pratiquant la cavalerie.


Comme dans Amsterdam Zombie, Zykë nous livre, au-delà du roman, un très sérieux et très instructif documentaire, où l’on retrouve son style sans complaisance qui ne mâche pas ses mots, sa prédilection pour l’action, ses personnages violents et sans scrupules : un récit terrible, brut et sans concession, dépourvu d’émotion, qui fait froid dans le dos quand Zykë affirme que toutes les anecdotes y sont authentiques. (5/5)

jeudi 7 mars 2019

[Sogno, Pierre] Les oubliés de Clansayes





J'ai beaucoup aimé

Titre : Les oubliés de Clansayes

Auteur : Pierre SOGNO

Editeur : Flammarion

Parution : 1982

Pages : 185








Présentation de l'éditeur :   

Ce récit est un document poignant sur ces hommes et ces femmes qui de nos jours encore pelurent à la main les cannes de Provence. Exposés sur un chantier de plein air aux morsures du soleil et du vent et aux souffrances d’une « maladie des cannes » que provoquent les moisissures, peuvent-ils échapper à leur condition de sous-prolétaires campagnards ? Julien, un étudiant, croit pouvoir les aider. Mais sa sincérité, sa générosité lui permettront-ils d’amadouer ces fauves que seuls impressionnent le travail sur le terrain, la force physique et les jeux d’un érotisme débridé ? L’auteur nous raconte l’aventure de cet idéaliste qui a oublié de se fortifier avant d’entrer dans l’arène. Le livre évoque aussi l’âpreté de ce plateau de Clansayes où les touristes de passage en été ne cueillent que des images superficielles et des brassées de thym. Il y a aussi, là-haut, la violence du mistral et des orages. Il y a, bien à l’écart des routes, ces « oubliés » dont les mains saignent… Et l’amour de l’auteur pour les décors les plus sauvages de son pays natal.


Un mot sur l'auteur :

Pierre Sogno est né en 1932. Diplômé d'HEC et licencié en droit, il a servi à Madagascar comme sous-lieutenant dans l'artillerie coloniale, d'abord en brousse, puis à Tananarive. Il s'est vivement intéressé à l'histoire et aux coutumes de ce pays : ses connaissances lui ont valu de participer à un voyage d'État dans l'océan Indien comme invité officiel du président de la république, en tant que spécialiste de l'histoire malgache.
De retour en France, après des activités dans l'industrie et l'agriculture, il s'est reconverti dans l'écriture, sa véritable passion. Il a publié une douzaine de livres.
(Sources : Babelio)

 

 

Avis :

L’intérêt majeur de ce livre est la découverte d’une profession insolite et méconnue, sur laquelle je n’ai pu trouver aucune information, qui a sans doute disparu aujourd’hui sous la forme décrite, mais qui existait encore lors de la rédaction de ce récit, en 1982.

Les cannes de Provence sont de grandes graminées qui ressemblent au bambou et au roseau, dont les longues tiges servent à fabriquer des cannisses et des clôtures, des cannes à pêche, des paniers, des anches d’instruments de musique… Coupées en hiver, elles sont entreposées en meules, puis, à partir de l’été et jusqu’en automne, elles sont effeuillées et raclées. Dans ce récit, cette opération se déroule à la main, en plein air, sous la morsure du soleil et du mistral, tandis que les pluies favorisent le développement de moisissures responsables d’une terrible dermatose. Les mains en sang, déformées par les cicatrices, les ouvriers, saisonniers payés à la tâche, ne sont pas des tendres.

L’auteur nous conte une histoire sans espoir, où le rude quotidien favorise méchanceté et cruauté, transformant les hommes en loups impitoyables entre eux. L’écriture très classique est admirablement maîtrisée, laissant la place à de superbes descriptions du pays de Clansayes, dans la Drôme, notamment lorsque sévissent les orages ou le mistral. Un livre étonnant, très sombre, un tantinet désuet, qui fait figure de document autant que de roman, à lire par curiosité. (4/5)

 

 

Citation :

Physiquement, Césarie apparaît comme une carcasse robuste recouverte de feuilles de chair qui se superposent par endroits. Bien qu’elle soit maigre et desséchée, quelques lambeaux assez mal cousus pendent sur ses joues et sur sa poitrine. Quand elle écarte les bras, on dirait qu’elle met ses muscles à l’étendoir. Ondine paraît sortie d’un cataclysme encore plus ravageur. Pas même un morceau de sourire pour atténuer sa laideur. Les seuls reliefs de la fille Varasse : les ilions taillés en arrêtoirs. Pour comble de disgrâce, les circonstances lui ont façonné le moral dans les mêmes formes que le physique. Elle a le caractère osseux.

vendredi 1 mars 2019

[Decoin, Didier] Est-ce ainsi que les femmes meurent






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Est-ce ainsi que
            les femmes meurent ?

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Grasset

Parution : 2009

Pages : 234








Présentation de l'éditeur :

Catherine Kitty Genovese n’aurait pas dû sortir seule ce soir de mars 1964 du bar où elle travaillait, une nuit de grand froid, dans le quartier de Queens à New York. Sa mort a été signalée par un entrefilet dans le journal du lendemain : « Une habitante du quartier meurt poignardée devant chez elle. » On arrête peu de temps après Winston Moseley, monstre froid et père de famille. Rien de plus. Une fin anonyme pour cette jeune femme drôle et jolie d’à peine trente ans. Mais savait-on que le martyre de Kitty Genovese a duré plus d’une demi-heure, et surtout, que trente-huit témoins hommes et femmes, bien au chaud derrière leurs fenêtres, ont vu ou entendu la mise à mort ? Aucun n’est intervenu. Qui est le plus coupable ? Le criminel ou l’indifférent ?
A la fois récit saisissant de réalisme et réflexion sur la lâcheté humaine, traversée d’un New York insalubre et résurrection d’une victime, le roman de Didier Decoin se lit dans un frisson.
 

 

Avis :

Comme avec La pendue de Londres du même auteur, il s'agit ici d'une histoire réelle, tout aussi terrible, cette fois dans le New York des années soixante. 
Le massacre de la victime est particulièrement atroce, mais, ce qui a contribué à sa célébrité est la passivité de plusieurs dizaines de témoins. Pourtant, en aucun cas des gens pires que vous et moi : alors, pourquoi ? Et moi, et nous, dans la même situation ? Cette histoire a été à l'origine de nombreuses recherches en psychologie sociale, et a permis de mettre au jour un phénomène dit "effet du témoin" : il s'agit d'une dilution de la responsabilité lorsque les témoins sont nombreux, alors qu'un témoin unique, ne pouvant compter sur personne d'autre, interviendra plus facilement. 
Toujours est-il que cette pauvre fille a vécu un calvaire au vu et su de nombreuses personnes, qu'il aurait suffi de presque rien pour la sauver, de nombreuses chances en ayant été perdues... L'horreur grimpe encore au vu de comportement et du sort du tueur. 
S'il s'agissait d'une fiction, j'aurais peut-être trouvé l'histoire exagérée, peu crédible. Et pourtant, tout est vrai. Encore un coup de coeur avec Didier Decoin. (5/5)