dimanche 19 février 2023

[Park, David] Voyage en territoire inconnu

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voyage en territoire inconnu
            (
Travelling in a Strange Land)     

Auteur : David PARK

Traduction : Cécile ARNAUD

Parution : 2018 en anglais,
                   2022 en français (La Table Ronde)

Pages : 208

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le monde est recouvert de neige. Les transports sont interrompus. Tom doit s’aventurer dans un paysage métamorphosé et hostile pour aller chercher son fils, malade et coincé dans une résidence étudiante. Mais lors de ce trajet solitaire en voiture, de Belfast à Sunderland, Tom se retrouve à faire un autre voyage, sans carte ni guide, et retrace chaque route d’une histoire familiale habitée de souvenirs et embrumée de regrets.
Écrit dans une prose épurée et cristalline par l’une des voix les plus importantes de la littérature irlandaise contemporaine, Voyage en territoire inconnu est une œuvre au dépouillement exquis et à la grâce transfiguratrice. Un roman de pères et de fils, de chagrin, de mémoire, de famille et d’amour ; sur les gouffres qui nous séparent de ceux que l’on aime, et les mauvais tournants que l’on prend en allant les retrouver.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Park est l’auteur de onze livres, parmi lesquels The Light of Amsterdam, sélectionné pour le International IMPAC Prize, The Poets' Wives et The Truth Commissioner, adapté en téléfilm pour la BBC 2. Il a remporté le Author’s Club Award du premier roman, le Ewart-Biggs Memorial Prize et, à trois reprises, le McCrea Literary Award de l’université d’Ulster. Couronné également du Major Individual Artist Award par le Arts Council d’Irlande du Nord, David Park vit à County Down.

 

 

Avis :

Alors qu’une tempête de neige cloue les avions au sol dans tout le Royaume-Uni, Tom abandonne son épouse et sa fille aux préparatifs des toutes proches fêtes de Noël pour aller chercher son fils Luke, coincé avec la grippe dans son logement d’étudiant à Sunderland, dans le nord de l’Angleterre. Parti en voiture de Belfast, il prend le ferry vers l’Ecosse, puis à nouveau la route pour quelque trois cents kilomètres jusqu’à sa destination située sur la côte opposée, près de Newcastle.

L’enneigement des voies de circulation complique considérablement le périple, et même s’il progresse très lentement, il faut au conducteur toute sa vigilance pour faire face aux embûches qui jalonnent son trajet. Après plusieurs faux départs en raison d’une côte d’abord infranchissable, c’est avec une certaine inquiétude, partagée par l’épouse restée à domicile et dont les réguliers appels téléphoniques semblent bientôt l’unique lien avec la vie et la normalité, que l’on se retrouve seul avec Tom, à ne compter que sur soi-même pour affronter l’hostilité blanche dans laquelle le monde, déréglé par le réchauffement climatique, semble avoir sombré.

Pourtant, tandis que la réalité extérieure paraît s’être dissoute dans une nébuleuse de blancheur impalpable, c’est insensiblement à une toute autre confrontation, intérieure celle-là, que Tom se retrouve exposé. Sur l’écran immaculé et uniformisé du paysage, viennent s’imprimer des images invasives, irrépressible résurgence d’une douleur mal enfouie liée à un drame récent qui se dévoile par bribes au lecteur. Et, dans une narration d’une confondante sobriété, en une succession de flashes dont la rémanence fait écho à l’éternité que le métier de photographe de Tom insuffle à chacun des instants qu’il capture dans ses clichés, se révèle cette fois la poignante désolation du paysage intérieur d’un père, meurtri par l’impuissance, le regret et la culpabilité, qui cherche désespérément la force de tenir le cap, de donner le change aux siens et de passer un Noël aussi normal que possible.

Périple aventureux dans un environnement rendu méconnaissable par les conditions climatiques, le voyage en territoire inconnu est aussi celui de ceux, qui, fils à la dérive ou père incapable de trouver l’absolution et la paix, se perdent et avancent à tâtons dans leur vie, sans rien ni personne pour les guider. Un texte magnifique, d’une parfaite exactitude psychologique, et d’autant plus poignant qu’il contient l’émotion en un délicat jeu d’équilibre entre l’ombre et la lumière, la douleur et l’espoir. Parce que, même après la pire des épreuves, quand plus rien ne paraît plus ressembler à rien, il faut trouver le moyen de vivre, et que ce chemin se trouve seul, sans que l’on puisse prédire par quoi il faudra en passer. (4,5/5)

 

 

Citations :  

Luke a l’œil. Je m’en suis rendu compte de bonne heure, et j’ai tenté de l’encourager sans trop insister. Il a bien travaillé pour le portfolio qu’il a présenté à l’épreuve artistique du A-level – des photos de vieux bâtiments à l’abandon à Belfast. Ils sont de plus en plus difficiles à trouver, mais il restait encore des opportunités autour de North Street et d’une des vieilles entries. Je l’ai accompagné, uniquement pour le conduire et veiller sur lui, et j’ai fait de mon mieux pour ne pas le gêner, ni lui souffler des conseils à l’oreille, car c’est là un des paradoxes de la parentalité : la plupart du temps, ça se passe mieux quand on leur laisse de l’espace, et il n’y a pas de plus sûr moyen d’envoyer nos enfants sur une orbite lointaine que d’essayer de les maintenir dans notre champ gravitationnel.
 

À l’évocation de la maison de Luke, une image restée dans ma mémoire se précise ; c’est un cliché de Denis Thorpe, qui a travaillé pour le Guardian et photographié le nord de l’Angleterre, en noir et blanc, dans un style d’un réalisme cru. La photo à laquelle je pense, Mr Lowry’s Hat and Coat – prise le lendemain de la mort du peintre – montre deux manteaux et des chapeaux pendus à des patères dans le clair-obscur d’une entrée, un papier peint vaguement floral, une cimaise. La doublure d’un des manteaux, tournée vers l’extérieur, accroche un peu de lumière. La photo parle d’absence, d’un espace qui s’ouvre et se remplit d’immobilité, se concentrant sur les reliques d’une personne qui a été et n’est plus.
Quand j’entre dans les chambres de mes enfants, je ressens parfois puissamment à quel point nos vies et les lieux où nous vivons déteignent les unes sur les autres. Leur respiration semble encore présente dans la pièce vide, tous leurs souvenirs et leurs rêves paraissent fondus dans les plis d’un tissu ou le grain d’une surface. Seule la froideur de la technologie résiste : on aura beau effleurer le clavier d’un ordinateur ou l’étui d’une tablette, on n’y percevra jamais l’enfant absent. Il y a un mot de passe, un pare-feu qui nous empêchent de retrouver la moindre trace de l’existence de son utilisateur, et ces appareils demeurent séparés du reste de la chambre, imprégnée partout ailleurs de la force de l’être à qui elle appartient.
 

On cloue au pilori les parents de ces ados partis rejoindre l’État islamique ; on les traite de mauvais parents, ou alors on les soupçonne d’avoir su ce qui se passait dans la tête de leurs enfants. Au mieux, leur radar est défectueux et n’a pas su détecter ce qui s’insinuait dans leur foyer pour contaminer l’esprit de leurs gamins. Il fut un temps où j’aurais peut-être pensé la même chose. Je dis bien peut-être. Mais c’était avant. Maintenant, je me garde des jugements et des suppositions faciles. Et élever un enfant, ce n’est pas comme conduire cette voiture, avec l’assistance d’une voix pour me guider, avec les traces laissées par d’autres véhicules que je peux suivre malgré la neige, avec les feux et les panneaux pour m’indiquer quand m’arrêter et démarrer, pour me signaler de possibles dangers. Au lieu de cela, on se trouve dans une espèce de blizzard d’idées confuses et contradictoires, et alors qu’on croyait connaître la meilleure direction à prendre, on doit vite admettre qu’on est perdu et que les points de repère familiers auxquels on accordait tant d’importance ont disparu dans un brouillard blanc.
 
 
La neige englobe tout et, en dépassant Gretna, je sais qu’elle doit aussi cacher le peu qu’il reste de l’usine de munitions géante construite ici pendant la Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui largement effacée de nos souvenirs de ces années. Mais je me souviens d’avoir vu quelque part des photos des femmes qui y travaillaient. Un boulot dangereux, puisqu’elles mélangeaient souvent des substances volatiles pour fabriquer ce qu’on appelait le « porridge du diable », servant de poudre propulsive aux obus. Bagues et boucles d’oreilles étaient interdites, de peur qu’elles ne fassent des étincelles et déclenchent une explosion. On les appelait les Canary Girls parce que leur peau, entrant en contact avec le soufre, devenait jaune. Je me rappelle une photo en particulier – d’un groupe de femmes pris à une certaine distance, fines silhouettes sombres et spectrales. Elles pellettent du nitrate de potassium dans ce qui ressemble à une montagne blanche de sel. L’image dégage une impression fantomatique, comme si elles travaillaient aux Enfers, et contraste avec les photos de groupe plus courantes, où les femmes s’affairent en une légion compacte de sourires, de combinaisons informes et de foulards noués en turban sur les cheveux.


(…) vivre dans la peur est la pire façon de vivre ; la peur obscurcit même les choses les plus lumineuses qu’on essaie de faire, elle est omniprésente et ronge petit à petit tout ce dont on a besoin pour exister. Si bien qu’il arrive un moment où la colère engendrée par ce qu’on subit bout et déborde, et on est soudain prêt à envisager tous les remèdes, aussi désespérés et téméraires qu’ils puissent paraître à l’esprit rationnel qu’on possédait auparavant.


Et je réalise que quand on fait un pas en avant, même un petit pas, l’étau de la peur se desserre un peu. Elle est encore là, mais diminuée, et on s’autorise à moins se considérer comme une victime sans défense, car au bout du compte c’est le sentiment d’impuissance qui nous tue.


Je ne sais pas non plus si nos années de troubles ont servi à quelque chose, et je me félicite de ne pas avoir été celui qui arrivait avec son appareil photo sur chaque scène d’atrocité, tentant de trouver un équilibre entre l’efficacité d’une image et le respect pour l’intimité d’une souffrance individuelle. Mais alors qu’une neige paresseuse se met à tomber, je n’oublie pas que la bonne image a le pouvoir d’influer sur notre conscience. Et je pense au petit garçon échoué dans l’écume sur une plage de Turquie, mort noyé en essayant d’atteindre une île grecque à bord d’un canot en plastique.
Et même si j’ai oublié son nom, je me rappelle le sentiment produit par cette image, et je sais que l’espace d’un instant, aussi court qu’il ait été, elle a changé les choses. Plus que n’auraient pu le faire les mots d’un reporter ou un politicien, parce qu’avec la photographie, il n’y a rien entre nous et le sujet, rien pour aseptiser ou adoucir – nous seuls sommes présents à ce moment-là, aussi près que nous place l’objectif, réduits au silence et à l’immobilité.
 
 
Et je comprends alors la justesse de ce qu’a dit Ansel Adams : qu’on ne prend pas une photo seulement avec l’appareil, mais en y apportant toutes les images qu’on a vues, les livres qu’on a lus, la musique qu’on a entendue, les gens qu’on a aimés. 


Les gens ne comprennent pas les photos. Ils pensent qu’elles figent toujours l’instant dans le temps, alors qu’au contraire, elles l’en libèrent, et ce que l’appareil a saisi échappe à jamais à son écoulement. De sorte que ça existera toujours, vivra toujours tel qu’en cette seconde précise, avec le même sourire ou le même air renfrogné, la même couleur de ciel, la même lumière ou la même ombre, la même pensée ou le même battement de cœur. C’est l’éternel qui est libéré dans la soudaine immobilité créée par le clic de l’appareil photo. 


 

vendredi 17 février 2023

[Rigoni Stern, Mario] Histoire de Tönle

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Histoire de Tönle (Storia di Tönle)

Auteur : Mario RIGONI STERN

Nouvelle traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 1978
                  en français à partir de 1988
                  (Gallmeister en 2023)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Berger sur le plateau d’Asiagio, dans les Alpes italiennes, Tönle s’adonne à la contrebande pour subvenir aux besoins de sa famille. Quand il blesse par accident un douanier, il doit s’enfuir et devient mineur en Styrie, colporteur d’estampes dans les Carpates, jardinier à Prague… Pourtant, chaque hiver, trompant les gendarmes, Tönle retrouve son foyer et les siens. Les années passent et la Première Guerre mondiale fait éclater le monde tel qu’il le connaissait. Alors que sa région tant aimée n’est plus qu’un champ de bataille, le vieil homme obstiné refuse d’abandonner son troupeau, sa maison, sa famille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mario Rigoni Stern (1921-2008) est un écrivain italien devenu classique. Homme discret et pudique, il est originaire d’Asiagio en Vénétie, une région qu’il chérit par-dessus tout. À 17 ans, il s’engage comme chasseur alpin dans l’armée italienne. Six mois plus tard éclate la Seconde Guerre mondiale. Fait prisonnier par les Allemands en 1943, il réussit à s’évader et regagne à pied son village natal. De cette expérience, il tire la matière de son superbe premier roman, Le Sergent dans la neige. Il trouve refuge sur les hauts plateaux de sa région natale, loin des honneurs et les prix littéraires qui saluent son œuvre.

 

Avis :

Le plateau d’Asiago, situé sur les Préalpes de Vénétie, entre Vicence et Trente, est un lieu de mémoire un peu particulier. Au Moyen Age vient s’y installer une minorité ethnique d’origine bavaroise, les Cimbres. D'abord reconnue culturellement autonome par la République de Venise, cette communauté est englobée en 1815 dans le royaume lombard-vénitien, vassal de l’Empire d’Autriche, et, considérée à tort comme pro-allemande pendant la première guerre mondiale – cette petite partie des Alpes est en l’occurrence totalement dévastée en 1916 par la plus grande bataille de montagne de l’Histoire –, fait ensuite les frais de la politique d’italianisation menée par les fascistes. Ainsi s’éteint alors quasiment la langue cimbre, un isolat comme l’est le basque dans les Pyrénées.

C’est en ces lieux au passé si singulier que naît et vit Mario Rigoni Stern. Lui qui grandit dans les ruines de la Grande Guerre se passionne pour les Alpins, dans lesquels il s’engage en 1938. Fait prisonnier par les Allemands, il s’évade, rentre à pied à Asiago et, quelque vingt ans plus tard, se lance dans l’écriture de ce qu’il considérera toujours modestement comme une œuvre mémorialiste, mais qui le classera parmi les auteurs classiques de la littérature contemporaine italienne. Premier volet d’une trilogie, Histoire de Tönle se nourrit de souvenirs rapportés ou vécus, faisant avec nostalgie la part belle à sa montagne d’origine, à la vie rude, pauvre, mais libre, des paysans et bergers habitués à n’y connaître ni maîtres ni frontières, jusqu’à ce que, ne laissant qu’une terre ravagée et pour longtemps inhabitable, la guerre ne vienne en sonner définitivement le glas.
 
Berger, Tönle mène, en cette seconde moitié du XIXe siècle et comme, avant lui, tant de générations, l’existence rythmée par les saisons, par les travaux agricoles et par les traditions de son village. Pour joindre les deux bouts, mais aussi peut-être un peu parce que cette montagne à la frontière du royaume d'Italie et de l'Empire austro-hongrois appelle à l’aventure, il se fait contrebandier, colporteur, et sillonnant à pied toute l’Europe Centrale, exerce les mille métiers – soldat, mineur, jardinier, gardien de chevaux... – que ses boucles itinérantes mettent sur sa route avant de toujours le ramener auprès des siens et de ses moutons, sur ces alpages ailleurs desquels il ne saurait vivre longtemps. Lorsqu'en 1914 la guerre éclate et commence par lui rogner les ailes en le confinant du côté italien, il ne se doute pas encore qu'en plein sur la ligne de front, il ne restera bientôt plus grand chose des villages bombardés du plateau d'Asiago. Refusant de se joindre à la population déplacée, il restera le plus longtemps possible auprès de son troupeau, avant de connaître un sort fortement calqué sur celui de l’auteur lors du conflit suivant, mais à la conclusion immensément plus tragique. La guerre ne se contente pas de tuer et de détruire : elle accélère aussi les mutations de la société, tournant définitivement certaines pages. Sur le plateau d’Asiago si longtemps préservé, c’est le chant du cygne d’un mode de vie et d'une identité culturelle ancestrale qui mène au désespoir le vieux Tönle…

La narration sans fioritures de Mario Rigoni Stern redonne vie à ces hommes et à ces femmes d’un autre siècle avec un réalisme et une authenticité sans défaut. L’on pense à Frison-Roche pour un certain nombre de points communs entre les deux hommes et leur œuvre. Quand, entre deux récits de montagne et d’aventure saharienne, l’écrivain français nous conte la sédentarisation forcée des Lapons, au même moment de l’autre côté des Alpes, l’auteur italien s‘attache à la mémoire du tout petit peuple cimbre, partageant, au fil de son écriture habitée et au travers d’un personnage clairement son alter ego, la nostalgie d’un homme épris de nature et de liberté pour qui la modernité fait figure de prison. Une bien belle redécouverte que nous permettent les éditions Gallmeister avec cette toute nouvelle traduction. (4/5)

 

Citations : 

Il y avait un arbre sur le toit de sa maison : un cerisier sauvage. Le noyau dont il était né avait atterri là bien des années plus tôt, expulsé en vol par une grive mauvis, et une rosée printanière l’avait fait germer car, pour protéger la maison de la pluie et de la neige, un de ses aïeuls avait étalé une couche supplémentaire de chaume sur le toit, si bien que celle d’en dessous était devenue de l’humus, presque de la glèbe. Le cerisier avait poussé comme ça. (…)
En ce soir de décembre, ses branches étaient un hiéroglyphe sur la toile de fond du ciel et, sans la légère fumée qui s’échappait des évents de pierre sous les avant-toits, les maisons du hameau et la terre recouverte de neige n’auraient fait qu’un. (À l’époque, nos habitations n’avaient pas de cheminée : depuis la pièce à vivre, un conduit montait jusqu’aux combles, où une corbeille enduite d’argile éteignait les escarbilles : de la sorte, la fumée se répandait dans le vaste grenier tout en maintenant une précieuse tiédeur au-dessus de la maison, et puis elle enfumait et durcissait les poutres de mélèze de la charpente, les préservant du passage des siècles.)
 
 
Cet été-là, pour la première fois depuis 1866, on ne fit pas de contrebande entre nos montagnes et la Valsugana, et les émigrants n’empruntèrent pas le sentier des radeliers vu que les Tyroliens, qui autrefois leur offraient l’hospitalité pendant les étapes du voyage, étaient mobilisés dans les bataillons de Standschützen postés aux frontières. Il était donc impossible de passer d’un État à l’autre parce que les soldats et les patrouilles tiraient, et pour sûr ce n’était pas comme avec les douaniers et les gardes-frontières, qui parfois vous laissaient traverser pour une lire ; maintenant, on pouvait seulement mourir, et pour un rien.


 

mercredi 15 février 2023

[Dong, Xi] Destin trafiqué

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Destin trafiqué (篡改的命)

Auteur : DONG Xi

Traduction : Baoqing et Elsa SHAO

Parution : en chinois en 2015
                  en français (Actes Sud) en 2022

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’histoire d’une famille paysanne qui cherche coûte que coûte à échapper à sa condition pour rejoindre le monde fantasmé de la ville et s’élever dans l’échelle sociale. Une comédie humaine au style alerte, une histoire vivante d’oppression et de résistance écrite dans une langue chatoyante, dépourvue de pathos, burlesque et drôle malgré sa noirceur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dong Xi est né en 1966 dans la province du Guangxi. Après des études suivies dans des conditions précaires, il devient professeur de chinois puis écrivain et scénariste. Ses nouvelles rencontres rapidement leurs lecteurs, elles sont adaptées pour la télévision et remportent un vif succès.
Dong Xi a publié deux livres traduits en français aux éditions de l'Aube.

 

Avis :

Lorsque, né pauvre dans la campagne chinoise, Wang Changchi réussit le gaokao, le concours réputé le plus difficile au monde durant lequel, après des années d’intense préparation, des millions d’étudiants sous pression se disputent l’accès aux universités du pays, le jeune homme réalise le vœu le plus cher de ses parents, eux qui, depuis sa naissance, ont tout sacrifié pour que leur fils échappe à leur misérable condition paysanne et accède au graal d’une carrière administrative en ville.

Pourtant, un autre lui ayant volé sa place en usant de corruption, sans relations et trop désargenté pour lui aussi jouer de pots-de-vin, Changchi se retrouve manœuvre sur des chantiers de construction, trimant pour un salaire de misère, aussitôt englouti dans le loyer de son abject dortoir collectif, quand ses employeurs ne disparaissent pas sans lui payer son dû. Victime d’un accident du travail qui le laisse infirme, pour subsister il se fait remplaçant d’un homme riche en prison, doit se résigner à ce que son épouse fasse « des massages de pieds » la nuit et, dans son obstination à réclamer une indemnisation, se voit floué avec la complicité de juges corrompus, puis menacé par la police pour un crime que l’on voudrait lui faire endosser.

C’est ainsi qu’à peine entrouverte au prix de tant d’efforts, la porte vers une vie meilleure se reclaque violemment au nez de Changchi, les rejetant lui et les siens dans une cascade de déboires qui, malgré leurs efforts obstinés, les conduit irrémédiablement à l’abîme, comme aspirés par la fatalité du destin de pauvres dans cette Chine socialiste où, en vérité, rien ne protège les humbles des pratiques les plus outrancièrement capitalistes, et où la corruption dévoie le fonctionnement des règles sociales.

Alors, puisque dans ce pays « la justice n’existe pas, [que] tout se joue le jour de notre naissance [et qu’]on n’a pas franchi la ligne de départ qu’on a déjà perdu », Changchi ira jusqu’au bout de la logique. Lorsque lui aussi se sacrifiera pour le bonheur de son fils, ce sera en trichant avec le destin. Puisque ce dernier s’avère préfabriqué, il fera de son tout jeune enfant, en le confiant à l'adoption, un oeuf de coucou au sein-même de la très riche et bourgeoise famille de son ancien employeur...

Etonné qu’un roman aussi ouvertement critique à l’égard de la Chine ait pu y paraître, l’on s’immerge avec curiosité dans cette histoire dont les résonances burlesques et sardoniques ne font qu'en rendre plus désespérée l’amère noirceur. Fétus de paille dans un jeu pipé aux mains des puissants, les citoyens lambda, sans parler des paysans méprisés, n’y ont droit qu’à la résignation d’un destin sans espoir, frelaté dans l’oeuf quoi qu'ils fassent... (4/5)

 

Citations :

Il dut se résoudre à aller voir Xingze, lequel fut ravi de le revoir. Il lui tapa sur l’épaule, lui servit du thé et lui proposa de rester déjeuner. Mais dès que Changchi commença à parler d’emprunter de l’argent, le visage de son hôte s’assombrit. Il est vrai que sa femme et lui avaient accumulé une petite somme grâce à leurs privations, mais c’était pour leur garçon qui allait bientôt entrer au jardin d’enfants. Comme ils n’avaient pas de permis de résidence urbain, ils avaient dû faire jouer leurs relations pour trouver un établissement. Et faire jouer ses relations, ce n’est pas prononcer un discours de dirigeant politique : pas de paroles en l’air, il faut des espèces sonnantes et trébuchantes. Changchi voulut connaître la somme, il répondit qu’il fallait entre cinquante et cent mille yuans pour un jardin d’enfants de qualité, et un minimum de dix ou vingt mille pour un établissement quelconque. Changchi ne s’était jamais imaginé qu’il aurait à dépenser de telles sommes pour le jardin d’enfants. C’était terrible ! Après cela, il se sentait trop gêné pour réitérer sa demande mais, ne voyant pas d’autre issue, il étouffa ses scrupules et bégaya qu’il lui rendrait l’argent dès qu’il aurait gagné le procès. Mais l’autre lui répliqua que de tels procès étaient comme les poupées russes auxquelles jouait son fils : quand on croit avoir gagné, il y a toujours un nouveau procès qui s’ouvre derrière. Même quand tu as l’espoir de gagner un procès, tu n’as pas les moyens de le faire. — Quand nos parents, les larmes aux yeux, nous ont mis sur la route de la ville, ce n’était pas dans l’idée que nous ferions des procès à ces gens-là, car pour ça, il faut des relations, et nous ne sommes pas de taille. Notre seul atout, c’est notre force de travail. Il faut que nous utilisions notre force pour gagner l’argent que les riches ont dans leurs poches. Sois réaliste : trouve-toi un autre chantier où être maçon, au lieu de perdre ton temps et ton argent avec des procès, que tu n’as d’ailleurs aucune assurance de gagner.
 

Prenons la ville la plus proche, Canton. Pour y aller à deux, les billets de train vous coûteront quatre cents yuans. Il faudra compter deux mille au minimum pour les prélèvements, mille pour les tests. Il faut penser aussi à l’hébergement et aux repas. Le voyage coûtera au bas mot quatre mille yuans, et c’est sans compter les imprévus. Les hôpitaux sont immenses, les patients y grouillent comme des fourmis. Pour faire les prélèvements, tu risques d’attendre, qui sait pendant combien de jours ? Et chaque jour, ce seront des dépenses supplémentaires, autant de billets de banque partis en fumée. En tout ce ne sera pas moins de cinq mille yuans qui vont y passer avant même que le procès ne commence. Mon Dieu, où penses-tu trouver autant d’argent ? En plus, ce procès t’a déjà fait perdre un mois de salaire, au moins quatre à cinq cents yuans. Donc, en comptant le salaire, ce procès t’aura coûté cinq mille cinq cents yuans, sans compter les frais de procédure et d’avocat. Autant dire que tu ne tireras aucun profit de cette affaire. Et puis, qui peut prédire la durée du procès ? Sans parler d’années, tu risques de ne pas même tenir un ou deux mois. Écoute, de nos jours, dans un procès, c’est à celui qui a le plus d’argent et de relations. Tu n’as ni l’un ni l’autre. 
 

Mais, après avoir travaillé autant comme peintre, vu tant de maisons de riches, leur mobilier, je les envie et je suis en colère. Je suis un être humain comme eux, pourquoi y a-t-il de tels écarts entre mon niveau de vie et le leur ? Ne travaillerais-je pas assez ? Serais-je moins intelligent qu’eux ? Non, la seule cause est que je suis né à la campagne. Depuis le moment où ma mère m’a conçu, j’étais parti pour perdre. Mon père a eu l’ambition de changer mon destin, moi aussi j’ai serré les dents et tout fait pour y arriver, mais tu as vu toi-même ce que ça a donné. Arriverons-nous à y changer quelque chose ? Peut-être quelques changements quantitatifs, une poignée de yuans en plus, mais il n’y aura pas de changements qualitatifs. Un bœuf reste un bœuf, un cheval sera toujours un cheval, ils ne deviendront jamais des phénix, même si on les conduit à Pékin ou à Shanghai.
 
 
Le concours d’entrée à l’université a été supprimé en 1966 à la suite de la Révolution culturelle. Les lycéens ont été envoyés massivement à la campagne pour être “rééduqués”. Entre 1970 et 1976 (excepté 1971, année blanche), des étudiants ont été recrutés mais sur critères politiques. En 1977, l’année où le concours a été rétabli, 270 000 candidats ont été reçus, avec un taux de réussite de 4,7 %. Jusqu’en 1980, ce taux n’a pas dépassé 10 %.


Tu sais que des gens se blessent sur des chantiers mais ne touchent pas le moindre dédommagement. Ils ont beau crier leurs doléances pendant des années, un panneau accroché au cou, ils finissent dans une cellule de prison sans qu’on sache comment. Qu’est-ce que le préjudice moral ? C’est un truc brandi par les Occidentaux mais difficile à appliquer. Car ces nouveautés des Occidentaux sont bien souvent corrompues ou décadentes, et ne conviennent pas forcément à la situation chinoise. 


“La pauvreté fait changer, le changement libère, la liberté fait durer.’’ [Livre des mutations]


Pourquoi je n’aurais pas eu le droit de donner mon enfant pour lui assurer la vie heureuse que je ne pouvais pas lui donner ? Aujourd’hui il se déplace en voiture de luxe, il habite dans une grande maison, il fréquente la meilleure école, tu peux lui donner tout ça ? J’ai fini par comprendre qu’il existe deux visions de l’amour, une vision étroite et une vision large. Quand on a une vision étroite, on garde son enfant avec soi, et sa vie ressemblera à la tienne, à la mienne, ou à celle de Liu Jianping, Xingze ou Zhang Hui. Dans la vision large, on lui donne les moyens de vivre heureux, de devenir quelqu’un, on lui enlève tous les soucis.


— Récupère-le, ou je ne suis plus ton père.
— Pourquoi vouloir abattre un bananier qui est sur le point de donner des fruits ? Dazhi mène maintenant la vie que tu aurais voulu lui donner, je me trompe ? C’est comme ces pots de fleurs dans la rue, ce n’est pas nous qui les arrosons, mais cela ne nous empêche pas de les apprécier.


 

lundi 13 février 2023

[Austen, Jane] Lady Susan

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Lady Susan

Auteur : Jane AUSTEN

Traduction : Pierre GOUBERT

Parution : en anglais en 1871,
                  en français en 2000 chez Folio

Pages : 128                  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une veuve spirituelle et jolie, mais sans un sou, trouve refuge chez son beau-frère, un riche banquier. Est-elle sans scrupules, prête à tout pour faire un beau mariage, ou juste une coquette qui veut s'amuser ? Le jeune Reginald risque de payer cher la réponse à cette question... Grande dame du roman anglais, Jane Austen trace le portrait très spirituel d'une aventurière, dans la lignée des personnages d'Orgueil et préjugé et de Raison et sentiments.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Jane Austen (1775-1817) est une femme de lettres anglaise. Ses romans, parmi lesquels Raison et Sentiments (1811), Orgueil et Préjugés (1813), Mansfield Park (1814), Emma (1815), Northanger Abbey (1818) et Persuasion (1818), sont devenus de grands classiques de la littératures anglo-saxonne et romantique. En Angleterre, le succès de Jane Austen est tel qu'en 2017 elle est la deuxième femme, après la reine d'Angleterre, à figurer sur les billets de banque.

 

 

Avis :

A trente-cinq ans, la séduisante Lady Susan se retrouve veuve et désargentée. Précédée d’un parfum de scandale alors que sa coquetterie manipulatrice aurait brisé plus d’un ménage, elle s’invite chez son riche beau-frère pour y poursuivre ce que toutes les autres femmes décèlent de ses manigances sans scrupules, mais qui charme tant les hommes que bon nombre se laisseraient volontiers mener jusqu’au mariage.

Aussi intelligente qu’égoïste et amorale, Lady Susan semble partagée entre le plaisir de séduction que lui permet son indépendance, et l’ambition qui la rend prête à tout pour se remarier avantageusement. En tous les cas, elle s’en donne à coeur joie pour manipuler son entourage sans vergogne, mentant et trompant avec le plus grand cynisme, et allant jusqu’à maltraiter cruellement sa fille de seize ans, qui, bien que tenue éloignée, commence à lui faire de l’ombre alors qu’il lui faut songer à la caser elle aussi.

Cette femme dont l’intelligence et la beauté désarmante dissimulent une personnalité narcissique, froide et calculatrice, usant de tous les ressorts de l’hypocrisie et de la manipulation pour jouer avec les sentiments d’autrui sans jamais se départir d’une insensibilité cruelle, a quelque chose de Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. L’air de famille s’impose d’autant plus que, tout comme pour la marquise, c’est un échange épistolaire qui nous dévoile peu à peu le vrai visage de Lady Susan, au travers notamment de ses lettres à son amie et complice, et de la correspondance de l’épouse de son beau-frère avec sa mère, qui toutes deux la détestent.

On se laisse prendre avec délice à cette peinture finement satirique de la bonne société anglaise du XVIIIe siècle, ridiculisée par une aventurière bien décidée à user de ses armes et du mariage, puisque c’est le seul moyen alors pour les femmes de s’assurer statut social et aisance financière. Et si son audace cyniquement opportuniste scandalise tant les épouses tout en séduisant si systématiquement les hommes, n’est-ce pas aussi parce qu’elle s’emploie à mettre en œuvre, ouvertement et librement, ce que chacune a vécu et fera vivre à ses filles dans le strict respect des conventions et des apparences : un mariage arrangé avec un bon parti, entendons par là un homme riche à défaut de tout autre affinité, auprès de qui elles trouveront ennui mais sécurité matérielle, et qui leur fera peut-être la grâce de ne pas les encombrer trop longtemps si, comme souvent, il les devance quelque peu en âge ?

Porté par la plume déjà remarquable d’une Jane Austen alors âgée de dix-huit ans, ce court roman d’une extraordinaire finesse psychologique est une lecture étonnamment réjouissante, tant il brocarde avec esprit la bien-pensante société de son époque. (5/5)

 

 

Citations :

Pour ma part, j'ai été si gâtée dans ma petite enfance qu'on ne m'a jamais obligée à m'appliquer à quelque étude que ce soit, et il s'ensuit que je n'ai pas ces talents de société qui sont considérés comme nécessaires aujourd'hui pour parfaire une jolie femme. Ce n'est pas que je me fasse le défenseur de la mode qui prévaut d'acquérir une connaissance sans défaut de tout ce qui est langues, beaux-arts et sciences. C'est du temps perdu. Posséder le français, l'italien, l'allemand, la musique, le chant, le dessin, etc. vaudra quelques applaudissements à une femme mais n'ajoutera pas un seul prétendant à sa liste. La grâce et les manières, après tout, sont ce qui compte le plus.

J’ai beaucoup de choses à accomplir. Il me faut punir Frederica, et assez sévèrement, pour s’être adressée à Reginald. Il me faut le punir lui aussi pour avoir accueilli la requête de ma fille aussi favorablement, ainsi que pour le reste de sa conduite. Je dois tourmenter ma belle-sœur pour le triomphe insolent que font paraître son air et son attitude depuis le renvoi de Sir James — car, en me réconciliant avec Reginald, je n’ai pu sauver cet infortuné jeune homme. Enfin, je me dois un dédommagement pour les humiliations auxquelles je me suis abaissée ces jours derniers.

Il m’est impossible de dire quand je pourrai vous voir. Ma réclusion risque d’être longue. C’est me jouer un tour tellement abominable de tomber malade ici, au lieu que ce soit à Bath, que c’est à peine si j’arrive à garder un peu de maîtrise de moi. À Bath, ses vieilles tantes auraient pris soin de lui mais ici tout m’incombe — et il supporte son mal avec tant de sérénité que je n’ai pas même l’excuse que l’on a d’ordinaire pour perdre son sang-froid.

Ma chère Alicia, quelle erreur n’avez-vous pas commise en épousant un homme de son âge — juste assez vieux pour être formaliste, pour qu’on ne puisse avoir prise sur lui et pour avoir la goutte —, trop sénile pour être aimable et trop jeune pour mourir.


 

samedi 11 février 2023

[Heidsieck, Emmanuelle] Il faut y aller, maintenant

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Il faut y aller, maintenant

Auteur : Emmanuelle HEIDSIECK

Parution : 2023 (Editions du Faubourg)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Je me suis perdue dans mes pensées. Et à présent, c’est le départ. Un dernier coup d’œil à cette pièce que je ne reverrai jamais. Le bureau, avec les affaires d’Alexandre, je n’y ai pas touché. Partir sans trop se retourner, c’est ce qu’il faut faire, sinon je n’y arriverai pas. Les larmes aux yeux, partir. Tout abandonner, ma vie à mes pieds. Trouver la force de m’extraire de mon monde. Ces larmes qui montent, pas question. Il faut être ferme et droite, on a encore du chemin à faire. » 
Il faut y aller, maintenant se situe après un coup d’État militaire. Inès, une Parisienne de plus de soixante-dix ans, se voit contrainte à l’exil. Dans ce chaos, juste avant le départ fatidique, elle revisite son existence et sa place dans l’Histoire. Et s’adresse à Aida, son sauveur inattendu, dans un monologue à deux, poignant et effréné.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Emmanuelle Heidsieck est une romancière qui mêle la fiction littéraire aux questions politiques et sociales. Elle décrit, souvent de façon grinçante, des héros se débattant dans un monde qui tourne de moins en moins rond. Elle a notamment publié Notre aimable clientèle (Denoël, 2005), Il risque de pleuvoir (Le Seuil, Fiction & Cie, 2008), À l’aide ou le rapport W (Inculte-Laureli, 2013 ; réédition aux Éditions du Faubourg, 2020). Elle a également publié des nouvelles et a participé à des ouvrages collectifs, en particulier Les Jours heureux, sur le démantèlement du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a été membre du comité d’administration de la Société des Gens de Lettres (SGDL) de 2015 à 2019. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées à la radio (France Culture), ou au théâtre.

 

 

Avis :

Dans un futur très proche, un coup d’État militaire a fait basculé la France sous une dictature d’extrême droite, un « mélange d’ultralibéralisme et d’État policier » comme au temps de Pinochet au Chili. La narratrice Inès, veuve septuagénaire d’un PDG du CAC 40, n’en revient pas de se retrouver sur les listes des « éléments subversifs », en raison, semble-t-il, de ses anciennes bonnes œuvres : sous ce régime gauchophobe, le bénévolat auprès de migrants et de personnes fragiles a mauvaise presse, et la voilà toute aussi indésirable que les Juifs et les Musulmans déjà pourchassés en masse.

Alors qu’elle réalise que, pour elle aussi, l’heure est venue de partir pour un exil vraisemblablement définitif à son âge, la panique l’étreint. Dans l’attente angoissée de la camionnette qui doit venir les chercher pour les conduire subrepticement au Bourget - elle et sa bonne mauricienne qui a proposé de l’héberger là-bas, dans son île -, Inès ne peut empêcher les mots de couler en un long monologue à l’adresse de cette femme dont on ne fait que deviner les réponses. Se remémorant avec remords les signes avant-coureurs sur lesquels, dans son aveuglement et sa lâcheté, elle avait préféré fermer les yeux, elle revient également sur sa vie et sur son histoire familiale, en une confession encore incrédule où dominent la honte et la culpabilité.

Nostalgique et douloureux, son discours interroge sur les responsabilités, entre assentiments et indifférences, d’une génération qui, rétamée par une « forme de dépression latente » face à l’amoncellement des menaces, ne se sent plus toujours la force d’agir et de réagir, préférant alors compromis et compromissions dans une attitude globale de déni, d’évitement et de passivité. Se souvenant des difficultés à sortir du silence bâti par la honte et par l’effroi autour de la Shoah, mais aussi de « l’honnête homme » que fut son grand-oncle, lui qui préféra sacrifier sa carrière de préfet plutôt que de trahir son ministre de tutelle, « Dreyfus de la Grande Guerre », Inès nous conjure avec les mots de Michael Berenbaum : « Les choses sont difficiles à regarder. C'est pourquoi nous devons les regarder. Elles provoquent en nous un sentiment de honte non parce que nous sommes les criminels, mais de la honte parce que nous appartenons à la même espèce que les auteurs de ce crime. Mais si vous êtes mal à l’aise tant mieux. Si nous sommes toujours à l’aise, si nous avons l’esprit tranquille, alors une part profondément morale de notre humanité s’est brisée et a disparu. »

Alors, courage ou évitement : ce conte philosophique - que l'on pourra trouver déconcertant et, au début, assez désagréablement logorrhéique -, nous rappelle, qu’un jour ou l’autre, de toute façon, il faut choisir son camp, et qu’à les laisser pourrir, les situations n’en finissent par moins par nous rattraper. Tôt ou tard, il faudra bien y faire face et se dire : "Il faut y aller, maintenant..." (2,5/5)

 

 

Citations : 

« Est-ce qu'on s'allège dans l'exil ? On tire un trait ? On peut vivre une autre vie ? »

Les choses sont difficiles à regarder. C'est pourquoi nous devons les regarder. Elles provoquent en nous un sentiment de honte non parce que nous sommes les criminels, mais de la honte parce que nous appartenons à la même espèce que les auteurs de ce crime. Mais si vous êtes mal à l’aise tant mieux. Si nous sommes toujours à l’aise, si nous avons l’esprit tranquille, alors une part profondément morale de notre humanité s’est brisée et a disparu. (Michael Berenbaum)


 

jeudi 9 février 2023

[McCann, Colum] Et que le vaste monde poursuive sa course folle

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et que le vaste monde poursuive
            sa course folle
            (Let The Great World Spin)

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Jean-Luc PININGRE

Parution : en anglais (Irlande) en 2009
                  en français (Belfond) en 2013

Pages : 448

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Une ronde de personnages dont les voix s’entremêlent pour restituer toute l’effervescence d’une époque. Porté par la grâce de l’écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l’histoire d’un monde qui n’en finit pas de se relever.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.

 

Avis :

Le 7 août 1974, le funambule Philippe Petit tend un câble entre les deux tours du World Trade Center et traverse le vide à quatre cents mètres du sol. Un cliché immortalise sa petite silhouette noire posée sur le ciel entre les deux buildings, alors qu’au même instant, un avion surgi dans le champ photographique semble par illusion d’optique annoncer une collision prochaine. Autour de cette image réelle, si clairement métaphorique d’une ville de New York avançant, au bord du gouffre, vers son fatal destin, Colum McCann tisse ses propres fils pour dessiner l’Amérique des années soixante-dix…

Brièvement interrompues, comme en un arrêt sur image, par cette performance incroyablement audacieuse qui fait lever le nez et suspend le souffle des New-Yorkais, les vies au coeur de la fourmilière reprennent bien vite leur cours ordinaire. Toutes sont en quelque sorte aussi des exercices d’équilibristes, chacun cherchant sa voie à tâtons, meurtri, déboussolé, si ce n’est broyé par la machine infernale d’un monde emballé dans son irrépressible course folle. Dans l’enfer du Bronx, un prêtre irlandais, Corrigan, tente désespérément de soulager le sort de marginaux et de venir en aide à deux prostituées, Tillie et sa fille Jazzlyn, destinées à la prison. A l’opposé, dans les beaux quartiers de Park Avenue, pendant que son épouse cherche vainement un exutoire à sa douleur en rencontrant d’autres mères de soldats morts au Vietnam, le juge Soderberg constate, accablé, son impuissance face à l’incoercible marée de la délinquance, du crime et de la corruption.

Colum McCann aime s’emparer d’une image forte et réelle pour déployer ses fresques aux personnages inoubliables, à la croisée de la chronique sociale, du roman historique et de la mise en scène de nos désarrois face à notre absence de prise sur la trajectoire insensée du monde et de nos existences. Après Les saisons de la nuit, il nous plonge à nouveau dans les entrailles grouillantes de la ville de New York, au plus près de ses laissés-pour-compte, entremêlant réel et fiction pour un autre portrait coup-de-poing de l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une fois entré dans son histoire et saisi par le rythme vibrant de son écriture, aiguisée par sa sobriété, l’on s’y sent au plus profond d’une réalité plus vraie que nature.

L’auteur nous sert encore une fois un roman magistral : d’un fait divers réel et de son expérience au contact des déshérités de l’Amérique, il tire une épopée impressionnante qui en dit long sur les réalités du Nouveau-Monde, mais aussi, sur notre quête de sens dans une société, qui, obsédée par ses priorités matérielles, en néglige les gouffres ouverts au fond de nous par son absurde inhumanité. (4/5)

 

Citations :

Emballé de papier brun, un paquet l’attendait sur ses draps. Je le lui ai jeté. Il a haussé les épaules, passé un doigt hésitant sur la ficelle qu’il a retirée. C’était une nouvelle couverture, une Foxford d’un bleu tendre. La déroulant jusqu’en bas du lit, il a regardé maman en hochant la tête.
Elle lui a caressé la joue de ses doigts repliés.
— Plus jamais, tu m’entends ?
L’incident était clos, mais deux ans plus tard il donnait cette couverture-là encore à un sans-logis, par une de ces nuits glaciales où, sur la pointe des pieds, il descendait l’escalier et filait au bord du canal. Son équation était simple : d’autres en avaient plus besoin que lui, et il acceptait par avance d’être puni. J’ai pris là ma première leçon de ce qu’il deviendrait, de ce que je constaterais plus tard chez les marginaux de New York, putes, rabatteurs et sans-espoir – tous ceux qui s’accrocheraient à lui comme à l’étoile de la miséricorde, plantée au-dessus d’un sac à merde qui porte le nom de monde.


Il aimait les endroits qui manquent de lumière. Les docks. Les asiles de nuit. Les coins de rue aux pavés brisés. Il traînait souvent avec les ivrognes de Frenchman’s Lane et de Spencer Row. Il apportait une bouteille, faisait passer. Lorsqu’elle revenait à lui, il buvait une rasade d’un geste exagéré et s’essuyait la bouche du revers de la main, comme un vrai pochetron. Ils voyaient bien qu’il n’y tenait pas vraiment, qu’il attendait sagement son tour. Je suppose qu’il se croyait à sa place. Les plus rosses se payaient sa tête mais il s’en fichait. Bien sûr qu’ils se servaient de lui : un morveux qui se mouchait dans les chaussures des pauvres. Mais il avait toujours trois sous en poche qu’il voulait bien donner, alors ils l’envoyaient chercher une autre boutanche à l’épicerie, et des cigarettes à l’unité. (…)
Ils ont fini par la lui faire, sa place. Il se glissait dans le paysage, se fondait dans la masse. Il les accompagnait à l’asile de Rutland, se vautrait contre le mur, écoutait leurs histoires : de longues divagations enracinées dans ce qui ressemblait à une tout autre Irlande. C’était pour lui un apprentissage : il s’immisçait dans leur misère comme s’il cherchait à se l’approprier. Il buvait. Fumait. Jamais il ne mentionnait son père, ni à moi ni à personne. Mais l’absent était là comme une évidence. Corrigan le délayait dans une bouteille de sherry, le recrachait tel un brin de tabac qui vous brûle la langue.


Nous avons traversé le South Bronx sous le ciel embrasé. Le couchant avait la couleur d’un muscle, strié de rose et de gris. L’œuvre des pyromanes. Les proprios, m’expliquait Corrigan, pratiquaient couramment l’arnaque à l’assurance. Moralité : des rues entières d’appartements et d’entrepôts abandonnés aux braises.
Des gangs de gamins occupaient les carrefours, où les feux restaient en permanence au rouge. D’immenses flaques d’eau stagnaient devant les bouches d’incendie. Un bâtiment de Willis Street à moitié effondré sur la chaussée. Des chiens errants fouillaient prudemment les décombres. Une enseigne au néon, cramée, se maintenait toute droite. Des camions de pompiers nous ont dépassés, puis deux voitures de flics qui se suivaient de près. Ici et là, des silhouettes émergeaient de l’ombre, des sans-logis avec des caddies pleins de fils électriques. On aurait dit des pionniers sur la route du lointain Ouest, poussant leurs chariots dans les plaines de la nuit.
— Qu’est-ce qu’ils font ?
— Ils pillent les bâtiments. Ils éventrent les murs et ils revendent les câbles de cuivre. Ça leur rapporte vingt cents le kilo, quelque chose comme ça.
 
 
Il était à la source des choses et je le comprenais maintenant : Corr était la lumière qui filtre sous la porte, et cette porte lui était fermée. Il ne s’en échapperait que par bribes et il finirait claquemuré derrière ce qu’il avait percé. Peut-être était-ce entièrement sa faute. Peut-être aimait-il les contradictions, les créait-il lui-même pour la simple raison qu’il ne savait pas vivre sans.


L’esprit prend d’excellentes photos, qu’il [le funambule] met dans un album pour entretenir le désespoir. On découpe proprement les bords, on recouvre de film plastique, puis on range l’album qu’on ressortira des décombres de nos vies.


Mais en définitive il [le funambule] savait que tout dépendait du câble. De lui et du câble. Soixante-quatre mètres de long au-dessus d’un gouffre béant. Les tours étaient conçues pour résister à des oscillations d’un mètre en cas de grand vent. Une violente rafale, un brusque changement de température étaient susceptibles de les faire tanguer. Alors le câble se raidirait et imprimerait des secousses. Un aléa qu’on ne pouvait exclure. S’il marchait, il faudrait résister ou partir en vol plané. Le câble pouvait également se briser, se détacher, et l’un des bouts tranchants décapiter quiconque aurait le malheur de se trouver sur son chemin. Tout devait être étudié avec un soin méticuleux : le tendeur, les moufles, les élingues, l’alignement. On aurait besoin de connaître précisément la résistance des torons. Il voulait une tension de trois tonnes. Mais plus un câble est tendu, plus la graisse a tendance à suinter. Et la graisse est sensible à la chaleur, elle se liquéfie rapidement et ruisselle sur l’acier.


Un de ces trucs qui ne peuvent arriver qu’ici, une de ces journées qui, sortant de l’ordinaire, faisaient oublier la foule des autres. New York dévoilait son âme de temps en temps, elle avait le chic pour ça. C’est une image qui vous agressait, un crime, une horreur, une splendeur, quelque chose de si inattendu que vous hochiez bêtement la tête, bouche bée, incrédule.
Il avait son idée sur la question. Si de tels événements avaient lieu, c’est que cette ville ne s’intéressait pas à l’histoire. L’imprévisible se produisait pour cette raison justement qu’elle se moquait du passé, qu’elle s’immergeait chaque jour dans le présent. New York n’avait pas besoin de croire en elle, comme Londres ou Athènes ; elle ne symbolisait pas le Nouveau Monde, comme Sydney ou Los Angeles. Elle se foutait bien de son rang. Il avait vu un T-shirt avec l’inscription : New York Fuckin’ City. C’était dans un sens comme s’il n’avait jamais existé qu’elle, et il en serait toujours ainsi.
Elle allait constamment de l’avant, qu’importe la veille ou l’avant-veille. Pour ne pas être la femme de Loth changée en statue de sel quand elle s’était retournée vers Sodome. Statufiés, Long Island et le New Jersey.
Il avait souvent dit à Claire que la chronologie s’évanouissait dans les murs. Voilà pourquoi il y avait si peu de monuments. Contrairement à Londres, où l’on trouvait à chaque coin de rue une figure historique, un mémorial, gravés ou sculptés dans la pierre. Il pouvait tout au plus situer une dizaine de statues proprement dites à Manhattan – plantées pour la plupart dans la Literary Walk de Central Park. Mais qui se promenait encore aujourd’hui à Central Park ? À moins d’y aller avec une division blindée, on était mort avant Sir Walter Scott. Personne ne voyait l’utilité de poser sa marque aux grands carrefours, que cela soit Broadway, Wall Street ou autour de Gracie Square. Pour quoi faire ? On ne mange pas les statues. On ne fornique pas avec les monuments. Impossible d’extorquer un million de dollars à un bronze. 


C’était une des raisons pour lesquelles Soderberg pensait que cette marche dans le ciel était un coup de génie. Un monument en soi. Cet homme s’était transformé en statue, en vraie statue new-yorkaise, instantanée, dans les airs au-dessus de la ville. Une statue qui se foutait du passé. Le type était monté au World Trade, avait tendu sa corde entre les Twins, les deux plus hauts gratte-ciel du monde. Rien que ça. Le culot. Le sang-froid. La vision.


Tous les jours une marée nouvelle rapportait les mêmes détritus. La racaille : un mot qu’il [le juge] avait longtemps refusé d’employer. Plus maintenant. Car c’est bien ce que c’était, même s’il lui était pénible de l’admettre. De la racaille. La mer laissait sur la rive un chargement de seringues, de sachets en plastiques, de chemises ensanglantées, de capotes, de morveux en tout genre. Il se tapait la lie de la lie. Les gens supposaient qu’il occupait des fonctions prestigieuses, un paradis de cuir et d’acajou dans les hautes sphères du pouvoir, mais grattez un peu, et derrière c’est le vide. Oui, on obtenait les bonnes tables dans les grands restaurants, et la famille de Claire était absolument ravie. Les gens dressaient l’oreille dans les réceptions, se serraient autour de lui, changeaient soudain de niveau de langue. Pas un avantage à proprement parler, mais c’était mieux que rien. C’était censé être un tremplin aussi, vers la Cour suprême ou une autre promotion mais, pour l’instant, cette porte-là ne s’était pas ouverte. En définitive, c’était tout simplement casse-pieds, prosaïque. Le baby-sitting élevé au rang de bureaucratie. 


À Yale, quand il était encore jeune, bouillonnant, il était sûr de devenir le centre de la terre, d’exercer toute sa vie une vive influence. À vingt ans, tous les gamins croient ça. L’égocentrisme est un attribut de la jeunesse. Oui, l’empreinte qu’on laissera, c’est ça. Les adultes apprennent tôt ou tard. On creuse un petit trou et on se coule dedans. On surmonte de son mieux le temps qui passe. 


Tu regrettes ton fils disparu, tu te réveilles au milieu de la nuit, tu trouves ta femme en pleurs, tu vas à la cuisine te faire un sandwich au fromage et tu te dis, au moins c’est un sandwich au fromage à Park Avenue, ça pourrait être pire, on aurait pu tomber plus bas, voilà ma prime : un soupir de soulagement.


Le tout premier jour, il était arrivé le cœur en fête. Par la grande entrée. Un moment à savourer. Il s’était acheté un costume chez un tailleur chic de Madison Avenue. Une cravate Gucci. Des mocassins à pampilles. Il était plein d’expectative. Au-dessus des portes dorées était gravé à l’extérieur : « The People are the Foundation of Power. » Il s’était arrêté pour bien s’en imprégner. À l’intérieur, le hall n’était que mouvement et confusion. Des maquereaux, des journalistes, des avocats marrons. Des types aux semelles compensées. Mauves. Des femmes qui tiraient leurs enfants derrière elles. Des clochards endormis dans les alcôves des fenêtres. Son cœur s’était serré à chaque nouveau pas. L’espace d’un instant, le bâtiment avait semblé garder quelque chose de sa gloire – les hauts plafonds, les vieilles balustrades en bois, le sol en marbre, mais plus il avançait, plus il défaillait. Les salles d’audience étaient encore pires qu’à son souvenir. Hébété, abattu, il avait erré un moment sans but. Les couloirs étaient pleins de graffitis. On fumait devant les salles d’audience. On marchandait dans les toilettes. Les procureurs avaient des toges trouées. Des flics véreux écumaient les lieux, à la recherche d’un pot-de-vin. Des adolescents se serraient la main selon un curieux rite. Des pères attendaient avec leurs filles défoncées. Des mères pleuraient sur l’épaule de garçons chevelus. Le cuir rouge des portes capitonnées était déchiré, fendu. Les magistrats avaient des cartables déglingués. Comme un spectre, il avait continué tout droit, pris l’ascenseur, tiré une chaise pour s’asseoir à son nouveau bureau. Trouvé un chewing-gum desséché sous le tiroir.


Fermer les yeux, mettre des œillères. Apprendre à perdre : le prix de la réussite.


Tant de chefs d’accusation étaient abandonnés. Les gosses plaidaient coupables, ou on les libérait après la provisoire, pour faire de la place sur les registres. Il avait un quota à respecter. Il rendait des comptes à l’administration. Les crimes étaient commués en délits. Une forme comme une autre de démolition. Il fallait manœuvrer la pelleteuse. On le jugeait sur la façon dont il jugeait : moins il donnait de travail aux collègues à l’étage, plus ils étaient contents de lui. Quatre-vingt-dix pour cent des affaires – même des infractions graves – devaient être classées sans suite. Il la voulait, sa promotion, oui, mais l’idée demeurait qu’il avait revêtu cette toge par-dessus ses belles idées, et que le tissu bon marché les avait absorbées.


(...) il observait ce défilé constant à l’audience et se demandait comment New York parvenait à être aussi répugnante. Une ville qui soulevait ses enfants par les cheveux, violait ses septuagénaires, incendiait le divan des amants, chapardait des confiseries, enfonçait des côtes, laissait des militants pacifistes cracher sur les représentants de l’ordre, des syndicalistes débraillés prendre le pas sur leurs employeurs, et la mafia s’emparait des plages et des promenades, les pères se servaient de leurs filles comme d’un cendrier, les bagarres dans les bars se transformaient en émeutes, des hommes d’affaires respectables urinaient sur les vitrines de Woolworth, on sortait des revolvers dans les pizzerias, des familles entières se faisaient descendre, les ambulanciers avaient le crâne fracassé, les junkies se shootaient sous la langue, les avocats se transformaient en escrocs, les vieilles dames perdaient leurs économies, les commerçants se trompaient dans la monnaie, le maire bidouillait, embobinait, mentait pendant que la ville lentement se réduisait en cendres, prête à s’enterrer de son plein gré dans le crime, le crime, le crime.


Presque tous plaidaient coupable, en échange de quoi ils obtenaient une peine supportable ; ou ils repartaient libres ; ou on leur faisait cracher une amende ridicule, et ils filaient gaiement dehors, d’un pas léger, pour recommencer les mêmes âneries et revenir au tribunal deux semaines plus tard. (…)
Un juge capable de conclure le maximum d’affaires dans le minimum de temps était un héros au Palais. Ouvrez grand les écluses, laissez couler le flot. Quiconque frayait dans le système et jouait un rôle à un quelconque échelon en prenait pour son grade. Les procureurs étaient choqués par les crimes – vols, viols, coups et blessures, homicides. Les jeunes substituts horrifiés par la longueur des listes qu’on leur soumettait. Les huissiers tordaient le nez sur les sentences : on aurait dit des policiers déçus, irrités par la clémence des juges. Les bafouillages énervaient les greffes. Les gens de l’aide juridictionnelle supportaient mal les dysfonctionnements, les embarras, les contretemps. Les délais contrariaient les contrôleurs judiciaires. Les simplifications à outrance crispaient les psychologues. La paperasse faisait râler les flics. Les condamnés contestaient les peines, aussi légères fussent-elles. Et les gars de l’encaissement s’insurgeaient contre le montant ridicule des cautions. Tout le monde était pieds et poings liés, et Soderberg, au beau milieu, devait rendre la justice, faire peser la balance du bon côté.
Le bien, le mal. La gauche, la droite. En haut, en bas. Il se représentait au bord d’un précipice, malade, pris de vertige, les yeux curieusement rivés vers le ciel.


Pourquoi ces filles-là se mettaient-elles toutes seules dans des situations impossibles, il y a longtemps qu’il se le demandait. Il a parcouru les extraits des casiers judiciaires devant lui. Deux carrières tout à fait glorieuses. La plus âgée de ces dames avait été inculpée environ soixante fois, et la plus jeune suivait la même pente : une infraction succédant à une autre, ça irait de plus en plus vite. Il avait vu ça mille fois. C’était comme ouvrir un robinet.


L’amour a cela de particulier qu’il se révèle dans le corps d’un autre.


Cette silhouette habitée, plaquée contre le ciel, une minuscule esquisse devant l’immensité. Un mince fil tendu entre les deux toits et l’avion par-dessus. Ses mains sous le balancier et l’espace au-delà.
La photo a été prise le jour du décès de sa mère, c’est notamment ce qui l’a séduite : le fait, tout simplement, qu’une chose aussi belle ait pu avoir lieu en même temps. Elle l’a trouvée, jaunissante, abîmée, il y a quatre ans dans un vide-grenier à San Francisco. Au fond d’un carton plein d’autres photos. Le monde finit par livrer ses surprises. Elle l’a achetée, fait encadrer et, depuis, elle la suit d’hôtel en hôtel.
Un homme là-haut dans les airs, tandis que l’avion s’engouffre, semble-t-il, dans un angle de la tour. Un petit bout de passé au croisement d’un plus grand. Comme si le funambule, en quelque sorte, avait anticipé l’avenir. L’intrusion du temps et de l’histoire. La collision des histoires. Nous attendons une explosion qui ne se produit pas. L’avion disparaît, l’homme arrive à l’extrémité. Rien ne s’écroule.

 

 

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mardi 7 février 2023

[McCann, Colum] Les saisons de la nuit

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les saisons de la nuit
            (This Side of Brightness)

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Renée KERISIT

Parution : en anglais (Irlande) en 1999
                  en français (Belfond) en 2007

Pages : 324

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le roman qui a révélé Colum McCann, la superbe évocation d'une famille noire-américaine à New York, tout au long du XXe siècle.

À travers l'extraordinaire portrait d'une famille d'ouvriers américains, du début du siècle à nos jours, Colum McCann impose un univers romanesque d'une rare puissance, et une prose d'une beauté rude et lumineuse.

New York, 1916. Des terrassiers creusent les tunnels du métro sous l'East River. Des noirs, comme Nathan Walker, venu de sa Géorgie natale, des Italiens, des Polonais, des Irlandais… Pendant les dures heures de labeur dans les entrailles de la terre, une solidarité totale règne entre eux. Mais, à la surface, chacun garde ses distances, jusqu'au jour où un accident spectaculaire établit entre Walker et un de ses compagnons blancs un lien qui va sceller le destin de leurs descendants sur trois générations.

Manhattan, 1991. Sous le bourdonnement trépidant de la ville, un certain Treefrog, qu'un secret honteux a réduit à vivre dans ces mêmes tunnels, endure les rigueurs d'un hiver terrible, aux côtés d'autres déshérités réfugiés dans ce monde obscur.

Soixante-quinze ans séparent Nathan Walker de Treefrog, soixante-quinze ans marqués par le racisme, la pauvreté, les tabous sociaux et les bonheurs furtifs. Deux récits, d'abord parallèles, qui vont finir par se rejoindre et s'entrecroiser pour former une seule et même histoire d'amour et de rédemption.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants.
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.

 

Avis :

De 1916 à 1991, la même misère crasse règne sur l’envers du décor new-yorkais. Au début du siècle, le terrassier Nathan Walker est embauché au creusement des tunnels ferroviaires sous la ville. Il y risque sa vie dans des conditions innommables, gagnant juste de quoi subsister avec sa famille dans un taudis du Lower East Side. Soixante-quinze ans plus tard, le sans-abri Treefrog vit comme un rat dans un recoin de ces mêmes tunnels, sous Riverside Park, en plein Manhattan. Il est l’un de ces exclus formant à New York une cour des miracles confinée à l’abri des regards, sous la surface indifférente de la ville.

Des milliers de kilomètres de galeries forment les entrailles de New York : tunnels de métro, circuits d’adduction d’eau et canalisations d’égout, réseau de vapeur sous pression chauffant la ville, caves et salles autrefois aménagées en habitations pour les ouvriers qui creusaient ce dédale déployé sur dix-huit niveaux. S’y est progressivement réfugié tout un peuple-taupe, communauté invisible de déclassés clochardisés dont certains n’ont pas vu le jour depuis des années, monde inversé dont la ville en surface n’a bien souvent même pas conscience et où règnent obscurité, froid, peur et désespoir...
 
L’auteur, qui, à vingt-et-un ans, quittait son Irlande natale pour sillonner les Etats-Unis à bicyclette, exerçant mille petits boulots et croisant nombre de marginaux et de laissés-pour-compte, nourrit sa narration d’une expérience humaine qui lui confère authenticité et épaisseur. Transparents héros du quotidien, à réaliser silencieusement des tâches ingrates, souvent physiques, parfois dangereuses, qui, en échange de leur usure, les empêchent tout juste de ne pas sombrer dans une totale précarité ; misérables tombés pour de bon dans le bac à ordures de la société, relégués en des marges dont on détourne le regard : c’est une galerie de personnages méprisés et maltraités que l’écrivain met en lumière dans ce roman, leur redonnant humanité et dignité dans une évocation très largement impressionnante.

Nombreuses sont les scènes choc, à commencer par le spectaculaire accident venu ponctuer, en 1916, l’épique et mortel creusement du tunnel ferroviaire sous l’East River, mais aussi les vertigineuses et insensées acrobaties de ces « hommes-araignées » employés à la construction des gratte-ciel, et enfin, bien sûr, ce dantesque labyrinthe souterrain où, depuis les années soixante-dix, vient se terrer une population croissante de déshérités, réduits à partager l’existence des taupes et des rats. S’y mêlent blancs et noirs ;  hommes, femmes, et même des enfants : tous avalés par la bête monstrueuse que paraît la ville de New York, coincés dans ses viscères enchevêtrés et obscurs pour une existence de pur cauchemar.

Jamais l’on ne s’ennuie dans cette vaste fresque couvrant plusieurs générations d’une même famille pour revenir inlassablement buter, en incessants allers-retours temporels, sur le destin souterrain d’un sans-abri à l’identité mystérieuse. Un livre magistral, reflet d’une réalité sociale qui, en ce qui concerne la frange des déshérités de l’Amérique, ne semble guère avoir progressé depuis un siècle. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Et puis, à huit heures dix-sept, alors que Nathan Walker tourne le dos à la paroi, Rhubarbe Vannucci fait sa première tentative de phrase complète en anglais. Il en est à la moitié de son mouvement avec sa pelle, une épaule levée, l’autre baissée. Sans que Walker le voie, un trou minuscule vient d’apparaître dans la paroi, point fragile dans le lit du fleuve. L’air sous pression s’y engouffre en sifflant. Vannucci attrape un sac de foin pour combler la brèche, mais tout autour la terre part en tourbillon, l’air s’échappe, et l’orifice s’élargit. Au début, il est gros comme le poing, puis comme un cœur et comme une tête. L’Italien, impuissant, voit le jeune Noir projeté en arrière. Walker ne tient pas au sol. Il glisse vers le trou qui s’agrandit, il est aspiré à l’intérieur, sa pelle d’abord, puis ses deux bras tendus, suivis de la tête, jusqu’aux épaules, et là, son corps est arrêté et fait bouchon. Le haut du torse est prisonnier du limon tandis que les jambes sont toujours dans le tunnel. Walker se trouve face à la caillasse et au sable du fleuve. L’air qui s’échappe lui pousse les pieds. Il a les jambes aspirées dans un tourbillon de limon. Vannucci s’approche de la fuite et saisit Walker par les chevilles pour essayer de le tirer vers le bas. Pendant ce temps-là, les deux autres s’avancent, et ils entendent les paroles de l’Italien se répercuter autour d’eux :     
« Air fout l’camp ! Merde ! »


Plus tard, au cinéma, il est obligé de se mettre au fond de la salle et, pendant le film, Le Roman comique de Charlot et Lolotte, les têtes lui cachent les moulinets de la canne de Charlot. L’égalité de l’ombre n’existe que dans les tunnels. Le premier syndicat intégré d’Amérique a été celui des travailleurs sous air comprimé. C’est seulement sous terre, il le sait bien, que la couleur est abolie, que les hommes deviennent des hommes.


Dans le tunnel du chemin de fer, le travail est plus facile que sous l’eau, mais tout aussi dangereux : des hommes y laissent leur vie quand des paquets de dynamite explosent entre leurs mains, leurs corps sont déchiquetés, leurs pouces volent si haut qu’on croirait qu’ils font du stop pour aller au ciel.


Elle s’assied sur les marches de l’escalier de secours, à l’abri des regards. Elle baisse une bretelle de sa robe et lève la tête face au soleil dans l’espoir vain de rivaliser avec son mari quant à la couleur de sa peau. Le patron d’une boutique de la 125e Rue vient de lui refuser d’essayer un chapeau. Il a fait une moue dégoûtée. Il avait entendu parler d’elle : quand on vit avec un nègre, lui a-t-il dit, on le devient soi-même. Il ne voulait pas de cheveux de nègre dans ses chapeaux. C’était pas bon pour le commerce. Il a prononcé ces mots avec l’écume aux lèvres, et son regard s’est durci. « Je veux bien vous en vendre un, a-t-il dit, mais pas question de l’essayer. »


Tu as déjà eu cette impression, lui demande-t-elle pendant qu’il lui masse les épaules, que leurs yeux te déchirent quand tu passes dans la rue ? Tu sais, tu passes et c’est comme s’ils te découpaient en rondelles. Comme si leurs yeux étaient des lames de rasoir.
 
 
Il n’est venu ici qu’une seule fois, dans cette jungle d’acier, à quatre étages de profondeur sous Grand Central, au cœur du cœur de la ville. Les plafonds sont bas, les galeries étroites, le sol miné par le suintement des tuyaux de vapeur. C’est à cause de la chaleur que ce lieu s’appelle la Route de Birmanie – le nom est gribouillé en graffiti à l’entrée grimaçante de ces boyaux. Treefrog sait parfaitement qu’ils sont habités par des hommes et des femmes dont il doit se méfier. Il n’est pas des leurs, il est seulement de passage, lui qui vit encore dans un minimum de lumière. Il les a vus, les vrais damnés. Les uns tapis sous des banquettes jonchées de vêtements, d’autres perchés sur des poutres métalliques, d’autres encore cachés dans des réduits, ou bien terrés sous des canalisations éventrées. Des hommes et des femmes blessés, dans leur lazaret pour sans-abri. Il y a sept niveaux de tunnels en tout – il a entendu parler de meurtres et d’agressions au couteau, là, au fond. 


Il fixe le plafond, son corps est une chambre noire de néant, creuse, vide. Il admet la nécessité du chagrin – si le chagrin s’efface, le souvenir aussi.


Les journées passent avec une lenteur perverse. Même le jour est long à s’éteindre. On dirait qu’un présent éternel remet sans cesse l’avenir à plus tard. Walker prend le temps en horreur. Il tourne la pendule face au mur. Le seul jour qu’il reconnaisse est le dimanche, parce que, par la fenêtre, il voit les gens qui vont à l’office. Il est agacé par leurs dents blanches, leur joie, l’assurance avec laquelle ils tiennent leur bible sous le bras. À les voir marcher ainsi sur la pointe des pieds, on croirait que les gospels les portent déjà. Ils vont à l’église pour faire monter leurs voix vers des cieux impuissants. Chanter leur aveuglement à l’unisson. Dieu n’existe que dans le bonheur, se dit Walker, ou au moins la promesse du bonheur.

 

 

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