J'ai beaucoup aimé
Titre : Et que le vaste monde poursuive
sa course folle
(Let The Great World Spin)
Auteur : Colum McCANN
Traduction : Jean-Luc PININGRE
Parution : en anglais (Irlande) en 2009
en français (Belfond) en 2013
Pages : 448
Présentation de l'éditeur :
7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin
Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de
personnes ordinaires.
Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées,
des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park
Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour
partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières
que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise,
Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su
protéger sa fille et ses petits-enfants…
Une ronde de personnages dont les voix s’entremêlent pour restituer
toute l’effervescence d’une époque. Porté par la grâce de l’écriture de
Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l’histoire d’un monde qui n’en
finit pas de se relever.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992)
et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble
soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour
son association, Narrative4, et d’un texte à dimension
autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.
Avis :
Le 7 août 1974, le funambule Philippe Petit tend un câble entre les deux tours du World Trade Center et traverse le vide à quatre cents mètres du sol. Un cliché immortalise sa petite silhouette noire posée sur le ciel entre les deux buildings, alors qu’au même instant, un avion surgi dans le champ photographique semble par illusion d’optique annoncer une collision prochaine. Autour de cette image réelle, si clairement métaphorique d’une ville de New York avançant, au bord du gouffre, vers son fatal destin, Colum McCann tisse ses propres fils pour dessiner l’Amérique des années soixante-dix…
Brièvement interrompues, comme en un arrêt sur image, par cette performance incroyablement audacieuse qui fait lever le nez et suspend le souffle des New-Yorkais, les vies au coeur de la fourmilière reprennent bien vite leur cours ordinaire. Toutes sont en quelque sorte aussi des exercices d’équilibristes, chacun cherchant sa voie à tâtons, meurtri, déboussolé, si ce n’est broyé par la machine infernale d’un monde emballé dans son irrépressible course folle. Dans l’enfer du Bronx, un prêtre irlandais, Corrigan, tente désespérément de soulager le sort de marginaux et de venir en aide à deux prostituées, Tillie et sa fille Jazzlyn, destinées à la prison. A l’opposé, dans les beaux quartiers de Park Avenue, pendant que son épouse cherche vainement un exutoire à sa douleur en rencontrant d’autres mères de soldats morts au Vietnam, le juge Soderberg constate, accablé, son impuissance face à l’incoercible marée de la délinquance, du crime et de la corruption.
Colum McCann aime s’emparer d’une image forte et réelle pour déployer ses fresques aux personnages inoubliables, à la croisée de la chronique sociale, du roman historique et de la mise en scène de nos désarrois face à notre absence de prise sur la trajectoire insensée du monde et de nos existences. Après
Les saisons de la nuit, il nous plonge à nouveau dans les entrailles grouillantes de la ville de New York, au plus près de ses laissés-pour-compte, entremêlant réel et fiction pour un autre portrait coup-de-poing de l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une fois entré dans son histoire et saisi par le rythme vibrant de son écriture, aiguisée par sa sobriété, l’on s’y sent au plus profond d’une réalité plus vraie que nature.
L’auteur nous sert encore une fois un roman magistral : d’un fait divers réel et de son expérience au contact des déshérités de l’Amérique, il tire une épopée impressionnante qui en dit long sur les réalités du Nouveau-Monde, mais aussi, sur notre quête de sens dans une société, qui, obsédée par ses priorités matérielles, en néglige les gouffres ouverts au fond de nous par son absurde inhumanité. (4/5)
Citations :
Emballé
de papier brun, un paquet l’attendait sur ses draps. Je le lui ai jeté.
Il a haussé les épaules, passé un doigt hésitant sur la ficelle qu’il a
retirée. C’était une nouvelle couverture, une Foxford d’un bleu tendre.
La déroulant jusqu’en bas du lit, il a regardé maman en hochant la
tête.
Elle lui a caressé la joue de ses doigts repliés.
— Plus jamais, tu m’entends ?
L’incident
était clos, mais deux ans plus tard il donnait cette couverture-là
encore à un sans-logis, par une de ces nuits glaciales où, sur la pointe
des pieds, il descendait l’escalier et filait au bord du canal. Son
équation était simple : d’autres en avaient plus besoin que lui, et il
acceptait par avance d’être puni. J’ai pris là ma première leçon de ce
qu’il deviendrait, de ce que je constaterais plus tard chez les
marginaux de New York, putes, rabatteurs et sans-espoir – tous ceux qui
s’accrocheraient à lui comme à l’étoile de la miséricorde, plantée
au-dessus d’un sac à merde qui porte le nom de monde.
Il
aimait les endroits qui manquent de lumière. Les docks. Les asiles de
nuit. Les coins de rue aux pavés brisés. Il traînait souvent avec les
ivrognes de Frenchman’s Lane et de Spencer Row. Il apportait une
bouteille, faisait passer. Lorsqu’elle revenait à lui, il buvait une
rasade d’un geste exagéré et s’essuyait la bouche du revers de la main,
comme un vrai pochetron. Ils voyaient bien qu’il n’y tenait pas
vraiment, qu’il attendait sagement son tour. Je suppose qu’il se croyait
à sa place. Les plus rosses se payaient sa tête mais il s’en fichait.
Bien sûr qu’ils se servaient de lui : un morveux qui se mouchait dans
les chaussures des pauvres. Mais il avait toujours trois sous en poche
qu’il voulait bien donner, alors ils l’envoyaient chercher une autre
boutanche à l’épicerie, et des cigarettes à l’unité. (…)
Ils ont fini
par la lui faire, sa place. Il se glissait dans le paysage, se fondait
dans la masse. Il les accompagnait à l’asile de Rutland, se vautrait
contre le mur, écoutait leurs histoires : de longues divagations
enracinées dans ce qui ressemblait à une tout autre Irlande. C’était
pour lui un apprentissage : il s’immisçait dans leur misère comme s’il
cherchait à se l’approprier. Il buvait. Fumait. Jamais il ne mentionnait
son père, ni à moi ni à personne. Mais l’absent était là comme une
évidence. Corrigan le délayait dans une bouteille de sherry, le
recrachait tel un brin de tabac qui vous brûle la langue.
Nous
avons traversé le South Bronx sous le ciel embrasé. Le couchant avait
la couleur d’un muscle, strié de rose et de gris. L’œuvre des pyromanes.
Les proprios, m’expliquait Corrigan, pratiquaient couramment l’arnaque à
l’assurance. Moralité : des rues entières d’appartements et d’entrepôts
abandonnés aux braises.
Des gangs de gamins occupaient les
carrefours, où les feux restaient en permanence au rouge. D’immenses
flaques d’eau stagnaient devant les bouches d’incendie. Un bâtiment de
Willis Street à moitié effondré sur la chaussée. Des chiens errants
fouillaient prudemment les décombres. Une enseigne au néon, cramée, se
maintenait toute droite. Des camions de pompiers nous ont dépassés, puis
deux voitures de flics qui se suivaient de près. Ici et là, des
silhouettes émergeaient de l’ombre, des sans-logis avec des caddies
pleins de fils électriques. On aurait dit des pionniers sur la route du
lointain Ouest, poussant leurs chariots dans les plaines de la nuit.
— Qu’est-ce qu’ils font ?
— Ils
pillent les bâtiments. Ils éventrent les murs et ils revendent les
câbles de cuivre. Ça leur rapporte vingt cents le kilo, quelque chose
comme ça.
Il
était à la source des choses et je le comprenais maintenant : Corr
était la lumière qui filtre sous la porte, et cette porte lui était
fermée. Il ne s’en échapperait que par bribes et il finirait claquemuré
derrière ce qu’il avait percé. Peut-être était-ce entièrement sa faute.
Peut-être aimait-il les contradictions, les créait-il lui-même pour la
simple raison qu’il ne savait pas vivre sans.
L’esprit
prend d’excellentes photos, qu’il [le funambule] met dans un album pour
entretenir le désespoir. On découpe proprement les bords, on recouvre
de film plastique, puis on range l’album qu’on ressortira des décombres
de nos vies.
Mais
en définitive il [le funambule] savait que tout dépendait du câble. De
lui et du câble. Soixante-quatre mètres de long au-dessus d’un gouffre
béant. Les tours étaient conçues pour résister à des oscillations d’un
mètre en cas de grand vent. Une violente rafale, un brusque changement
de température étaient susceptibles de les faire tanguer. Alors le câble
se raidirait et imprimerait des secousses. Un aléa qu’on ne pouvait
exclure. S’il marchait, il faudrait résister ou partir en vol plané. Le
câble pouvait également se briser, se détacher, et l’un des bouts
tranchants décapiter quiconque aurait le malheur de se trouver sur son
chemin. Tout devait être étudié avec un soin méticuleux : le tendeur,
les moufles, les élingues, l’alignement. On aurait besoin de connaître
précisément la résistance des torons. Il voulait une tension de trois
tonnes. Mais plus un câble est tendu, plus la graisse a tendance à
suinter. Et la graisse est sensible à la chaleur, elle se liquéfie
rapidement et ruisselle sur l’acier.
Un
de ces trucs qui ne peuvent arriver qu’ici, une de ces journées qui,
sortant de l’ordinaire, faisaient oublier la foule des autres. New York
dévoilait son âme de temps en temps, elle avait le chic pour ça. C’est
une image qui vous agressait, un crime, une horreur, une splendeur,
quelque chose de si inattendu que vous hochiez bêtement la tête, bouche
bée, incrédule.
Il avait son idée sur la question. Si de tels
événements avaient lieu, c’est que cette ville ne s’intéressait pas à
l’histoire. L’imprévisible se produisait pour cette raison justement
qu’elle se moquait du passé, qu’elle s’immergeait chaque jour dans le
présent. New York n’avait pas besoin de croire en elle, comme Londres
ou Athènes ; elle ne symbolisait pas le Nouveau Monde, comme Sydney ou
Los Angeles. Elle se foutait bien de son rang. Il avait vu un T-shirt
avec l’inscription : New York Fuckin’ City. C’était dans un sens comme
s’il n’avait jamais existé qu’elle, et il en serait toujours ainsi.
Elle
allait constamment de l’avant, qu’importe la veille ou l’avant-veille.
Pour ne pas être la femme de Loth changée en statue de sel quand elle
s’était retournée vers Sodome. Statufiés, Long Island et le New Jersey.
Il
avait souvent dit à Claire que la chronologie s’évanouissait dans les
murs. Voilà pourquoi il y avait si peu de monuments. Contrairement à
Londres, où l’on trouvait à chaque coin de rue une figure historique, un
mémorial, gravés ou sculptés dans la pierre. Il pouvait tout au plus
situer une dizaine de statues proprement dites à Manhattan – plantées
pour la plupart dans la Literary Walk de Central Park. Mais qui se
promenait encore aujourd’hui à Central Park ? À moins d’y aller avec une
division blindée, on était mort avant Sir Walter Scott. Personne ne
voyait l’utilité de poser sa marque aux grands carrefours, que cela soit
Broadway, Wall Street ou autour de Gracie Square. Pour quoi faire ? On
ne mange pas les statues. On ne fornique pas avec les monuments.
Impossible d’extorquer un million de dollars à un bronze.
C’était
une des raisons pour lesquelles Soderberg pensait que cette marche dans
le ciel était un coup de génie. Un monument en soi. Cet homme s’était
transformé en statue, en vraie statue new-yorkaise, instantanée, dans
les airs au-dessus de la ville. Une statue qui se foutait du passé. Le
type était monté au World Trade, avait tendu sa corde entre les Twins,
les deux plus hauts gratte-ciel du monde. Rien que ça. Le culot. Le
sang-froid. La vision.
Tous
les jours une marée nouvelle rapportait les mêmes détritus. La
racaille : un mot qu’il [le juge] avait longtemps refusé d’employer.
Plus maintenant. Car c’est bien ce que c’était, même s’il lui était
pénible de l’admettre. De la racaille. La mer laissait sur la rive un
chargement de seringues, de sachets en plastiques, de chemises
ensanglantées, de capotes, de morveux en tout genre. Il se tapait la lie
de la lie. Les gens supposaient qu’il occupait des fonctions
prestigieuses, un paradis de cuir et d’acajou dans les hautes sphères du
pouvoir, mais grattez un peu, et derrière c’est le vide. Oui, on
obtenait les bonnes tables dans les grands restaurants, et la famille de
Claire était absolument ravie. Les gens dressaient l’oreille dans les
réceptions, se serraient autour de lui, changeaient soudain de niveau de
langue. Pas un avantage à proprement parler, mais c’était mieux que
rien. C’était censé être un tremplin aussi, vers la Cour suprême ou une
autre promotion mais, pour l’instant, cette porte-là ne s’était pas
ouverte. En définitive, c’était tout simplement casse-pieds, prosaïque.
Le baby-sitting élevé au rang de bureaucratie.
À
Yale, quand il était encore jeune, bouillonnant, il était sûr de
devenir le centre de la terre, d’exercer toute sa vie une vive
influence. À vingt ans, tous les gamins croient ça. L’égocentrisme est
un attribut de la jeunesse. Oui, l’empreinte qu’on laissera, c’est ça.
Les adultes apprennent tôt ou tard. On creuse un petit trou et on se
coule dedans. On surmonte de son mieux le temps qui passe.
Tu
regrettes ton fils disparu, tu te réveilles au milieu de la nuit, tu
trouves ta femme en pleurs, tu vas à la cuisine te faire un sandwich au
fromage et tu te dis, au moins c’est un sandwich au fromage à Park
Avenue, ça pourrait être pire, on aurait pu tomber plus bas, voilà ma
prime : un soupir de soulagement.
Le
tout premier jour, il était arrivé le cœur en fête. Par la grande
entrée. Un moment à savourer. Il s’était acheté un costume chez un
tailleur chic de Madison Avenue. Une cravate Gucci. Des mocassins à
pampilles. Il était plein d’expectative. Au-dessus des portes dorées
était gravé à l’extérieur : « The People are the Foundation of Power. »
Il s’était arrêté pour bien s’en imprégner. À l’intérieur, le hall
n’était que mouvement et confusion. Des maquereaux, des journalistes,
des avocats marrons. Des types aux semelles compensées. Mauves. Des
femmes qui tiraient leurs enfants derrière elles. Des clochards endormis
dans les alcôves des fenêtres. Son cœur s’était serré à chaque nouveau
pas. L’espace d’un instant, le bâtiment avait semblé garder quelque
chose de sa gloire – les hauts plafonds, les vieilles balustrades en
bois, le sol en marbre, mais plus il avançait, plus il défaillait. Les
salles d’audience étaient encore pires qu’à son souvenir. Hébété,
abattu, il avait erré un moment sans but. Les couloirs étaient pleins de
graffitis. On fumait devant les salles d’audience. On marchandait dans
les toilettes. Les procureurs avaient des toges trouées. Des flics
véreux écumaient les lieux, à la recherche d’un pot-de-vin. Des
adolescents se serraient la main selon un curieux rite. Des pères
attendaient avec leurs filles défoncées. Des mères pleuraient sur
l’épaule de garçons chevelus. Le cuir rouge des portes capitonnées était
déchiré, fendu. Les magistrats avaient des cartables déglingués. Comme
un spectre, il avait continué tout droit, pris l’ascenseur, tiré une
chaise pour s’asseoir à son nouveau bureau. Trouvé un chewing-gum
desséché sous le tiroir.
Fermer les yeux, mettre des œillères. Apprendre à perdre : le prix de la réussite.
Tant
de chefs d’accusation étaient abandonnés. Les gosses plaidaient
coupables, ou on les libérait après la provisoire, pour faire de la
place sur les registres. Il avait un quota à respecter. Il rendait des
comptes à l’administration. Les crimes étaient commués en délits. Une
forme comme une autre de démolition. Il fallait manœuvrer la pelleteuse.
On le jugeait sur la façon dont il jugeait : moins il donnait de
travail aux collègues à l’étage, plus ils étaient contents de lui.
Quatre-vingt-dix pour cent des affaires – même des infractions graves –
devaient être classées sans suite. Il la voulait, sa promotion, oui,
mais l’idée demeurait qu’il avait revêtu cette toge par-dessus ses
belles idées, et que le tissu bon marché les avait absorbées.
(...)
il observait ce défilé constant à l’audience et se demandait comment
New York parvenait à être aussi répugnante. Une ville qui soulevait ses
enfants par les cheveux, violait ses septuagénaires, incendiait le divan
des amants, chapardait des confiseries, enfonçait des côtes, laissait
des militants pacifistes cracher sur les représentants de l’ordre, des
syndicalistes débraillés prendre le pas sur leurs employeurs, et la
mafia s’emparait des plages et des promenades, les pères se servaient de
leurs filles comme d’un cendrier, les bagarres dans les bars se
transformaient en émeutes, des hommes d’affaires respectables urinaient
sur les vitrines de Woolworth, on sortait des revolvers dans les
pizzerias, des familles entières se faisaient descendre, les
ambulanciers avaient le crâne fracassé, les junkies se shootaient sous
la langue, les avocats se transformaient en escrocs, les vieilles dames
perdaient leurs économies, les commerçants se trompaient dans la
monnaie, le maire bidouillait, embobinait, mentait pendant que la ville
lentement se réduisait en cendres, prête à s’enterrer de son plein gré
dans le crime, le crime, le crime.
Presque
tous plaidaient coupable, en échange de quoi ils obtenaient une peine
supportable ; ou ils repartaient libres ; ou on leur faisait cracher une
amende ridicule, et ils filaient gaiement dehors, d’un pas léger, pour
recommencer les mêmes âneries et revenir au tribunal deux semaines plus
tard. (…)
Un juge capable de conclure le maximum d’affaires dans le
minimum de temps était un héros au Palais. Ouvrez grand les écluses,
laissez couler le flot. Quiconque frayait dans le système et jouait un
rôle à un quelconque échelon en prenait pour son grade. Les procureurs
étaient choqués par les crimes – vols, viols, coups et blessures,
homicides. Les jeunes substituts horrifiés par la longueur des listes
qu’on leur soumettait. Les huissiers tordaient le nez sur les
sentences : on aurait dit des policiers déçus, irrités par la clémence
des juges. Les bafouillages énervaient les greffes. Les gens de l’aide
juridictionnelle supportaient mal les dysfonctionnements, les embarras,
les contretemps. Les délais contrariaient les contrôleurs judiciaires.
Les simplifications à outrance crispaient les psychologues. La paperasse
faisait râler les flics. Les condamnés contestaient les peines, aussi
légères fussent-elles. Et les gars de l’encaissement s’insurgeaient
contre le montant ridicule des cautions. Tout le monde était pieds et
poings liés, et Soderberg, au beau milieu, devait rendre la justice,
faire peser la balance du bon côté.
Le bien, le mal. La gauche, la
droite. En haut, en bas. Il se représentait au bord d’un précipice,
malade, pris de vertige, les yeux curieusement rivés vers le ciel.
Pourquoi
ces filles-là se mettaient-elles toutes seules dans des situations
impossibles, il y a longtemps qu’il se le demandait. Il a parcouru les
extraits des casiers judiciaires devant lui. Deux carrières tout à fait
glorieuses. La plus âgée de ces dames avait été inculpée environ
soixante fois, et la plus jeune suivait la même pente : une infraction
succédant à une autre, ça irait de plus en plus vite. Il avait vu ça
mille fois. C’était comme ouvrir un robinet.
L’amour a cela de particulier qu’il se révèle dans le corps d’un autre.
Cette
silhouette habitée, plaquée contre le ciel, une minuscule esquisse
devant l’immensité. Un mince fil tendu entre les deux toits et l’avion
par-dessus. Ses mains sous le balancier et l’espace au-delà.
La
photo a été prise le jour du décès de sa mère, c’est notamment ce qui
l’a séduite : le fait, tout simplement, qu’une chose aussi belle ait pu
avoir lieu en même temps. Elle l’a trouvée, jaunissante, abîmée, il y a
quatre ans dans un vide-grenier à San Francisco. Au fond d’un carton
plein d’autres photos. Le monde finit par livrer ses surprises. Elle l’a
achetée, fait encadrer et, depuis, elle la suit d’hôtel en hôtel.
Un
homme là-haut dans les airs, tandis que l’avion s’engouffre,
semble-t-il, dans un angle de la tour. Un petit bout de passé au
croisement d’un plus grand. Comme si le funambule, en quelque sorte,
avait anticipé l’avenir. L’intrusion du temps et de l’histoire. La
collision des histoires. Nous attendons une explosion qui ne se produit
pas. L’avion disparaît, l’homme arrive à l’extrémité. Rien ne s’écroule.
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