dimanche 19 juin 2022

[Harper, Elodie] L'antre des louves

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'antre des louves (The Wolf Den)        

Auteur : Elodie HARPER

Traduction : Manon MALAIS

Parution : 2021 en anglais,
                  2022 en français (Calmann Lévy)

Pages : 494

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Bienvenue à Pompéi, en l’an 74 avant notre ère. Amara, jeune grecque instruite mais réduite en esclavage après la mort de son père, est vendue à bas prix à un lupanar sordide, l’Antre des Louves, dirigé par Félix, un homme violent et imprévisible. L’impétueuse Amara comprend vite que la cité a beaucoup d’opportunités à offrir à celles qui savent les saisir. Avec les autres prostituées, qui deviennent sa famille de coeur, elle gravit les échelons d’une société où les hommes détiennent le pouvoir, forçant les femmes à constamment s’adapter pour survivre. Des ruelles animées de Pompéi aux recoins les plus sombres de l’Antre des Louves, nul n’imagine une seconde que les prostituées connaissent les règles du jeu mieux que quiconque. Amara va apprendre à utiliser et à contourner les codes de ce monde impitoyable afin de regagner sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elodie Harper est journaliste. Elle est diplômée d’Oxford en littérature, où elle s’est découvert une passion pour la poésie antique. L’Antre des Louves est son premier roman.

 

 

Avis :

Le Lupanar de Pompéi – l’antre des louves en latin – est la maison close la plus célèbre des vestiges de la ville romaine. On peut aujourd’hui l’y visiter et découvrir les fresques érotiques et les graffitis qui couvrent ses murs. C’est là qu’Elodie Harper a imaginé, en 74, soit cinq ans avant la fatidique éruption du Vésuve, quand Pompéi était une ville prospère et animée, la vie d’une poignée d’esclaves, capturées dans des pays voisins ou simplement vendues par leurs familles sans ressources, et livrées à la prostitution par leur redoutable maître Félix.

Parmi elles, Amara, jeune femme cultivée d’origine grecque, sort du lot. Pendant que les autres filles, avec chacune leur histoire et leur personnalité, tentent de faire face avec plus ou moins de résignation à leur nouvelle condition de « biens meubles », sans espoir de recouvrer jamais la liberté, Amara se refuse à abdiquer toute volonté d’améliorer son sort, guettant farouchement la moindre opportunité d’échapper aux cruelles maltraitances de leur maître et de leurs clients des bas-fonds de la ville, et, à moyen terme, à la déchéance de plus en plus terrible qui attend les putains vieillissantes. Les drames frappent une à une les membres de la petite communauté, liée, malgré les inévitables rivalités, par une solidarité sans faille. Manoeuvrant sans relâche au prix de sacrifices exorbitants, Amara réussira-t-elle à s’extirper du misérable antre des louves, elle que son éducation et ses talents de musicienne permettent de louer pour des prestations privées dans de riches villas de la ville ?

Indéniablement romanesque mais construit avec un souci de réalisme que ne dépare pas l’exploit de ne jamais verser dans le trivial, le roman s’avère captivant, tant en raison de ses intrigues et de ses personnages attachants, que par sa vivante restitution des divers visages de Pompéi. De son port et ses ruelles, ses bains et ses tavernes, où toutes les conditions se croisent dans une atmosphère tantôt industrieuse, tantôt déchaînée à l’heure des Saturnales de décembre, aux luxuriantes villas somptueusement ornées de fresques et de mosaïques colorées, de frais bassins et de fontaines glougloutantes au coeur de jardins calmes comme ceux du studieux écrivain et naturaliste Pline ou enfiévrés par des dîners orgiaques ; du théâtre aux combats de gladiateurs et des innombrables graffitis encore lisibles aujourd’hui sur les murs de la cité antique aux vers des Sénèque, Pline l’Ancien, Ovide et bien d'autres ; des lieux publics animés à l’isolement de la nécropole ; c’est toute la ville et ses habitants qui reprennent vie de manière convaincante, au fil des ruses et du combat d’une femme pour sa liberté.

Action, émotion et suspense se conjuguent agréablement pour faire de ce premier roman une lecture facile et distrayante. Annoncé comme le premier volet d’une trilogie, il laisse encore à peine cinq ans à son personnage principal pour s’élever dans la société pompéienne, avant que l’éternité ne fige à jamais la ville toute entière. On a hâte de connaître la suite… (3,5/5)

 

 

Citation :  

Ce serait plus facile, se dit-elle, de ne rien désirer. De ne rien ressentir. A quoi bon vouloir quoi que ce soit – ou qui que ce soit – sans la liberté de choisir ?
 

vendredi 17 juin 2022

[Wolff, Iris] Le flou du monde

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le flou du monde
            (Die Unschärfe des Welt)

Auteur : Iris WOLFF

Traduction : Claire DE OLIVEIRA

Parution : en allemand en 1920,
                  en français en 2022 (Grasset)
Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Samuel naît dans un petit village en Roumanie, non loin de Timisoara et de la frontière hongroise. Sa mère, Florentine, est une femme rêveuse, descendante d’une famille noble. Hannes, son père, est pasteur, en charge des paroissiens de langue allemande qui vivent dans cette région d’Europe centrale depuis des siècles. Samuel est un garçon taciturne et timide, mais la famille est heureuse - autant que possible dans cette Roumanie encore sous la férule de Ceausescu. Le couple se lie d’amitié avec les Novacs, qui font partie de la minorité slovaque, et leur fille Stana va devenir la compagne de jeux de Samuel. Quand Hannes est convoqué par la Securitate, il se demande néanmoins si ce n’est pas son ami Konstanty Novacs qui l’a dénoncé, pour avoir hébergé deux jeunes Allemands, Bene et Lothar.
A l’adolescence, Samuel et Stana tombent amoureux l’un de l’autre, mais peu après, le meilleur ami de Samuel, Oz, se met en délicatesse avec le pouvoir communiste, au point de devoir quitter le pays s’il ne veut pas risquer de mourir dans les geôles du régime. Samuel n’hésite alors pas une seconde : à l’aide d’un petit avion ULM qu’il a appris à piloter, il aide Oz à passer à l’Ouest. Il ne prévient pas ses parents de sa décision, mais laisse un mot à Stana, lui demandant de ne pas l’attendre. En Allemagne, il va essayer de reconstruire une vie loin des siens. Sa route va croiser celle de Bene, cet Allemand que son père avait accueilli chez eux des années auparavant, et quand l’effondrement des régimes communistes s’annonce, les deux prennent la route en direction de la Roumanie...
En sept chapitres, Iris Wolff retrace le fabuleux destin d’une famille européenne. Sa langue, poétique et aérienne, sert à merveille cette histoire d’amour au carrefour de la grande Histoire, entre oppression et liberté, l’Est et l’Ouest.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Iris Wolff est née en 1977 en Transylvanie et a émigré en Allemagne en 1985. Le flou du monde, son quatrième roman, a connu un grand succès critique en Allemagne. Le livre a notamment été sélectionné pour le Deutsche Buchpreis en 2020 et a reçu le prestigieux Prix Solothurn en 2021.

 

 

Avis :

Elle-même née en Transylvanie où elle a passé son enfance avant de migrer en Allemagne avec sa famille, Iris Wolff nous emmène à l’extrême ouest de cette région de Roumanie, près de la frontière hongroise. De la monarchie de Michel 1er à la dictature de Ceaușescu et à l’effondrement du bloc soviétique, on y suit quatre générations d’une même famille appartenant à la minorité saxonne.

L’hiver et l’isolement du petit village où son époux Hannes est pasteur pour sa communauté de langue allemande, ont bien failli empêcher Florentine de mener sa grossesse à terme. Né malgré tout sain et sauf, Samuel grandit paisiblement, au fil d’une existence simple et rurale, pourtant de plus en plus plombée par la pression politique qui vient menacer Hannes jusque dans ses prêches. Lorsque son ami Oz est sur le point d’être arrêté, Samuel l’aide à s’enfuir jusqu’en Allemagne, à bord d’un petit avion d’épandage. Il ne pourra rentrer auprès des siens que bien des années plus tard, après le renversement du « Conducător » qui se prenait pour le « génie des Carpates ».

Identité et racines, exil et liens familiaux sont les thèmes au coeur de ce récit consacré aux descendants, dont fait partie l’auteur, de ces colons allemands qui, dès le Moyen-Age, s’installèrent en Roumanie – alors en royaume de Hongrie - pour y créer d’importantes communautés. A l’unification de la Roumanie en 1918, la constitution reconnut ces minorités très anciennes non roumanophones, en leur permettant de conserver leur identité et leur langue. Nombre de ces Saxons de Transylvanie, de ces Allemands de Bucovine, ou encore de ces Souabes du Banat, furent expulsés pendant la seconde guerre mondiale ; beaucoup s’acquittèrent de taxes prohibitives pour être autorisés à quitter la Roumanie de Ceaușescu ; une nouvelle vague partit encore après la dislocation du bloc de l’Est. Mais ils sont toujours plusieurs dizaines de milliers à posséder en Roumanie des passeports indiquant leur nationalité allemande, par droit de sang, et leur citoyenneté roumaine, par droit de sol.

Relativement court, le livre enchaîne les ellipses, laissant d’autant plus au lecteur le soin de relier les pointillés entre époques, lieux et personnages, qu’avec une infinie délicatesse, la narration ne laisse transparaître le monde et ses événements que filtrés par l’intériorité des protagonistes. Si le récit y gagne en authenticité, et même en poésie, il faut faire preuve d’une certaine patience pour voir peu à peu se dessiner le fil narratif, entre impressions fugitives et silhouettes habilement esquissées. Il se dégage au final de ce « flou du monde », une impression de nostalgie contemplative beaucoup plus durable que les légères pointes de lassitude un peu désorientée ressenties de-ci de-là au cours de la lecture. Un très joli roman, qui mérite la persévérance de son lecteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Florentine et Nika tombèrent enceintes l’été, mais Nika ne voulait plus avoir d’enfant. Elle s’injecta une substance qu’on administrait aux vaches et mourut après trois jours de convulsions. À l’hôpital, on refusa de la soigner. Il n’y avait pas d’avortements en république populaire de Roumanie.
 

Sonner les cloches, c’était tout un art.          
Les cloches révélaient de quelle confession était le défunt, et si c’était une femme, un homme ou un adolescent qu’on enterrait. Elles indiquaient la durée de la veillée funèbre, rappelaient le moment de s’habiller pour l’enterrement et donnaient au cortège le signal du départ vers le cimetière. La petite cloche sonnait une heure avant l’enterrement, la grosse une demi-heure avant, et les deux un quart d’heure avant : c’était le moment de sortir de chez soi.          
Quand c’était un jeune comme Echo qui mourait, toutes les cloches sonnaient à la fois. Le temple protestant sonnait d’abord, puis les autres églises le rejoignaient, par-dessus tous les toits et toutes confessions, que l’église soit réformée, orthodoxe, ou gréco-catholique.
 
 
Oz avait fini par conclure que tout n’était qu’une invention, au bout du compte. Chaque système était une pure fiction. Ces histoires de religion, de foot, de communisme.
Ce pays-là maintenait un ordre auquel on avait bien du mal à croire (parfois même, on n’y croyait pas du tout). Et pourtant, on insistait bien sur le fait que c’était une réalité objective. Or tout ordre pouvait être remplacé par un autre. Les dix commandements auraient pu être douze, les buts des terrains de foot auraient pu être carrés, et l’égalité de tous, qu’on appelait de ses vœux, aurait pu être l’inégalité de certains, qu’on estimait tant. Il était possible de changer un ordre existant, il suffisait d’y substituer un autre ordre.          
Il y avait un homme qui, en matière d’invention, était le meilleur de tous.          
Le fils du soleil aimait son peuple. Il l’aimait tellement qu’il le protégeait contre les sept péchés mortels. Il mettait les gens à l’abri de l’orgueil en les préservant d’avoir leurs propres opinions. Quant à l’avarice et à la cupidité, elles étaient tout bonnement impossibles à cause de la pénurie de vivres. Les bocaux de confiture et le lait en poudre garnissant les rayonnages (avec un agencement méthodique leur évitant d’avoir l’air vides) ne suffisaient pas à susciter la cupidité. La luxure, la débauche, la colère et la soif de vengeance ne concernaient que quelques fonctionnaires qui s’adonnaient à l’impudicité et au plaisir avec avidité, pendant que le peuple intègre progressait vers le rêve doré de l’humanité. La gourmandise était impensable, le plat principal étant la propagande. L’envie et la jalousie étaient exclues, vu que rien n’appartenait à personne et que chacun possédait la même chose que son voisin. Seule la paresse échappait à son contrôle. La paresse, la lâcheté et l’ignorance, autant de péchés difficiles à brider.
Le génie des Carpates se contentait de peu. Son fameux palais était à vrai dire une bagatelle. Il aurait d’ailleurs pu être plus petit, mais dès lors qu’on avait une salle de réunion, il fallait une salle de bal. Et un homme aussi populaire avait besoin d’innombrables chambres d’amis. Quand on avait une femme et qu’on tenait un peu à son indépendance, on avait besoin de deux escaliers séparés. Et dès lors qu’on aimait son peuple, on aimait aussi son art, et on avait besoin d’archives, d’espaces d’exposition, d’une salle de théâtre. Heureusement, on pouvait se faire un peu d’argent, de temps à autre, en vendant des objets d’art religieux aux capitalistes.
Le Conducător s’intéressait à l’art. Il était délicat, sensible, profond, charitable, tolérant. Un homme d’action et de parole ayant le sens de la famille. Et donc, quoi de plus naturel que de répartir tous les postes clés entre les membres de sa famille ? Comme il aimait visiblement son peuple, il lui permettait de le vénérer au moyen d’innombrables affiches, photos et tableaux. En remerciement, il n’attendait que des enfants. Les femmes qui tentaient d’avorter étaient mises sous les verrous et, si un avortement illicite provoquait une infection, elles n’avaient pas le droit d’être soignées. Aimer et vouloir une descendance impliquait d’être sévère, et cette inflexibilité prouvait à Oz que le guide du pays où il était obligé de vivre n’avait pas le moindre respect pour ses sujets. Faire souffrir les autres, c’est faire très peu de cas de soi-même en secret, mais même cette réflexion ne suffisait pas à expliquer pourquoi sa mère avait dû mourir.
Un titan avait besoin d’une femme titanesque. Il ne se contentait pas d’une simple fille des faubourgs, de la mahala. Il lui fallait une scientifique de renom. Une femme qui collectionnait les bijoux et les titres scientifiques avec le même talent. On discutait dans l’alcôve de la situation de la nation, ajoutant ci (une nouvelle loi) ou retranchant ça (une ancienne loi). Le mieux, c’est que rien n’avait de répercussions dignes de ce nom ! Son Elena s’y connaissait en composés macromoléculaires. Que c’était pratique, puisque tous étaient égaux par nature, sous le régime communiste, comme les polymères de synthèse !
L’élu du peuple se contentait de peu. Toute sa vie, depuis son apprentissage de cordonnerie, il avait renoncé à gagner de l’argent : cela ne prouvait-il pas qu’il avait très peu d’exigences ? Les gens se plaignaient sans cesse qu’il n’y ait rien à acheter. Lui-même n’avait jamais rien eu à acheter, de toute sa vie. Après tout, le parti s’occupait de lui. Lui et ses camarades du parti se faisaient quelques sous en plus en vendant des Allemands – que, pour s’amuser, on qualifiait d’habitants de la forêt (pădureni) dans les correspondances de la Securitate. Cette pratique allait pourtant à l’encontre de ses convictions : la Roumanie n’était pas une terre d’émigration : si on y était né, il fallait y rester. On respectait toutes les nationalités, elles avaient les mêmes droits. Pour remédier aux envies de voyage, il avait fait installer au Musée national de Bucarest une carte du monde où ses voyages étaient inscrits en couleurs.
Le grand timonier était sage. Il voulait que son peuple soit fier de son rôle dans l’histoire et conscient de son identité historique hors du commun. À l’étranger, on se mêlait en permanence de sa façon de gouverner, c’était inconcevable ! S’il voulait assécher une partie du delta du Danube, Gorbatchev s’en mêlait. Si un quartier de Bucarest devait disparaître et céder la place à son palais, l’Unesco ne tardait pas à en parler. Si on s’apercevait qu’il voulait supprimer sept mille villages, nombre infinitésimal, et reloger les habitants dans des immeubles neufs adaptés aux normes de l’époque (au nom de la systématisation), cela déclenchait un tollé dans la presse occidentale.
Et pourtant, au bout du compte, on le laissait faire.
Il fallait beaucoup de monde pour jouer à cette fiction du dictateur. Des soldats, des policiers, des médecins, des juges, des gardiens de prison, des journalistes : jamais, en aucun cas, ils n’auraient avoué que le système où ils vivaient était une pure fiction. Oz le savait : tant qu’il y aurait des miradors, des prisons, des chaussures reluisantes et des lacets noués entre eux, il y aurait des lois absurdes et, par voie de conséquence, des souffrances que rien ne pourrait justifier. Il y aurait la peur et, pire, la peur de la peur. 


Ils se mirent en quête d’une épicerie. Les Allemands faisaient leurs courses dans des magasins grands comme des entrepôts. Le chariot d’Oz et de Samuel était presque vide, ils étaient dépassés par tout ce choix. Voulant acheter de l’eau, ils prirent le mauvais pack. Le liquide était transparent, et seul un petit citron, sur l’étiquette, indiquait que ce n’était pas de l’eau. Oz repensa aux files d’attente qu’il avait commencées à cinq heures du matin en se demandant ce qu’il y aurait ce jour-là : avec un peu de chance, la denrée en question ne serait pas épuisée quand son tour viendrait. Il avait l’habitude d’aller d’une boutique à l’autre, seul espoir d’avoir une ration supplémentaire. Si on avait besoin de chaussures neuves, la vendeuse ne vous les cédait qu’en échange d’un autre objet.          
Alors qu’ici on trouvait de tout. Toujours. La vendeuse du stand de viande, n’ayant plus de cervelas, se confondit en excuses au point qu’Oz faillit la consoler. Ici, on attendait que le feu soit vert pour traverser, même s’il n’y avait pas de voiture en vue. Certains sillonnaient la ville au pas de course et piétinaient aux croisements en attendant que la circulation leur permette de passer. Pour blaguer, Oz disait qu’ils avaient la Securitate aux fesses. Certaines familles avaient deux voitures, d’autres n’en avaient pas, elles prenaient leur vélo en pensant à l’environnement. Oz se l’expliquait ainsi : comme on ne manquait de rien, soit on possédait une chose, soit on y renonçait pour montrer qui on était ou qui on voulait être. Et, face à cette abondance, certaines choses devaient se faire simultanément : jogger avec une poussette, parler avec des invités tout en regardant la télévision. En revanche, personne ne restait assis devant sa maison. On ne passait pas chez les autres sans s’annoncer, on n’allait pas frapper chez eux simplement pour bavarder, sans avoir une bonne raison de le faire. On avait de tout en excès – sauf qu’on manquait de temps.


Il aimait le chemin du retour. De l’avis de Samuel, les allers étaient pleins d’attente joyeuse, où qu’on aille. Quant à Oz, il trouvait qu’il fallait partir n’importe où, rien que pour avoir le plaisir de revenir. Au retour, on avait déjà derrière soi ce qu’on avait projeté. Et tout ce qu’on avait derrière soi était apaisant.


Il avait horreur d’emprunter des livres. Les livres, il fallait les posséder. Lire des livres empruntés, c’était comme faire l’amour en gardant ses habits : ça marchait sûrement, ça donnait du plaisir de temps à autre, mais ça n’avait rien à voir avec la possibilité de pouvoir embrasser et toucher le moindre recoin de peau. Ses livres à soi, on pouvait les souligner, en corner les pages, noter des idées dans leur marge, y glisser de petits mots, y laisser des traces de café ou de vin. Car en fin de compte, ce n’était pas pour rien que les livres avaient un corps.


Il essaya d’arriver à quelque chose, mais au début il ne fit que prendre du poids. C’était sans doute dû au manque de sport, à sa mauvaise alimentation (chou de mauvaise qualité, œufs au lard), et au fait qu’en lisant on voyageait beaucoup, mais en dépensant très peu de calories. Il avait lu chez Benjamin que certains endroits ne se rattachaient pas parfaitement au reste de notre intérieur, par exemple le lit après une longue phase de maladie, et il était à craindre que sa passion pour les livres se rattache plutôt mal à ce qu’on appelait la vie. Il allait à l’université, participait aux tâches ménagères, faisait du vélo en ville sans parvenir à se défaire du sentiment que l’aventure se passait toujours à l’endroit même où il n’était pas. S’il restait chez lui, il ratait une soirée fabuleuse. S’il allait à une soirée, c’en était une dont on ne reparlait plus le lendemain. Quoi qu’il fasse, où qu’il aille, la vie était déjà rebattue. Quant aux livres, il était en plein dedans : on n’y jouait qu’en sa présence et, s’il n’était pas là, on l’attendait.


S’il y a une chose que tu ne dois pas voler aux autres, c’est le temps. Le temps, ça ne revient pas. Ni le temps que tu passes à attendre quelqu’un, ni le temps des promesses vides, quand on te mène en bateau.

 

mercredi 15 juin 2022

[Jaenada, Philippe] Au printemps des monstres

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Au printemps des monstres           

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2021 (Mialet Barrault)

Pages : 752

Accès au livre : ISBN 9782080238184  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le 26 mai 1964, un enfant parisien sort de chez lui en courant. On retrouvera son corps le lendemain matin dans un bois de banlieue. Il s’appelait Luc. Il avait onze ans. L’affaire fait grand bruit car un corbeau qui se dit l’assassin et se fait appeler « l’Étrangleur » inonde les médias, les institutions et les parents de la victime de lettres odieuses où il donne des détails troublants sur la mort de l’enfant. Le 4 juillet, il est arrêté. C’est un jeune infirmier, Lucien Léger. Il avoue puis se rétracte un an plus tard. En 1966, il est condamné à la prison à perpétuité. Il restera incarcéré quarante et un ans, sans jamais cesser de clamer son innocence.

Avec son style inimitable, Philippe Jaenada reprend minutieusement les éléments du dossier et révèle que, par intérêt, lâcheté, indifférence ou bêtise, tout le monde a failli, ou menti. Alors il se penche sur Solange, la femme de l’Étrangleur, seule et vibrante lumière dans la noirceur. À travers ce fait divers extraordinaire, il fait le portrait de la société française des années 60, ravagée par la deuxième guerre mondiale mais renaissante et, légère seulement en apparence, printemps trompeur de celle qui deviendra la nôtre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Philippe Jaenada est l’auteur d’une douzaine de romans, dont Le Chameau sauvage (prix de Flore), La Petite Femelle et La Serpe (prix Femina).

 

 

Avis :

En 1964, un petit Parisien de onze ans, Luc Taron, disparaît et est retrouvé mort dans une forêt de proche banlieue. Un corbeau, s’identifiant comme « L’Etrangleur », revendique son assassinat dans une série de très étranges courriers aux médias, à la police et aux parents. Arrêté au bout d’un mois, l’homme, qui s’appelle Lucien Léger et est infirmier, avoue le meurtre et est condamné à la réclusion à perpétuité.

Il avait vingt-sept ans au moment des faits. Il ne sortira de prison que quarante-et-un an plus tard, au terme de la seconde détention la plus longue d’Europe. Revenu sur ses aveux au milieu de mille contradictions, il ne démordra plus jamais de son innocence. Ce n’est qu’en 2012, quatre ans après sa mort, que des doutes quant à sa culpabilité sont émis par deux journalistes, dans un livre évoquant un Lucien Léger qui se serait faussement accusé par besoin pathologique de reconnaissance. Philippe Jaenada revient sur cette affaire, et, après quatre ans d’enquête et d’écriture, nous livre sa propre analyse et ses multiples interrogations. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les zones d’ombre sont légion dans cette histoire qui n'en finit pas d'ébahir son lecteur...

Le travail de Philippe Jaenada est impressionnant d’exhaustivité et de précision. Il s’est rendu sur tous les lieux, a épluché tous les documents, s’est entretenu avec toutes les personnes pouvant apporter un éclairage sur cette histoire vraie, dont il apparaît que l’on n’a très opportunément retenu que le versant qui arrangeait les protagonistes de l’époque. Et si la première partie du récit, consacrée à une restitution fidèle et minutieuse des événements connus et retenus par les médias, la police et la justice, stupéfie par l’apparence monstrueusement délirante des actes et des comportements de Lucien Léger, c’est une version bien différente, dissipant cette fois toute impression de folie et de perversion, mais menant à une consternation tout autant sidérée face à la probabilité de l’erreur judiciaire, que la suite du livre s’emploie à mettre au jour.

Contre-enquête et réexamen du moindre détail, complétés d’une exploration tristement édifiante de cette histoire vue par la malheureuse épouse de Lucien Léger, semble-t-il indûment internée en asile psychiatrique, ont tôt fait de nous convaincre, à défaut de preuves opposables à des protagonistes aujourd’hui décédés, que rien dans cette affaire n’est conforme à ce que l’on a bien voulu en retenir, et que les plus coupables, les plus fous et les plus monstrueux, n’y sont sans doute pas ceux que l’on a condamnés et enfermés.

Minutieuse, exhaustive, l’investigation de Philippe Jaenada nous tient en haleine sur près de huit cent pages, entre étonnement, indignation et consternation, mais aussi, pour notre plus grand plaisir, de sourires en éclats de rire : commentaires railleurs, digressions pleines d’auto-dérision faisant écho à l’actualité générale ou personnelle de l’auteur, viennent plaisamment alléger le texte, au gré de drôles de parenthèses imbriquées comme des poupées russes. 
 
C’est donc presque autant amusé par les anecdotes et le style, que tristement troublé par cette justice aux allures de loterie dénoncée par l’un des avocats de Lucien Léger, par ces apparences dont notre société tend souvent trop hâtivement à se satisfaire, et par le triste sort de ce couple condamné, manifestement à tort, à cette mort lente qu’a été leur détention vraiment à perpétuité - en prison pour lui, en asile psychiatrique pour elle -, que l’on s’installe longuement dans cette lecture coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Je pensais à une petite infection du côté de la racine d’une dent couronnée depuis longtemps. La dentiste a fait une radio simple, mais a tiqué, quelque chose lui paraissait bizarre, une grosse zone sombre, elle a voulu pousser l’examen plus loin. Trois minutes plus tard, après m’être fait mitrailler la totalité de la tête de rayons X (en restant parfaitement stoïque), j’étais revenu m’asseoir devant son bureau, en face d’elle et de son ordinateur. Elle regardait son écran, derrière lequel j’attendais, elle bougeait sa souris, cliquait, et soudain j’ai vu ses yeux s’écarquiller, sa main aussitôt se porter à sa bouche et, certainement sans pouvoir se contrôler, sans se rendre compte, elle a presque crié : « Oh mon Dieu ! Mais c’est pas vrai… » J’aime beaucoup cette dentiste, elle est prévenante et très qualifiée, bien qu’encore jeune elle est déjà expérimentée, plus d’une quinzaine d’années de pratique, mais là, je suis obligé de dire que je n’ai pas trouvé sa réaction professionnelle. J’étais tout près, quoi, à un mètre, il fallait faire attention, me ménager un peu. Et ça ne s’est pas arrêté là. (Je ne bougeais pas, je ne disais rien.) « Céline ! Céline ! » Sa jeune consœur, qui officiait dans le cabinet d’à côté, plus petit, a ouvert la porte de communication, s’est avancée l’air intrigué vers le bureau, a penché la tête vers l’écran et s’est rejetée brusquement en arrière, comme si on avait essayé de la frapper : « Oh non, c’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est que ça ?! » (Mesdames ? Je vous vois, là, je vous entends… Youhou ?) Elles se sont regardées, toutes les deux, plus que perplexes, comme apeurées. (Céline était livide.) Se rappelant alors ma présence, malgré une discrétion tout à mon honneur, ma dentiste a fini par tourner l’écran vers moi pour que je voie, moi aussi. Ces images modernes sont très réalistes. Je n’ai rien dit (pressentant, même le cerveau soudain paralysé, qu’il serait ridicule, et donc malvenu dans ces circonstances dramatiques, que nous criions tous les trois en canon : « Oh mon Dieu mais c’est pas vrai qu’est-ce que c’est que ça !? »), je suis resté muet, j’ai simplement senti tout mon corps se désintégrer, s’enfuir par le bas, comme un de ces gros poufs de couleur pleins de petites billes blanches dans lequel on aurait donné un coup de couteau et qui perdrait toutes ses petites billes blanches. J’avais l’impression de peser six grammes, de n’être déjà plus qu’une âme, je sentais comme un courant d’air partout en moi, du vide (la première et seule fois où j’avais éprouvé quelque chose de semblable, c’était une trentaine d’années plus tôt, lorsque la voiture dans laquelle j’étais assis à la place passager avait été percutée de plein fouet par une camionnette qui venait à toute vitesse de la droite : pendant quatre ou cinq secondes peut-être, la sensation, si ce n’est la certitude, que tout est fini, ou au mieux que rien ne sera plus jamais comme avant). Sur l’écran, je voyais mon crâne, je me voyais mort, donc, avec un trou énorme quelque part du côté du sinus, entre la mâchoire et l’œil gauche. La dentiste s’est reprise, m’a dit qu’elle n’avait jamais vu ça, qu’elle ne pouvait pas s’en occuper, qu’elle allait en parler à son ancien professeur, un grand ponte, non pas pour lui demander conseil mais pour me confier à lui, il œuvrait encore, il saurait quoi faire avec moi. Un mois et demi plus tard, je n’avais toujours pas de nouvelles, d’elle ni de lui. Je n’osais pas en demander, il vaut parfois mieux ne pas trop en savoir, mais je me sentais bien fragile et mal à l’aise dans la vie, avec mon trou dans la tête. Je ne pouvais pas me plaindre, cela dit. Je n’étais pas mort, et mon fils encore moins.) 

 

(Un jour de l’année dernière, je revenais en train de Mâcon, où j’étais allé rencontrer des lecteurs dans une librairie (et où j’avais dormi à l’hôtel du Nord, face à la Saône, me demandant, fumant à la fenêtre, si je devenais fou : je savais que j’étais sur la rive droite, que donc l’eau devait s’écouler de ma gauche vers ma droite, et pourtant elle s’écoulait de ma droite vers ma gauche, je n’arrivais pas à comprendre (« Ce n’est pas possible »), mon cerveau tourbillonnait sur lui-même (le lendemain matin au petit déjeuner, l’exquise patronne de l’hôtel m’a expliqué : le débit de la Saône est très lent, et comme le vent venu du sud, du couloir rhodanien (vingt ans que j’attends de pouvoir caser cette expression), souffle souvent fort, les rides sur l’eau donnent l’impression déconcertante (Jules César lui-même s’en étonne dans La Guerre des Gaules, or ce n’était pas le type à sursauter pour rien, c’est dire si c’est déconcertant – et si ça ne date pas d’hier) que le courant circule dans l’autre sens, du sud au nord) – on ne rappellera jamais assez à quel point il ne faut pas se fier aux apparences), (…)

 

Une certaine Madame Louise, voyante à Enghien, 79 rue du Général-de-Gaulle, constatant que « l’affaire du petit Taron devient de plus en plus opaque », a écrit au journal pour l’informer qu’elle est capable de dresser un portrait relativement précis de l’Étrangleur. Sur la carte de visite qu’elle joint à son courrier (on y voit une photo d’elle, grave et pénétrée, à côté de son chat qui a l’air complètement ahuri, sidéré, et au dos les tarifs de consultation : « Question : 50 francs, réponse : 100 francs, question et réponse [suspense…] : 150 francs » (on suppose donc qu’il arrive que certaines personnes, peu fortunées, se contentent de poser une question sans demander de réponse, c’est un peu frustrant mais au moins c’est pas cher)), on peut lire sous son nom : « Miraculeuse voyante célèbre ». C’est du sérieux, donc, ça peut être intéressant et utile. On envoie chez elle un reporter, Pierre Ledieu. Calmement, presque scientifiquement, elle décrit devant lui l’homme que toutes les polices recherchent : « Environ cinquante-cinq ans. Front carré. Mains courtes et fortes. Des yeux tout drôles. » (Hum. C’est subjectif, ça, c’est flou. Bon, ce ne sont pas des yeux normaux, en tout cas, chacun se fera son image mentale personnelle, mais on peut garder ça en tête, des yeux « tout drôles ».) « D’origine flamande. Il a habité à Maubeuge. Il a servi dans les chasseurs à pied, et a terminé à la Légion étrangère. Il porte généralement un costume bleu pétrole fané. » (Ça correspond ! C’est lui !) « Une chemise à rayures bleues et noires. Il est domicilié au no 16 d’une petite rue proche de la place Blanche. Dans un vieil hôtel qui sera bientôt démoli. Il y a des outils sous son lit. Il erre souvent la nuit dans les bars autour de Barbès. Jusqu’à maintenant, il a tué au moins dix personnes, dont une fillette aux longs cheveux blonds. Il a déjà été arrêté. Il écrit ses lettres la nuit. Il est gaucher. Son prénom commence par la lettre G – G comme Jules. » (Ah, flûte.) « Il commettra un nouveau crime le dimanche 21 juin : il tuera une petite fille de douze ans, en plein marché Clignancourt, à l’heure de la messe. Il a deux signes particuliers notables : il lui manque une phalange au petit doigt de la main droite, et il a une verge grosse comme celle d’un gros âne. » (On le tient.) C’est impressionnant, extrêmement précis. Bien sûr, la grande rivale de toujours de Madame Louise, Madame Germaine ou Denise, d’Étampes ou Châteauroux, dira probablement qu’il a grandi à Périgueux, que son prénom commence par la lettre C, comme Séverine, et qu’il a une verge petite comme celle d’un petit hamster, mais tu parles, elle dirait n’importe quoi pour mettre des bâtons dans les roues à Louise, on ne peut pas lui faire confiance. (La réalité se débrouillant très bien sans la fiction, la concurrence, c’est-à-dire Paris Jour, dégainera effectivement sa propre voyante, Madame Frédérika, qui sera formelle : l’Étrangleur est un homme de quarante à cinquante ans, assez grand, ni gros ni maigre, qui évolue dans un milieu social élevé mais vit seul et n’a jamais connu de cadre familial normal. Il a eu une enfance très malheureuse. Il est énergique et tenace, donc il est peut-être né sous le signe du Bélier. Elle n’est pas sûre que le meurtre de Luc soit « son coup d’essai » car « quiconque refuse de lui donner satisfaction, d’accéder à son désir dans des circonstances importantes, signe son arrêt de mort ». Actuellement, « il est en pleine poussée de fièvre criminelle, totalement obsédé par l’idée de recommencer : à la fois pour étancher sa soif de cruauté, pour continuer de mettre en échec cette société qui l’a, selon lui, rejeté, et parce qu’il se trouve sous une influence astrologique mauvaise, la conjonction, notamment, d’Uranus et de Pluton, particulièrement néfaste. »)) Selon toute probabilité, les enquêteurs ne le trouveront jamais. On ne sait pas ce qu’il fait, on ne sait pas qui il est, on ne sait pas où il est.

 

(C’était particulier, la réservation de la chambre, je ne savais pas comment faire (je suis timide). Dans un premier temps, j’ai choisi de dire la vérité, d’être honnête (à croire que je n’ai rien appris de la vie), mais un peu lâchement : par écrit. Je suis allé sur le site de l’hôtel et j’ai envoyé un mail, j’ai expliqué que j’aimerais réserver une chambre au quatrième étage sur cour, car j’écrivais un livre dont le personnage principal, du moins l’un des personnages importants, un homme surnommé l’Étrangleur, avait vécu là pendant quatre ans, dans les années 1960. J’ai attendu, deux jours, huit, trois semaines, je n’ai pas eu de réponse. C’est tout de même assez rare, les hôtels qui ne sont pas intéressés par les demandes de réservation de chambre. (Mais alors quoi, ils ne veulent pas qu’on sache qu’un monstre immonde a passé quatre ans dans leur établissement ?) J’ai laissé passer du temps, pour qu’ils oublient (je deviens enfin fourbe, pas trop tôt), et j’ai téléphoné. « Oui, bonjour madame, je voudrais réserver une chambre pour une nuit, le mois prochain, s’il vous plaît. » L’entrée en matière parfaite, la voie royale, du velours. « Bien sûr monsieur, ce serait à quel nom ? — Jaenada. Philippe Jaenada. Il serait possible d’avoir une chambre au quatrième étage ? » Très légère hésitation. « Au quatrième étage ? C’est-à-dire que, bien sûr, oui, si vous voulez, nous avons des chambres au quatrième étage. » Parfait. Je tends mes filets. « Formidable. Sur cour, s’il vous plaît. » Hésitation plus marquée. « Sur quoi ? Sur cour ? Nous avons des chambres identiques et au même prix qui donnent sur le dôme des Invalides, vous savez. » Là, il faut jouer serré, se montrer ferme, déterminé, quitte à passer pour un déséquilibré, un maniaque qui ne se sent vraiment à l’aise que lorsqu’il ne voit rien d’intéressant par la fenêtre. « Oui, j’imagine bien, mais je voudrais sur cour. Je voudrais une chambre au quatrième étage sur cour. » Silence. Long. J’ai compris qu’il était tout à fait possible qu’elle raccroche. (« OK, le type est un tueur à gages, à tous les coups le président du Togo vient passer trois jours le mois prochain chez sa tante, qui habite au quatrième sur cour dans l’immeuble d’en face. ») Il fallait agir vite, mentir vite. « Ça doit vous paraître un peu bizarre, je sais bien. Je vais vous expliquer : je sais que mon grand-père a vécu dans votre hôtel à l’époque où c’était un meublé, dans les années 1950 ou 1960, je ne sais pas exactement dans quelle chambre mais au quatrième sur cour, c’est sûr. C’est peut-être ridicule, je m’en rends bien compte, mais je l’aimais beaucoup et je lui ai fait la promesse d’essayer de retourner à l’endroit où il a passé des années très importantes pour lui, alors voilà… » Elle s’est radoucie. (L’émotion, ça marche toujours. Mieux que les meurtres effroyables et gratuits, en tout cas.) J’ai pu réserver ma chambre. Quand je suis arrivé à la réception, un mois plus tard, elle m’a accueilli avec un sourire chaleureux mais entendu : « Bonjour monsieur Jaenada. C’est pour un livre, donc, c’est ça ? J’espère que je vous ai donné la chambre que vous espériez… » (Bon. Soit elle avait tapé mon nom sur Google, et pensait que j’écrivais la vie de mon grand-père ; soit, plus probablement, elle s’était vaguement souvenue d’un truc entre-temps, avait regardé dans ses anciens mails, et avait découvert que j’étais le gars qui écrivait sur l’Étrangleur et se croyait très malin avec cette histoire de Papi Tendresse. À son air, je dirais ça.) J’ai hésité à avouer explicitement ma ruse grossière, mais j’ai manqué de courage (oh, ça va, pour une fois). Nous sommes restés sur ces sous-entendus, très agréablement, pendant les vingt heures que j’ai passées dans son hôtel (dont deux au bar à boire du très bon whisky en mangeant des olives), et j’espère, sincèrement, que ça ne l’ennuiera pas, ce problème de monstre immonde. Car je suis persuadé que, volontairement ou non, elle m’a donné la bonne chambre.))

 

(Tous les jours, quand je vais déjeuner au Bistrot Lafayette, je vois par la baie vitrée, de l’autre côté du carrefour, à la terrasse du Cristal Bar (où officie Anne-Catherine, le matin), été comme hiver, toujours à la même place, à gauche de la porte d’entrée, et à la même heure, un peu avant 15 heures, Dominique, le libraire de la rue du Château-Landon, assis seul. Après avoir mangé je ne sais où, il vient prendre un café ici, dehors, avec une clope, ou deux. Et il lit. Pour son travail et pour son plaisir. Un livre différent chaque jour – il doit lire aussi le matin, et le soir, et la journée quand il n’y a personne à la librairie. Il reste environ une demi-heure, parfois quelques minutes de plus (les premiers clients de l’après-midi attendront un peu devant la porte, tant pis), dehors mais isolé de tout, ou plutôt descendu à un autre niveau, tranquille, les yeux dans son livre, englobé, englouti dans son livre, comme dans cette parenthèse. Je le regarde (je lui fais parfois un signe, quand il lève la tête, mais le plus souvent, il ne sait pas que je le regarde) et je l’envie. C’est fou, je passe ma vie à écrire ou à lire, je ne fais quasiment rien d’autre (à part aller au bistrot), et pourtant, alors que moi aussi je lis tous les jours, je l’envie, j’aimerais être à sa place, seul en terrasse, là-bas en face, immergé dans un livre, une histoire. Je sais bien qu’un roman sur deux ne doit pas être très bon, mais je l’envie quand même, tous les jours à la même heure, il se met entre parenthèses et on lui raconte une histoire, et dans ces moments-là, personne ne le dérange, il est seul dans son livre. La nuit, dans mon lit, quand je lis, je ne l’envie plus, je fais pareil. Mais dès le lendemain, mystérieusement, je le regarde, qui lit à quinze mètres, et je l’envie.)

 

Je suis seul dans la salle d’attente du docteur Maurice (ma première pensée : « Comme Garçon »), j’ai un livre dans mon sac matelot mais je ne me sens pas assez détendu pour lire (je me sens à peine assez détendu pour respirer), j’ai dans la poche intérieure de ma veste la clé USB qui contient les images du Cone Beam, je transpire, je suis content d’être seul, j’ai peur de ce qu’il va me dire. (« Bon, c’est foutu, bonhomme, c’est comme un genre de gangrène de l’os, la seule solution serait de couper la tête, et je n’aime pas faire ça. ») Il vient me chercher. Son cabinet est très simple, on dirait plutôt un bureau. Il charge sur son ordinateur les images de la clé USB, il ne bondit pas en arrière en s’écriant « Doux Jésus Marie Joseph ! », c’est déjà bon signe. Il les examine en silence, puis il marmonne : « Hm, bon. » (Le calme : la marque des grands.) Il me demande d’ouvrir la bouche, il regarde à l’intérieur, il met les doigts (à la bonne franquette, sans gants, à la ponte). « Ce n’est rien de bien grave. » Ce type est formidable, je l’aime beaucoup : serein, sûr de lui et donc rassurant, pas un mot de trop, avec cette décontraction réservée à l’élite, ce n’est rien de bien grave, je l’aime beaucoup. « Je vais voir quand je peux vous opérer à Lariboisière, je vais les appeler, vous repassez deux minutes en salle d’attente ? » Je me lève, soulagé, je suis soulagé, j’ai eu peur mais ça va, ce n’est rien de bien grave, je retourne d’un pas léger, soulagé, vers la salle d’attente. Deux personnes sont arrivées pendant que je me faisais ausculter sur le pouce, un homme et une femme, je dis bonjour, l’homme a pris le siège sur lequel j’étais tout à l’heure, je n’aime pas ça mais ce n’est pas bien grave, je suis soulagé, c’est le principal, soyons cool, je m’assieds ailleurs, je les regarde, l’une, puis l’autre, et le soulagement se dissout instantanément, s’évapore comme si c’était un rêve. La femme, d’une quarantaine d’années, a un pansement considérable sur toute la moitié gauche du visage, une grosse compresse, et, à je ne sais quoi, on devine qu’il n’y a plus rien en dessous, juste peut-être une fine base d’os ou de peau, je ne sais pas, je ne veux pas y penser, elle a perdu la moitié gauche du visage ; l’homme, lui, plus âgé, n’a pas de pansement mais pas de menton non plus, le malheureux, quelque chose a entièrement dévoré sa mâchoire inférieure. Ils paraissent pourtant relativement relax, comme si de rien n’était, on vient juste pour une petite visite de contrôle, après faut pas que j’oublie de passer acheter des poireaux pour la soupe, et moi j’espère que je vais pas être en retard au ping-pong. Je suis plus sensible qu’eux, je compatis très intensément. Mais surtout, je réalise que ça, c’est le quotidien du grand spécialiste, c’est le patient moyen du docteur Maurice. Ça relativise tout. Moi, tu penses, évidemment que c’est pas bien grave : après l’opération, il me restera quasiment les trois quarts de la tête.

 

Mais il y a une autre raison, essentielle, au refus obstiné, pendant près de trente ans, de le laisser sortir, une raison qui deviendra plus utile encore à la mort d’Yves Taron en 2001, puisque la première aura disparu : Lucien Léger n’est pas réinsérable, car malgré tout le temps passé en prison, et malgré les efforts conjugués de tout le monde, il n’a toujours pas pris conscience de la gravité de son acte, il refuse de l’assumer – l’un des rejets, en 2001, mentionne même « son obstination à nier les faits reprochés ». (On dit aussi qu’il refuse tout traitement d’ordre psychologique – or il en a besoin puisque, croyant qu’on l’a enfermé à tort, et que donc la société tout entière lui veut du mal, il est manifestement paranoïaque. C’est un raisonnement tordu, mais c’est d’abord un mensonge : il n’a jamais refusé quoi que ce soit, il a toujours vu les psys qu’on lui présentait et accepté l’éventualité d’un traitement s’ils l’estimaient nécessaire.) Adeline Pichard, son avocate au moment de la treizième demande rejetée, résumera remarquablement ce que cela signifie : « Ainsi interdit-on à un détenu le droit de dire son innocence, le droit de contester une condamnation revêtue de l’autorité de la chose jugée, le droit de maintenir son système de défense, le droit de s’exprimer, le droit de penser, le droit de conserver son intérêt moral et sa dignité. Ainsi supprime-t-on la possibilité même de l’erreur judiciaire, dans une société démocratique, et proclame-t-on l’infaillibilité des juges et de la justice française. Infaillibilité pourtant mise à mal par tant d’affaires récentes ou anciennes. »



Je pense à ce qu’écrivait Albert Naud dans Les défendre tous : « De nombreux faits qui tendent à prouver l’innocence de Lucien Léger m’ont incité à former un recours en révision. Le secret professionnel m’interdit de révéler mes moyens. Il reste du procès de l’Étrangleur que la justice est une loterie. »  
La semaine dernière, Stéphane m’a envoyé une phrase qu’il venait de lire dans L’Importance d’être constant, la dernière pièce d’Oscar Wilde : « La vérité est rarement pure et jamais simple. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 




 

lundi 13 juin 2022

[Diop, David] La porte du voyage sans retour

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La porte du voyage sans retour

Auteur : David DIOP

Parution : 2021 (Seuil)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« La porte du voyage sans retour » est le surnom donné à l’île de Gorée, d’où sont partis des millions d’Africains au temps de la traite des Noirs. C’est dans ce qui est en 1750 une concession française qu’un jeune homme débarque, venu au Sénégal pour étudier la flore locale. Botaniste, il caresse le rêve d’établir une encyclopédie universelle du vivant, en un siècle où l’heure est aux Lumières. Lorsqu’il a vent de l’histoire d’une jeune Africaine promise à l’esclavage et qui serait parvenue à s’évader, trouvant refuge quelque part aux confins de la terre sénégalaise, son voyage et son destin basculent dans la quête obstinée de cette femme perdue qui a laissé derrière elle mille pistes et autant de légendes.

S’inspirant de la figure de Michel Adanson, naturaliste français (1727-1806), David Diop signe un roman éblouissant, évocation puissante d’un royaume où la parole est reine, odyssée bouleversante de deux êtres qui ne cessent de se rejoindre, de s’aimer et de se perdre, transmission d’un héritage d’un père à sa fille, destinataire ultime des carnets qui relatent ce voyage caché).

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né à Paris en 1966, David Diop a grandi au Sénégal et est maître de conférences à l’Université de Pau. Il signe, avec La Porte du voyage sans retour, son troisième roman, après le succès de Frère d’âme (lauréat du prix Goncourt des lycéens 2018, de l’International Booker Prize 2021 et traduit dans plus d’une trentaine de pays).

 

 

Avis :

Au milieu du XVIIIe siècle, le naturaliste Michel Andanson choisit, pour ses explorations, de se rendre dans une région d’Afrique alors encore très mal connue des Européens : le Sénégal. Il y passa cinq ans, comme modeste commis de la Compagnie des Indes, et en ramena quantité d’observations géographiques et ethnologiques, ainsi que d’importantes collections botaniques et ornithologiques. Ruiné par l’insuccès de ses publications à son retour de voyage, il élabora avec Jussieu une nouvelle méthode de classification des végétaux, et se lança dans un gigantesque projet d’encyclopédie, qui ne fut jamais publiée. Il mourut dans le dénuement, léguant à sa fille Aglaé sa passion pour les plantes et une montagne de manuscrits. Et aussi - mais là c’est l’imagination de David Diop qui prend le relais -, des carnets relatant une version beaucoup plus intime de son expérience sénégalaise.

Ressuscitant le botaniste sous les traits d’un jeune homme ouvert et curieux, que ses explorations amènent à remettre peu à peu en cause les préjugés raciaux de ses semblables, au fur et à mesure qu’il se familiarise avec la langue, les traditions et les croyances, enfin le rapport au monde des Sénégalais, l’auteur nous entraîne dans un fascinant et dépaysant récit d’aventures, bientôt tendu par le mystère d’une disparition et d’une quête. Car, nous voilà bientôt sur les traces d’une jeune Africaine, évadée aux abords de l’île de Gorée, alors que, promise à l’esclavage, elle devait, comme des millions d’autres au temps de la traite des Noirs, y franchir « la porte du voyage sans retour ». Fasciné par la légende qui s’est aussitôt emparée du destin de cette fille devenue héroïne pour les uns, gibier pour les autres, notre narrateur laisse un temps de côté la flore pour s’intéresser à cette Maram, sans se douter que les développements romanesques de cette aventure le marqueront à jamais.

Romanesque, l’histoire de Michel et de Maram l’est absolument. C’est en vérité pour n’en revêtir qu’avec plus de force une dimension résolument symbolique et éminemment poétique. Ce jeune Français, qui, animé par l’esprit des Lumières, s’avère capable de raisonner à contre-courant des préjugés de son époque pour apprendre à connaître et à respecter un autre mode de rapport au monde, et qui, pourtant, échoue, comme Orphée, à sauver Eurydice de la mort et des Enfers, et, de retour en France, s’empresse d’oublier le changement de mentalité entamé lors de son voyage pour épouser à nouveau sans réserve les plus purs principes matérialistes, illustre tristement ce que les liens entre l’Europe et l’Afrique auraient pu devenir, loin de toute relation d’assujettissement, si l’appât du gain avait cessé un temps de les dénaturer.

Finalement rattrapé par l’inanité de ses ambitions et de ses tentatives encyclopédiques de maîtriser le monde, le personnage principal prend conscience, sur le tard, de ses erreurs et de ses ambiguïtés. Trop tard, hélas, pour les victimes de l’esclavage, et pour le mal et la souffrance terriblement infligés. Mais pour mettre en mots, transmettre la mémoire, et, peut-être, espérer, un jour, un avenir plus humain entre Afrique et Occident. (4/5)

 

 

Citations :

Si tu me lis, c’est que je ne me suis pas trompé en pensant que tu attachais de l’importance à nos promenades régulières au Jardin du Roi quand tu étais encore une petite fille. Je me suis rappelé ton premier émerveillement devant cette faculté qu’a la fleur d’hibiscus, quelle que soit sa variété, et Dieu sait qu’elles sont nombreuses, de se fermer et de s’ouvrir en accord avec l’alternance du jour et de la nuit. Peut-être te rappelles-tu que tu m’as demandé si c’était la façon de cette fleur de fermer les yeux, comme nous, la nuit. « Non, t’ai-je répondu pour entretenir ta poésie du monde, elle n’a pas de paupières, elle s’endort les yeux ouverts. » Te souviens-tu que tu as surnommé les hibiscus, depuis ce jour et pendant un certain temps, « les fleurs sans paupières » ?
 

Nous sommes les fruits de notre éducation et, comme tous ceux qui m’avaient décrit l’ordre du monde, j’ai cru de bonne foi que ce qu’ils m’avaient expliqué de la sauvagerie des Nègres était vrai. Pourquoi aurais-je mis en doute la parole de maîtres que je respectais, héritiers eux-mêmes de maîtres qui leur avaient assuré que les Nègres étaient incultes et cruels ?          
La religion catholique, dont j’ai failli devenir un serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais bien parce qu’il convient de le penser pour continuer de les vendre sans remords.
 

Je suis donc parti au Sénégal à la recherche des plantes, des fleurs, des coquillages et des arbres qu’aucun autre savant européen n’avait décrits jusqu’alors, et j’y ai rencontré des souffrances. Les habitants du Sénégal ne nous sont pas moins inconnus que la nature qui les environne. Pourtant nous croyons les connaître assez pour prétendre qu’ils nous sont naturellement inférieurs. Est-ce parce qu’ils nous ont paru pauvres la première fois que nous les avons rencontrés, il y a bientôt trois siècles de cela ? Est-ce parce qu’ils n’ont pas éprouvé la nécessité comme nous de construire des palais de pierre résistant au flot des générations qui passent ? Pouvons-nous les juger inférieurs parce qu’ils n’ont pas construit des bateaux transatlantiques ? Il se peut que ces raisons expliquent que nous ne les estimions pas nos égaux, mais chacune d’entre elles est fausse.          
Nous ramenons toujours l’inconnu au connu. S’ils n’ont pas bâti des palais en pierre, c’est peut-être parce qu’ils ne les pensaient pas utiles. Avons-nous cherché à savoir s’ils ne disposaient pas d’autres moyens que les nôtres d’attester de la magnificence de leurs anciens rois ? Les palais, les châteaux, les cathédrales dont nous nous glorifions en Europe sont le tribut payé aux riches par des centaines de générations de pauvres gens dont personne ne s’est soucié de conserver les masures.          
Les monuments historiques des Nègres du Sénégal se trouvent dans leurs récits, leurs bons mots, leurs contes, transmis d’une génération à l’autre par leurs historiens-chanteurs, les griots. Les paroles des griots, qui peuvent être aussi ciselées que les plus belles pierres de nos palais, sont leurs monuments d’éternité monarchique.         
Que les Nègres n’aient pas construit de bateaux pour venir nous réduire en esclavage et s’approprier nos terres d’Europe ne me paraît pas non plus être une preuve de leur infériorité, mais de leur sagesse. Comment se vanter d’avoir conçu ces bateaux qui les transportent par millions aux Amériques au nom de notre goût insatiable pour le sucre ? Les Nègres ne prennent pas la cupidité pour une vertu, comme nous le faisons sans même y penser, tant nous trouvons nos agissements naturels. Ils ne pensent pas non plus, comme nous y a engagés Descartes, que nous devrions nous rendre comme maîtres et possesseurs de toute la nature.        
 
 
J’ai pris conscience de nos différentes visions du monde, sans pour autant y trouver matière à les mépriser. S’il avait voulu se donner la peine de connaître véritablement les Africains, plus d’un voyageur européen en Afrique aurait dû faire comme moi. J’ai tout simplement appris une de leurs langues. Et dès que j’ai su assez le wolof pour le comprendre sans hésitation, j’ai eu le sentiment de découvrir peu à peu un paysage magnifique qui, grossièrement reproduit par le mauvais peintre d’un décor de théâtre, aurait été habilement substitué à l’original.          
La langue wolof, parlée par les Nègres du Sénégal, vaut bien la nôtre. Ils y entassent tous les trésors de leur humanité : leur croyance dans l’hospitalité, la fraternité, leurs poésies, leur histoire, leur connaissance des plantes, leurs proverbes et leur philosophie du monde. Leur langue est la clef qui m’a permis de comprendre que les Nègres ont cultivé d’autres richesses que celles que nous poursuivons juchés sur nos bateaux. Ces richesses sont immatérielles. Mais en écrivant cela, je ne veux pas dire que les Nègres du Sénégal sont autrement faits que l’ensemble de l’humanité. Ils ne sont pas moins hommes que nous. Comme tous les êtres humains, leurs cœurs et leurs esprits peuvent être assoiffés de gloire et de richesse. Chez eux aussi existent des êtres cupides prêts à s’enrichir au détriment des autres, à piller, à massacrer pour de l’or. Je pense à leurs rois qui, comme les nôtres, jusqu’à notre empereur Napoléon Premier, n’hésitent pas à favoriser l’esclavage pour gagner en pouvoir ou s’y maintenir.


Quand un enfant naît d’une reine, on ne peut avoir qu’une seule certitude : c’est qu’au moins une moitié de sang royal coule dans ses veines. On reconnaît toujours les taches de sa mère sur un bébé panthère, rarement celles de son père.


J’ai alors pensé, en contemplant ce ciel d’Afrique, que nous n’étions rien, ou si peu de chose, dans l’Univers. Il faut que nous soyons un peu désespérés par sa profondeur insondable pour nous imaginer que la moindre de nos petites actions, bonne ou mauvaise, est soupesée par un Dieu vengeur. (…)
Sous les étoiles du village de Sor, à l’écoute de l’histoire de la disparition mystérieuse de Maram racontée par son oncle Baba Seck, j’ai eu l’intuition soudaine que je n’aurais jamais assez de toute ma vie pour comprendre le millionième des mystères de notre Terre. Mais, loin de m’affliger, l’idée que je n’étais pas plus considérable qu’un grain de sable dans le désert ou qu’une goutte d’eau dans l’océan m’exalta. Mon esprit avait le pouvoir de situer ma place, si infime soit-elle, dans ces immensités. La conscience de mes limites m’ouvrait l’infini. J’étais une poussière pensante capable d’intuitions sans bornes, aux dimensions de l’Univers.


Le temps pressait. Dès le point du jour la chaleur monterait dans des proportions extraordinaires, redoutées par les Nègres eux-mêmes. Il s’agissait d’avoir à tout prix atteint le village de Lompoul avant l’heure où, comme le disait Ndiak, « le soleil mange les ombres », c’est-à-dire se trouve à l’aplomb de toute existence et la brûle sans pitié.          
– À l’origine nous étions blancs, ajouta Ndiak. C’est à cause de ce soleil à la verticale du monde que nous sommes devenus noirs. Un jour d’extrême canicule, l’ombre chassée par le soleil s’est précipitée sur nos peaux, c’était son seul refuge. 
 
 
J’étais encore jeune et, alors que je ne me gênais presque jamais pour dire ce que je pensais, je me suis retenu avec peine de rétorquer à Ndiak que cette imagination du pouvoir des hommes sur de prétendues forces occultes n’était qu’une grossière superstition. Mais, à présent que je suis devenu vieux, je vois dans ces croyances un des merveilleux subterfuges trouvés par certaines nations du monde pour limiter le pillage de la nature par les hommes. Malgré mon cartésianisme, ma foi dans la toute-puissance de la raison, telle que les philosophes dont j’ai partagé les idéaux l’ont célébrée, il me plaît d’imaginer que des femmes et des hommes sur cette terre sachent parler aux arbres et leur demandent pardon avant de les abattre. Les arbres sont bien vivants, comme nous, et s’il est vrai que nous devions nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature, nous devrions avoir des scrupules à l’exploiter sans égards pour elle. Je ne trouve donc plus absurde, aujourd’hui que j’ai une plus grande expérience de la vie, et alors même que je suis sur le point de la quitter, que des hommes d’une race différente de la mienne aient une représentation du monde tendant à manifester du respect pour la vie des arbres.


Je ne croyais pas ces mômeries. Mais elles me révélaient que partout où les hommes entendent conserver le pouvoir, ils trouvent toujours des stratagèmes pour inspirer une crainte sacrée à leurs inférieurs. Associée à leur suprématie, la terreur qu’ils inspirent est proportionnelle à leur peur de perdre leur domination. Plus celle-ci est grande, plus celle-là est terrible.


Adanson, il ne faut jamais laisser la route qui te semble la plus praticable guider tes pas ! Les pièges les plus réussis sont ceux dans lesquels on se jette soi-même de gaieté de cœur tout juste parce qu’on s’est abandonné au confort du chemin qui y conduit.


D’une certaine façon, sa vision du monde avait déteint sur la mienne. C’est en présentant mon nom de famille sous un jour guerrier que je me suis rendu compte à quel point l’opinion que nous avons de nous-même tient aux contrées et aux personnes face auxquelles nous nous trouvons. J’ai découvert ainsi, en racontant ma généalogie à Ndiak, que, lorsqu’on apprend une langue étrangère, on s’imprègne dans le même élan d’une autre conception de la vie qui vaut bien la nôtre.


Il est vrai aussi que Maram ne m’a pas précisément raconté son histoire comme je te la donne à lire. Mais plus j’écris, plus je deviens écrivain. S’il m’arrive d’imaginer ce qui lui est arrivé quand j’ai oublié ce qu’elle m’a dit précisément, ce n’est pas pour autant un mensonge. Car il me semble juste de penser désormais que seule la fiction, le roman d’une vie, peut donner un véritable aperçu de sa réalité profonde, de sa complexité, éclairant ses opacités, en grande partie indiscernables par la personne même qui l’a vécue.


Malgré tous les subterfuges que j’avais inventés pour l’oblitérer, la souffrance éprouvée sur le ponton de Gorée, après notre brève échappée au-delà de la porte du voyage sans retour, Maram et moi, me revenait intacte. Je compris alors que la peinture et la musique ont le pouvoir de nous révéler à nous-même notre humanité secrète. Grâce à l’art, nous arrivons parfois à entrouvrir une porte dérobée donnant sur la part la plus obscure de notre être, aussi noire que le fond d’un cachot. Et, une fois cette porte grande ouverte, les recoins de notre âme sont si bien éclairés par la lumière qu’elle laisse passer, qu’aucun mensonge sur nous-même ne trouve plus la moindre parcelle d’ombre où se réfugier, comme lorsque brille un soleil d’Afrique à son zénith. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 11 juin 2022

[Lapierre, Alexandra] Belle Greene

 

 

 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Belle Greene

Auteur : Alexandra LAPIERRE

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

New York, dans les années 1900. Une jeune fille, que passionnent les livres rares, se joue du destin et gravit tous les échelons. Elle devient la directrice de la fabuleuse bibliothèque du magnat J.P. Morgan et la coqueluche de l’aristocratie internationale, sous le faux nom de Belle da Costa Greene. Belle Greene pour les intimes. En vérité, elle triche sur tout. Car la flamboyante collectionneuse qui fait tourner les têtes et règne sur le monde des bibliophiles cache un terrible secret, dans une Amérique violemment raciste. Bien qu’elle paraisse blanche, elle est en réalité afro-américaine. Et, de surcroît, fille d’un célèbre activiste noir qui voit sa volonté de cacher ses origines comme une trahison.
C’est ce drame d’un être écartelé entre son histoire et son choix d’appartenir à la société qui opprime son peuple que raconte Alexandra Lapierre. Fruit de trois années d’enquête, ce roman retrace les victoires et les déchirements d’une femme pleine de vie, aussi libre que déterminée, dont les stupéfiantes audaces font écho aux combats d’aujourd’hui.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Alexandra Lapierre s’attache à mettre en lumière les destins inouïs de femmes oubliées par l’Histoire. Elle est notamment l’auteur de Fanny Stevenson, Grand Prix des Lectrices de Elle ; d’Artemisia, Prix XVIIe siècle et « Book of the Week » de la BBC ; de Je te vois reine des quatre parties du monde, Prix Historia du meilleur roman historique ; et de Moura, Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de pays.

 

 

Avis :

Belle et les siens ont beau avoir la peau blanche, ils descendent d’une famille afro-américaine et sont censés se soumettre aux lois ségrégationnistes américaines. Pour y échapper, la mère de la jeune fille décide de changer d’identité à sa séparation d’avec son mari, célèbre activiste noir, et adopte en 1903 le faux nom de da Costa Greene. Désormais officiellement blanche, Belle Greene s’investit dans sa passion pour les livres rares et devient la directrice de l’extraordinaire bibliothèque du richissime et puissant J.P. Morgan, qu’elle compte bien rendre la plus importante au monde. Son habileté et les millions de dollars de son employeur lui permettent d’enrichir considérablement la collection, la plaçant, elle, au centre du commerce international de l’art et lui permettant d’occuper une position très en vue au sein de la haute société américaine et européenne. Rien n’est simple pourtant : la moindre indiscrétion sur ses véritables origines pourrait lui coûter très cher….

Alexandra Lapierre a mené l’enquête pendant trois ans, rassemblant une impressionnante documentation, pour nous raconter, avec le plus grand souci de la vérité, l’incroyable parcours de cette femme. Fascinante entre toutes, la réalité de Belle Greene dépasse largement la fiction et ne cesse d’ébahir le lecteur tout au long d’une narration fluide et vivante, qui transforme cette biographie, exacte en tout point, en un passionnant et très agréable roman. Dire que cette histoire aurait pu disparaître à jamais, Belle emportant son secret dans la tombe, si une vieille malle abandonnée dans un grenier n’avait, plus d’un demi-siècle plus tard, permis d’établir, une fois pour toutes, la vérité. Une vérité que d’aucuns auront parfois soupçonné sans preuve, faisant trembler Belle et les siens, et causant au final un drame d’une cruauté effarante. C’est par cette catastrophe que s’ouvre le récit, avant de retracer par le début une histoire qui aurait pu largement passer pour rocambolesque, si elle n’était totalement avérée.

Huit générations d’esclaves communément abusées par leurs maîtres ont donné naissance à de nombreux métis, dont certains sans trace visible de sang noir. Pour ceux-là, que leur métissage renvoyait pourtant officiellement à une identité noire et exposait aux lois ségrégationnistes américaines qui prévalurent jusqu’en 1964, la tentation existait de ne pas se déclarer comme personnes de couleur, et de basculer dans une clandestinité qui pouvait leur coûter la vie si elle venait à être découverte. C’est ce choix impensable qui a permis à Belle, non seulement d’échapper à la ségrégation raciale, mais aussi de se lancer dans une carrière impressionnante, qui devait faire d’elle l’une des femmes d’affaires les plus puissantes au monde.

Aussi brillantes soient-elle, cette réussite et cette formidable revanche – même si secrète - sur le racisme de l’époque ont coûté à Belle le douloureux reniement d’une part d’elle-même et son ralliement au camp de ceux qui opprimaient ses semblables. Cette trahison la coupait notamment définitivement de son père, premier Afro-Américain à sortir diplômé d’Harvard et militant actif de la cause noire. Elle lui faisait repousser le risque de mettre au monde un bébé noir. Elle la condamnait à la peur et au déchirement d’une irrémédiable imposture, et fabriquait pour sa famille une bombe à retardement aux effets particulièrement tragiques et bouleversants.

Si Alexandra Lapierre a coutume de nous faire découvrir d’exceptionnelles figures de femmes, pourtant méconnues, Belle Green est à mes yeux la plus fascinante et la plus émouvante. Ce livre où tout est véridique et parfaitement documenté se dévore avec autant d’étonnement que d’émotion, au fil d’une lecture aussi agréable qu’intéressante. A ne pas manquer. (5/5)

 

 

Citations :

Le lecteur n’est pas sans savoir que pendant les deux siècles et demi que dura l’esclavage aux États-Unis, les maîtres abusèrent couramment de leurs esclaves, donnant naissance à des enfants métis, qui restèrent esclaves. Ces métissages, qui se poursuivirent sur plus de huit générations, donnèrent naissance à toute une population d’esclaves aux traits « caucasiens », aux cheveux lisses et à la peau claire. Lors de l’abolition de l’esclavage en 1865, rien dans leur apparence physique – ou presque rien – ne les distinguait de leurs propriétaires blancs. À la fin de la guerre de Sécession, toujours en 1865, la loi américaine accorda le droit de vote et l’égalité civique aux anciens esclaves. Mais douze ans plus tard – et jusqu’en 1964, lors de la signature des Civil Rights Acts –, la loi revint sur ces droits et divisa la population en deux groupes dans tous les recensements : white or colored. Elle obligea les métis à se déclarer comme noirs, selon la « règle de l’unique goutte de sang », qui stipulait qu’un seul ancêtre africain suffisait pour faire une lignée de « gens de couleur ». En cette période du XXe siècle où la ségrégation et les persécutions contre les Noirs sévissaient plus violemment que jamais, les métis qui pouvaient être pris pour des Blancs se trouvèrent confrontés à la tentation de transgresser la loi, de basculer dans la clandestinité, et de franchir au péril de leur vie la barrière de couleur.  Se faire passer pour blanc quand on était légalement noir portait un nom qui n’a besoin d’aucune explication outre-Atlantique : The Passing.
 

En dépit de ses cheveux blonds, de ses yeux bleus et de sa peau claire, Robert M. Leveridge est noir. Et sur ce point, les États-Unis ne plaisantent pas. D’après la loi, un seul ancêtre africain – qu’il remonte à de lointaines générations ou à une parentèle récente –, un seul suffit pour donner naissance à une lignée de gens de couleur qui doivent se déclarer comme tels. Une goutte de sang noir, une seule goutte de sang noir dans les veines, fabrique à jamais des « nègres ». C’est l’implacable One-Drop Rule, la « règle de la goutte unique », avec son cortège de ségrégations, de discriminations et de persécutions raciales.
 

Si loin, ces douze années après la fin de la guerre de Sécession, où les Blancs avaient « tenté l’expérience » de l’intégration, et concédé aux hommes de couleur le droit de vote et l’égalité civique. Douze années entre cette époque pleine d’espoirs, cette période dite de la « Reconstruction », et les abominables lois Jim Crow de 1877, avec leurs cortèges d’atrocités.  Interdiction aux Noirs de monter dans les mêmes trains que les Blancs, de boire aux mêmes fontaines, d’utiliser les mêmes toilettes, de fréquenter les mêmes lieux publics, les mêmes restaurants, les mêmes théâtres et, bien sûr, les mêmes universités.  
La reprise en main des États du Sud par les Conservateurs avait entériné ce retour en enfer. Et le Nord n’avait pas bougé, arguant que l’unité du pays et la réconciliation nationale étaient à ce prix. L’amendement à la Constitution des États-Unis, qui en 1870 avait garanti le droit de vote à tous les citoyens mâles, sans distinction de race, avait été abrogé purement et simplement par la Cour suprême quelque temps plus tard. Au même moment, à Washington, le Congrès refusait de voter des lois contre le lynchage. Et pour cause ! Les élections de 1877, qui s’étaient déroulées dans la violence et la corruption, avaient donné le pouvoir aux réactionnaires sudistes.
 
 
— À ce stade, la seule voie de salut est de franchir la ligne qui nous sépare des Blancs !  
— C’est un abominable péché que de voguer sous de fausses couleurs et de travestir son âme… Un abominable péché pour un homme de couleur que de se faire passer pour blanc. 
— Mais de se faire passer pour un Noir quand on est blanc ? ironisa Geneviève.  
— De quoi parles-tu, ma fille ?  
— Du fait que je ne me sens pas et que je ne me suis jamais sentie noire !  
— Comment, jamais sentie noire ?  
— En tant que femme de couleur, je suis obligée de me considérer comme une Noire et d’accepter de ne pas être traitée comme un être humain… Or, physiquement, je suis blanche. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais vivre et mourir comme un chien.  
— En abandonnant ton peuple, tu te perds toi-même !  
— Je suis la seule personne, absolument la seule, capable de déterminer ma place en ce monde. J’exige qu’on m’accepte sur cette base. Et je refuse que quiconque me dicte qui je suis, ou qui je devrais être.  
— Ma petite, beaucoup plus qu’une histoire de couleur, être noire, c’est partager les mêmes expériences, les mêmes souvenirs, les mêmes plaisanteries, les mêmes histoires, les mêmes chansons. J’en ai connu, moi, des jeunes qui ont voulu passer de l’autre côté de la ligne, comme tu dis. Ils n’ont eu ensuite qu’un désir : revenir en arrière, retourner chez eux.  Seulement c’était impossible. Comme eux, tu connaîtras la nostalgie, tu connaîtras la solitude, tu connaîtras le regret.  
— Le regret d’être constamment humiliée ? Le regret d’être rejetée ? Le regret d’être persécutée ? Le regret d’être brûlée vive ou lynchée ? Tu ne te rends pas compte de ce qui se passe en dehors du quartier ! Si Russell devait entrer comme Noir dans une école d’ingénieurs, ses camarades lui réserveraient le même sort qu’à l’étudiant de Rick. Souviens-toi : c’était un garçon brillant qu’il avait fait accepter à West Point. Ses condisciples l’ont attaché à son lit, lui ont tailladé le visage et coupé les oreilles. Et ses professeurs, qu’ont-ils dit ? Ils l’ont accusé de s’être mutilé lui-même, pour ne pas passer ses examens et risquer de les rater. Qu’ont-ils fait ? Ils l’ont jugé devant une Cour martiale, dégradé et expulsé. Voilà ce qui attend mes enfants.


— Nos racines sont plus fortes que toutes les persécutions. Et plus fortes que toutes les prétendues réussites de ceux qui tentent de passer du côté des bourreaux.  
— Quelles racines ? Nous descendons autant des Blancs que des Noirs !  Pourquoi une seule goutte de sang noir l’emporterait-elle sur le reste ?  
— C’est la loi.  
— Quand une loi est inique, on la transgresse !  
— Tu ne m’as pas comprise, riposta Hermione d’une voix vibrante. Ce qui l’emporte sur le reste, c’est la fidélité à la mémoire de tes aïeux, ce qui l’emporte sur le reste, c’est le respect de ton histoire. Seule la fierté du passé garantit l’honneur de l’avenir…
 
 
Ici, à New York, la ségrégation pouvait bien ne pas être légalement déclarée, elle s’exerçait partout. Et si quiconque, dans une cafétéria, avait eu l’idée de demander à Russell et à Belle leurs papiers, où figurait l’estampille colored, ils n’auraient pas été servis. Ou avec tant de mauvaise grâce qu’ils auraient été contraints d’en sortir.  Jusqu’à présent, ni Geneviève ni aucun de ses enfants ne s’étaient officiellement déclarés blancs. Depuis leur arrivée à New York – dix ans plus tôt –, ils se contentaient de se taire. Keep your damned mouth shut, dans le vocabulaire argotique de Belle. Ne rien dire. Mentir par omission.  
Mais tous ici savaient que, s’ils voulaient continuer à ne pas patauger dans le caniveau quand les Blancs marchaient sur les trottoirs, continuer à essayer des bottines dans les magasins et non dans les arrière-boutiques, à éviter les coups de coude et les crachats dans les queues du tram, le silence sur leurs ancêtres ne suffirait pas longtemps à tromper leur monde. Et tous rêvaient de sauter le pas en falsifiant leurs actes de naissance et en s’inventant une fausse identité.


— Je n’ai pas encore évoqué le plus important. Ce qui va compter dans l’avenir… Les enfants, justement. Si nous sommes blancs, nous épouserons des Blancs et nous aurons des bébés blancs. Mais…
— Mais, coupa sa mère, vous pourriez aussi avoir des bébés noirs. Tu le sais très bien. Cela peut sauter une génération, tout comme se produire au sein d’une même fratrie. Regardez votre oncle Mozart et votre oncle Bellini. L’un a l’air blanc. L’autre est noir. Que se passerait-il si l’un d’entre vous donnait naissance à un bébé de couleur ?
— Il trahirait tous les autres.  
— C’est la raison pour laquelle nous avons fait le serment de n’avoir jamais d’enfants, appuya Ethel.


Franchir la barrière de couleur lui semblait soudain si facile. À la portée de n’importe qui ! Sa mère avait certes suivi ses instructions, et bien fait les choses. Belle n’aurait cependant jamais imaginé qu’elles pourraient accomplir le grand saut avec autant de souplesse. Pourquoi les gens de couleur ne l’osaient-ils pas davantage, quand ils étaient assez blancs pour le tenter ? Au fond, Dieu seul savait s’ils n’étaient pas plus nombreux qu’on ne le supposait. La pratique était connue. Un mot la résumait, sans besoin d’autre précision : le Passing. Ce délit, ce crime du Passing, pouvait conduire à la potence, une menace qui en freinait plus d’un. Belle avait entendu parler de ces lynchages atroces où l’on aspergeait d’essence une femme noire avant de la brûler vive, l’accusant de s’être fait passer pour une Blanche et d’avoir épousé un Blanc. Quant au traitement qui attendait son frère Russell s’il était démasqué après avoir couché avec une Blanche…


« Le danger, ce ne sont pas les Blancs et leurs préjugés imbéciles. Ni les Noirs, et leur condamnation implicite. Le danger, c’est ma peur. L’ignoble peur qui engendre mes erreurs de jugement et ma lâcheté ! » (…)
« Un homme est de peu de poids tant qu’il n’a pas tout osé » : l’adage de Robert Louis Stevenson la hantait. Elle se jura, ici et maintenant, que cette nuit était la dernière où elle gâchait sa chance et se privait d’un plaisir. La dernière où la peur la forçait au renoncement. 
Dorénavant, elle prendrait tous les risques, sans se soucier des conséquences.
 
 
If you dream, dream big.


En cette fin d’année 1910, les millionnaires américains avaient compris que se constituer une bibliothèque était aussi nécessaire à leur statut social qu’amonceler des œuvres d’art dans leurs palais de marbre, à Newport ou sur la Cinquième Avenue ; que posséder des manuscrits, des incunables, et des éditions rares était un signe de richesse plus subtil que des tableaux de maîtres ; que les livres pouvaient devenir des placements aussi prestigieux, aussi lucratifs – qu’une peinture. Après les marquises de Boucher et les commodes Louis XV, la bibliophilie devenait le terrain de chasse des magnats du charbon, de l’acier, du sucre et des chemins de fer.


— Je reconnais que tu as obtenu ce que peu de personnes sans naissance et sans fortune peuvent acquérir, dit-il d’un ton las. Et de surcroît, tu l’as obtenu en étant une femme… Je salue ta force. Je la vénère, même, car elle devrait te permettre de supporter ce que ton peuple endure chaque jour. En clamant tes origines, tu démontrerais au monde de quoi une femme noire est capable. Alors, tu incarnerais la lutte pour la liberté. Tu participerais à cette œuvre glorieuse. Tu ferais l’Histoire… Il revint lentement s’asseoir à son bureau… J’ai peut-être raté ma vie, comme tu le dis, soupira-t-il, mais j’ai choisi la meilleure part. Toi, tu as opté pour le petit côté de la lorgnette : une réussite individuelle. Moi, j’estime que le vrai combat, le vrai progrès, consiste à s’élever en tant que personne de couleur. Cette personne-là construit non seulement l’histoire du peuple noir, mais celle de l’humanité.  
— En un mot, résuma-t-elle avec aigreur, tu appartiens à la catégorie des hommes qui changent le monde, et moi à celle de ceux qui réussissent.  
— C’est toi qui l’as dit. Changer le monde. Car sinon, comme Ésaü qui perd son âme en vendant son droit d’aînesse contre un plat de lentilles, on choisit la part la moins digne. Si tu parviens à t’en contenter, tant mieux… Oui, si tu réussis de cette façon à vaincre la peur, si tu te sens libre, enfin libre : tant mieux. 

 

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