lundi 13 avril 2020

[Dusapin, Elisa Shua] Les billes du Pachinko






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les billes du Pachinko

Auteur : Elisa Shua DUSAPIN

Editeur : ZOE

Année de parution : 2018

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Claire va avoir trente ans et passe l’été chez ses grands-parents à Tokyo. Elle veut convaincre son grand-père de quitter le Pachinko qu’il gère pour l’emmener avec sa grand-mère revoir leur Corée natale, où ils ne sont pas retournés depuis la guerre. Le temps de les décider à faire ce voyage, Claire s’occupe de Mieko, une petite Japonaise à qui elle apprend le français. Elisa Shua Dusapin propose un roman de filiation, dans lequel elle excelle à décrire l’ambivalence propre aux relations familiales. Elle dépeint l’intériorité de ses personnages grâce une écriture dépouillée et plonge le lecteur dans une atmosphère empreinte d’une violence feutrée où l’Extrême-Orient joue son rôle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène, entre deux voyages en Asie de l’Est.

 

Avis :

Claire, la narratrice, vit en Suisse. Elle profite des vacances d’été pour se rendre chez ses grands-parents, installés à Tokyo depuis leur fuite de la Corée en guerre il y a cinquante ans. La jeune femme s’est mise en tête de ramener le vieux couple quelques jours dans sa patrie d’origine. En attendant de le convaincre, elle donne des cours de français à une petite écolière japonaise, avec laquelle elle entretient bientôt une relation d’affection partagée.

Elle-même franco-coréenne établie en Suisse, l’auteur nous fait découvrir les Zainichi, ces descendants des Coréens venus s’installer au pays du Soleil-Levant pendant l’occupation japonaise de leur pays, notamment au cours de la seconde guerre mondiale. Déportés en masse au Japon pour compenser la pénurie de main d’oeuvre d’alors, travaillant souvent dans des conditions misérables, ils y ont toujours été l’objet de discriminations racistes héritées du colonialisme japonais.

De nombreux détails rendent fascinante cette plongée dépaysante au sein de la plus importante communauté d'origine étrangère au Japon, à commencer par la tradition du Pachinko, hybride du flipper et de la machine à sous, à l’origine d’une véritable industrie aux mains des Zainichi. Leurs salles de jeux font fureur au Japon, où les casinos sont interdits. Les billes recrachées par les machines sont convertibles en lots de faible valeur, ensuite monnayables dans des bureaux d’échanges à proximité des salles de Pachinko : un vrai phénomène de société au Japon.

Avec des chapitres courts et une grande sobriété d’écriture, l’auteur nous entraîne dans un récit rythmé, sous-tendu par le malaise de Claire, écartelée entre Europe, Japon et Corée. Malgré tous ses efforts et ses bonnes intentions, rien ne se passe comme l’imaginait la jeune femme, la barrière des langues, des cultures et des générations, tout comme le poids de l’Histoire, ne cessant de générer malentendus et incompréhensions, interdisant toute vraie communication entre les personnages. Finalement, ligotée dans les non-dits et impuissante face aux souffrances de ses proches, c’est à la recherche de sa propre identité que va se retrouver confrontée Claire.

La complexité des personnages et de leurs relations fait toute la richesse de cette histoire courte et faussement simple, où chaque détail s’avère hautement signifiant : un peu comme si chaque kokeshi en cachait une autre, à la manière des poupées russes… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 



samedi 11 avril 2020

[Valentiny, Caroline] Il fait bleu sous les tombes






J'ai aimé

 

Titre : Il fait bleu sous les tombes

Auteur : Caroline VALENTINY

Editeur : Albin Michel

Année de parution : 2020

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

"Enfant, lorsqu’il était en vie, il se couchait dans l'herbe, le soir, pour observer le ciel. Aujourd’hui, depuis son carré d’herbe étanche à la lumière, il a beau plisser les yeux, il ne peut plus rien voir."
Jusqu’il y a peu, Alexis était vivant. A présent, il ne sait plus. Il perçoit encore la vie alentour, le bruissement des feuilles, le pas des visiteurs, et celui, sautillant, de sa petite sœur qui vient le visiter en cachette.
Il se sent plutôt bien, mais que fait-il là ? Il ne sait plus. Ses proches n’y comprennent rien non plus. Quel est le mystère d’Alexis ? Qu’a-t-il voulu cacher à en mourir ?

Caroline Valentiny explore le clair-obscur de l’existence dans un premier roman d’une subtilité et d’une douceur impressionnantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Valentiny est psychologue au sein de l’Université catholique de Louvain en Belgique. Il fait bleu sous les tombes est son premier roman.

 

Avis :

Alexis avait vingt ans et était étudiant. Il avait toute la vie devant lui, et pourtant il s’est suicidé. Tandis que sa petite sœur de cinq ans vient lui rendre visite en cachette au cimetière, sur cette tombe où sa présence s’attarde, sa mère rongée par la culpabilité ne parvient pas à se détacher de ses questionnements obsessionnels et sans réponse.

Il est terrible de constater comment l’on peut parfois passer à côté des ressentis intimes de ses proches et ne pas s’apercevoir qu’ils vont mal. Avec tout son amour de mère et malgré sa quête désespérée d’explications, Madeleine ne saisira pas ce que l’auteur nous donnera discrètement à comprendre. Car le récit, pétri d’une pudeur infinie, ne procède que par suggestions, développant avec délicatesse le cheminement psychologique de ses personnages. Le résultat est incroyablement léger étant donnée la morbidité du sujet, le lecteur baignant dans une sorte de tristesse un peu détachée, poétique même, que jamais une larme ne vient brouiller.

Les personnages sonnent toujours juste et s’avèrent étonnamment crédibles. Jamais le texte ne juge ni ne commente, l’auteur ne s’attachant qu’à donner à comprendre un processus que les parties prenantes ne peuvent et ne pourront appréhender. Le lecteur y acquiert presque le regard d’un thérapeute, seul capable du recul nécessaire pour percevoir et assembler les indices, réduit à un rôle de témoin compréhensif et bienveillant, même si totalement impuissant.

Et puis après tant de pages passées à se frôler sans véritablement se comprendre malgré quelques intuitions fugitives et un amour tâtonnant mais omniprésent, chacun va devoir poursuivre sa route au final bien solitaire, trouvant comme il peut la résilience au bout du douloureux et très personnel travail de deuil.

Ce premier roman s’avère un bien joli texte, tout en pudeur et poésie pour un sujet pourtant on ne peut plus macabre. Il aura néanmoins eu sur moi un effet probablement un petit peu trop distanciant, conférant à mon regard un côté presque clinique qui, s’il a contribué à alléger cette lecture, en a aussi peut-être imperceptiblement gâché l’émotion. (3/5)

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

jeudi 9 avril 2020

[Bouraoui, Nina] Otages





 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Otages

Auteur : Nina BOURAOUI

Editeur : JC Lattès

Année de parution : 2020

Pages : 170

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«  Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai 53 ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire.  »

Sylvie est une femme banale, modeste, ponctuelle, solide, bonne camarade, une femme simple, sur qui on peut compter. Lorsque son mari l’a quittée, elle n’a rien dit, elle n’a pas pleuré, elle a essayé de faire comme si tout allait bien, d’élever ses fils, d’occuper sa place dans ce lit devenu trop grand pour elle. Lorsque son patron lui a demandé de faire des heures supplémentaires, de surveiller les autres salariés, elle n’a pas protesté  : elle a agi comme les autres l’espéraient. Jusqu’à ce matin de novembre où cette violence du monde, des autres, sa solitude, l’injustice se sont imposées à elle. En une nuit, elle détruit tout. Ce qu’elle fait est condamnable, passable de poursuite, d’un emprisonnement mais le temps de cette révolte Sylvie se sent vivante. Elle renaît.


Un portrait de femme magnifique, bouleversant  : chaque douleur et chaque mot de Sylvie deviennent les nôtres et font écho à notre vie, à notre part de pardon, à nos espoirs de liberté et de paix.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteur de La Voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Garçon manqué, La Vie heureuse, Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), Standard, Beaux rivages et plus récemment le magnifique Tous les hommes désirent naturellement savoir, sélectionné par le prix Femina et le Prix Médicis. Ses livres sont traduits dans le monde entier. Otages a d’abord été une pièce de théâtre, un monologue, écrit pour le Paris des femmes avant que Nina Bouraoui écrive une nouvelle version, romanesque, « en hommage aux otages économiques et amoureux que nous sommes ».

 

Avis :

Sylvie Meyer, la cinquantaine, a toujours gardé le cap sans se plaindre, continuant à assurer le quotidien vaille que vaille, même quand son mari l’a quittée un an plus tôt, même quand son patron a commencé à exiger d’elle des dossiers sur ses collègues en vue d’un plan de licenciements. Pourtant, un jour, sans prévenir, le vase se met à déborder : pour mettre fin à cette longue dérive qui l’a insensiblement mais irrémédiablement éloignée d’elle-même, pour sortir de cette existence qui désormais lui pèse comme un carcan, elle va disjoncter et commettre un acte répréhensible…

Rien n’est plus dévastateur que la violence silencieuse, celle qui mine de manière invisible, derrière la façade d’un quotidien apparemment anodin en réalité devenu peu à peu invivable. Sylvie est de ces femmes qui supportent sans rien dire, en serrant les dents, et dont le craquage surprend d’autant plus qu’il survient sans signe précurseur, brutal et total. Il faut dire qu’elle a encaissé au fil du temps de véritables traumatismes, dont l’un très ancien et toujours rejeté au plus profond d’elle-même : autant d’événements dont l’accumulation la retient de plus en plus loin d’elle-même et de ses valeurs profondes, comme prise en otage…

Le récit est bref et rapide, le style sans fioriture ni distanciation, utilisant le langage de tous les jours pour nous faire sentir cette lente marée du ras le bol et le seul sentiment de soulagement qui prévaut quand l’implosion se produit, totalement incompréhensible pour autrui. Ce qu’on pourrait qualifier ici de burn-out est un sursaut de révolte, une protestation qui finit par s’élever comme elle peut contre l’aliénation et la violence, parfois insidieuse, subie par cette femme de la part des hommes, dans sa vie privée comme dans sa sphère professionnelle.

Ce petit roman social, fulgurant et dans l’air du temps, ne peut laisser indifférent : violence faite aux femmes, violence dans le monde du travail, chacun trouvera un écho à ce qui le tient lui aussi en otage dans un quotidien souvent de plus en plus aliénant et déshumanisé. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


mardi 7 avril 2020

[Nam-Joo, Cho] Kim Jiyoung, née en 1982





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Kim Jiyoung, née en 1982
          (
82 nyeonsaeng Kim Ji Yeong)

Auteur : Cho NAM-JOO

Traducteurs : Pierre BISIOU, Kyungran CHOI

Parution : en coréen en 2016,
                en français en 2020 chez Nil 

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Kim Jiyoung est une femme ordinaire, affublée d’un prénom commun – le plus donné en Corée du Sud en 1982, l’année de sa naissance. Elle vit à Séoul avec son mari, de trois ans son aîné, et leur petite fille. Elle a un travail qu’elle aime mais qu’il lui faut quitter pour élever son enfant. Et puis, un jour, elle commence à parler avec la voix d’autres femmes. Que peut-il bien lui être arrivé ?
En six parties, qui correspondent à autant de périodes de la vie de son personnage, d’une écriture précise et cinglante, Cho Nam-joo livre une photographie de la femme coréenne piégée dans une société traditionaliste contre laquelle elle ne parvient pas à lutter. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Kim Jiyoung est bien plus que le miroir de la condition féminine en Corée – elle est le miroir de la condition féminine tout court.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cho Nam-joo est née en 1978 en Corée du Sud. Scénariste pour la télévision, elle publie en 2016 son premier roman, Kim Jiyoung, née en 1982. Dès sa sortie, le roman crée la polémique. C’est l’un des rares livres à avoir dépassé plusieurs millions d’exemplaires en Corée.

 

 

Avis :

Kim Jiyoung est une jeune femme coréenne d’aujourd’hui. Contrairement à sa mère et à ses tantes qui durent quitter tôt l’école et accepter des emplois subalternes pour financer les études de leurs frères, rien ne l’a empêchée d’obtenir le diplôme de son choix et de décider de son orientation professionnelle. Mais, après une brève expérience dans une agence évènementielle, la naissance de sa petite fille peu après son mariage la contraint, bien malgré elle, à abandonner toute ambition personnelle pour endosser le rôle de mère au foyer.

Partant de l’expérience vécue par les femmes de la génération précédente, évoquant les coutumes familiales mais aussi la manière dont l’école et l’éducation enracinent la notion de supériorité masculine dès le plus jeune âge, puis développant le vécu de Kim Jiyoung lors de ses études, de son début de vie professionnelle, et enfin, lors de son mariage et de sa grossesse, l’auteur nous livre un spectaculaire instantané sur la situation des femmes en Corée du Sud : même si des lois en faveur de l’égalité hommes-femmes ont été promulguées ces dernières décennies, même si des progrès se remarquent ne serait-ce qu’en ce qui concerne l’accès des filles à l’enseignement supérieur, la société en général y reste marquée par les traditions patriarcales qui ont durablement façonné les mentalités. Dans les faits, les Coréennes rencontrent de nombreux obstacles lorsqu’elles envisagent de faire carrière : tandis qu’il reste impossible de concilier maternité et vie professionnelle, les discriminations quotidiennes à leur encontre, mais aussi leurs propres comportements, depuis si longtemps conditionnés, les coincent sous un épais plafond de verre.

Le style est efficace et lapidaire, le ton toujours factuel et les arguments confondants dans ce constat accablant et sans appel qui, on l’espère au vu du succès fracassant de ce livre en Corée, pourra peut-être contribuer à la cause des femmes dans ce pays, mais aussi ailleurs, les questionnements posés étant loin d’avoir trouvé toutes leurs réponses dans nos sociétés.

Plongée passionnante au coeur de la société coréenne, réflexion claire et cinglante sur la condition féminine et les inégalités hommes-femmes, ce livre par ailleurs très agréable à lire est à mettre entre toutes les mains. (4/5)

 

 

Parmi la littératude coréenne sur ce blog :



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Multi-Défis du Printemps 2020

dimanche 5 avril 2020

[Benzine, Rachid] Ainsi parlait ma mère





 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ainsi parlait ma mère

Auteur : Rachid BENZINE

Editeur : Seuil

Année de parution : 2020

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, de Balzac, c’est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu’à en effacer l’encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d’autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même. Mais c’est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d'être juif ou musulman (Seuil). Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Ainsi parlait ma mère, son premier roman, est la révélation d'un écrivain.

 

Avis :

Le narrateur est au chevet de sa mère âgée et en fin de vie. Cela fait des années que, célibataire, il a fait le choix de ne plus se partager qu’entre son métier de professeur de lettres et la vieille femme grabataire. Conscient que leurs jours de cohabitation sont désormais comptés, il se remémore quelques faits marquants qui, trait par trait, dessinent l’émouvant portrait de cette Marocaine arrivée en Belgique dans les années cinquante, qui mena une vie modeste, digne et courageuse, avec pour seul espoir l’avenir de ses cinq enfants.

Procédant par petites touches toutes en pudeur et délicatesse, Rachid Benzine réussit à nous faire fondre de tendresse pour cette femme étonnante de naturel, de fraîcheur et de spontanéité. Entre tristesse et cocasserie, lucidité et poésie, c’est toute une palette d’émotions qui s’empare du lecteur, touché par cette page de vie qui s’achève. Comme dans la chanson La Mamma de Charles Aznavour, la peine se fait presque légère, tant elle s’imprègne de souvenirs doux-amers et se parsème de fulgurances d’amour et de bonheur.

Sans être autobiographique, le récit fait vraisemblablement écho à l’expérience personnelle de l’auteur et brasse de nombreux thèmes : les humiliantes difficultés de l’immigration et du métissage culturel et social, la cruelle et ingrate tendance des enfants à trouver naturel le sacrifice des parents pour leur propre avenir, leur mélange de honte et de culpabilité lorsque, transfuges de classe sociale, ils se retrouvent tiraillés entre deux mondes, et bien sûr, l’accompagnement d’un proche vieillissant devenu dépendant et la prise de conscience parfois tardive de l’importance de l’amour qui nous lie à lui.

L’on quitte avec regret ce très court premier roman d’un auteur déjà connu pour ses essais, et qui, avec justesse et simplicité, nous livre ici une touchante histoire d’amour maternel et filial, dans toutes ses nuances et ses ambivalences. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


vendredi 3 avril 2020

[Michaud, Andrée A.] Tempêtes





J'ai aimé

 

Titre : Tempêtes

Auteur : Andrée A. MICHAUD

Editeur : Rivages

Année de parution : 2020

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Marie Saintonge emménage dans une maison léguée par son oncle, récemment suicidé, située dans le Massif bleu, une montagne québécoise. Confinée à l’intérieur à cause d’une tempête de neige, elle y vit des phénomènes à l’apparence paranormale et finit par perdre pied... Ric Dubois est resté le prête-plume de l’écrivain Chris Julian jusqu’à sa mort par suicide. Délivré de ses obligations à son égard mais déterminé à terminer le manuscrit  pour se prouver sa propre valeur, Ric se rend au camping du Massif bleu, afin d’y travailler sur le roman. Plusieurs meurtres ont lieu au camping ; bien que soupçonné par beaucoup de locaux à cause de son statut d’étranger, Ric s’efforce de mettre la main sur le véritable coupable. Deux versants de la montagne, deux destins tragiques qui vont se rejoindre.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Andrée A. Michaud est une romancière québecoise, primée pour ses romans policiers.

 

Avis :

Marie Saintonge vient d’hériter de son oncle suicidé une maison isolée sur les pentes du Massif Bleu, au Québec. Sa première nuit sur place, alors qu’une terrible tempête de neige se déchaîne, tourne au cauchemar : entre une nature hostile et démontée, d’étranges visiteurs et d’inquiétants phénomènes, Marie finira-t-elle par perdre la tête comme son oncle ? Quelques mois plus tard, quand sévissent cette fois de violents orages d’été, Ric Dubois est à son tour confronté à la peur sur l’autre versant de cette montagne décidément bien peu hospitalière. Les disparitions et les morts inexpliquées se multipliant au camping de la Red River où il séjourne, il va devoir rassembler tout son courage pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ce coin de forêt, et pour sauver sa peau.

Jouant avec nos nerfs et nos doutes, l’auteur s’emploie à créer l’épouvante et l’incertitude dans cette histoire où l’on ne sait plus si les événements ont une cause rationnelle ou surnaturelle, ou encore s’ils ne se produisent que dans l’imagination des personnages, en proie à une terreur collective à l’origine de comportements délirants. La nature, écrasante et dangereuse, fait peser une menace permanente sur le récit, contribuant à son climat délétère et effrayant.

Portée par une belle écriture aux accents lyriques dans ses descriptions de la montagne et de ses tempêtes, l’histoire m’a d’abord happée, avant de laisser retomber mon enthousiasme au niveau de la simple curiosité. Malgré un début prometteur, je suis restée au final assez extérieure à l’intrigue, déçue de ne pas être davantage prise aux tripes par l’angoisse et le suspense.

Ce thriller fantastique reste un bon moment où l’étrangeté le dispute au dépaysement des conditions climatiques et des expressions québécoises. Malgré l’originalité de ses deux principaux ingrédients : la malveillance de cette montagne bleue et la dérive de ses personnages jusqu’aux rivages de la folie, il lui manque cependant ce je ne sais quoi qui rend une lecture véritablement addictive et qui réussit à vous faire frémir d’angoisse. (3/5)

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

mercredi 1 avril 2020

[Lang, Luc] La tentation





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La tentation

Auteur : Luc LANG

Editeur : Stock

Année de parution : 2019

Pages : 360

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

C’est l’histoire d’un monde qui bascule. Le vieux monde qui s’embrase, le nouveau qui surgit. Toujours la même histoire… et pourtant. François, chirurgien, la cinquantaine, aime chasser. Il aime la traque, et même s’il ne se l’avoue pas, le pouvoir de tuer. Au moment où il va abattre un cerf magnifique, il hésite et le blesse. À l’instant où il devrait l’achever, il le hisse sur son pick-up, le répare, le sauve. Quel sentiment de toute-puissance venu du fond des âges l’envahit ? Quand la porte du relais de chasse en montagne s’ouvre sur ses enfants, que peut-il leur transmettre ? Une passion, des biens, mais en veulent-ils seulement ? Son fils, banquier, a l’avidité du fauve. Sa fille, amoureuse éperdue, n’est plus qu’une bête traquée. Ce sont désormais des adultes à l’instinct assassin. Qui va trahir qui ? Luc Lang a écrit ici son histoire familiale de la violence. Son héros croit encore à la pureté. Cet ample roman nous raconte superbement sa chute et sa rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Luc Lang est l’auteur de onze romans, dont Mille six cent ventres, prix Goncourt des lycéens, La Fin des paysages, Mother et Au commencement du septième jour.

 

Avis :

Chirurgien à Lyon et passionné de chasse, François, la cinquantaine, passe tout son temps libre à traquer et à tirer le gros gibier autour de sa résidence secondaire, isolée à l’écart de la commune de Lanslebourg, en Savoie. Par un jour neigeux de Novembre, son quotidien bascule brutalement : alors que s’impose intolérablement à son esprit l’abîme d’incompréhension creusé au fil du temps entre lui, son épouse de plus en plus absorbée par ses crises mystiques et ses retraites monacales, son fils qui mène grand train du haut de sa réussite dans la finance, et sa fille éperdument amoureuse d’un drôle de type aux affaires pas bien nettes, il en perd même l’envie d’ajouter à sa collection de trophées le grand cerf qu’il traquait depuis quelque temps. Encore est-il loin de se douter qu’il ne se trouve qu’aux prémices d’un véritable tsunami dans son existence et dans celle des siens…

L’histoire prend son temps pour laisser appréhender peu à peu par le lecteur le terreau des malentendus qui s’est accumulé dans cette famille depuis des décennies, un insidieux pourrissement amorcé il y a bien longtemps qui pourrait bien s’avérer une véritable bombe à retardement. Jusqu’ici plein de certitudes et fort de sa toute-puissance, lui qui partage son existence à sauver ou à prendre la vie d’autres êtres vivants, François doit bien s’avouer que le monde lui échappe et que ses enfants lui sont devenus étrangers. Bientôt, le doute et le désarroi vont laisser la place à une soudaine accélération et au rythme palpitant d’une tragédie cauchemardesque.

L’écriture est précise, voire experte quand elle aborde la chasse, la taxidermie ou la chirurgie. Elle réserve de beaux passages sur le cocon de nature en noir et blanc qui enserre l’intrigue jusqu’à l’étouffement, tandis que le mode narratif, souvent constitué des seuls dialogues, sans commentaires et avec leurs blancs, tels la restitution d’un enregistrement audio, donne aux personnages une profondeur et un réalisme réussis. Le texte revient parfois audacieusement sur les mêmes passages, les faisant redécouvrir à la lumière des réflexions survenues entre temps dans la tête de François comme dans celle du lecteur, renforçant encore l’impression d’originalité déjà générée.

Curieusement aussi méditatif que haletant, ce noir polar sur fond de paysages glacés livre un implacable tableau familial, aux personnages désespérément englués dans un attachement délétère et mortifère. (4/5)


 

Citations :

Il écoute  la  forêt,  aucun  craquement  de  bois  brisé,  aucun  froissement  de  feuilles piétinées, c’est un silence d’avant les hommes, baigné d’une ombre laineuse qui tisse  ensemble  l’ossature  des  arbres  et  tend  l’obscurité.  Une  encre  épaisse suppure dans les replis du sol (…).

Des  paroles  blessantes  avaient été  échangées,  certaines  cruelles…  de  cette  cruauté  exacte  et  mortelle  qui  ne s’élabore qu’au sein des familles, édifiant entre eux un mur de verre.

Le  manteau  neigeux  se  ternit,  se  disloque,  des plaques  épidémiques  de  terre  marronnasse  et  d’herbe  jaune  s’élargissent, s’étendent,  la  frondaison  nue  des  arbres  laisse  apparaître  des  squelettes charbonneux  aux  chevelures  crépues,  le  gris  cendreux  monte  dans  l’hiver  du décor,  ça  devient  un  goût  dans  la  bouche.  La  route  continue  sa  descente  vers l’extinction des couleurs. Le fond de vallée industrielle s’impose au détour d’un virage,  la  lumière  s’engloutit  dans  un  écheveau  de  bitume  et  de  voies  ferrées, dans  la  matité  du  béton,  la  poussière,  les  fumées.  Lorsque  François  quitte  la splendeur  des  hauts  plateaux  et  des  contreforts  montagneux,  sa  stupeur  est intacte. L’hiver devient une pluie gluante, la route celle d’une lente submersion dans une fosse à vidange.

L’entrée dans le monde adulte, François l’a noté, est si résolue qu’elle signe chaque fois, sans le trouble d’une hésitation, la diaspora des enfants. Ils ont pourtant partagé les  jeux  et  les  rêves,  les  liens  semblaient  scellés  pour  l’éternité,  mais  rien  ne résiste  à  l’euphorie  du  sacrement,  devenir  adulte,  devenir,  croit-on,  libre  et puissant, du moins le temps de se cogner aux limites des possibles, faisant alors remonter l’enfance en chacun comme un désir éperdu des confins où se vivaient pour  de  vrai  les  odyssées  les  plus  folles.