Diane Brasseur, romancière et scripte pour le cinéma, est l’auteur de Les Fidélités, Je ne veux pas d’une passion et La Partition. Ses textes, sensibles et épurés, interrogent les dilemmes amoureux et la mémoire familiale. Avec L’accouchement, elle se tourne vers l’autobiographie pour raconter un moment fondateur, où le rêve a brusquement viré au cauchemar. Elle nous parle de ce dernier livre qui vient de sortir.
Bonjour Diane Brasseur.
Comment l’écriture de L’accouchement s’est-elle imposée à vous ? S’agissait-il d’écrire contre l’oubli, ou au contraire de fixer une mémoire encore brûlante ?
Le mot « imposé » est le bon, puisqu’au départ il y a eu une nécessité. Au tout début, quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, il y a cinq ans, je ne m’étais pas formulé clairement les raisons pour lesquelles je voulais l’écrire, et heureusement. Un tas de souvenirs fragmentés de mon accouchement tournaient en boucle dans ma mémoire. Je les notais de manière obsessionnelle dans des carnets.
Au début donc, il y a eu la nécessité de relier toutes ces scènes et toutes ces images, de leur donner un ordre, de remettre chaque pièce du temps à sa place, pour retrouver la continuité des jours qui ont précédé et suivi mon accouchement. Il y avait derrière ce geste une pensée magique. Je me disais, si c’est écrit, alors c’est concret, cela existe comme un document officiel, comme un livret de famille, alors mon fils est bel et bien là, sauvé, vivant.
Mais ce n’est que maintenant, alors que le livre existe, avec son titre, sa couverture, avec sa structure pensée et travaillée, que je comprends ma démarche. J’ai écrit pour donner du sens à ce qui s’est passé, pour me réapproprier mon accouchement. C’est un des grands pouvoirs de l’écriture et c’était une joie pendant l’écriture : me rendre compte que mon histoire était une belle histoire et que pour rien au monde je ne voudrais en changer.
Comment aborde‑t‑on un événement qui, souvent, dépasse les mots ? Avez‑vous dû apprivoiser certaines zones de silence, ou au contraire les laisser vibrer ? Quelles sensations, quelles images vous tenaient absolument à cœur ?
Comme je l’expliquais, au tout début du processus d’écriture, je notais des phrases dans des carnets, c’étaient toujours les mêmes images, toujours les mêmes scènes décrites avec les mêmes mots.
Je savais que je voulais écrire sur la maternité mais comme je m’interdisais d’écrire en mon nom, je cherchais un sujet de fiction, j’écoutais des podcasts sur la naissance, je lisais les faits divers, je me documentais sur la GPA, la PMA. Et parallèlement je continuais à remplir mes carnets.
Avec le recul, cela me fait penser à ce film d’animation que j’ai adoré, Le sens de la vie pour 9 dollars 99, où un jeune chômeur, un peu perdu, cherche désespérément quoi faire de sa vie, alors qu’il passe ses journées dans sa cuisine et que son plus grand bonheur est de faire à manger à ceux qu’il aime. La réponse est là sous ses yeux, mais il se démène pour la trouver autre part.
Et bien, pour L’accouchement, c’était la même chose, je cherchais frénétiquement un sujet, et mes carnets étaient là sous mes yeux remplis d’images. Ces images - celle de mon corps qui s’ouvre comme un distributeur de noix de cajou quand je fais une hémorragie, celle du nouveau-né tout petit perdu sous son bonnet comme une coquille d’œuf, celle du docteur E. qui s’assoit sur un tabouret à ma hauteur, alors que je suis alitée, pour m’annoncer que je fais un prééclampsie, celle de l’ambulancier qui ouvre les portières de l’ambulance comme les volets d’une vieille maison de vacances – sont toutes dans le livre aujourd’hui.
L’accouchement est un moment de vulnérabilité extrême. Comment avez‑vous trouvé la juste distance pour l’écrire ? Avez‑vous eu le sentiment de vous redécouvrir en écrivant ce livre ?
Je voulais explorer ce sentiment de vulnérabilité que j’ai vécu, renforcé par cette impression de perte de contrôle, avec sincérité mais sans tomber dans l’auto-apitoiement. Je voulais avoir cette élégance à l’égard du lecteur mais aussi à la lumière de tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Je voulais que le ton du livre soit léger et grave comme je peux être joyeuse et angoissée. Dans la vie, j’aime les gens qui font preuve d’autodérision. Ce petit pas de côté permet de mettre les évènements à la bonne distance.
Je n’ai pas eu le sentiment de me redécouvrir en écrivant L’accouchement, mais je me suis autorisée à aller vers plus d’audace. J’ai convoqué l’humour pour tenter de mettre en avant l’absurdité de certaines situations, par exemple quand, après l’accouchement en salle de réveil, avant d’être transférée en unité de soin continu, j’ai fait un appel en visio avec mon bébé, tout juste né, qui lui était dans sa couveuse, et bien sûr la connexion était mauvaise, la communication n’arrêtait pas de s’interrompre et j’étais impuissante, face à cet écran avec mon bébé, au lieu de l’avoir dans mes bras.
Ecrire sur le corps n’était pas une mince affaire. On n'oublie rien plus vite que la douleur ou la peur. Il y avait un tas de mots que je voulais éviter pour ne pas tomber dans le cliché (je n’utilise pas une seule fois le mot « violent » de tout le roman).
Alors j’ai fait comme je fais à chaque fois, je me suis tournée vers le travail des autres. J’ai lu Hors de Moi de Claire Marin, texte poignant où l’autrice raconte sa maladie auto-immune, j’ai vu l’époustouflant documentaire Notre Corps de Claire Simon, qui avec sa caméra regarde le corps des femmes confronté à l’hôpital, j’ai écouté plusieurs podcasts sur le thème de la naissance et il suffisait parfois d’une phrase, d’une image ou d’un son - par exemple celui du battement du cœur du bébé pendant une échographie - pour me ramener subitement à une sensation. Alors je traquais le mot juste pour la décrire.
Comme la plupart des auteurs, je retravaille mon texte en le lisant à voix haute pour mieux appréhender son rythme. Le matin, pendant la demi-heure qui suit mon réveil, c’est le moment où j’écoute le mieux ce que j’ai écrit. Enfin, je reste très disponible aux lapsus que je commets en me relisant dans cet état encore proche du sommeil, et il m’arrive d’en garder certains quand je les trouve pertinents.
Votre langue est précise, sensorielle, presque physique. Comment avez‑vous sculpté la forme de ce texte ? Avez‑vous cherché un rythme particulier, une structure, une manière d’organiser la montée en tension ?
Mon métier de scripte m’influence beaucoup. La scripte sur un plateau de tournage, c’est la garante de la continuité, c’est celle qui assure que tous les plans tournés et envoyés au montage formeront un ordre cohérent pour raconter une histoire : un film.
Construire la structure du roman m’a pris beaucoup de temps. Je voulais un récit condensé sur les 6 jours qu’on duré mon accouchement, de la première douleur au ventre que j’ai ressentie, jusqu’à la rencontre avec mon fils, et parallèlement à ce récit chronologique, je voulais faire cohabiter deux autres temporalités : des souvenirs d’avant l’accouchement et le temps de l’écriture.
Mais, si je souhaitais entremêler ces trois périodes, je voulais d’une part ne jamais perdre le lecteur - parce que je n’aime pas moi-même être perdue dans un roman que je lis, parce qu’à se poser trop de questions on n’est pas disponible pour l’émotion - et d’autre part je voulais installer une véritable tension dramatique. Dans un film, une scène n’a pas la même résonance selon la place qu’elle occupe, au début où à la fin, avant ou après une autre scène. C’est la même chose dans un livre pour un chapitre, pour un paragraphe, et même pour une phrase.
Je me suis aussi amusée à souvent annoncer ce qui allait advenir, et à ma plus grande surprise, cela a eu pour effet de tendre le récit davantage. Il s’agit sans doute du même concept du suspens expliqué par Hitchcock. Un homme est à table et sous la table il y a une bombe. Si on ne cadre pas la bombe, le spectateur ne peut pas avoir peur qu’elle explose.
Ensuite, en ce qui concerne la langue et le rythme du récit, je voulais alterner des phrases longues, des phrases à la fin desquelles on arrive à bout de souffle, avec des phrases courtes, qui tombent comme des couperets comme l’annonce d’une nouvelle, bonne ou mauvaise. J’écris lentement, c’est un processus laborieux chez moi ! Mes premiers jets sont parfois des phrases pleines de trous où il manque des mots. Je procède par couches, mes textes sont couverts de ratures, je lis et relis à voix haute, jusqu’à ce que cela sonne juste.
Le temps occupe une place singulière dans un accouchement : il s’étire, se contracte, se déforme. Comment cette temporalité particulière s’est‑elle inscrite dans votre écriture ?
Ecrire, c’est l’art de dompter le temps ! On peut prendre dix pages pour décrire une minute, et sauter dix ans en changeant de paragraphe.
A partir du moment où j’ai été hospitalisée, et ce jusqu’à ma rencontre avec mon fils, j’ai absolument perdu la notion du temps. Je l’écris : « A partir de ce moment-là, le moment où je me couvre la tête avec l’étole bleue, comme un rideau que je tire, comme la nuit, je perds la notion du temps. Les heures et les minutes de cette journée aussi brève que longue se ressemblent ».
Je voulais confronter cette absence de repères temporels à la précision de toutes les informations que j’ai glanées dans les SMS reçus et envoyés, les divers comptes rendus de mon accouchement, de mon hospitalisation et de mes transferts, et ainsi créer un contraste fort.
Enfin, dans le roman il y a beaucoup d’ellipses. C’est une forme d’écriture qui me plaît, par petites touches comme du pointillisme, et je crois que c’est Bresson qui dans son journal écrivait : la poésie s’immisce par les ellipses.
A la fin du livre, vous évoquez sa réception par votre entourage, vos proches. Comment ont-ils accueilli votre écriture de cette part de votre vie commune ?
Pendant toute la rédaction de L’accouchement, je n’ai parlé de mon projet à personne (sauf aux quelques docteurs et soignants que j’ai interrogés pour avoir des précisions techniques).
Ma démarche avait pour but de me rendre le plus libre possible. Si je pensais à la manière dont ceux que j’aime et qui apparaissent dans l’histoire, allaient recevoir le texte, alors cela aurait été artificiel. On n’écrit pas pour faire plaisir aux autres, sinon on écrit mal.
Mon entourage proche a appris l’existence du roman quelques mois avant sa parution, avec une certaine émotion, de l’étonnement et beaucoup d’enthousiasme. Le père de mon fils (car c’est sa réaction à lui que j’appréhendais le plus) a été très touché parce qu’à la lecture du roman, son regard s’est déplacé, il a découvert un autre point de vue sur cet événement que nous avons traversé ensemble. Je lui ai demandé de lire le manuscrit avant qu’il ne parte à l’impression. Je voulais qu’il soit à l’aise avec le roman publié, et si quelque chose l’avait heurté ou gêné, je l’aurais retravaillé.
Je suis convaincue que les livres sont des ponts qui nous relient les uns aux autres. Après la lecture du livre, le père de mon fils m’a reparlé de son ressenti et de ce qu’il avait vécu pendant cette période si importante de notre vie.
Comment avez‑vous choisi de représenter les personnes qui entourent l’accouchement ? Leurs gestes, leurs voix, leurs silences ont‑ils laissé des traces dans votre écriture ?
J’ai avant tout cherché à garantir une forme d’anonymat à la plupart de ceux que j’ai représentés dans le roman. Simplement en ne les nommant pas, mais en utilisant la première lettre de leur prénom. J’appelle mon fils « mon bébé », mon compagnon apparaît sous la lettre J., les prénoms de mes sœurs, mes parents, la réalisatrice avec qui je travaillais à ce moment là, ne sont pas cités.
Concernant le personnel soignant, je me suis amusée à mettre en avant un détail qui les caractérisait comme la voix de l’interne qui me rappelait la voix de Maylis de Kerangal, où la chemise à carreaux du docteur E., où l’aide soignante qui ne cessait de dire à mon égard « la pauvre petite dame, la pauvre petite dame ». C’est une figure de style que j’aime beaucoup, la synecdoque, qui consiste à prendre la partie pour le tout et que je trouve pertinente pour caractériser un personnage.
Le livre interroge‑t‑il, volontairement ou non, la manière dont la société encadre la naissance ?
Si le livre interroge la manière dont la société encadre la naissance je m’en réjouis, mais cela n’était pas mon projet initial, en tout cas pas de manière consciente. C’est drôle, alors que j’écris cette réponse, je réalise que L’accouchement commence par ces mots : « Je voudrais vous posez une question bizarre. » Ce à quoi j’ajoute quelques lignes plus loin : « J’adore les questions bizarres. Y répondre et les poser. » Je suis plus douée pour l’interrogation que pour les certitudes.
Un livre, cela part toujours d’une question, d’un désir de comprendre. Mais dans mon cas je ne pourrais pas me lancer dans l’écriture en me disant je vais aborder un thème de société, je serai trop intimidée et tout sonnerait faux. Je dois partir de l’intime, du quotidien, de moi tout simplement. Et plus c’est précis, concret, plus il me semble que cela peut résonner chez les autres. Je crois beaucoup à ce proverbe que mes professeurs me répétaient en école de cinéma : « Parle moi de ton village et tu me parleras du monde ».
Qu’aimeriez‑vous que le lecteur emporte avec lui en refermant L’accouchement ? Espérez‑vous que ce livre ouvre un espace de parole différent autour de la naissance ?
Au début, L’accouchement avait un autre titre, Carnet de transmission, en référence aux cahiers de transmission de l’hôpital, en salle de réveil, en service de néonatologie, à celui que l’assistante maternelle de mon fils utilisait les premières années pour nous raconter ces journées. J’aimais cette idée de « transmission » de faits, de pans de vie, d’émotions, de sentiments. Je voulais à mon tour transmettre quelque chose.
Un ami m’a dit qu’en lisant le livre, il avait pensé à sa mère qui avait accouché de lui prématurément. Je ne m’attendais pas à cette lecture là et je dois dire que cela m’a touchée : un fils qui se met à la place de sa mère.
Quand je ferme un livre, j’aime me sentir moins seule, avoir la sensation d’en avoir appris, sur moi et les autres, bref, et c’est un peu pompeux de dire ça, j’aime avoir fait un « voyage intérieur ». Alors si le lecteur peur ressentir cela à la fin de sa lecture, je serai comblée !
Dialoguer, échanger, parler, c’est comme ouvrir les fenêtres dans une maison, laisser l’air circuler, se renouveler et si L’accouchement peut aussi participer à cela, alors que demander de plus ? Enfin, et ce n’est pas un hasard, j’ai fait le choix de terminer le roman par le mot « envol ». En le plaçant à la fin je souhaitais que ce mot reste et résonne chez le lecteur.
Ce livre marque‑t‑il un tournant dans votre œuvre ? Avez‑vous le sentiment d’avoir franchi une frontière intérieure ?
Définitivement oui parce que j’ai osé écrire « je » en tant que Diane Brasseur ! J’avais utilisé la première personne du singulier dans mes romans Les Fidélités et Je ne veux pas d’une Passion, mais avec le masque d’un personnage. C’est un véritable cap pour moi, parce que cela faisait longtemps que j’avais envie de déplacer le curseur de la fiction pour aller vers le récit de soi, mais je me sentais empêchée.
A tous ces empêchements, j’ai dédié un chapitre dans L’accouchement ! Et d’ailleurs, la première exergue du roman, extraite de L’épuisement de Christian Bobin, exprime bien ce désir longtemps contrarié : « J’ai longtemps tourné autour de ce livre. Il aurait aussi bien pu prendre la forme d’une histoire. »
Ce livre a‑t‑il transformé votre manière d’écrire ?
Ma manière d’écrire a changé, mais cela n’est pas dû à ce livre, plutôt à des évènements extérieurs, par exemple le fait d’avoir un enfant. Aujourd’hui même, si je n’ai qu’une heure devant moi, je ne perds plus une minute, je m’installe à mon bureau. Je travaille différemment.
Je me rends compte que ce sont surtout mes lectures qui ont fait évoluer ma manière d’écrire, et des auteurs comme Marie Darrieussecq, Philippe Jaenada, Grégoire Bouillier, Anne Plantagenet, Julia Kerninon, Lili Sohn pour ne citer qu’eux (mais il y en aurait tant d’autres) m’inspirent. A la fin de son très beau roman Wellness, Nathan Hill consacre huit pages de bibliographie à tous les ouvrages qui l’ont nourri. En préambule, il explique que c’est aussi cela la grande joie de l’écriture : explorer le travail des autres.
Les tournages et les rencontres avec les réalisateurs, tout cela « pigmente » aussi mon travail. Ma collaboration avec Charlène Favier sur le scénario d’Oxana (sortie au cinéma au mois de mars) a été décisive. Toutes les questions que nous nous sommes posées : comment installer un enjeu dramatique, comment entremêler deux temporalités à l’intérieur d’un film, tout cela a eu une incidence sur L’accouchement.
Enfin et je n’y avais pas pensé, mais il est évident qu’un mouvement comme @MeToo a eu un impact. Pour être très concrète, et cela me permet ainsi de parler de ceux avec qui j’ai travaillé sur le livre, grâce à la correctrice Agnès Aubry, j’ai écrit « la docteure » à la place de « le docteur » (et il y a beaucoup des femmes docteures dans le roman). Cela paraît si évident maintenant, mais je l’avoue humblement, je n’y avais pas pensé, et grâce à ce changement de pronom, le texte est monté d’un cran : il correspond plus à mes valeurs et ainsi sonne plus juste. La langue a un pouvoir sur les êtres et les corps, la pensée qu’il ne faut pas négliger.
Merci, Diane Brasseur, pour cet éclairage sur la genèse et les enjeux de L’accouchement. Ce livre apparaît comme un moment important de votre œuvre et comme une contribution précieuse à la parole autour de la maternité. Il est disponible en librairie depuis le 8 janvier 2026.
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Un sujet un peu abstrait pour un homme, Nadine :)
RépondreSupprimerJ'étais abstrait aussi, j'avais omis de m'identifier :)
RépondreSupprimerJustement Denis, ce serait moins abstrait en lisant le livre :)
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