mardi 25 août 2026

Critique : "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le club des femmes mariées 
            (The Shipikisha Club)

Auteur : Mubanga KALIMAMUKWENTO

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Zambie)
                  et en français (L'aube) en 2026

Pages : 392

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sali est une jeune femme cultivée et indépendante. Pourtant, à vingt-huit ans, elle vit encore chez ses parents – pas par choix. Car dans son pays, la Zambie, surtout quand on est fille de pasteur, on ne vit pas sans un père ou un mari… Des années plus tard, Sali est accusée du meurtre de son époux. Au fil du procès, ce sont trois générations de femmes qui nous sont données à voir : Sali, donc, mais aussi sa mère et sa fille. Qu’attend-on d’elles au juste ? Pourquoi leur statut marital compte-t-il tant ? La jeune fille a-t-elle le droit de rêver à l’amour ou est-ce que, comme sa mère et sa grand-mère, elle n’aura le choix qu’entre subir en silence ou être embarquée dans un tourbillon de violence ? Il y a ici quelque chose d’une Anatomie d’une chute, le sentiment que certains événements sont inéluctables.

À la fois profondément ancré dans la société zambienne et viscéralement universel, ce drame, à la fois familial et judiciaire, questionne les rapports entre hommes et femmes – notamment au sein du mariage –, en interro­geant le coût de la conformité et de la rébellion face aux contraintes culturelles. Un roman aussi subtil qu’intense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mubanga Kamalimukwento est une écrivaine et avocate pénaliste zambienne.

 

 

Avis :

Par ailleurs avocate pénaliste, la romancière zambienne Mubanga Kalimamukwento inscrit ses livres dans une veine engagée dénonçant les normes sociales qui pèsent sur la condition des femmes dans son pays. Pour la première fois traduite en français, elle tourne son regard vers l’institution du mariage qui, valorisée sous l’angle de la respectabilité, perpétue en réalité un cadre normatif qui, de comportements attendus en limites intériorisées, maintient les épouses dans une logique d’obéissance et de résignation.

Inauguré par le choc horrifié de l’adolescente Ntashé au procès où sa mère Sali comparaît pour le meurtre de son mari, le récit s’organise en incessants allers‑retours temporels qui éclairent progressivement ce qui a mené au drame. Les chapitres alternent ainsi entre l’audience de 2019 et les années où Sali, encore célibataire puis jeune épouse, tente de se conformer aux attentes sociales que les femmes de son entourage – sa mère Peggy et la nachimbusa, conseillère matrimoniale mêlant héritage traditionnel et discours religieux – s’emploient à lui inculquer, un ensemble de préceptes tacites censés assurer la cohésion du foyer. À mesure que ces séquences se répondent, le roman se recentre sur Sali et la réalité de son vécu conjugal, révélant les tensions, les renoncements et les violences qui ont fini par faire basculer son existence dans l’irréparable.

Tout l’enjeu du livre tient dans sa peinture d’une institution du mariage qui, sous couvert de bonne éducation et d’honorabilité, fait peser sur les femmes une véritable économie de la contrainte. Le roman montre comment ces expectatives – relayées par les femmes elles‑mêmes, garantes d’un ordre qu’elles n’ont pas choisi – produisent un système où l’obéissance s’érige en vertu et la souffrance en horizon silencieux. La parole donnée à Sali, à sa mère et à sa fille révèle la continuité de ces injonctions d’une génération à l’autre, et la difficulté de s’en affranchir lorsque les modèles transmis se présentent comme des évidences morales. Les retours temporels soulignent quant à eux l’écart entre la façade sociale du mariage et la réalité intime qu’elle dissimule : un univers où l’épouse est sommée de shipikisha – « endurer en silence », terme devenu synonyme même de mariage en zambien – tandis que le mari bénéficie d’une impunité structurelle. C’est tout le sens du titre original, The Shipikisha Club, dont la traduction française, qui ajoute de surcroît une résonance « feel good » fort inappropriée, efface ce double sens de contrainte et de résignation.

Du drame judiciaire à une interrogation profonde sur la manière dont les femmes perpétuent elles‑mêmes les normes qui les entravent, le roman, qui doit probablement beaucoup à l’expérience d’avocate pénaliste de l’auteur, dénonce un système où la responsabilité individuelle se dilue dans l’héritage de conventions intériorisées, la violence conjugale procédant d’un ordre social que les épouses apprennent à maintenir autant qu’à subir. Sans aucun doute représentative de bien des affaires réelles en Zambie, cette fiction bouleversante pose la question de la transmission, du consentement forcé et de l’impossibilité de rompre inhérente à un modèle matrimonial qui dissimule, sous ses prétextes de vertu, une mécanique de domination profondément enracinée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Félicitations. Bienvenue au club shipikisha. »
Je roulai des yeux et lâchai un petit rire. J’avais déjà entendu cette menace : se marier, c’était s’enchaîner à une souffrance non dite. Mais elle ne me connaissait pas. Je ne rejoignais pas ce club ; non, je ferais en sorte que mon mariage fonctionne, comme tout le reste.


« Voilà. Maintenant, comprends-moi bien, Sali. Parfois, tu auras de bonnes nouvelles. Comme lorsque tu rapportes un poulet du marché, et que tu es tentée de l’annoncer à tout le monde, enh. De faire étalage de tes bénédictions. Abstiens-t ‘en. Car d’autres jours, tu souffriras ; tu auras l’impression qu’on te tranche la gorge, toi aussi. »
La poule inanimée pendait entre ses mains.
« Garde la bouche fermée, comme ce bec. »
Elle rentra les lèvres pour me montrer.
« C’est de cette façon qu’on construit un mariage solide, compris ? »
Je revis la poule quelques secondes avant sa mort, le bec coincé entre le pouce et l’index de ma nachimbusa.
« Oui », répondis-je en m’imprégnant de ses paroles comme la terre absorbait le sang.


J’avais ri des leçons de ma nachimbusa. Dans ma voiture, j’avais secoué la tête en repensant à celle du fil et de l’aiguille, qui symbolisait la nécessité de souffrir en silence ; et pourtant je la voyais devant moi maintenant, une aiguille à la main, me demandant de coudre mes lèvres. Si je laissais l’écart de conduite de Kasunga me briser, ce serait à moi de supporter la honte. Les fidèles de mon père, les amis de ma mère et les miennes me pointeraient toutes du doigt.
 

2 commentaires:

  1. Coucou ! Une autrice zambienne, et qui plus est publiée par une maison d'édition indépendante, c'est assez rare pour être souligné ! En plus les thématiques m'intéressent beaucoup :)

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    1. Bonjour Lybertaire. Un livre à faire circuler, pour la bonne cause !

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