mardi 18 janvier 2022

[Swarthout, Glendon] Homesman

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Homesman (The Homesman)          

Auteur : Glendon SWARTHOUT

Traduction : Laura DERAJINSKI

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1988
                   en français en 1992
                   (titre : Le Chariot des damnés)
                   et en 2014 (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Au cœur des grandes plaines de l'Ouest, au milieu du XIXe siècle, Mary Bee Cuddy est une ancienne institutrice solitaire qui a appris à cultiver sa terre et à toujours laisser sa porte ouverte. Cette année-là, quatre femmes, brisées par l'hiver impitoyable et les conditions de vie extrêmes sur la Frontière, ont perdu la raison. Aux yeux de la communauté des colons, il n'y a qu'une seule solution : il faut rapatrier les démentes vers l'Est, vers leurs familles et leurs terres d'origine. Mary Bee accepte d'effectuer ce voyage de plusieurs semaines à travers le continent américain. Pour la seconder, Briggs, un bon à rien, voleur de concession voué à la pendaison, devra endosser le rôle de protecteur et l'accompagner dans son périple.

Inoubliable portrait d’une femme hors du commun et de son compagnon taciturne, aventure et quête à rebours, Homesman se dévore de la première à la dernière page.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Glendon Swarthout naît à Pinckey, dans le Michigan,  en 1918. Sa première activité professionnelle est un job d'été dans un resort du lac Michigan, où il joue de l'accordéon dans un orchestre pour dix dollars la semaine.

Diplômé de l'université du Michigan à Ann Arbor, Glendon Swarthout commence par écrire des publicités pour Cadillac. Après une année de cette activité, il se lance dans le journalisme puis dans la rédaction de ses premiers romans. Il publie son premier roman, Willow run, en 1943.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est envoyé en Europe et participe à un seul combat dans le sud de la France avant d'être renvoyé aux États-Unis. À son retour, il enseigne à l'université du Michigan et écrit de nouveaux romans. C'est après la première adaptation cinématographique en 1958 de l'une de ses œuvres, Ceux de Cordura, qu'il peut se consacrer pleinement à l'écriture.

Swarthout devient un auteur prolifique et s'illustre dans quasiment tous les genres littéraires de fiction à l'exception de la science-fiction. Il laisse derrière lui une œuvre foisonnante et inclassable. Il est néanmoins surtout reconnu comme un des plus grands spécialistes de l’Ouest américain et du western.

Il est l'auteur de seize romans, dont plusieurs best-sellers. Neuf d’entre eux ont été portés à l’écran, dont Le Tireur, qui fut le dernier film de John Wayne et The Homesman, second film de Tommy Lee Jones. Deux fois nommé pour le prix Pulitzer, lauréat de nombreux prix littéraires, Glendon Swarthout meurt le 23 septembre 1992 en Arizona. 

 

Avis :

Traumatisées par les terribles épreuves qui plombent leur quotidien dans les grandes plaines de l’Ouest américain au XIXe siècle, quatre épouses de colons ont sombré dans la démence. Leur petite communauté décide de les rapatrier dans leurs familles demeurées à l’Est. Une femme et un homme se chargent de les convoyer dans un périple qui doit durer des semaines : Mary Bee Cuddy, ex-institutrice célibataire reconnue pour son esprit charitable et ses capacités à cultiver sa terre seule, et Briggs, voleur de concession à qui cet engagement doit épargner la potence.

L’on est bien loin de La petite maison dans la prairie ou des westerns classiques lorsque l’on découvre les histoires de ces quatre malheureuses, chacune plus affligeante et tragique l’une que l’autre. Isolées, d’interminables et implacables hivers durant, dans leurs rudimentaires maisons-terriers creusées dans la terre, trimant comme des bêtes pour d’aléatoires récoltes qui ne leur épargnent ni la faim ni les dettes, épuisées par les grossesses puis dévastées par une mortalité infantile accablante, ces épouses de colons sont usées à vingt ans, si encore elles ne s’effondrent pas auparavant. Comme il est tout autant impossible pour les maris de survivre avec une moitié désormais inutile que de quitter la concession où ils ont tout investi, ne leur reste plus qu’à renvoyer ces ombres d’épouses là où ils les ont trouvées, dans des familles qui les placeront peut-être dans les asiles qui n’existent pas sur la Frontière. Mais le trajet-retour est lui-même une gageure : comment mener sans encombre, au travers d’un territoire hostile, quatre femmes folles à lier, d’ailleurs elles-mêmes possiblement dangereuses ?

C’est un duo improbable qui se lance dans l’aventure. Mary Bee est une femme mûre que son éducation et son intégrité, autant que son autorité, sa solidité et son indépendance, rendent bien trop déconcertante pour les hommes de son époque et condamnent à une insupportable solitude. Briggs est un chien errant transformé par ses déboires en dur-à-cuire sans foi ni loi, rustre mais parfaitement adapté à ce brutal bout du monde où vient se disloquer jusqu’à la notion-même d’humanité. Ces deux-là vont devoir s’entendre pour faire face aux mille épreuves et dangers de leur sinistre convoyage, dont le noir récit parviendra néanmoins à offrir quelques fugaces et touchantes éclaircies dans une plaine aussi oppressante que splendide, puis dans une ville toute aussi surprenante, où le pire côtoie le meilleur.

Cet anti-western singulièrement féministe présente une bien sombre, mais très réaliste vision de la Conquête de l’Ouest, quand des convois de pionniers, partis au prix d’immenses sacrifices au devant d’un Ouest fabuleux, essuyèrent de terribles désillusions et firent surtout la fortune d’affairistes et de spéculateurs sans scrupules. Une lecture passionnante, bouleversante et terriblement noire, qui remet à l’endroit une mémoire historique pervertie par le mythe. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations :

Vue du ciel, Loup devait ressembler à un amas de bouses de bison. Vue de la terre ferme, c’était un éparpillement de cabanes et de petits bâtiments, certains en terre, d’autres en bois, parfois les deux, érigés ici et là dans un vallon, et au milieu serpentait une route principale maculée de boue et de crottin. Dans la ville se trouvaient un magasin général et une épicerie où le courrier, quand il était acheminé, était distribué ; une banque avec un comptoir, un bureau et un coffre-fort ; un saloon avec un fût de whiskey et un bar constitué de plusieurs planches posées sur des tréteaux ; un parc d’engraissement où l’on vendait les chevaux et les mules et où l’on abattait les porcs et les bœufs à la demande locale ; et l’entreprise de Buster Shaver, constituée d’une forge aux murs de bois, d’une remise en planches et d’une écurie surmontée d’un toit couvert de broussailles. Par beau temps à Loup, on comptait près d’une centaine d’habitants et de chiens, sauf le dimanche. Par mauvais temps, on en comptait moitié moins, chiens y compris.

C’était une tempête de glace, un phénomène climatique typique des Grandes Plaines. Des nuages de cristaux de glace presque aussi fins que de la farine étaient projetés au ras du sol par un vent rugissant. Aucun homme, aucun animal ne pouvaient les affronter. À découvert, le visage d’un homme était aussitôt maculé de givre, ses paupières gelaient, son souffle se coupait et ses vêtements étaient soudain si constellés de glace que son corps tout entier s’en trouvait figé. Seule la protection du chariot et de la bâche sauva ces voyageurs. La bâche se mit à claquer et les fouetta avec une telle violence qu’ils durent l’attraper et la tirer avant de la lester de tout leur poids. Même dans leur maigre abri, les animaux souffraient terriblement. Au bout d’une heure, leurs corps furent recouverts de glace ; au bout de deux heures, leurs têtes étaient grosses comme des paniers en osier, entourées d’une couche de glace créée par leur respiration congelée. Bientôt, ni les mules ni les chevaux ne purent soutenir ce fardeau encombrant, aussi inclinèrent-ils la tête contre le sol. Des heures durant, la tempête attaqua le chariot et ses occupants. (…)
Vers le matin, le vent cessa de souffler aussi brusquement qu’il avait commencé et le seul bruit sur terre était celui des animaux qui respiraient par les orifices dans la glace au niveau de leurs naseaux. Il faisait encore nuit noire, mais l’obscurité finit par se délaver en gris, puis un immense soleil doré se hissa à l’horizon, le premier soleil qu’ils aient vu depuis onze jours, et, en quelques minutes, ses rayons transformèrent le paysage de glace en un paysage de diamants. Il brillait d’une intensité presque divine. Le sol semblait recouvert d’un feu blanc d’un mètre d’épaisseur.
 
Garn et Arabella Sours, tout juste mariés, lui à dix-huit ans et elle, à seize, étaient venus en chariot dans l’Ouest trois printemps plus tôt avec la famille du jeune homme – son père, sa mère et deux jeunes frères. Ils étaient trop jeunes pour se marier, s’était-on plaint, mais le père de Garn était impatient de partir. Les deux adolescents, profondément amoureux et risquant de dépérir s’ils se voyaient séparés, avaient eu des épousailles hâtives et avaient passé leur nuit de noces à l’arrière d’un chariot au milieu du campement. Arabella abandonnait derrière elle une grande famille chaleureuse et elle avait eu le mal du pays pendant un mois. À Glenwood, les parents de Garn avaient fourni aux jeunes mariés un chariot, du bétail, des provisions ainsi que quelques meubles, puis ils avaient traversé le fleuve Missouri, longé la Platte River comme tous les autres migrants, et ils avaient ensuite pris la direction du nord pour trouver une concession dans le Territoire. Le benjamin de la fratrie, Bert, âgé de treize ans, s’était noyé dans une rivière en crue qu’ils avaient essayé de franchir à gué, et son corps n’avait jamais été repêché. Ils ne trouvèrent pas de concessions voisines, comme Garn et son père l’avaient envisagé, aussi durent-ils acheter des terres à une cinquantaine de kilomètres les uns des autres. Garn et Belle avaient alors bâti un abri et une étable creusés dans la terre, la méthode la plus facile. Ils avaient choisi un ravin orienté à l’est et s’étaient mis à l’œuvre avec des pelles sur le flanc ouest de la paroi. Au bout d’une semaine, ils avaient fait une excavation de quatre mètres de large sur cinq de profondeur dans le versant de la colline. Garn avait fabriqué une porte et une petite fenêtre qu’il avait installées côte à côte, il avait comblé les interstices avec de la terre, puis il avait percé un petit trou vers le haut et y avait fait passer le tuyau du poêle jusqu’au niveau de l’herbe de prairie au-dessus de la maison. C’était une habitation douillette, chaude en hiver et fraîche en été, Belle y avait disposé à sa convenance un lit neuf, une table et deux chaises. Elle était trop jeune pour posséder une malle, aussi cachait-elle ses babioles et son camée rose sous le matelas. Puis ils avaient creusé l’étable à quelques mètres dans le ravin, Garn avait poli la vitre de leur fenêtre et installé des toilettes extérieures, il avait embauché un homme qui possédait un bœuf et une charrue, il avait acheté des semences et en un mois, M. et Mme Sours étaient propriétaires fonciers, fermiers, et heureux comme des poissons dans l’eau. Au bout de quatre mois, elle était enceinte de quatre mois et son ventre s’était déjà arrondi. Garn redressait les épaules sous tant de nouvelles responsabilités et ils s’effondraient dans leur lit chaque soir, morts de fatigue.

Le cœur de Garn se serrait en pensant à elle. Et la vue de sa femme lui faisait honte. Il l’avait épousée bien trop jeune, il l’avait emmenée dans des contrées trop sauvages, il ne lui avait donné qu’un trou dans la terre pour vivre. Quel endroit infernal, avait dit Jessup, pour grandir quand on est une fille. Oh, c’était lui, Garn, qui était fautif. Mais comment aurait-il pu deviner à quel point elle devrait travailler dur, ici ? Comment aurait-il pu deviner qu’elle aurait trois bébés en trois ans ? Comment aurait-il pu deviner qu’Arabella Sours, la plus belle femme qu’il ait jamais vue, finirait parfois par paraître aussi vieille que sa propre mère ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

dimanche 16 janvier 2022

[Fottorino, Eric] Mohican

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mohican

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Brun va mourir. Il laissera bientôt ses terres à son fils Mo. Mais avant de disparaître, pour éviter la faillite et gommer son image de pollueur, il décide de couvrir ses champs de gigantesques éoliennes. Mo, lui, aime la lenteur des jours, la quiétude des herbages, les horizons préservés. Quand le chantier démarre, un déluge de ferraille et de béton s’abat sur sa ferme. Mo ne supporte pas cette invasion qui défigure les paysages et bouleverse les équilibres entre les hommes, les bêtes et la nature. Dans un Jura rude et majestueux se noue le destin d’une longue lignée de paysans. Aux illusions de la modernité, Mo oppose sa quête d’enracinement. Et l’espoir d’un avenir à visage humain.
Avec Mohican, Éric Fottorino mobilise toute la puissance du roman pour brosser le tableau d’un monde qui ne veut pas mourir.

  

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Brun a voué toute sa vie à l’exploitation de ses terres du piémont jurassien. Désormais malade et proche de la mort, lui qui s’est toujours enorgueilli de sa modernité, a l’idée d’y faire implanter des éoliennes pour sauver son exploitation de la faillite et la transmettre à son fils Mo. Celui-ci se retrouve confronté à un chantier titanesque, en passe de défigurer les paysages qu’il aime tant et de détruire le fragile équilibre naturel de ces lieux.

A travers Brun, c’est un siècle de paysannerie française qui défile sous nos yeux : un siècle qui a soudain métamorphosé notre ancestrale relation à la terre, dans une course au progrès et au rendement destinée à accompagner la croissance économique et démographique. Remembrement, mécanisation, usage intensif des produits phytosanitaires : l’optimisation des rendements et les efforts pour s‘affranchir d’une partie des aléas naturels ont ouvert des perspectives inédites pour l’alimentation du monde. Mais, pour tous les Brun entraînés dans une perpétuelle course en avant, bientôt pris en ciseaux entre le gouffre sans fond de leur endettement et l’interminable chute des cours mondialisés, c’est un progressif étranglement qui, lentement mais sûrement, a clairsemé leurs rangs, semant au passage son lot de suicides et de drames. Pour se maintenir à flot, Brun et ses semblables ont dû rompre le pacte millénaire de l’homme avec la terre, le végétal et l’animal, avant de tardivement s’apercevoir que leurs pratiques d’apprentis sorciers ont fini par bouleverser de complexes équilibres.  

L’écriture tout en finesse et en délicatesse teinte d’une poignante mélancolie la mémoire d’un vieil homme parvenu au bout de ses désillusions après avoir tant cru au progrès. Dans un Jura âpre et magnifique qui vaut au récit de somptueux passages, cette vie qui s’achève sans rien vouloir céder, dans un ultime baroud d’honneur tendu vers la transmission au fils unique, prend des accents de vérité dans les moindres détails de la narration. Et c’est avec une tendresse toute révérencielle que l’on assiste au passage de relais entre le père, déclinant mais lucide, et le fils qui s’astreint à ravaler sa rébellion par affection. Malgré leurs divergences de vue, les deux hommes ont en commun les morts qui leur sont chers et un attachement viscéral à une lignée et à une terre qui ne font plus qu’une. Alors, à travers Mo et grâce à la conscience de son enracinement, peut-être l’histoire poursuivra-t-elle son cours, vers un avenir plus sage et plus humain.

Ses peintures majestueuses du Jura, ses personnages d’une parfaite authenticité et sa justesse de réflexion entre désillusion et espoir font de ce roman à l’écriture ciselée un moment de lecture aussi magnifique que poignant, en même temps qu'un vibrant hommage à nos racines paysannes. (4/5)

 

Citations :

— Vous avez ma parole que tout se passera sans accroc.
— Oh, votre parole…
Le promoteur, qui croyait l’affaire en poche, se cabra.
— Qu’insinuez-vous ?
 — La parole vaut ce que vaut le bonhomme, répliqua Brun. Si le bonhomme vaut rien, elle ne vaut guère plus.

Souviens-toi, Suzanne. Nous avons été bien manipulés. D’abord il a fallu produire. Des tonnes de tout, des quintaux, des hectos. On aurait semé jusque sur le goudron si on les avait écoutés. On aurait coupé les arbres, on aurait même planté dans le creux des fossés. La force de frappe céréalière, c’était notre bombe atomique, l’arme alimentaire, que sais-je encore. Little Boy ! Mo n’a pas connu cet âge d’or, l’explosion des rendements qui nous remplissait d’orgueil. On achetait des machines toujours plus grosses. On arrachait les haies pour planter plus de blé encore, puisque le blé valait le prix de l’or. Je m’entends encore proclamer fièrement : “Je produis, donc je suis !” Les prix grimpaient jusqu’au ciel. On était les rois du monde, pas vrai ? Ma douce, on n’avait pas les rendements des gars de la Beauce ou de la Marne, ni des terres noires de Limagne, mais à force on s’en tirait pas si mal. On construisait des silos plus hauts que des cathédrales, des laiteries avec des robots pour dégorger les pis enflés des laitières. On s’endettait sans compter. Les traites passaient à la banque comme dans du beurre, l’argent coulait à flots depuis Bruxelles. Puis un autre jour, les conseilleurs ont dit stop. Arrêtez de produire ! Rendez les champs à la nature que vous avez massacrée avec vos engins et vos engrais de malheur. Ayez la main verte. Et mettez vos terres au repos. Ça leur plaisait, cette image. Une grande banquise brune. Il fallait se tenir debout sur les freins, qu’on devait ronger, on a voulu nous tuer en plein élan. On a gelé nos terres. Et plus on les gelait, plus on touchait. Ils nous ont payés à ne rien faire, à ne rien produire, à mourir sur pied. Voilà ce qui est sorti de leurs cervelles malades. Produire était devenu un gros mot. On voyait aux informations les paysans sans terres du Brésil et du Sahel. Et chez nous en ouvrant les volets on contemplait nos terres sans paysans. Il faudrait que je dise ça à Mo. Il doit croire qu’avec les éoliennes on va vivre dans la laideur. Il a tort. On va juste mourir en beauté.
 
— Tu vois, fils, reprend-il après un soupir, on est les cocus de l’histoire.
— Tu penses à quoi ?
— À tous ces conseillers des chambres d’agriculture, à ces fonctionnaires du ministère, ils avaient la langue déliée pour nous vendre leur révolution chimique.
— Ils croyaient bien faire, non ?
— Un pantin croit bien faire quand on le tire par ses ficelles. Ils étaient de mèche avec les marchands de semences, d’herbicides et d’insecticides, et que sais-je encore, avec les marchands d’aliments, avec l’industrie et même avec les grandes surfaces, tu m’ôteras pas ça de l’idée. Ce petit monde a prospéré sur notre dos. Et nous, crédules comme pas deux, flattés d’être des entrepreneurs modernes et pas des péquenauds en gros sabots, on a gobé ces mirages. Résultat, à force d’avoir les plus grosses machines, on se retrouve avec des bulldozers aux Soulaillans, et ces ventilos monstrueux qui vont massacrer nos paysages pour brasser du vent. Cocus, c’est le mot.

Tu ne peux te représenter ce qu’étaient nos vies, celles de mes parents et des anciens avant eux. Mon grand-père était valet de ferme chez des hobereaux de l’Arbois qui le traitaient pire qu’une bête. Son salaire de honte, il le remettait chaque mois à son père qui le buvait d’un trait. On était pauvres et on avait peur. Pauvres comme tu n’imagines même pas. Une misère sans fond. La vérité c’est qu’on crevait de faim. Les récoltes couchées par la tempête pourrissaient sur pied. La terre se craquelait, de grosses crevasses comme au Sahel. Les hivers, on n’en voyait pas le bout. La neige bloquait tout. Ceux de Montfort, ceux d’Autigny, ceux des hameaux de la vallée, on ne les croisait plus pendant des mois. On se demandait même s’ils avaient jamais existé. Il fallait chausser des raquettes et s’enfoncer dans la neige au risque de se perdre pour espérer rallier le hameau le plus proche après des heures. C’était pour les urgences, aller chercher un docteur ou des médicaments, des questions de vie ou de mort. Nous autres on avait l’impression d’être seuls au monde, oubliés des hommes et du ciel. La solitude nous rendait fous et agressifs entre nous. On en avait assez d’être collés ensemble du matin au soir. À la fin, mes parents pouvaient plus se voir en peinture. C’est la maladie qui a mis fin aux hostilités avec ma mère. Faute d’oseille pour payer un ouvrier agricole, on se débrouillait avec les moyens du bord. Les femmes, on en faisait nos hommes à tout faire. L’argent nous filait entre les doigts. On se demandait tout le temps où il était passé. Si le bois venait à manquer – et c’était chaque hiver car le froid jouait les prolongations –, on commençait à brûler nos meubles. Jusqu’à sa mort ta grand-mère a pleuré son vaisselier en merisier qu’on a flambé planche après planche pendant l’hiver 1954. Une année on a aussi mis le feu à un parquet. On a même sacrifié le bouffadou en pin qui servait à rallumer la flamme sans se roussir les moustaches, c’est dire jusqu’où on était tombés. Le vétérinaire venait plus souvent que le docteur. On soignait les chevaux et les bœufs car, sans eux, c’était foutu pour les labours et tout le reste. Quand l’hiver pointait son nez, on savait qu’on ne verrait plus personne pendant des mois.
 
Dans le temps, on dormait tous dans la salle du bas. Oublie le carrelage d’aujourd’hui et le chauffage central et l’eau courante. C’était de la terre battue entre quatre murs humides qui suintaient comme une sueur froide. Pour les besoins fallait courir au fond de la cour et se geler les fesses dans les tinettes en bois que traversaient d’énormes araignées et des rats. La nuit on se retenait. Si c’était vraiment pressé on y allait à tâtons, sans lumière, en espérant que la lune nous guiderait. Sinon l’odeur servait de repère. La grande cheminée n’envoyait plus que de la fumée alors mon père préférait qu’on dorme la porte ouverte. Un courant glacé nous pétrifiait. Il faisait cinq degrés, parfois moins. Ne crois pas ce que les gens disent, qu’on était des riches déguisés en pauvres, des champions du marché noir qui avaient bâfré sous l’Occupation pendant que les citadins crevaient la dalle, des rois de la lessiveuse, du bas de laine et des napoléons. Aux Soulaillans et dans les fermes alentour, c’était le régime choux-raves matin et soir, et des lardons qu’on cuisait dans la soupe une fois par mois ou aux fêtes carillonnées, les seules à me réconcilier avec Dieu. Même quand on avait le ventre plein, on avait toujours la tête aussi vide. Ton grand-père Léonce ne savait rien de la terre qu’il cultivait. Rien de sa chimie, rien de ses propriétés, rien des méthodes modernes de fumure, rien de la génétique, des croisements, des hybrides, rien du calcul des bilans. Léonce, il ne savait que donner sa peine. Comme tous les gars de sa condition il n’avait pas de savoir, juste de la croyance. Je le revois penché sur son calendrier, ses carreaux sur le nez. Il avait une collection de dictons pour l’hiver, qui était la grande affaire, tellement on craignait ses dégâts quand il s’éternisait dans la vallée. “S’il neige à la Saint-Onésime, la récolte est à l’abîme”, ânonnait-il, ou encore : “S’il pleut à la Saint-Victorien, on ne ramassera que du foin.”

— Tout à l’heure tu disais que vous aviez peur. Mais de quoi ? 
— De tout. Que le ciel nous tombe sur la tête. Que la neige couvre le blé en fleur. Je te l’ai dit cent fois. La grêle, l’orage sur la moisson, la tempête, le coup de chaud, l’incendie dans les granges avec le fourrage. Mais on avait peur aussi pour nous. La maladie ne pardonnait pas. Quand on était pris… C’était un drame pour se procurer des médicaments. Ça coûtait trop cher de se faire soigner. Alors on serrait les dents, on prenait notre mal en patience. La peur ? Oui, fils, on avait peur de la vieillesse aussi. De devenir des bouches inutiles. Les maisons de retraite n’existaient pas. Nos grands-parents, nos parents, nous les gamins, tout le monde vivait ensemble, et la mort n’était pas une affaire. Il y avait toujours une tâche urgente à l’étable ou aux champs qui abrégeait les effusions. On ne s’éternisait guère à pleurer. D’ailleurs on ne pleurait pas, et si des larmes coulaient, le froid avait tôt fait de les figer, ou la chaleur de les sécher. On avait peur de pas y arriver.

À force pourtant, sans un bruit, sans cocoricos, le pari a été gagné. Moins on était nombreux, plus on produisait. En ajoutant des tonnes aux tonnes, on a fini par se faire respecter. Comprends ceci, Mo. Sans la chimie, sans nos machines, jamais on n’aurait fait de notre pays une puissance agricole. C’est bien beau à présent de rêver écologie, petites fleurs et légumes bio. Mais si on était partis dans cette direction après la guerre, crois-moi, il y a longtemps qu’on aurait tous crevé de faim.
 
Il raffole aussi du morbier que son père et les gars de la vallée fabriquent à la ferme quand les routes sont coupées par le verglas. Impossible de rallier la fruitière. Alors on fait comme on peut. La traite du matin donne la semelle du fromage qu’on protège d’une raie noire, un filet de cendre arraché au cul du chaudron et qui stérilise la pâte. Après la traite du soir on ajoute la partie haute. La marque sombre court au milieu de chaque tranche, pareille à une frontière. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 14 janvier 2022

[Lapertot, Céline] Ce qu'il nous faut de remords et d'espérance

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ce qu'il nous faut de remords
            et d'espérance

Auteur : Céline LAPERTOT

Parution : 2021 (Viviane Hamy)

Pages : 224

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À 10 ans, Roger Leroy vit comme une trahison l’arrivée dans sa vie de son demi-frère, Nicolas Lempereur. C’est le début d’une haine que rien ni personne ne saura apaiser.
Bien des années plus tard, Roger, garde des Sceaux d’un gouvernement populiste, œuvre à la réhabilitation de la peine de mort. Nicolas, lui, est une véritable rock star, pacifiste et contre toute forme de discrimination. Un fait divers impliquant un pédophile récidiviste rallie bientôt l’opinion publique à la cause du garde des Sceaux, et la peine de mort est rétablie. Mais quand Nicolas est accusé du meurtre d’une jeune femme et clame son innocence, la querelle fraternelle qui l’oppose à Roger devient alors un enjeu sociétal et moral. Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance est la chronique annoncée d’une tragédie contemporaine ; un roman coup de poing, criant de vérité.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Céline Lapertot est professeur de français à Strasbourg. Depuis l’âge de 9 ans, elle ne cesse d’écrire. Avec ses trois romans, Et je prendrai tout ce qu’il a à prendre, Des femmes qui dansent sous les bombes et Ne préfère pas le sang à l’eau, - plébiscités unanimement aussi bien par les lecteurs que par les médias tels que Le Monde des livres, L’Express ou Télérama et les libraires -, elle s’est imposée comme un écrivain au talent prometteur de la littérature française contemporaine.

Dans Ce qui est monstrueux est normal, son récit autobiographique, elle établit un lien entre celle qu’elle fut jadis – une enfant qui sourit en permanence pour cacher sa détresse et qui découvrira bien trop tôt que toutes les mères et tous les pères ne sont pas comme ceux des autres, pétris d’amour et de bienveillance – et la femme qu’elle est aujourd’hui. À travers de courts chapitres, elle offre donc un texte intime et sans pathos qui permet au lecteur d’approcher et de découvrir au plus près un cheminement singulier.

 

 

Avis :

Une haine viscérale, dont les racines remontent à l’enfance, oppose Roger Leroy, garde des Sceaux d’un gouvernement populiste, à son demi-frère, Nicolas Lempereur, rock star aux idées larges. Leur querelle prend un tour inédit, lorsque, à peine Roger vient-il de faire rétablir la peine de mort grâce à l’indignation provoquée par la récidive d’un tueur pédophile, Nicolas est accusé du meurtre d’une jeune femme.

Quarante ans après son abolition en France, la peine de mort et la question de son rétablissement continuent de peser dans les sondages et les déclarations de certains politiques. Céline Lapertot prend ici le contre-pied, dans un vibrant plaidoyer alignant scènes fortes, phrases percutantes et moments d’émotion : si, dans sa peur et sa colère, la foule trouve en la mort du criminel une vengeance et un apaisement à son angoisse, la peine capitale n’a jamais fait baisser la criminalité, juste rendu irréversibles les erreurs judiciaires.

Mais, si cette histoire fait froid dans le dos, ce n’est certainement pas seulement pour les exécutions auxquelles elle nous fait assister, rendant l’acte concret pour que chacun en mesure bien toute la réalité. C’est aussi largement pour ce qu’elle pointe des actuelles dérives sociétales qui permettent aux populistes de prétendre s’imposer. Roger, mégalomane puisant l’essentiel de ses motivations dans ses failles et rancunes personnelles, n’est entouré que du cynisme et de l’arrivisme de ses conseillers. Ayant trouvé, dans le rétablissement de la peine de mort, l’opportunité commode de sortir du lot, mais aussi un exutoire à la colère qui l’étouffe depuis l’enfance, il fait feu de tout bois sans la moindre vergogne, surfant sur l’émotivité de l’opinion et l’emballement des réseaux sociaux. Son entêtement n’a d’égal que son aveuglement, et aucune considération, fut-ce la vie de son propre frère, ne lui rend jamais le moindre discernement : un comportement et une absence de garde-fous dont, bien au-delà de l’exemple ici de la peine de mort, on imagine aisément le danger quand ils mettent en jeu la conduite d’un pays.

Ce livre choc qui n’a pas peur des mots, fussent-ils triviaux, dénonce un bien peu reluisant échiquier politique et médiatique. Balayant les autres pièces (nommées King, Királynö ou reine en hongrois, Maréchal...) grâce à une opinion publique dont les réseaux sociaux favorisent les jugements hâtifs et la manipulation par l’émotion, émergent des Leroy, qui, emportés par leur arrivisme et leurs névroses, n’hésitent pas à brandir n’importe quel argument populiste pour devenir calife à la place de Lempereur. Accablant. (4/5)

 

Citations :

Nous sommes dans un siècle où l’émotivité est la clé de la réussite. Fais hurler les gens, de terreur, d’indignation, de rage, d’espoir et de croyances en n’importe quoi, et tu la tiens, ta réussite. Tu n’imagines pas la valeur de l’émotivité du peuple.

Il n’y en avait pas beaucoup dans cet hémicycle, des contradicteurs de talent capables de lui couper la chique. Ça se contente de huer et de faire des mimiques de singe en observant ses camarades essayer de placer quelques bons mots que pas grand monde n’écoute. Parce que c’est devenu ainsi, dans l’hémicycle : se cambrer quand la caméra de LCP Public Sénat passera près de votre visage, histoire de montrer qu’on est présent et que notre gueule en vaut la peine, quelques huées entre deux parties de solitaire sur le portable, quelques remarques sexistes aux femmes qui s’imaginent qu’on a le droit de porter des jupes en toutes circonstances, leur souligner qu’elles ont un beau collier mais un QI de pervenche.

Il aurait envie d’arpenter un autre couloir, de ne pas se risquer à la punk à chiens déguisée dans une petite robe noire, mais ce sont ses yeux qu’il rencontre. Et c’est foutu pour lui, il l’a compris. Elle pourra lui filer toutes ses chansons, toutes ses idées de scénarios, il prendra tout. Ce qu’il voit dans ce regard-là, c’est la profondeur des maisons ravagées par les ouragans, c’est l’apprentissage du froid et de la soif, c’est l’ardeur de vivre, la peau sèche et les lèvres fissurées, c’est ce putain de trou dans le ventre quand la vie ne donne que trois grains de riz d’un plat gigantesque et enivrant à souhait. Il reconnaît que c’est là que tout se joue, quand deux êtres qui ont plongé les mains nues dans les profondeurs de leur mal-être se regardent pour la première fois.

Elle aussi le considère, vieilli, grossi, grisonnant, l’air d’un homme respectable qu’on ne soupçonnerait pas si on le voyait passer à la terrasse d’un café. Elle se demande qui il est, s’il a encore quelque chose de commun avec le jeune homme qu’elle a jadis élevé. C’est en elle un mélange de curiosité malsaine, de dégoût et de culpabilité, une réminiscence de ce qu’elle avait éprouvé autrefois, mais on ne peut pas dire qu’elle aime ce qu’elle a sous les yeux. Ce n’est pas lui qu’elle vient sauver, mais elle, à travers lui. Elle cherche les mots qui la consoleraient, elle veut entendre de sa bouche ce qui laverait la salissure et la certitude d’avoir fauté. C’est son statut de mère qu’elle vient blanchir, une sorte d’absolution pour se dévêtir de cette couche de crimes qui ne lui appartient pas. Voilà ce qu’elle a passé tant d’années à se répéter : ses crimes ne sont pas les miens. Je n’y suis pour rien, je ne suis pas coupable, pas responsable, en aucun cas je n’endosse la responsabilité. Elle le pense pourtant chaque jour : la petite fille à la chaussette manquante ne fait que lui rappeler cette mauvaise pensée, lancinante. Alors elle lui demande, parce que c’est la seule chose qu’elle est venue chercher :  — Dis-moi, qu’est-ce que j’ai mal fait ?
 
Oui, c’est toujours un peu injuste de crever comme ça, alors qu’on n’a rien eu le temps de prouver. Alors qu’on n’a pas eu le temps de bien se connaître. Voilà ce qu’il emportera dans sa tombe, avec sa tête posée sur son ventre, entourée de ses deux mains ; les regrets de ne jamais avoir pu comprendre d’où venait son mal, les regrets d’avoir senti en lui son désir morbide empirer, alors qu’il rêvait de tout étouffer. Le regret de ne pas avoir trouvé de formule magique pour enfin être quelqu’un de bien. Lalbenc meurt en ayant conscience de sa monstruosité. Il ne meurt pas en paix, non, ce serait faux d’affirmer une telle chose, mais il meurt avec une sorte de lucidité accrue, celle qui lui dit qu’il n’y avait pas d’autre chemin à emprunter.

Écrire ce n’est rien d’autre que converser en étant certain de ne jamais subir l’affront de se faire couper la parole.

C’est ainsi que l’on juge un homme, se dit-il. C’est ainsi que les civilisations trop douces qui ne connaissent plus les guerres tuent leurs compatriotes pour tromper leur ennui. Parce qu’il faut passer le temps et que la Justice est le meilleur échiquier qui soit. Parce qu’on craint le ramollissement – des mœurs, des cœurs, des cerveaux, des valeurs –, on craint que sans quelques poings serrés sur la gorge des fauteurs de troubles la Société se livre à la décadence.

Tu lèches, tu lâches, tu lynches. Telle est la dure loi de la politique. Monarchie, Empire, République, la règle est identique : on te suce, jusqu’à ce qu’on t’ait assez vidé pour planter ta tête au bout d’une pique.

Il n’y a rien de pire que le regard des hommes. Rien de pire que le fait de se sentir jugé, acculé à la justification, devoir sortir de soi des trésors d’intelligence pour parvenir à faire entendre sa petite voix jusqu’à cette masse informe qui n’a pas envie d’écouter. Il pense au juge d’Outreau. À sa pâleur morbide face aux questions de la commission d’enquête parlementaire, ses cernes si noirs qu’on pouvait y lire la liste de ses chagrins et de ses dépits. Il ne veut pas ressembler à ça. Il ne veut avouer sa défaite que s’il prouve qu’il est capable de se relever. C’est à ce prix que s’avoue une défaite, sinon, hors de question d’abdiquer. Ce trait de caractère-là, il le conçoit aussi chez Thibault.
Ma dignité, songe-t-il.
Qu’importe le reste, qu’importe tout, pourvu que je conserve ceci : ma dignité.


 

mercredi 12 janvier 2022

[Ventura, Maud] Mon mari

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mon mari

Auteur : Maud VENTURA

Parution : 2021 (L'Iconoclaste)

Pages : 355

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un premier roman drôle et féroce sur le face-à-face conjugal.
C’est une femme toujours amoureuse de son mari après quinze ans de vie commune. Ils forment un parfait couple de quadragénaires : deux enfants, une grande maison, la réussite sociale. Mais sous cet apparent bonheur conjugal, elle nourrit une passion exclusive à son égard. Cette beauté froide est le feu sous la glace. Lui semble se satisfaire d’une relation apaisée : ses baisers sont rapides, et le corps nu de sa femme ne l’émeut plus. Pour se prouver que son mari ne l’aime plus – ou pas assez – cette épouse se met à épier chacun de ses gestes comme autant de signes de désamour. Du lundi au dimanche, elle note méthodiquement ses « fautes », les peines à lui infliger, les pièges à lui tendre, elle le trompe pour le tester. Face aux autres femmes qui lui semblent toujours plus belles, il lui faut être la plus soignée, la plus parfaite, la plus désirable.

On rit, on s’effraie, on se projette et l’on ne sait sur quoi va déboucher ce face-à-face conjugal tant la tension monte à chaque page. Un premier roman extrêmement original et dérangeant.

  

Un mot sur l'auteur : 

Maud Ventura a vingt-huit ans et vit à Paris. Normalienne et diplômée d’HEC, elle rejoint France Inter juste après ses études. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef des podcasts dans un grand groupe de radios, NRJ. Elle ne cesse d’explorer la complexité du sentiment amoureux dans son podcast Lalala et dans son premier roman Mon mari.

 

 

Avis :

En apparence, tout lui sourit : quinze ans de mariage, deux enfants, une vie confortable et un métier qui lui plaît. Pourtant, la narratrice n’est pas heureuse. Son amour toujours passionné pour son mari ne rencontre plus en retour qu’un attachement tiède et distrait. Tandis qu’elle s’astreint à la perfection dans la peur qu’une autre femme, plus belle, plus séduisante, ne finisse par l’éclipser, elle en vient à tenir la comptabilité précise de ses manquements à son égard, des peines qu’il lui inflige, des ruses pour le confondre autant que pour se l’attacher. La tension du récit ne cesse de croître. Comment cela finira-t-il ?

Si la situation des personnages paraît au départ tout à fait ordinaire, le lecteur s’aperçoit rapidement que quelque chose n’y tourne pas rond. Cette femme active contemporaine, à laquelle on pourrait à première vue facilement s'identifier, est en réalité obsédée par son mari et la peur de le perdre, sans que rien de concret paraisse justifier sa hantise. Peu à peu, se révèle un tempérament, plutôt risible au départ, mais en vérité de plus en plus inquiétant, au fur et à mesure qu’il semble multiplier les signes d’une possessivité maladive et d’une paranoïa injustifiée. C’est avec un malaise grandissant que l’on observe son égocentrisme prendre un tour dérangeant, lorsqu’il en vient à lui rendre ses enfants tout à fait secondaires. Et l’étrange spirale qui la conduit à tenir une maniaque et vengeresse comptabilité de ses griefs, en même temps qu’elle la pousse à endosser de manière calculatrice le rôle d’une femme artificiellement irrésistible, crée une tension anxieuse quant à la manière dont cette histoire de dépendance et de manipulation va bien pouvoir se terminer. L’épilogue sera d'ailleurs à la hauteur, et la surprise au rendez-vous…

Ce premier roman, qui, sur un ton joyeusement acidulé, réussit à nous dévoiler les ressorts psychologiques d’un couple aux névroses insoupçonnables sous ses dehors bien sous tous rapports, est une lecture originale, que son machiavélisme consommé, sous ses airs de ne pas y toucher, rend fascinante. (3,5/5)

 

Citations :

J’envie les amours interdites, les passions transgressives que l’on ne peut pas vivre au grand jour. J’envie encore plus l’amour quand il n’est pas ou plus partagé, quand le cœur bat à sens unique, sans cœur qui bat de l’autre côté. J’envie les veuves, les maîtresses et les femmes abandonnées, car je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent.

J’ai lu L’Amant pour la première fois quand j’avais quinze ans et demi.
(…) une phrase m’est toujours restée, elle se termine ainsi : « Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. »
(...) Des années plus tard, j’ai su que cette phrase n’appartenait pas à mon passé mais à mon futur. Elle n’était pas une réminiscence, mais un programme : « Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. »

On m’a déjà demandé si mon travail en tant que traductrice m’avait donné envie d’écrire à mon tour. La réponse a toujours été la même : je ne me sens pas autrice. Quand je traduis, je ne suis qu’une interprète, et cet état de fait me convient parfaitement. Je n’ai rien à inventer, et cela tombe bien parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination. Je préfère observer, analyser, déduire ; décortiquer un texte, en dévoiler les sous-entendus, en découvrir le ton implicite – être aux aguets, telle une enquêtrice à la recherche d’indices cachés. En plus, je repense souvent à Marguerite Duras : « Je n’ai jamais écrit, croyant le faire. » La suite de ma citation préférée contenait depuis toujours cet avertissement : attention, ne pense pas que tu écris, tu traduis.

Objectivement, je suis plus belle que Louise. Je détaille ses défauts d’un regard : je suis plus grande et plus mince qu’elle, mes traits sont plus fins. Quand elle se déplace avec grâce à travers son grand appartement immaculé et que sa robe flotte à chacun de ses mouvements, oui, on pourrait penser que Louise est belle. Mais si on s’approche pour la regarder plus attentivement, on remarque assez vite que son visage n’est pas si gracieux (son nez, surtout) et qu’elle a quelques kilos en trop (c’était déjà le cas avant et sa grossesse n’a rien arrangé). Sa beauté apparente ne résisterait pas à une tenue moins sophistiquée et à un appartement en banlieue à la décoration douteuse. Louise n’est pas vraiment belle : elle paie pour être jolie.
 
Le cas est triste, pourtant je ne l’ai jamais trouvé tragique. Phèdre connaît l’objet de sa tristesse : elle aime d’un amour interdit et incestueux sans être aimée en retour. (…) Phèdre n’est pas aimée et peut pleurer tranquillement sa peine.
Si je pouvais lui parler, je dirais à Phèdre qu’il est plus douloureux encore d’aimer celui qu’on possède déjà. Moi, je n’ai aucune raison d’être triste. Si je devais expliquer à un passant pourquoi je pleure, qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Que je suis dévastée parce que mon mari pense que je suis une clémentine ? Que je m’effondre parce qu’il a pris les lasagnes ? Que je suis en pleurs parce qu’il a laissé un pourboire important ? Au fond, je sais que mes larmes n’ont aucune raison d’être. Celles de Phèdre sont limpides comme du cristal, les miennes sont monstrueuses.
Malgré nos différences, nous nous rejoignons au moins sur une chose avec Phèdre : notre refus de l’amour. Toutes les deux, nous aurions préféré ne pas aimer. Nous subissons les conséquences d’un amour trop intense et inapproprié. Aucune complaisance à être une femme amoureuse. Aucune autosatisfaction à vivre une telle passion. Aucune indulgence envers moi-même quand je me mets dans un tel état.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même.


Depuis que j’ai rencontré mon mari, mes parents, mes sœurs, mes collègues n’ont cessé de commenter mon bonheur. Ils l’affirment tous avec assurance : « Tu en as de la chance ». On me dit que j’ai de la chance comme si j’avais gagné mon mari au loto. On se comporte avec moi comme si j’avais déjoué les statistiques et les probabilités en l’épousant. En d’autres termes, on suggère qu’il aurait pu trouver mieux.

« C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin » : je ne peux pas accepter que mon mari me parle météo. Je ne peux pas accepter que nous n’ayons plus rien à nous dire. Pas après tous mes efforts pour maintenir entre nous des conversations stimulantes et variées.
« C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin » : j’en ai aujourd’hui la preuve. Nous étions une fusée en direction de l’espace, notre amour échappait à l’attraction terrestre. Nous ressemblons désormais à un train de marchandises, lent, lourd et monotone.
 
J’avais peur que mon mari ne meure d’envie de divorcer, mais qu’il n’ait pas le courage de passer à l’acte. Plus le temps passait et moins sa présence dans notre lit chaque soir me garantissait qu’il avait vraiment envie d’être là. Je savais que notre mariage, nos deux enfants et notre maison le maintenaient de force auprès de moi. Paradoxalement, j’étais plus rassurée quand nous venions tout juste de nous rencontrer. Son amour pour moi était alors plus pur car rien ne le retenait à mes côtés. Aujourd’hui, je voudrais le crier partout autour de moi, le dire à toutes les femmes qui attendent le mariage comme ultime preuve d’amour : le mariage ne garantit rien, sinon qu’il ne vous avouera pas vous avoir trompée avec une collègue car il aurait alors trop à perdre. Je ne parle même pas d’avoir des enfants avec l’homme qu’on aime : le voilà retenu à vous pendant des années sans désir.

Quand on a un amoureux à l’école primaire, tout peut se jouer le temps d’une récréation. Au collège c’est une semaine : le lundi on est ensemble, et après le dernier cours du vendredi c’est terminé. Au lycée, c’est peut-être un mois ou deux : on tombe amoureux en septembre, tout est fini à la Toussaint. Voilà déjà les délais de la rupture qui s’allongent. Pendant la vingtaine, la séparation peut prendre une année entière ; mais pourvu que l’un des deux manque de courage, et c’est deux années de plus au compteur. À partir de quarante ans, on met au moins dix ans à se séparer. Dix ans entre le moment où l’on constate que ça ne fonctionne plus et le moment où l’on se décide à partir.


 

lundi 10 janvier 2022

[Kern, Etienne] Les envolés

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les envolés

Auteur : Etienne KERN

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

4 février 1912. Le jour se lève à peine. Entourés d’une petite foule de badauds, deux reporters commencent à filmer. Là-haut, au premier étage de la tour Eiffel, un homme pose le pied sur la rambarde. Il veut essayer son invention, un parachute. On l’a prévenu : il n’a aucune chance. Acte d’amour ? Geste fou, désespéré ? Il a un rêve et nul ne pourra l’arrêter. Sa mort est l’une des premières qu’ait saisies une caméra.
Hanté par les images de cette chute, Étienne Kern mêle à l’histoire vraie de Franz Reichelt, tailleur pour dames venu de Bohême, le souvenir de ses propres disparus.
Du Paris joyeux de la Belle Époque à celui d’aujourd’hui, entre foi dans le progrès et tentation du désastre, ce premier roman au charme puissant questionne la part d’espoir que chacun porte en soi, et l’empreinte laissée par ceux qui se sont envolés.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Professeur de lettres en classes préparatoires, Etienne Kern est aussi auteur et co-auteur d'essais sur la langue française et la vie littéraire. Les envolés est son premier roman.

 

Avis :

Le 4 février 1912, les caméras filmaient en direct la mort de Franz Reichelt, alors qu’il essayait son invention de costume-parachute depuis le premier étage de la tour Eiffel. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser cet homme à sauter, quand tous l’avaient prévenu qu’il n’avait aucune chance de réussir ? Etienne Kern reconstitue le parcours de ce tailleur pour dames d’origine autrichienne, mêlant à sa narration les interrogations qui le hantent depuis la mort par défenestration de deux êtres chers.

Du vieux film en noir et blanc, l’on ne sait ce qui est le plus saisissant : des hésitations de l’homme avant son saut, ou du public et des caméras venus assister sans broncher à un dénouement que tous savaient inéluctable. Au-delà de la curiosité malsaine des foules, c’est à ce qui a pu conduire Franz Reichelt à une telle extrémité qui intéresse l’auteur, lui que la peur du vide assaille depuis la chute accidentelle d’un parent et le suicide d’une amie. Ses doutes et ses interrogations quant à ces deux fins dramatiques que rien ne laissaient prévoir, trouvent une résonance obsédante dans l’étonnant cheminement d’un homme que son métier de tailleur, associé à son amitié pour un ami mort de sa passion pour l’aviation, ont curieusement amené à défier toute raison.

Pendant que le Paris de la Belle Epoque entrevoit avec optimisme un futur ouvert à tous les possibles d’un progrès technique en soudaine accélération, il faut bien des illuminés et des aventuriers pour s’élancer dans l’expérimentation des inventions, notamment celles qui entament la conquête du ciel. Franz Reichelt s’est-il laissé contaminer par une foi inébranlable en cet avenir magique ? A-t-il fini par prendre ses rêves pour des réalités, lui que son monde modeste, ses deuils et ses amours déçues clouaient au sol ? A moins qu’il n’ait choisi, en toute conscience, de préserver jusqu’au bout une illusion mortelle, mais qui valait pourtant mieux que sa morne et terre-à-terre réalité ? Sans les caméras qui le poussaient dans la lumière, aurait-il renoncé ?

Une certaine tristesse étreint le lecteur qui l’accompagne dans la très crédible restitution historique d’Etienne Kern. Les réflexions contemporaines et personnelles de l’auteur contribuent à cette mélancolie, alors qu’elles apparaissent de plus en plus clairement relever du terrible questionnement dans lequel vous jettent ceux qui ont choisi de « s’envoler ». Un texte délicat et ciselé, tout en nuances et non-dits. (4/5)

 

 

Citations :

Ce vieux film en noir et blanc, je l’ai découvert un soir d’hiver, sur Internet. (…)
Arrivé au bout, j’ai recommencé, une, deux, trois fois.                              
La même scène se rejouait, comme une cérémonie dont chaque geste est codifié, chargé de sens, aimanté par quelque chose qui le dépasse : le pied sur la rambarde, le corps penché, le mouvement de recul, le grand saut, tout convergeait vers la quatre-vingt-deuxième seconde – l’instant précis où tu atterris sur le sol.
Chaque visionnage me racontait une autre histoire. Tu étais un nouvel Icare, puni par les dieux pour ton audace. Tu voulais mourir. Tu mourais plein d’espoir, aveuglé jusqu’au bout par ton rêve. Tu étais une victime. Sans cette caméra, peut-être, tu aurais fini par redescendre de cette chaise, bredouiller quelques excuses et rentrer chez toi. Tu étais un héros : tu refusais le réel, tu faisais sauter les rambardes.
Tu étais tous les scénarios. Tu étais tout ce qui m’obsède. Le souvenir des corps qui chutent. L’évidence de cette quatre-vingt-deuxième seconde qu’il faudra bien vivre un jour. Cette vérité si troublante : l’expérience du vertige n’est pas la peur de tomber mais le désir de sauter.

Emma se tait. Elle les connaît déjà, cette lueur dans les yeux, cette manière de se laisser happer par un rêve où elle n’a pas sa place. Franz dérive loin d’elle. Comme l’autre.          
— J’ai eu tort. C’était une erreur. Depuis le début.          
Elle s’en va.          
Franz reste immobile. Il la regarde disparaître au loin. Son manteau gris est cerné de poussière dorée. Des chiens aboient. Une péniche passe le long du quai.          
La beauté du fleuve est intolérable.          
Pas après pas, écrasé de fatigue, il rentre chez lui.                     
Les gens que nous aimons, nous ne pouvons rien pour eux.

Je me répétais en boucle l’ouverture de La Divine Comédie, « au milieu du chemin de notre vie », et il m’apparaissait moins comme un milieu que comme un éveil, une déchirure, ce moment qu’on ne trouve sur aucun calendrier – jusqu’alors on se sait mortel, voilà qu’on commence à se sentir mortel. Ce milieu du chemin de la vie, j’y étais.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 8 janvier 2022

[Hassaine, Lilia] Soleil amer

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Soleil amer

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À la fin des années 50, dans la région de l’Aurès en Algérie, Naja élève seule ses trois filles depuis que son mari Saïd a été recruté pour travailler en France. Quelques années plus tard, devenu ouvrier spécialisé, il parvient à faire venir sa famille en région parisienne. Naja tombe enceinte, mais leurs conditions de vie ne permettent pas au couple d’envisager de garder l’enfant…
Avec ce second roman, Lilia Hassaine aborde la question de l’intégration des populations algériennes dans la société française entre le début des années 60 et la fin des années 80. De l’âge d’or des cités HLM à leur abandon progressif, c’est une période charnière qu’elle dépeint d’un trait. Une histoire intense, portée par des personnages féminins flamboyants.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1991, Lilia Hassaine est une journaliste française, romancière et chroniqueuse dans l'émission Quotidien de TMC. En 2019, elle a publié un roman fantastique, L'oeil du paon. Soleil mer est son second roman.

 

 

Avis :

Lorsqu’au début des années soixante, Naja quitte l’Algérie avec ses trois filles pour rejoindre son mari Saïd, ouvrier dans l’industrie automobile, son arrivée en France est un désenchantement. Leurs conditions de vie rendent même problématique l’élargissement de la famille au quatrième enfant à naître…

De la création pleine d’espoir des cités HLM à leur ghettoïsation progressive, c’est l’histoire de l’intégration des populations algériennes en France qui défile dans ces pages, en une cascade de désillusions toute entière contenue dans l’oxymore du titre emprunté à Rimbaud. Arrivé le premier, Saïd, le père, est loin d’avoir pu préparer pour les siens une existence aussi séduisante qu’escompté. En mère-courage et au prix d’un impossible secret qui rejaillira, leur vie durant, sur toute la famille, Naja tâche d’élever au mieux ses enfants, sans parvenir à les préserver complètement. Tandis que les filles se voient, en plus, confrontées aux limitations de la condition féminine traditionnelle, tous se retrouvent coincés dans une dualité biculturelle qui les condamne à n’être aux yeux de tous, en France comme en Algérie, que d’éternels intrus sans complète appartenance. Et pendant que leur cité HLM, symbole de confort et de modernité dans les années soixante, se vide peu à peu de ses classes moyennes pour ne bientôt plus regrouper que les déshérités incapables de partir vivre ailleurs, préjugés et déterminisme social génèrent chez les jeunes générations de bien cruelles désillusions.

Construit autour de personnages multiples que l’on perçoit volontiers représentatifs, le récit pose sans candeur ni misérabilisme les questions de l’intégration et des obstacles à l’ascension sociale. La narration résonne particulièrement des difficultés propres aux femmes, qui, entre tradition et modernité, peinent encore davantage à trouver leur place. Pourtant, s’inscrivant bien avant la violence qui enferment les cités sur elles-mêmes aujourd’hui, elle évoque une situation alors encore ouverte sur l’espoir. Ainsi, chacune des trois filles de Saïd et Naja réussit un peu plus à s’émanciper que la précédente, l’accès à l’éducation ouvre de nouvelles portes, et le roman s’achève sur une réconciliation identitaire réussie pour un des fils et pour ses propres enfants.

Relativement courte, la narration épouse le rythme « stroboscopique » d’une succession commentée de flashes photographiques. Placé en observateur extérieur, le lecteur n’y trouvera ni grande émotion, ni intensité psychologique, mais une chronique efficace et pertinente, agréable à lire et pleine de beaux passages. (4/5)

 

 

Citations :

Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque.
 

Plus les années passaient, plus le secret s’enfonçait, et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou. Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.
 

Ces derniers temps, Ève était particulièrement apprêtée, comme si la maternité lui avait donné plus d’allure encore. Devenir mère l’avait changée en femme. Naja se demandait si on pouvait dire ça d’elle aussi, sans doute pas, elle était invariablement toujours la même. Elle s’était fait la réflexion quelques années auparavant, quand Saïd l’avait emmenée à Orly voir les avions décoller. Avec les enfants, ça leur faisait une sortie le dimanche, pas très loin de chez eux. Elle avait réfléchi à tout cela, comme à une métaphore de sa vie : voir les avions décoller. Observer les mouvements des autres, depuis le tarmac de son existence. Elle songeait qu’elle finirait sans doute ses jours dans la même ville, dans le même HLM, qu’il ne se passerait jamais rien, aucun événement marquant, jamais, et que c’était ce qui la différenciait profondément d’Ève.
 

Naître fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d’aucun plaisir, si ce n’est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans un bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour : « La féminité est une maladie transmissible. On trimballe les tares de nos mères, et on les refile à nos mômes », répétait souvent Michèle, la voisine. 
 

La chèvre s’est battue jusqu’à l’aube, avant de se faire dévorer comme toutes les autres. C’est le prix de la liberté, vois-tu Amir. Blanquette a bien fait. Mieux vaut une journée de bonheur qu’une vie entière avec la corde au cou.
 

« Mesdames, voici la machine à shampouiner tous les sols ! » Nour demanda à son père pourquoi le démonstrateur disait « mesdames ». « C’est injuste, ça a l’air rigolo de shampouiner les sols… », avant d’ajouter : « Moi, quand je serai grande, je défendrai les droits des hommes. »
 

Je vais te donner un carnet et quelques crayons. Tu n’es pas obligé de parler, tu sais… surtout si tu as des choses à dire. Tu remarqueras, plus tard, que ceux qui parlent le plus sont ceux qui en disent le moins.
 
 
« Papi, pourquoi ça fait pleurer la musique ? » Alors Marcel se mit au piano et joua l’Impromptu no 3 de Schubert. Il lui expliqua la différence entre les tonalités « joyeuses » et les tonalités « tristes »… comment ce morceau, écrit en sol bémol majeur, trouvait sa grâce dans le « bémol » précisément, la petite contrariété, le petit défaut qui donne sa personnalité à un visage. « La joie sans mélancolie, c’est un soleil qui brillerait sans discontinuer… La joie n’est la joie que parce qu’elle joue au funambule au-dessus du vide. La forme musicale de l’impromptu comporte une part d’improvisation. Le pianiste glisse sur le si bémol, et c’est dans ce point de tension, quand on manque de tomber, que le cœur bat plus vite… tu as dû déjà ressentir cela. Quand on se rattrape in extremis à une branche, qu’on évite la chute par un simple réflexe, tout tremble en nous. Voilà pourquoi ça fait pleurer, la musique. Voilà pourquoi j’aime autant le jazz. Parce que le fil du funambule, c’est la corde de notre âme. »


Marcel faisait exprès de lui parler comme à un adulte. Il faisait exprès aussi de ne pas lui proposer de jouer. Il voulait que l’idée vienne de lui, qu’il s’essaye sans demander la permission, comme quand il avait volé les caramels dans la bonbonnière. Quand le désir est irrépressible, la satisfaction est grande. Marcel voulait le surprendre en train d’apprivoiser les notes. Il jugeait que la liberté était le seul moyen de contraindre un homme.


Tu sais, ma seule joie dans le monde des vivants, la seule, c’est de voir mon petit-fils encore quelques années, de le voir devenir qui il est, capitaine de bateau, pianiste ou ce qu’il veut. Ne m’oublie pas, Ève, ne m’oublie pas en pensant que tu as le temps, on croit toujours qu’on a le temps, la vérité c’est que tu n’as jamais le temps pour moi parce que tu en as trop, du temps… la vérité surtout, c’est que j’ai moins de temps que toi. Tu verras quand tu auras mon âge, le temps sera pour toi une espèce protégée, comme les tigres blancs et les éléphants d’Afrique, alors fais-moi ce cadeau… mon petit-fils… de temps en temps…


D’un côté il se disait fier de ses origines et de sa culture, de l’autre il espérait se fondre dans le paysage français. D’un côté il désirait rentrer au bled, de l’autre il rêvait que ses enfants s’intègrent. Il oscillait entre deux pays, entre deux projets, et élevait ses enfants dans la même dualité. La dualité comme identité, c’était déjà une contradiction, il n’existait pas de mot pour dire « un et deux » à la fois. Le langage échouait à décrire sa réalité. Alors devant la faillite de la langue, on le renvoyait à son étrangeté : dans le regard des Français, il était l’immigré ; en Algérie, il s’en était aperçu au mariage de Maryam, il était aussi devenu l’immigré. On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu’on tient à distance. Ne pas être « un », c’est être suspecté de duplicité.
 
 
Elles traversaient ensemble la vie quotidienne… mais la vie quotidienne est un décor de théâtre. La vie quotidienne est ce qui vient, par une somme d’habitudes, encadrer nos pensées obscures et nos douleurs secrètes. Faire les courses, le ménage, s’occuper des enfants, autant d’activités qui nous obligent, sans quoi on ne ferait plus rien. Le divertissement nous aide à survivre, car le désespoir est l’état naturel de l’homme. On ment tous.


L’écrivain, c’est celui qui fait de sa vie le réceptacle des secrets, des sentiments profonds. Il se métamorphose sans cesse, voyage de corps en corps, d’âme en âme, dans une quête métaphysique effrénée. Il s’invente pour comprendre l’autre, conscient que cet autre ne montre toujours qu’une partie de son être ; seule la face cachée de la lune l’intéresse. 


Un jour, au cours d’un dîner, il avait présenté Sylvie comme son « amie écrivain ». En rentrant, elle lui avait demandé pourquoi, et il lui avait répondu : « Ce n’est pas un métier, écrivain. C’est un trait de caractère. »


Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on n’aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Sheila réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : « Le voilà, le précieux sésame. Le mariage, ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan mais tu sais Sonia, l’amour c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle, de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservés qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultée ou moquée ? La Parisienne libertine, la féministe de Saint-Germain, la femme de notable excentrique, pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier, faire des enfants, et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement un bon salaire, et donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal d’ailleurs, on aura fait un grand pas. Aujourd’hui, certaines se promènent quasiment nues, affirmant qu’elles font ce qu’elles veulent de leur corps, tandis qu’elles ne pensent qu’à plaire à l’autre sexe – si la nudité était l’insigne du pouvoir, les hommes se baladeraient à poil. Regarde les Clodettes… elles sont libres, personne ne les force, mais elles servent la carrière d’un homme. Elles ont été inventées par l’imagination d’un homme, pour les hommes. Et puis il y a les autres, celles qui crient leur haine du masculin et surjouent la virilité. Dans un cas comme dans l’autre, l’homme est au centre de la réflexion, il est au centre du monde… Moi-même je ne peux m’en empêcher, je ne pense qu’à eux, et c’est en cela que je dis qu’on n’a pas tellement avancé. » Sonia reposa la question, elle espérait une réponse plus personnelle : « Tu me parles d’amour, Sonia. J’aime mon mari, oui, parce que c’est mon mari. »
 
 
Les maisons inhabitées sont des vieux livres, elles témoignent de la vie passée au présent. La maison d’Ève racontait une époque heureuse, couleurs vives, elle racontait la chaleur, coussins en velours,  elle racontait l’amour, fleurs séchées. Désormais, chaque grain de poussière semblait venir d’un sablier comptant les heures passées sans elle, la femme qui avait laissé son empreinte partout, une chemise de nuit sur une chaise, une brosse parsemée de cheveux blonds.


« La virginité est une pomme accrochée à un pommier. Quand la pomme est pourrie, c’est que l’arbre est pourri. » Saïd prononça cette phrase, en ouvrant la porte. Nour était trempée des pieds à la tête, elle avait pris la pluie. Il n’ajouta rien d’autre. Mais quand il aperçut le jeune homme sur sa mobylette, il descendit le chercher, le fit monter et lui posa une seule question : « Si tu veux épouser ma fille, elle est à toi. Si tu n’en veux pas, elle t’écoute. Alors ? » Décontenancé, le jeune homme répondit qu’il l’aimait mais qu’il n’était pas prêt, que leur histoire était trop récente, qu’il devait déjà gagner un peu d’argent, et d’autres choses encore, mais Saïd n’écoutait plus rien. « Tu vois, Nour, quand la pomme est pourrie, personne ne veut plus du pommier. »


Avec Naja et Michèle, elles commentaient le journal de 13 heures, puis regardaient ensemble l’émission Aujourd’hui Madame, destinée aux femmes au foyer. Le thème de ce 1er juillet 1976 était « Le viol, est-ce que ça existe ? ». Un homme répondait : « Ça dépend de leur tenue vestimentaire. C’est leur façon d’aguicher les passants qui fait qu’elles se font violer. » « Est-ce que toutes les femmes ont envie de se faire violer ? » « Je pense, oui. »


Les ruptures violentes donnent souvent des raisons supplémentaires de couper les ponts. Elles attisent la colère et rendent définitif ce qui était encore rattrapable. Le mot de trop, la phrase jetée en l’air, toutes ces réactions brutales ne sont que des tours de l’esprit pour se convaincre soi-même.


L’ex-professeure s’était prise d’affection pour son jeune voisin et l’accompagnait tous les mercredis à la bibliothèque. Elle lui expliquait les pouvoirs magiques des livres et de la littérature : « Peu importe d’où tu viens, peu importe la tête que tu as, si tu connais la correspondance de Flaubert, quelques vers de Rimbaud et la musique de Proust, tu as les passeports diplomatiques de toutes les sociétés et de tous les États. Le seul trait d’union entre les hommes c’est la culture, cette culture qu’on dit élitiste mais qui est universelle car elle a traversé les siècles. Les sonates de Beethoven sont arrivées jusqu’à nous parce qu’il y a dans cet art, comme dans la musique classique arabe ou le chant des oiseaux, une permanence du sentiment, une sorte d’âme supérieure. L’excellence de l’art dépasse les préférences, elle est la caisse de résonance de Dieu… »
 
 
En traversant les grandes artères, ils comprenaient qu’une distance ne se mesurait pas en kilomètres. Celle qui séparait Paris de leur cité leur semblait infinie : les immeubles haussmanniens, avec leurs pierres de taille, leurs garde-corps en fer forgé, avaient été construits pour durer là où, en l’espace de trente ans, les murs de leur cité s’effritaient déjà. Ils voyaient que les bâtiments parisiens les plus décatis conservaient le charme de l’ancien. Ils savaient que ceux-là seraient rénovés, en ce qu’ils constituaient des morceaux d’héritage. Des générations de familles habitaient et habiteront ces murs. Amir et Miloud faisaient partie de la classe des déshérités, ceux dont les logements mêmes sont des invitations au départ. Ils avaient le sentiment par moments de vivre dans un lazaret, une île pour pestiférés. Aucun Parisien ne s’aventurait jamais dans leur banlieue, et moins ils s’y rendaient, plus la distance entre ces deux mondes s’allongeait, entourée de craintes, de fantasmes et de peur.


Avec le temps, on ne sait plus faire semblant. Croire qu’on apprend avec l’expérience est une vue de l’esprit : on apprend surtout à désapprendre, on se débarrasse, on se dépouille.


Naja aimait la France malgré tout. Elle répétait : « L’Algérie et la France sont des sœurs empêchées. Elles n’ont pas réussi à vivre ensemble, mais n’ont jamais su vivre l’une sans l’autre. » Nour ressentait de la colère à l’égard du pays qui lui avait pris son grand-père, qui avait épuisé son père et laissé sa famille croupir dans une banlieue sordide. Sa mère lui répondait toujours : « Rentre en Algérie si tu veux », elle savait très bien que Nour ignorait tout de son pays d’origine, même la langue.

 

 

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