Affichage des articles dont le libellé est Pédophilie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pédophilie. Afficher tous les articles

lundi 18 mars 2024

[McEwan, Ian] Leçons

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Leçons (Lessons)

Auteur : Ian McEWAN

Traduction : France CAMUS-PICHON

Parution : 2022 en anglais,
                   2023 en français (Métailié)

Pages : 656

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alors que la menace de Tchernobyl plane sur l’Europe, la vie londonienne de l’aspirant poète Roland Baines se fissure soudainement. Peu après la naissance de leur fils, son épouse l’abandonne pour se consacrer à l’écriture de son roman, plutôt qu’à son rôle de mère. Commence alors pour Roland une trépidante exploration de son passé afin de remonter aux prémices d’un tel échec. Par bribes se dévoilent ses premières années vécues en Libye auprès d’un père tyrannique. Puis son arrivée forcée en Angleterre en 1962 où il rejoint un pensionnat austère à l’âge de douze ans. Là débutent de curieuses leçons de piano, avec sa très sévère et follement lubrique professeure, Miriam Cornell. Roland prend ensuite le large vers l’Allemagne, puis il tombe amoureux d’Alissa qui partage son goût pour la littérature.
Les années passent, le monde dysfonctionne toujours davantage, et Roland ne parvient jamais à reprendre sa vie en main ni à en tirer de leçons. Et si retrouver son ancienne professeure de piano pouvait le libérer ?
Roman ambitieux au souffle impressionnant, Leçons raconte la grande épopée d’une vie faite de rêves abîmés. L’intime se mêle ici magistralement à la grande Histoire, dépeinte brillamment par Ian McEwan qui nous offre un antihéros au charme irrésistible et une réflexion passionnante sur la vocation artistique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ian McEwan est l’un des écrivains anglais les plus doués de sa génération. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans, parmi lesquels L’enfant volé (prix Femina étranger 1993), Expiation, Sur la plage de Chesil, L’intérêt de l’enfant, Dans une coque de noix et Une machine comme moi. Leçons a connu un immense succès en Angleterre.

 

 

Avis :

Qu’est-ce qui fait une vie ? Tous les destins sont le produit de circonstances, « événements et accidents, personnels et mondiaux, minuscules et capitaux » , qui nous lancent sur un chemin plutôt qu’un autre. « Le monde se divise à chaque instant concevable en une infinitude de possibilités invisibles. » Et si, « tous ces itinéraires qui n’[ont] pas été empruntés », l’on jouait le temps d’un livre à les imaginer « encore présents et praticables » ?

C’est un peu l’aventure dans laquelle, avec génie et humour, Ian McEwan s’est lancé en imaginant une sorte d’envers, à la fois à sa propre histoire et au point de vue habituel de la société, au travers des mémoires d’un homme, non seulement passé à côté de sa vocation artistique, mais aussi abusé par une femme pendant l’adolescence, puis abandonné avec un bébé sur les bras par une autre, prête à tous les sacrifices pour le bien de sa carrière littéraire. Et toujours, infléchissant le destin de ses doubles de fiction, le poids de l’Histoire, avec ses hauts et ses bas plus ou moins visibles sur l’instant, mais qui n’en tissent pas moins l’inextricable toile d’araignée dans laquelle tous tentent avec plus ou moins de bonheur de tracer leur chemin.

Lorsque s’ouvre le récit, Roland Baines, trente-sept ans et vivotant de ses petits métiers, se retrouve seul avec Lawrence, son fils âgé de six mois. Alissa vient de les abandonner tous deux, avec pour seule explication qu’elle s’était trompée de vie. Pour Roland commence une longue rumination de ses échecs, lui dont l’existence, sautée brutalement, comme celle de l’auteur, de Tripoli où son père, officier écossais de l’armée britannique, était en poste, à un pensionnat britannique, fut comme « reprogrammée » à partir de ses onze ans par l’influence d’un professeur. Si, dans la vie réelle, ce « professeur extraordinaire » transmit à Ian McEwan le feu sacré de la littérature, geste essentiel dans le parcours du futur écrivain, le rôle est tenu dans le roman par une professeur de piano, autoritaire et possessive, qui, éprise de l’adolescent plus encore que de ses réels talents musicaux, le tiendra sous son emprise sexuelle entre ses quatorze et seize ans. Une expérience – en ces années 1970 où d’aucuns défendaient la pédophilie au nom de la liberté sexuelle – qui devait secrètement, mais irrémédiablement, bouleverser sa future vie sentimentale, lui interdisant longtemps le bonheur, mais aussi mettre un terme à ses études et gâcher son avenir artistique. Ainsi réduit à la précarité, seul et sans formation, c’est lui qui, plus tard, se retrouvera empêché, comme les filles-mères autrefois, par une paternité célibataire dans des conditions économiques difficiles.

On le voit, l’ironie n’est pas exempte de ce récit d’une réalité parallèle, produit d’événements aussi fortuits que celle vécue en vrai par l’auteur, que la narration s’emploie à malaxer avec les mêmes ingrédients historiques. Fait des mille riens – et pourtant –  d’une existence anonyme, ce récit de toute une vie est aussi, avec un naturel incroyable d’aisance, de précision et de clairvoyance, une fresque, ample et ambitieuse, retraçant cent ans d’évolution de la société britannique en particulier, du monde en général. Des étudiants antinazis de la Rose Blanche éliminés par le régime hitlérien au temps du père allemand d’Alissa à la chute du mur de Berlin en passant par la crise des missiles à Cuba ou encore par le nuage de Tchernobyl, des excès du libéralisme thatchérien au Brexit mais aussi, plus largement, à la prise de conscience de la vulnérabilité de la planète, tous les baby-boomers retrouveront en ces pages l’écrin historique de leur propre parcours de vie.

S’il est ici question de leçons, ce n’est sûrement pas de vie, alors que, balle dans le flipper de la vie, chacun pourra, comme l’auteur et ses personnages, entre ironie, tendresse et nostalgie, calquer son propre itinéraire sur la vitre de l’Histoire, mais, sans conteste, de génie littéraire, confirmant, s’il en était besoin, la place de choix occupée par Ian McEwan dans le paysage littéraire britannique et mondial. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

De temps à autre, lorsqu’il se sentait d’humeur durablement introspective, Roland réfléchissait aux événements et accidents, personnels et mondiaux, minuscules et capitaux qui avaient façonné et déterminé son existence. Son cas n’avait rien de particulier – tous les destins se constituent de la sorte. Rien de tel qu’une guerre pour faire pénétrer de force les événements publics dans la vie privée. Si Hitler n’avait pas envahi la Pologne, déroutant ainsi la division écossaise du soldat Baines de sa mission en Égypte vers le nord de la France, puis vers Dunkerque et les graves blessures aux jambes du soldat, jamais celui-ci n’aurait été déclaré inapte au combat et posté à Aldershot, lieu de sa rencontre avec Rosalind, et Roland n’existerait pas. Si la jeune Jane Farmer avait fait un saut de l’autre côté des Alpes, comme le demandait Cyril Connolly dans sa tentative pour améliorer l’alimentation de la nation après guerre, Alissa n’existerait pas. Banal et merveilleux. Au début des années 1930, si le soldat Baines ne s’était pas mis à l’harmonica, peut-être aurait-il eu moins envie que son fils prenne des leçons de piano pour accroître sa popularité. Ensuite, si Khrouchtchev n’avait pas installé de missiles nucléaires à Cuba et si Kennedy n’avait pas ordonné un blocus naval de l’île, Roland ne serait pas allé à vélo chez Miriam Cornell à Erwarton ce fameux samedi matin, la licorne serait restée enchaînée dans son enclos, et Roland aurait été reçu aux examens lui donnant accès à l’université pour étudier la littérature et les langues. Il n’aurait pas été à la dérive pendant plus d’une décennie, parvenant finalement à chasser Miriam Cornell de ses pensées pour devenir à l’approche de la trentaine un autodidacte passionné. Il n’aurait pas pris de cours de conversation allemande en 1977 à l’institut Goethe de South Kensington avec Alissa Eberhardt. Et Lawrence n’existerait pas.
 

Dès que tu avais des enfants, lui expliquait Ruth, tu étais prisonnier du système [RDA]. Un écart des parents, une critique irréfléchie, et les enfants risquaient de se voir interdire l’accès à l’université ou à une carrière digne de ce nom. Une de leurs amies, mère célibataire, avait fait des demandes de visa répétées – n’écoutant aucune mise en garde. Résultat : l’État avait menacé de lui retirer son fils, un adolescent timide de treize ans, pour le placer à l’Assistance publique, institution réputée pour sa brutalité. Cette mère n’avait jamais refait de demande de visa. Ruth et Florian se tenaient donc « à carreau ». Oui, il y avait la musique et les livres, mais c’était un risque tolérable et nécessaire. Ruth veillait, disait-elle, à ce que son mari ait les cheveux coupés court, malgré ses protestations. Un look vaguement hippie – celui d’un « dissident normal », selon les termes officiels – pouvait attirer l’attention. Si le rapport d’un informateur laissait entendre que Florian avait « un mode de vie asocial », appartenait à « un groupe négativiste » ou était en proie à « l’égocentrisme », les ennuis commenceraient.
 

Comme il était facile de se laisser porter par une vie que l’on n’avait pas choisie, par des réactions successives aux événements. Jamais il n’avait pris de décision importante. Sauf d’arrêter ses études. Non, c’était aussi par réaction. Il supposait s’être bricolé une sorte d’éducation, mais l’avait fait n’importe comment, en proie à la gêne et à la honte. Alors qu’Alissa… Il voyait la beauté du geste. Par une matinée venteuse et ensoleillée en milieu de semaine, elle avait radicalement transformé son existence lorsque, sa petite valise faite et laissant ses clés derrière elle, elle avait franchi la porte d’entrée, dévorée par une ambition pour laquelle elle était prête à souffrir et à faire souffrir. 
 
 
Selon la préface de l’édition de poche de Roland, Flaubert était lui-même tombé amoureux à quatorze ans d’une femme de vingt-six ans, mariée elle aussi. Elle avait fait partie de sa vie, par intermittence, durant près d’un demi-siècle. Quant à savoir si leur amour avait été consommé, les avis des universitaires divergeaient. Roland éteignit sa lampe et, quoique gagné par le sommeil, il fixa l’obscurité, cherchant à se rappeler son propre monde supérieur. Aucun bruit dans la chambre voisine. Avec Madame* Cornell, avait-il fait un pas de plus que Flaubert et son Frédéric sur le Pont-Neuf, ou était-il resté loin derrière ? Il ne pensait pas que le simple contact d’une main eût pu le transporter jusqu’à une telle félicité. Mme Arnoux avait offert la sienne à ses autres invités, et quand était venu le tour de Frédéric il avait éprouvé « comme une pénétration à tous les atomes de sa peau ». Un état d’excitation enviable dont tous les enfants des années 1960 s’étaient privés dans leur impatience à découvrir le plaisir charnel. Il ferma les yeux. Il faudrait des conventions sociales très strictes, un déni généralisé et beaucoup de malheur pour connaître des sensations si intenses après une poignée de main de pure courtoisie. Alors que le sommeil l’emportait sur ses pensées la réponse s’imposa : il était resté très loin derrière.


Une première intervenante se leva. Il y avait un sujet tabou, déclara-t-elle. À coup sûr, la discussion devait porter sur l’attitude des artistes hommes envers leurs épouses, leurs compagnes et les enfants qu’ils avaient contribué à mettre au monde. Ces hommes fuyaient leurs responsabilités, avaient des aventures, buvaient ou devenaient violents, et se retranchaient comme de bien entendu derrière les exigences de leur noble vocation, de leur art. Historiquement, on avait très peu d’exemples de femmes ayant sacrifié autrui à leur art et elles encouraient alors une réprobation sévère. Elles risquaient davantage de s’en prendre à elles-mêmes, de se refuser le droit d’être mères, pour devenir artistes. On jugeait les hommes avec plus d’indulgence. Dès qu’il était question d’art, de poésie, de peinture ou autre, on avait simplement affaire à un cas banal de domination masculine. Les hommes voulaient tout : enfants, réussite, femmes entièrement dévouées à leur créativité. Applaudissements nourris. Le professeur semblait perplexe. Il n’avait pas envisagé le problème en ces termes, ce qui était surprenant puisqu’une nouvelle vague de féminisme avait gagné les universités une génération plus tôt.


Parlant sans notes, il rappela à l’assemblée l’année de naissance de Rosalind : 1915. Difficile, dit-il, de penser à une autre période de l’histoire où en quatre-vingt-dix ans d’existence on aurait pu vivre autant de changements que Rosalind. Elle était née deux ans avant la révolution russe, et les horribles massacres de la Première Guerre mondiale commençaient. Les inventions qui transformeraient le vingtième siècle – la radio, la voiture, le téléphone, l’avion – n’étaient pas encore entrées dans la vie des habitants d’Ash. L’avènement de la télévision, des ordinateurs, d’internet prendrait des années et était inimaginable. Comme la Seconde Guerre mondiale, avec ses massacres encore plus horribles. Elle transformerait l’existence de Rosalind et de ses proches. En 1915, Ash en était encore à la voiture à cheval, un monde hiérarchisé, agricole, replié sur lui-même. Une visite chez le médecin pouvait grever le budget d’une famille d’ouvriers. Rosalind portait des bottines orthopédiques à trois ans pour remédier aux effets de la malnutrition. À la fin de sa vie un vaisseau spatial était entré dans l’orbite de Mars, on redoutait les inconnues du réchauffement climatique et on se demandait si l’intelligence artificielle ne remplacerait pas un jour les humains. 
 
 
Historiquement, affirma-t-il, le christianisme avait été un éteignoir pour l’imagination européenne. L’expiration de sa tyrannie, quel cadeau ! Ce qui passait pour de la piété n’était que du conformisme imposé par un totalitarisme intellectuel d’État. Contester ou défier celui-ci au seizième siècle équivalait à risquer sa vie. Comme protester contre le réalisme socialiste dans l’Union soviétique de Staline. Cinquante générations durant, le christianisme avait fait obstacle non seulement au progrès scientifique mais plus ou moins à toute vie culturelle, à toute liberté d’expression et à tout questionnement. Il avait mis aux oubliettes pendant une éternité les philosophies tolérantes de l’Antiquité classique, condamné des milliers d’esprits brillants au puits sans fond d’ineptes querelles théologiques. Il avait propagé son prétendu Verbe au prix d’horribles violences et s’était maintenu en place par la torture, les persécutions et la mort. Doux Jésus, laissez-moi rire ! L’expérience que l’humanité avait du monde comprenait une infinité de sujets, et pourtant dans l’Europe entière les grands musées étaient pleins de la même camelote criarde. Pire que la musique de variétés. C’était le concours de l’Eurovision peint à l’huile et dans un cadre doré. En discourant il s’étonnait de la véhémence de ses sentiments et de son plaisir à se défouler. Ce flot de paroles – cette explosion – disait autre chose. Quel soulagement, conclut-il en se calmant, de voir une représentation d’un intérieur bourgeois, d’une miche de pain sur une planche en bois près d’un couteau, d’un couple de patineurs main dans la main sur un canal pris par les glaces, essayant de s’offrir un peu de bon temps « pendant que le foutu prêtre avait le dos tourné. Bénie soit la peinture hollandaise ! ».


Deux siècles s’étaient écoulés avant que les sommités en place ne jugent utile d’examiner au microscope les micro-organismes décrits par Antonie Van Leeuwenhoek en 1673. Elles avaient pris position contre l’hygiène parce que c’était une insulte à la profession, contre l’anesthésie parce que la douleur était un élément de la maladie voulu par Dieu, contre la théorie des microbes parce qu’Aristote et Gallien pensaient différemment, contre la médecine basée sur les preuves parce qu’on ne procédait pas ainsi. Elles se cramponnèrent le plus longtemps possible à leurs sangsues et à leurs ventouses. Au milieu du vingtième siècle, elles défendirent l’ablation généralisée des amygdales chez les enfants, malgré les preuves de son inefficacité. Au bout du compte, la profession finissait toujours par s’incliner. Un jour ces sommités s’inclineraient, et reconnaîtraient le droit d’une personne sensée de choisir la mort plutôt que des souffrances insupportables et incurables.  
 
 
Les traits dont il se souvenait étaient bien là, prisonniers de joues et de paupières bouffies. Il dut imaginer que la beauté de la femme qu’il avait aimée était peinte à la surface d’un ballon dégonflé. En soufflant aussi fort qu’il l’oserait, il les retrouverait, ces yeux, ce nez, cette bouche et ce menton familiers, s’éloignant les uns des autres, flottant telles des galaxies dans l’univers en expansion. Alissa était là quelque part, le fixant, essayant elle aussi de le retrouver, lui, parmi ses propres débris, ce non-être chauve et porcin à l’air déçu.  
 
 
Quelle logique, quelles motivations, quel renoncement désespéré pouvaient, d’heure en heure, tous nous transporter à l’intérieur d’une génération de l’optimisme enthousiaste lors de la chute du Mur de Berlin à l’assaut du Capitole américain ? Roland avait cru que 1989 serait un portail largement ouvert sur l’avenir, par lequel tout le monde s’engouffrerait. Ce n’avait été qu’un point culminant. À présent, de Jérusalem au Nouveau-Mexique, on construisait des murs. Tant de leçons non retenues. Cet assaut de janvier contre le Capitole pouvait n’être qu’une faille, un moment singulier de honte dont on discuterait avec étonnement pendant des années. Ou un portail ouvrant sur une nouvelle sorte d’Amérique, l’administration actuelle étant un simple interrègne, une variante de la république de Weimar. Rendez-vous sur l’avenue des Héros-du-6-Janvier. D’un point culminant à un tas de fumier en trente ans. Seuls un regard rétrospectif, des recherches historiques bien conduites pouvaient distinguer les points culminants et les failles des portails.


La tentation des vieillards, nés au beau milieu des événements, était de voir dans leur mort la fin de tout, la fin des temps. De cette façon leur mort aurait plus de sens. Il acceptait de voir le pessimisme comme un bon compagnon de la réflexion et de l’étude, et l’optimisme comme l’affaire des hommes politiques, que personne ne croyait. Il connaissait les raisons de se réjouir et avait parfois cité les indicateurs, les taux d’alphabétisation et ainsi de suite. Mais c’était par comparaison avec un passé épouvantable. Impossible de le nier, de nouvelles horreurs nous entouraient. Des nations gouvernées par des gangs criminels en cols blancs ne cherchant que leur enrichissement personnel, maintenus en place par des services de sécurité, par la réécriture de l’Histoire et un nationalisme passionné. La Russie n’était qu’un exemple parmi d’autres. Les États-Unis en proie à un délire colérique, conspirationniste et suprémaciste pouvaient en devenir un autre. La Chine faisait mentir l’affirmation selon laquelle le commerce avec le monde extérieur ouvrait les esprits et les sociétés. Avec les technologies à sa disposition, elle pouvait perfectionner l’État totalitaire et offrir un nouveau modèle d’organisation sociale pour concurrencer ou remplacer les démocraties libérales – une dictature reposant sur une circulation fiable des biens de consommation et un certain degré de génocides ciblés. Le cauchemar de Roland était que la liberté d’expression, un privilège en recul, ne disparaisse pendant mille ans. L’Europe chrétienne du Moyen Âge s’en était passée tout aussi longtemps. L’islam n’y avait jamais attaché beaucoup d’importance.
Mais chacun de ces problèmes était local, limité à la modeste échelle du temps humain. Ils se réduisaient à un noyau amer contenu dans la coque d’un problème plus vaste, le réchauffement de la planète, la disparition des animaux et des plantes, la perturbation des systèmes interdépendants que sont les océans, la terre, l’atmosphère et la vie, magnifiques équilibres nourriciers que nous forcions à changer sans bien les comprendre.


 

samedi 16 mars 2024

[Barry, Sebastian] Au bon vieux temps de Dieu

 




Coup de coeur💓

 

Titre : Au bon vieux temps de Dieu
            (Old God's Time)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution :  2023 en anglais (Irlande)
                   et en français (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tom Kettle, un inspecteur de police fraîchement retraité, coule des jours tranquilles à Dalkey, une petite station balnéaire de la banlieue dublinoise. Il a pour seule compagnie ses voisins et le souvenir encore vif de ses proches : sa femme, June, mais aussi sa fille et son fils, Winnie et Joseph, tous prématurément disparus. Lorsque d'anciens collègues viennent frapper à sa porte pour lui demander son aide dans une vieille affaire d'abus sexuels au sein de l'Église, Tom est mis face à un passé et à un secret douloureux. À mesure que l'histoire avance, les souvenirs émergent : il y a eu la violence des prêtres de l'orphelinat, son enfance malmenée, et surtout celle de June, victime de viols perpétrés par le père Matthews. Il y a eu l'enquête, étouffée à l'époque. Et puis le corps du père, retrouvé dans les montagnes de Wicklow. Aperçu sur les lieux du crime, Tom est suspecté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sebastian Barry, né à Dublin en 1955, est considéré comme l'un des principaux auteurs irlandais contemporains. Il a été récompensé par de nombreux prix : régulièrement sélectionné pour le prestigieux Booker Prize, il est aussi le seul auteur à avoir remporté à deux reprises le Costa Book of the Year, pour Le testament caché en 2008 et Pour des jours sans fin en 2018.

 

 

Avis :

Guerre de Sécession, Grande Guerre, main mise de l’Église catholique sur l’Irlande nouvellement indépendante : chaque livre de Sebastian Barry apporte sa pierre à la fresque irlandaise que l’auteur bâtit peu à peu autour de deux familles, les Dunne et les McNulty. Il fait cette fois un pas de côté, n’accordant qu’un rôle secondaire à une Miss McNulty qui fuit son mari pour protéger son fils, et centrant son roman sur Tom, un policier dublinois fraîchement retraité venu lui aussi s’établir dans cette petite ville côtière proche de la capitale, et que le passé, ce « bon vieux temps de Dieu » qui fermait les yeux sur les abus sexuels commis sur des enfants par le clergé irlandais, revient tourmenter.

A 66 ans comme l’auteur, cet homme pour qui les violences, pourtant terribles, rencontrées dans son métier n’ont jamais pu oblitérer celles subies dans son enfance au pensionnat religieux, se retrouve face au vide que, depuis sa retraite, l’activité professionnelle ne remplit plus. Pour ne pas laisser la part sombre de sa mémoire prendre le dessus, calé dans son fauteuil d’osier et la fumée de ses cigarillos face à la capricieuse mer d’Irlande, il s’abîme dans ses seuls meilleurs souvenirs, convoquant volontiers les fantômes de ceux qui firent son bonheur, son épouse June – morte suicidée – et ses deux enfants – décédés à l’âge adulte. Mais le déni le plus résolu ne suffira bientôt plus à le protéger. Ses anciens collègues policiers viennent d’exhumer un dossier remontant aux années 1960 et étouffé depuis trente ans. L’enquête s’intéresse aux abus sexuels perpétrés par deux prêtres dont l’un fut sauvagement assassiné. Et elle vient toquer jusqu’à sa porte.

« S’il s’écoule suffisamment de temps», s’était-il efforcé de se convaincre, « au bout d’un moment, c’est comme si les choses anciennes n’avaient jamais existé. Des choses autrefois fraîches, soudaines et terribles qui finissaient par se dissiper dans ce bon vieux temps de Dieu, comme ces promeneurs qui s’avancent si loin sur Killiney Strand que, lorsqu’on regarde, au bout d’un moment, ils ne forment plus qu’une tache noire avant de disparaître. » Et voilà que soudain, bousculé et terrifié, il est renvoyé à « des ténèbres pleines de crasse et de violence. » « A nouveau, toute cette humiliation. » Extirpé en même temps que Tom des rêves éveillés qui repeignaient la réalité aux couleurs des fantasmes du bonheur, le lecteur se retrouve au coeur du souvenir traumatique, douloureux et confus, affolé de se voir débusqué après avoir si longtemps joué la diversion.

Tom, le garçonnet violenté. June, la fillette abusée. Et tant d’autres dans ces orphelinats catholiques de l’époque, condamnés leur vie durant à porter seuls et en secret le poids de leur humiliation et de leurs souffrances par le déni d’une société corsetée par la toute puissance morale d’un clergé intouchable. Une telle impunité a ici appelé au meurtre. Un acte impensable, et pourtant le seul que le justicier ait trouvé, pour se venger ou pour mettre un terme à la liste sinon toujours croissante des victimes. Car, en ces années 1990 encore, la chape du silence continue à peser, au sein de l’Église catholique mais aussi des familles, les victimes à ce point sans recours que rien n’est par exemple prévu pour les protéger d’un père incestueux. Crime ou suicide : ce sont finalement les seules issues laissées aux malheureux qui ne veulent ou ne peuvent poursuivre leur vie comme si de rien n’était.

Un texte troublant et bouleversant, qui, tout en ambiguïté, tourne avec son personnage autour du non-dit et du déni dans l’effort désespéré de ne pas sombrer d’horreur. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

C’était l’unique fois où il avait frappé son fils, ce qui lui avait coûté un quart de son âme. Car il s’était juré à lui-même, ainsi qu’à June, de ne jamais frapper un enfant comme ils avaient été frappés, elle, lui, dans leurs exils éloignés mais tant redoutés, avec ces bonnes sœurs, ces prêtres, ces frères qui les battaient à mort, ou était-ce à vie, eux, cette soi-disant progéniture du diable. « Mieux vaut être mort-né, hurlait le frère, que d’incarner l’immonde progéniture d’une prostituée. » C’étaient ses mots.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 
 

 

vendredi 6 octobre 2023

[Sinno, Neige] Triste tigre

 


 


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Triste tigre

Auteur : Neige SINNO

Parution : 2023 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818058268  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 « Il disait qu’il m’aimait. Il disait que c’est pour pouvoir exprimer cet amour qu’il me faisait ce qu’il me faisait, il disait que son souhait le plus cher était que je l’aime en retour. Il disait que s’il avait commencé à s’approcher de moi de cette manière, à me toucher, me caresser c’est parce qu’il avait besoin d’un contact plus étroit avec moi, parce que je refusais de me montrer douce, parce que je ne lui disais pas que je l’aimais. Ensuite, il me punissait de mon indifférence à son égard par des actes sexuels. »

Entre 7 et 14 ans, la petite Neige est violée régulièrement par son beau-père. La famille recomposée vit dans les Alpes, dans les années 90, et mène une vie de bohème un peu marginale. En 2000, Neige et sa mère portent plainte et l’homme est condamné, au terme d’un procès, à neuf ans de réclusion. Des années plus tard, Neige Sinno livre un récit déchirant sur ce qui lui est arrivé. Sans pathos, sans plainte. Elle tente de dégoupiller littéralement ce qu’elle appelle sa « petite bombe ». Il ne s’agit pas seulement de l’histoire glaçante que le texte raconte, son histoire, une enfant soumise à des viols systématiques par un adulte qui aurait dû la protéger. Il s’agit aussi de la manière dont fonctionne ce texte, qui nous entraîne dans une réflexion sensible, intelligente, et d’une sincérité tranchante. Ce livre est un récit confession qui porte autant sur les faits et leur impossible explication que sur la possibilité de les dire, de les entendre. C’est une exploration autant sur le pouvoir que sur l’impuissance de la littérature. Pour se raconter, la narratrice doit interroger d’autres textes, d’autres histoires. Elle nous entraîne dans une relecture radicale de Lolita de Nabokov, ou de Virginia Woolf, et de nombreux autres textes sur l’inceste et le viol (Toni Morrison, Christine Angot, Virginie Despentes). Comment raconter le « monstre », « ce qui se passe dans la tête du bourreau », ne pas se contenter du point de vue de la victime ? Jusqu’à reprendre la question que le poète William Blake adressait au Tigre : « Comment Celui qui créa l’Agneau a-t-il pu te créer ? » (The Tyger). Le récit de Neige Sinno nous fait alors entrer dans la communauté de celles et ceux qui ont connu « l’autre lieu », celui de la nuit et du mal, qui ont pu s’en extraire mais qui en sont à jamais marqués, et se tiennent ainsi à la frontière des ténèbres et du jour. Nulle résilience. Aucun oubli ni pardon. Juste tenter de tenir debout, écrire son récit comme une « petite bombe artisanale qu’on fait exploser tout seul chez soi, dans l’intimité de la lecture. Elle a l’intensité et la fragilité des choses conçues dans la solitude et la colère. Elle en a aussi la folle et ridicule ambition, qui est de faire voler ce monde en éclats. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes et vit aujourd’hui au Mexique.

 

Avis :  

Lorsque son beau-père surgit dans sa vie en 1983, Neige Sinno a sept ans et lui vingt-quatre. Elle a déjà une sœur et cette seconde union de sa mère ajoutera bientôt deux demi-frères et sœurs à la fratrie. La famille entame une existence bohème et précaire, dans une maison de Briançon transformée en campement par d’interminables travaux de restauration. Pour elle commence aussi le long calvaire de viols répétés pendant des années, jusqu’à ce qu’à l’adolescence, elle puisse enfin prendre le large. Elle ne sortira du silence qu’à ses vingt-et-un ans, lorsqu’elle se résoudra à porter plainte. Condamné après ses aveux à neuf ans de prison, le beau-père n’en fera que cinq - « Prisonnier modèle, remise de peine. C'est classique avec les délinquants sexuels. Ils sont les bons élèves de la prison. » - et refera alors sa vie, avec une nouvelle femme dont il aura quatre autres enfants.
 
A jamais marquée, contrairement à lui, par ses blessures de survivante, l’auteur vit aujourd’hui au Mexique. Elle qui se méfie des livres qui ont des sujets et qui ne croit pas au pouvoir thérapeutique de l’écriture, elle qui n’est qu’incertitude face à son projet – « j’ai peur que la seule chose qui m’arrive avec ce livre soit d’être invitée à des émissions de radio sur l’inceste, où l’on me demandera de résumer dans un langage encore plus simple que celui du ­livre ce qui y est dit afin que les auditeurs distraits et blasés n’aient pas à faire l’effort de le lire. » « Je ne souhaite pas qu’il ait beaucoup de lecteurs. Car ce serait une façon d’exister dans la littérature non pas par mon écriture mais par mon sujet, ce qui a toujours été ma hantise. Et surtout ce sujet-là, que je n’ai pas choisi, ni voulu, ni créé. Exister à mon tour par le biais de quelque chose que je n’ai pas fait mais qu’on m’a fait. Quel cauchemar. » – a pourtant passé vingt ans à la rédaction de cet ouvrage, disséquant compulsivement ces années à subir l’inceste, les attaquant sous tous les angles en un précipité de brefs chapitres, à l’écriture à l’os, nette et percutante, ses tâtonnements irrépressibles autour des gouffres ouverts dans sa vie et dans son être finissant par construire, non pas seulement un témoignage frappant, mais un texte hanté, débordant d’interrogations profondes, d’analyses et de réflexions qui en font définitivement un livre remarquable, d’ailleurs déjà couronné du prix « Le Monde » et dans la sélection du Goncourt.
 
Alors pourquoi écrire ? Pourquoi parler même ? « Il faut être prêt à perdre beaucoup de choses quand on décide de parler. On perd sa famille, c’est évident, on perd son village aussi, on perd son enfance, ses souvenirs d’enfance, ses illusions d’enfance. On gagne quoi en échange ? Je ne sais pas. On gagne la vérité, mais c’est quoi la vérité, exactement, je ne saurais le dire. » Intitulée « Portraits », la première partie s’essaye à peindre le violeur, constate son impuissance à le cerner objectivement – « évidemment, c’est impossible parce que c’est lui » –, tente alors le portrait de l’enfant, tout aussi irréalisable tant il renvoie de manière lancinante aux questions de l’innocence et du consentement, mais surtout parce qu’il n’existe plus, irrémédiablement, qu’au travers du regard et du désir de l’agresseur. « La domination sexuelle est une forme de soumission qui atteint les fondements mêmes de l’être. » « Les conséquences du viol (…) affectent depuis la faculté de respirer jusqu’à celle de s’adresser aux autres, de manger, de se laver, de regarder des images, de dessiner, de parler ou de se taire, de percevoir sa propre existence comme une réalité, de se souvenir, d’apprendre, de penser, d’habiter son corps et sa vie, de se sentir capable de simplement être. » « Tout mon caractère, c’est lui qui l’a fait. » « Je suis comme ci et comme ça, et tous ces ci et ça dérivent directement de l’enfance que j’ai eue. J’ai du mal à être sûre que j’existe. » « La victime existe en tant que véhicule qui portera, toute son existence, la trace du viol. Abîmés pour la vie. Abîmés, abîmées, cernés par des abîmes. Damaged for life. Ce livre lui donne encore raison. » Se constatant aussi incapable de trouver l’issue qu’un insecte se heurtant indéfiniment à la vitre invisible qui bloque son envol, le texte s’engage alors dans une seconde partie, « Fantômes », ou comment vivre avec le trauma, refaire sa vie peut-être, loin sans doute, en parler à sa propre fille aussi, en somme, et même si « On ne peut pas se relever et se défaire de quelque chose qui nous constitue à ce point », puisque « Le monde entier est perçu à travers ce filtre. Pour celui qui n’a connu que cela, c’est depuis l’oppression que tout s’organise. Il n’existe pas un soi non-dominé, un équilibre auquel on pourrait retourner une fois la violence terminée », tenter quand même de réfléchir à « ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous », le tout en convoquant les textes d’autres auteurs – Vladimir Nabokov, Virginia Woolf, Camille Kouchner, Emmanuel Carrère… –, les sciences sociales et des avis d’experts.

Comment refermer ce livre autrement que dans un silence pétrifié, comment le commenter quand seuls les mots de l’auteur méritent d’être entendus dans leur parfaite et impressionnante justesse ? Un livre-choc jusque dans sa sobriété, précis, lucide, intelligent. Un livre-combat, où l’auteur se collette aussi bien avec elle-même qu’avec le silence, question non pas tant de survie et de reconstruction, mais d’existence tout court. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Comment une petite fille comme ça peut-elle attirer le regard d’un homme ? Qu’est-ce qu’il voit quand il la voit ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir d’érotique chez un petit être aux genoux croûtés qui n’a pas encore perdu toutes ses dents, qui peut passer une heure à essayer d’attraper des lézards entre les pierres chaudes de l’après-midi ?
L’innocence, c’est ça qu’il y a à voir, la plus pure innocence. Et ce qui attire, c’est peut-être simplement la possibilité de la détruire.
 

Le jour suivant j’ai brûlé le cahier dans le poêle. Ce n’était plus l’hiver et on n’y faisait pas de feu mais je m’en suis quand même servi comme contenant pour laisser le papier se consumer dans les flammes. Je me souviens que j’ai réalisé ces gestes dans une sorte de rituel. J’ai fait mes adieux au journal intime, pas seulement à ces bouts de papier mais au concept même de journal intime, ce jour-là, et pour le restant de mes jours. Je ne pouvais pas me permettre de fabriquer moi-même un objet qui me rende si facilement accessible, qui me mette encore plus à la merci de n’importe quel esprit décidé à me surveiller ou à me nuire.
Ami lecteur, amie lectrice, ma semblable, ma sœur, voici donc un aveu que je me dois de te faire, car je ne nourris point le désir de te fourvoyer : prends garde à mes propos, ils avanceront toujours masqués. Ne prends pas ce texte dans son ensemble pour une confession. Il n’y a pas de journal intime, pas de sincérité possible, pas de mensonge non plus. Mon espace à moi n’est pas dans ces lignes, il n’existe qu’au-dedans.
 

Il aurait toujours trouvé de quoi se justifier. C’est une chose que j’ai comprise, grâce à lui, à propos des puissants, des dictateurs ou simplement des gens qui veulent plus de pouvoir. Ils font feu de tout bois. Ils n’ont pas besoin d’inventer des contextes qui leur seraient favorables, toutes les crises sont bonnes, ainsi que les absences de crises, tout peut être retourné en leur faveur.
 

Les études sur les abuseurs d’enfants montrent qu’il n’y a pas de profil type, en dehors du fait qu’ils sont de sexe masculin dans la grande majorité des cas. Ils viennent de tous les milieux, de toutes les classes d’âge, de tous les pays. Selon certaines études cliniques, il existe deux grandes familles de prédateurs : les « fixés », ceux qui ont des troubles liés à la dépendance et à l’évitement, caractérisés par la soumission, la passivité, l’isolement social, et les « régressés », ceux qui ont des troubles liés au narcissisme, des tendances antisociales et psychopathiques, caractérisés par le pouvoir, la domination et la violence. Parmi les premiers il y a beaucoup de personnes immatures, qui ne comprennent même pas que leurs gestes sont inappropriés. Les seconds résolvent un problème de souffrance profonde en dominant un être plus faible, plus facile à manipuler qu’un adulte, plus apte à devenir une proie. Les pervers appartiennent plutôt à ce groupe-là, mais en plus de résoudre un conflit intérieur par le viol, ils éprouvent du plaisir dans la souffrance de leurs victimes. Ils sont manipulateurs, fabriquent un système philosophique qui justifie leurs actes à leurs yeux, se croient au-dessus de la morale et des lois, se sentent supérieurs, assument leur geste.
Ceux qui fascinent le public sont plutôt ceux-là. On pourrait croire en effet qu’ils conduisent à des personnalités plus intéressantes, car a priori plus lucides, plus à même de nous dire quelque chose sur le mal qu’ils commettent et dont ils jouissent. On sera tout aussi déçu que par les autres, qui relèvent de la maladie psychique, du manque, du malheur, du serpent qui se mord la queue. Les pervers peuvent parler d’eux-mêmes pendant des heures, analyser leur propre tragédie, même essayer de comprendre l’absence d’empathie qui les caractérise. Ils se trouvent passionnants et sont souvent contents d’avoir un auditoire, mais ils n’ont rien à dire de neuf sur ce qu’ils ont fait.
 
 
« J’ai compris que ce n’est pas l’espoir qui fait vivre : il n’y a aucun espoir ; ni la volonté : de quelle volonté peut-on parler, ici ? Mais l’instinct, l’esprit de conservation – ce qui fait vivre l’arbre, la pierre, l’animal . » C’est ce qu’écrit Chalamov après avoir passé un certain nombre d’années dans un atroce goulag. Voilà pour la supériorité morale du survivant.
Je suis là, je suis encore là. En ce sens je suis comme lui, je suis comme mon violeur, mon éducateur, mon entraîneur au jeu pervers et cruel de la vie. Nous avons traversé des pays de ténèbres et sommes ressortis, non pas indemnes, certes, mais du moins vivants.


C’est difficile de relater simplement des faits. (…) le journaliste relaie malgré lui les préjugés de l’époque. Selon lui, la jeune fille parle pour se libérer, se libérer du terrible secret. On imagine que cette jeune fille va beaucoup mieux, depuis qu’elle l’a dit, maintenant qu’elle partage avec d’autres son lourd fardeau. Dans aucun procès-verbal il n’est dit que j’aie parlé pour me libérer, au contraire, depuis le début je maintiens fermement que je parle pour protéger les autres, mais tout le monde continue quand même à croire que j’ai fait ça pour moi, et, par extension, que j’ai sacrifié un peu mon entourage afin d’arriver à mes fins.


Il n’y a jamais de happy end pour quelqu’un qui a été abusé dans son enfance. C’est une erreur et une source d’angoisse que de croire au mythe du survivant tel que nous le décrivent les films américains. Ça vous fait croire que le temps est linéaire, qu’il y a une progression de victime à plaignant à survivant à content. En réalité, on le sait depuis les peuples précolombiens ou les Grecs anciens, depuis Héraclite au moins, le temps est cyclique, il va et vient et revient éternellement. Il n’y a pas de final, c’est juste une question de scénario, il faut que le film s’arrête à un moment donné. Ne vous étonnez donc pas si vous êtes un survivant, une survivante, que vous avez fait votre bout de chemin, que vous ne vous en sortez pas trop mal, du mieux possible en fonction de vos conditions de départ, peut-être même que vous vous en sortez de manière prodigieuse, et que pourtant vous n’êtes pas content. Vous n’éprouvez pas ce sentiment de paix qu’éprouve l’actrice qui joue mon rôle, assise sur cette chaise aux côtés de ma fille qui a vécu une vie non sans douleurs ni souffrances, mais en tout cas exempte d’abus sexuels dans l’enfance. Et pour cause, puisque, évidemment je ne l’éprouve pas non plus, ce maudit sentiment de fin heureuse. Parce que ce n’est pas fini. Ni pour moi, ni pour vous, ni pour personne. Et tant qu’un enfant sur terre vivra cela, ce ne sera jamais fini, pour aucun d’entre nous.


Pourtant il est vrai que, dès qu’on peut parler du traumatisme, c’est qu’on est déjà un peu sauvé. Cela ne veut pas dire que ce soit la parole ou la littérature qui réalise la thérapie. Au contraire, l’écriture ne peut advenir que quand le travail, une partie du travail, a été fait, ce morceau de travail qui consiste à sortir du tunnel. « On n’écrit pas avec ses névroses », comme le dit Deleuze. « La névrose, la psychose ne sont pas des passages de vie, mais des états dans lesquels on tombe quand le processus est interrompu, empêché, colmaté. La maladie n’est pas processus, mais arrêt du processus. »
Finalement, la fameuse phrase d’Artaud (citée par tout le monde, à toutes les sauces), celle qui dit que nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer, est peut-être une scandaleuse méprise. En réalité c’est l’inverse qui se produit, c’est-à-dire que celui qui écrit, dessine, etc. est déjà de fait sorti de l’enfer, c’est justement pour ça qu’il peut écrire. Car quand on est en enfer, on n’écrit pas, on ne raconte rien, on n’invente pas non plus, on est juste trop occupé à être dans l’enfer.
Si on peut en parler, écrit Virginia Woolf, c’est que l’événement est détaché de la souffrance pure, qui se vit sur le mode de l’irréel. Il ne devient réel que quand il est saisi à travers le langage. 


Les différentes études sur les agresseurs que j’ai consultées indiquent qu’environ 20 % des violeurs d’enfants sont d’anciennes victimes. Un chiffre légèrement supérieur à l’incidence sur la population globale. Elles indiquent aussi que le cycle victime-agresseurs est surtout une croyance fortement ancrée chez la population et que le fait d’avoir été victime soi-même dans l’enfance est un facteur de risque, mais n’est pas une condition nécessaire ni suffisante pour devenir à son tour agresseur.


Damaged for life. Ce livre lui donne encore raison. Je veux qu’il existe cependant, mais je ne souhaite pas qu’il ait beaucoup de lecteurs. Car ce serait une façon d’exister dans la littérature non pas par mon écriture mais par mon sujet, ce qui a toujours été ma hantise. Et surtout ce sujet-là, que je n’ai pas choisi, ni voulu, ni créé. Exister à mon tour par le biais de quelque chose que je n’ai pas fait mais qu’on m’a fait. Quel cauchemar.
Et pourtant je vais l’écrire quand même, dans une espèce de rébellion insensée. Prendre ce taureau par les cornes et le faire tourner bourrique. Le saouler de paroles et de raisonnements jusqu’à ce qu’il craque, qu’il supplie que j’arrête et qu’il me laisse enfin en paix.


Il n’y a que cette solution. Mais est-ce une solution ? Et si c’en est une, pour qui ? Parler, porter plainte, c’est faire exploser la cellule familiale. Une fois que les mots sont lâchés, se déclenche le processus multiple d’exclusion. Tout le monde veut se protéger de cet incendie. La honte se propage vite, elle est contagieuse. On vous tourne donc le dos. À l’intérieur de la famille mais aussi au-dehors. Il ne vous restera pas beaucoup d’alliés, juste vos proches amis, ceux pour qui vous importez plus que la honte que vous pouvez attirer sur eux. C’est une consolation, c’est vrai, mais tout le monde n’est pas prêt à vivre toute sa vie dans cette solitude.


C’est qu’il est très difficile d’établir, encore plus que les faits eux-mêmes, ce qu’on entend par consentement. Est-ce qu’on se réfère à ce que l’enfant a fait, a eu l’air de faire, a ressenti ou eu l’air de ressentir, ce qu’il a dit ou échoué à dire ? Pour cette raison, des lois qui fixent clairement qu’il ne peut exister de consentement chez un enfant rendront le travail plus facile pour tous, même pour les violeurs qui transigent souvent avec eux-mêmes en s’imaginant qu’on leur a ouvert la porte d’une manière ou d’une autre. (…)
Même si on ne peut pas dire que la porte était grande ouverte, n’est-il pas possible qu’elle ait été un peu entrouverte ? On voyait de la lumière, ça filtrait pas mal, ça donnait comme un signal qu’on pouvait entrer. Est-ce que tu es bien sûre que tu n’avais pas laissé la porte entrouverte ? Par mégarde ou par peur de représailles, tu n’avais pas fermé à clef. Comment être sûre ? Tandis que si on statue depuis le départ qu’il n’est pas question de savoir si c’était ouvert ou pas, si la porte a été forcée ou poussée doucement, puisqu’il n’y a pas de porte, ça enlève quand même un sujet de taille sur lequel on n’a plus besoin de tergiverser.
C’est toujours grand ouvert chez un enfant. Un enfant ne peut pas ouvrir ou fermer la porte du consentement. Il n’atteint pas cette poignée. Elle n’est simplement pas à sa portée. Il y a des victimes adultes qui n’atteignent pas la poignée non plus, car elles sont à terre, elles marchent à quatre pattes depuis trop longtemps ou sont sous emprise ou d’autres circonstances comme celles-là, mais c’est un autre débat, et là effectivement il peut y avoir une discussion, une négociation, avec un jury au milieu, ou un médiateur qui aide les versions irréconciliables à trouver une ligne de contact ou une frange d’incertitude de contact dans leurs zones grises respectives.


Le monde adulte est souvent gris, de mille variantes de gris, et nos victoires comme nos défaites sont érodées aux angles par le caractère corrosif de ce gris. L’enfant, lui, vit en noir et blanc.


C’est quoi exactement un monstre, si ce n’est un être tellement hors norme qu’on ne peut pas le comprendre, qu’il ne peut pas se comprendre lui-même ? Pourquoi ne sont-ils pas des monstres, ces types qui ont mis leur sexe en érection dans le corps de leurs enfants en leur murmurant à l’oreille d’une toute petite voix pour que personne ne les entende qu’ils les aimaient plus que tout au monde ? Ils ne veulent pas être définis uniquement par leurs actes. Ils ont sans doute, comme disait ma mère, de bons côtés. Ils ont été un jour des enfants innocents eux-mêmes, mais leurs actes d’adultes les ont métamorphosés en autre chose. Et si cette chose n’est pas un monstre, je ne sais pas ce que c’est.


Il est sans doute normal qu’ils ne puissent pas regarder en face la gravité de ces actes. S’ils pouvaient vraiment le faire, ils se suicideraient. Ce qui serait à mon avis la seule sortie honorable pour un violeur d’enfant. Mourir de honte. Mais non, ils ne se suicident pas (ce sont les victimes d’inceste en général qui se suicident, pas les abuseurs), ils clament leur droit à une deuxième chance. Et nous, la société, qui les avons condamnés à une lourde peine de prison, avons choisi de croire qu’ils devaient y avoir droit puisque cette peine, un jour, arrive à son terme. Leur dette est payée. Ils peuvent sortir.


La prédation sexuelle n’est pas tant liée au plaisir physique qu’à une relation de domination, c’est-à-dire de pouvoir. Ils choisissent cette agression-là parce que c’est une manière de dominer, d’assujettir l’autre, qui va au-delà des autres formes possibles.
Il avait sur moi une toute-puissance qui lui donnait pendant le temps des viols la sensation d’être un surhomme. Il pouvait décider de ma vie ou de ma mort. Cette identité de monstre qu’ils rejettent tous ensuite, à un moment donné, ils l’ont incarnée avec une jouissance folle. Être un monstre, une fois que la société vous regarde c’est être un sous-homme, mais quand personne ne vous voit c’est l’inverse, vous êtes un roi.


Une personne violée est avant tout une personne qui a été sous le joug, sous la mainmise de quelqu’un qui a eu pendant un temps le pouvoir absolu sur elle. La domination sexuelle est une forme de soumission qui atteint les fondements mêmes de l’être.


Les conséquences du viol vont donc bien au-delà du domaine circonscrit de la sexualité, elles affectent depuis la faculté de respirer jusqu’à celle de s’adresser aux autres, de manger, de se laver, de regarder des images, de dessiner, de parler ou de se taire, de percevoir sa propre existence comme une réalité, de se souvenir, d’apprendre, de penser, d’habiter son corps et sa vie, de se sentir capable de simplement être.


Ma plus grande qualité, celle que j’invoque dans les moments de détresse, quand tout me semble se déliter, elle vient de ce que j’ai vécu, de ce qu’il m’a fait. Tout mon caractère, c’est lui qui l’a fait. Le bon et le mauvais. Le génial et le terrible. Je suis comme ci et comme ça, et tous ces ci et ça dérivent directement de l’enfance que j’ai eue. J’ai du mal à être sûre que j’existe. Je ne sais pas défendre mon espace corporel. Je me laisse facilement envahir par les autres.


Je sais que la vérité n’est pas dans le langage. Je sais que la vérité n’est nulle part. Je sais que le récit peut faire advenir une expérience qui n’est pas nécessairement de la même nature que ce qui est dit. La fiction est ce qui m’intéresse le plus au monde, depuis toujours. Je suis fascinée par cet ordre des choses où on dit autre chose que ce qu’on dit. Où il est naturel que ce qui est dit renvoie à un ailleurs, à une ombre du langage où la vérité attend sans pouvoir être dite jamais. C’est mon père qui m’a appris à lire, pas lui. C’est mon père qui m’a donné les armes qui sont les miennes, le refuge dans l’imaginaire, le goût de la solitude. L’amour de la littérature est né avec ces découvertes. Mais mon beau-père m’a fait connaître la duplicité du langage et du silence. C’est à partir de cette connaissance intime, à partir de cette haine, que j’écris.


On retrouve toujours cette question dans les témoignages de victimes : pourquoi ? Pourquoi ça ? Pourquoi moi ? Parfois elle est à l’origine du désir de confrontation avec l’agresseur, surtout quand il s’agit de personnes qui ont ensuite disparu de la vie des victimes. Certaines font des démarches pour le retrouver, pour lui poser la question directement. On ne peut pas s’empêcher d’avoir besoin de comprendre. Pourtant, et c’est là une frustration terrible, que le bourreau soit un imbécile ou un type sadiquement intelligent, il est toujours incapable de fournir une réponse qui éclaire véritablement. Il ne peut parler que de lui, de son point de vue, de ses motivations conscientes ou inconscientes. Et même quand on a été choisi, comme victime, parmi d’autres enfants, l’explication de pourquoi on a été choisi ne nous donne jamais de clefs pour avancer dans l’existence. Car on n’est jamais choisi en fonction de soi, mais toujours en fonction de lui. Les prédateurs sont le plus souvent des personnalités narcissiques, ils parleront d’eux-mêmes, parviendront même parfois à nous entraîner dans un délire compassionnel, surtout s’ils ont été, avant d’être coupables, des victimes eux-mêmes.
Cette impossibilité de mettre la main sur ce qui, en eux, est coupable, de comprendre l’origine du mal, de situer un déséquilibre qui pourrait être restauré, nous empêche aussi de parvenir à combler la nécessité de donner sens, et, par-là, de faire justice.


Comme l’avait montré Hannah Arendt, les bourreaux s’interdisent de penser leurs actes et cette absence de pensée profonde leur permet de survivre. Le journaliste est stupéfait de l’absence de cauchemars chez les personnes interrogées. Est-ce possible ? De tous les criminels de guerre, le tueur d’un génocide est celui qui en sort le moins tourmenté. Si regrets il y a, ils ne s’adressent qu’à eux-mêmes, à leur vie gâchée, à leur destin malchanceux. Ils se présentent tous comme de braves gars, que le pardon des victimes et de la société rendrait libres de mener une existence honnête à nouveau, comme avant le génocide.
À la question de savoir pourquoi les soldats commettaient les pires exactions sur les sites de conflits, j’ai entendu une fois un grand historien spécialiste des deux guerres mondiales répondre : parce qu’ils le peuvent. C’est une réponse qui pourrait n’avoir l’air de rien mais il disait cela avec une mélancolie profonde, résultat d’une vie de recherches sur la guerre, le mal, la violence. Ils violent parce qu’ils peuvent, parce que la société leur donne cette possibilité, parce qu’on leur a donné l’autorisation, et que quand un homme a la permission de violer, il viole. Comme si le mal était une potentialité toujours présente en nous et que, dans les conditions de possibilité de barbarie, la barbarie se manifeste automatiquement. C’est ça, le théâtre de la cruauté.


J’aurais pu reprendre à mon compte la belle phrase de Sartre dans son livre sur Genet que Didier Eribon a élue comme principe d’existence : L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous.


Relève-toi et marche n’est pas applicable dans le cas des violences faites aux enfants. Car pour les enfants, le sujet même de cette phrase, le toi de relève-toi, ainsi que le sujet de la narration, celui qui prononce les paroles pour enjoindre l’autre, celle qui écoute l’injonction, tout ce petit monde a déjà été violé, est toujours, déjà et encore dans le viol. On ne peut pas se relever et se défaire de quelque chose qui nous constitue à ce point. Le monde entier est perçu à travers ce filtre. Pour celui qui n’a connu que cela, c’est depuis l’oppression que tout s’organise. Il n’existe pas un soi non-dominé, un équilibre auquel on pourrait retourner une fois la violence terminée.


Un abus sexuel sur un enfant n’est pas une épreuve, un accident de la vie, c’est une humiliation profonde et systémique qui détruit les fondements mêmes de l’être. Quand on a été victime une fois, on est toujours victime. Et surtout, on est victime pour toujours. Même quand on s’en sort, on ne s’en sort pas vraiment.


De la même manière, je m’expose, avec ce livre qui ne peut pas aller bien au-delà de mon questionnement personnel, de ma biographie, à ce que ceux et celles qui le liront y puisent des particules qu’ils utiliseront hors du contexte de départ. Mes propos seront interprétés, déformés, délirés. Ils se combineront avec d’autres idées. C’est la seule façon qu’a la pensée de se reproduire vraiment, pas par rhizome ni racine mais par une pollinisation aléatoire.


Il faut être prêt à perdre beaucoup de choses quand on décide de parler. On perd sa famille, c’est évident, on perd son village aussi, on perd son enfance, ses souvenirs d’enfance, ses illusions d’enfance. On gagne quoi en échange ? Je ne sais pas. On gagne la vérité, mais c’est quoi la vérité, exactement, je ne saurais le dire.


Voici ce qu’en dirait David Foster Wallace : S’il y a bien quelque chose qui n’a pas changé, c’est la raison pour laquelle écrivent les écrivains qui ne le font pas pour l’argent : ils le font parce que c’est de l’art, et que l’art c’est du sens, et que le sens c’est du pouvoir.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 


 


 

jeudi 17 février 2022

[Devi, Ananda] Le rire des déesses

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rire des déesses

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au Nord de l’Inde, dans une ville pauvre de l'Uttar Pradesh, se trouve La Ruelle où travaillent les prostituées. Y vivent Gowri, Kavita, Bholi, ainsi que Veena, et Chinti, sa fille de dix ans. Si Veena ne parvient pas à l'aimer, les femmes du quartier l'ont prise sous leur aile, surtout  Sadhana. Elle ne se prostitue pas et habite à l’écart, dans une maison qu’occupent les hijras, ces femmes que la société craint et rejette parce qu’elles sont nées dans des corps d’hommes. Ayant changé de sexe et devenue Guru dans sa communauté, Sadhana veille sur Chinti.
Leurs destins se renversent le jour où l’un des clients de Veena, Shivnath, un swami, un homme de Dieu qui dans son temple aime se faire aduler, tombe amoureux de Chinti et la kidnappe. Persuadé d’avoir trouvé la fille de Kali capable de le rendre divin, il l’emmène en pèlerinage à Bénarès. Comment se douterait-il que sur ses pas, deux représentantes des castes les plus basses, une pute et une hijra, Veena et Sadhana, sont parties pour retrouver Chinti, et le tuer ?
Des bas-fonds de l’Inde où les couleurs des saris trempent dans la misère à sa capitale spirituelle, Ananda Devi nous entraîne dans un roman haletant et riche pour fouiller, à sa manière, les questions brûlantes de notre époque : la place des femmes et des transsexuels, le règne des hommes et la sororité  ; les folies de la foi, la pédophilie  ; la religion, la colère et l’amour. Avec son style incisif et poétique, elle brise le silence des dieux pour faire entendre et résonner le cri de guerre des femmes – le rire des déesses.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ethnologue et traductrice, Ananda Devi est née à l’île Maurice. Auteur reconnue, couronnée par le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2014, elle a publié des recueils de poèmes, des nouvelles et des romans, notamment Ève de ses décombres (prix des Cinq Continents, prix RFO, Gallimard, 2006), Le sari vert (prix Louis Guilloux, Gallimard, 2009), et dernièrement Manger l’autre  (Grasset, 2018).

 

 

Avis :

Veena est l’une des prostituées de la Ruelle, dans le bas-fond d’une ville située au Nord de l’Inde. Sa fille Chinti, aujourd’hui âgée de dix ans, est devenue la mascotte de tous les parias du quartier : les prostituées, mais aussi la petite communauté de hijras, ces transsexuels qui vivent en marge de la société indienne, avec un statut plus bas encore que celui des Intouchables. Aussi, lorsqu’un client de Veena, le puissant swami Shivnath qui se prend pour l’un des dieux du temple où il officie, kidnappe Shinti et l’emmène en pèlerinage à Bénarès pour couvrir ses appétits pédophiles, c’est tout le groupe de ces femmes méprisées, en tête desquelles Veena et Sadhana – Guru des hijras de la Ruelle –, qui s’élance sur ses traces pour récupérer Chinti et la venger.

Ce n’est sans doute pas un hasard si Ananda Devi a choisi de situer son roman dans l’Uttar Pradesh. Cet état, le plus peuplé et l’un des plus pauvres de l’Inde, est aujourd’hui dirigé par un moine hindou nationaliste à l’image extrémiste, déjà condamné pour incitation à la violence, qui n'hésite pas à se targuer de pouvoirs magiques acquis au travers de rituels et de la pratique du yoga. Au travers du personnage fictif de Shivnath, chef religieux amoral et mégalomane, usant sans vergogne d’un pouvoir sans limite assis sur les privilèges de la caste brahmane et sur la crédulité d’une population si misérable qu’il ne lui reste pour viatique que le sourire des dieux qu’on lui fait cyniquement miroiter, ce n’est, ni plus ni moins, ce que certains appellent la dystopie hindouiste de l’Uttar Pradesh que déplore et ridiculise cette histoire.

Aux antipodes du mirage clinquant des idoles et de la folie de leurs maîtres, grouille une population semblable à une « marée de chair », harassée par l’effort de survivre jour après jour, sur une terre aux allures de géhenne. Au plus noir de cet enfer, là où s’efface quasiment jusqu’à leur statut d’êtres humains, des parias subissent leur sort sans espoir : femmes vouées sans échappatoire à la prostitution, transsexuels rejetés dans un étrange mélange de crainte et de respect. Curieuse place qu’ont les hijras dans la société indienne : ni hommes ni femmes, elles sont désormais légalement reconnues dans le pays comme un troisième genre, mais, déclassées des structures sociales de base de la famille et des castes, elles se rassemblent en communautés hermétiques et soudées, encadrées par des règles fortes d’appartenance, dont un rituel d’intégration passant par une émasculation à vif, sans anesthésie.

De la violence faite aux femmes et de l’asservissement de leurs corps, à l’emprise spirituelle d’une population soumise à de dangereux chefs religieux, Ananda Devi nous dépeint une société indienne au foisonnement étouffant et d’une violence écrasante, qu’une étincelle semble pouvoir embraser dans d’incontrôlables mouvements de foule. Son récit aussi poétique qu’incisif nous livre une série de tableaux, tous plus hallucinants les uns que les autres, qu’il s’agisse du cauchemar des bas-fonds où l’on reste invisible jusque dans la mort, du gigantisme d’un pèlerinage semblable à une marée humaine, de la somptuosité qui pare les idoles dans les temples, ou de l’atmosphère crépusculaire des bûchers funéraires de Bénarès. Frappé d’un effroi mêlé de sidération, le lecteur sentira sa tendresse croître pour ces femmes encore capables de se révolter du fond de leur détresse, sinon pour elles-mêmes, pour le sort d’une enfant.

Un roman d’une grande puissance et d’une vraie poésie, où se dessine une Inde de contrastes, colorée, misérable et mystique, où s’il ne fait pas toujours bon être femme, il est sans doute encore pire de n’être ni femme, ni homme, et parfois, tout simplement un enfant. (4/5)

 

Citations :

Comment la faire sortir d’ici ? se demande-t-elle. La laisser dans un orphelinat ? Non, Chinti est assez grande pour dire où elle habite et comment sa mère s’appelle. Et d’ailleurs, même s’ils l’acceptent, où finira-t-elle, sinon dans une autre ruelle, dans une autre cellule ? Quel avenir autre lui offriront-ils ?
Elle pourrait s’en aller avec Chinti, partir ailleurs, mais où ? Et que ferait-elle d’autre ? Travailler comme femme de ménage dans les complexes luxueux qui bourgeonnent dans la ville ? Qu’est-ce que ça changerait ? Rien, sauf les transformer toutes deux en esclaves, forcées de trimer du matin au soir pour des femmes aux bouches avides, et de se soumettre gratuitement aux hommes. Prostituées sans l’être vraiment, sans être payées pour, et tout aussi méprisées. Donc, pire encore que maintenant. Les riches de ce pays ne s’embarrassent pas de bontés inutiles.
 

C’était toujours la même musique discordante. Notre musique à toutes, la musique des déshérités disent certains, sauf que c’est faux, nous ne sommes pas déshéritées, nous n’avons jamais rien possédé. Nous sommes nées nues et moins que nues, déguisées et déformées par notre peau et nos organes, emprisonnées dans un sexe que nous n’avons pas choisi, et ce pays, ô dieux, ce pays, il n’est là que pour nous assassiner avec ses règles obscènes dont ne peuvent s’échapper que les riches et les bien-nés, il condamne l’immense majorité de cette immense multitude à se démerder comme elle peut, et il pousse la couche finale, la plus basse, celle qui n’a aucun pouvoir, à disparaître dans les interstices, dans les fentes, dans les trous d’égout pour embrasser son destin : la chute éternelle. Intouchable, transsexuelle, lépreuse, mère célibataire, enfant difforme, la lie est infinie et l’on trouve toujours plus bas que soi.
 
 
Notre monde tourne autour de l’invisible. Au cœur de tout, il y a un vide : l’énigme qui est notre origine et notre fin. Celle que nous cherchons à tout prix à percer sans comprendre que c’est impossible.
Mais vivre en faisant face à ce vide nous est aussi impossible. Il nous faut alors tenter de le remplir d’êtres invisibles, forgés de toutes pièces par notre imagination, dieux, saints, anges, démons, sorcières ou esprits, bref toute une ménagerie qui peuple notre tête et nous promet autre chose que la mort tandis que notre corps, lui, est occupé à mourir. C’est bien cela qui nous pousse à nous traîner dans la poussière, à nous flageller, à faire dix génuflexions ou à marcher sur des braises pour prouver notre sincérité et notre pureté d’âme. Tout cela pour que nous ne puissions comprendre que tout est de notre propre fait, vivre comme mourir, aimer comme haïr, donner la vie comme la prendre – ta main qui tient le couteau n’a jamais été aussi libre, comprends-le bien, ô guerrier qui prétends obéir aux dieux !
Shivnath, lui, n’éprouve aucune crainte face au vide : ses croyances sont aussi fausses que la statue à son image dans son temple. L’on aurait pu penser qu’il craindrait de proférer, ne serait-ce que dans sa propre pensée, de telles hérésies, mais ce n’est pas le cas. Non, il sait que lorsqu’il mourra, ce qu’il ressentira, ce sera le bois brûlant autour de son corps, et le feu qui le consume, et les étincelles qui l’éclairent une dernière fois tandis que sa peau fond comme du beurre et sa chair comme un sirop amer. Il sera ce corps pris dans une danse macabre à laquelle ceux qui le regardent seront totalement indifférents. Rien de plus.
Et donc, sachant sa fin, sa futilité, sa finitude, il peut y faire face sans avoir à se cacher et l’assumer avec la plus grande certitude : nous ne sommes pas faits pour être bons. Nous sommes mauvais dès la genèse, êtres retors, impulsifs, pervers, égocentriques, et même ceux qui croient faire le bien le font pour des raisons égoïstes – pour s’acheter un paradis, racheter une faute, se réhabiliter à leurs propres yeux. Il n’y a rien de plus faux que la sainteté des hommes dits saints, et ça, Shivnath ne le sait que trop bien. (Les êtres vraiment saints ne le crient pas sur tous les toits, ils risqueraient de mourir sur une croix.)
 
 
Les êtres comme Shivnath sont des œufs qui ne se révèlent pourris que lorsqu’on en brise la coquille. À l’extérieur, ils semblent sains. Ils ont la couleur sablée, noisette ou très blanche des beaux œufs de poule, parfois tachetés par quelque pigmentation fortuite. Mais si on brise l’œuf parfait d’un seul petit choc sur le côté, voilà que l’odeur d’acide sulfurique s’élève et une bave verdâtre s’écoule. L’œuf impeccable se révèle pourri, il empuantit l’air, tout est contaminé.
Voilà ce que sont les hommes qui se disent saints : des œufs pourris mais exquisément blancs, d’une pureté qui ne fait que cacher la corruption intérieure ; sainteté à l’odeur d’égout. La supercherie est merveilleuse. Shivnath baigne dans l’adulation de ses ouailles, même si sa main levée en bénédiction est prompte à gifler le corps accroupi devant lui, et personne ne pourra rien lui dire parce qu’ils sont tous aveugles. Il peut prêcher la bonne parole et instiller son venin de haine et de culpabilité et de honte pour apprendre aux hommes à obéir, obéir encore aux préceptes et aux règles, craindre les châtiments et se croire choisis, seule chance de paradis, et obéir, obéir encore, seul espoir pour réchapper au massacre, obéir comme unique mode de vie, comme unique recours. La connaissance vient des livres sacrés et de rien d’autre, dit-il, et seuls les hommes saints savent les lire et les interpréter. Assurer leur subjection : plaisir du sacerdoce.
Même les dictateurs n’ont pas cette impunité morale, car leurs sujets se soumettent par peur. Aux hommes de dieu, on se soumet par choix, avec la confiance hébétée des imbéciles, avec l’absence de libre-arbitre d’esclaves consentants. Shivnath sait qu’il peut faire ce qu’il veut sans craindre la révolte.
Son éducation, pourtant, a été bonne. Ses parents étaient des gens vertueux, mais fourvoyés. Ils avaient exactement les mêmes convictions que ses fidèles. C’est-à-dire que naître dans la caste des Brahmanes leur offrait une belle destinée, les rendait supérieurs aux autres castes, les plaçait d’emblée à un rang privilégié d’où aucun acte répréhensible, aucune déficience physique ou mentale, ne pourrait les faire dégringoler. Pour eux, seule la naissance était source de mérite.
Ils ne savaient pas que Shivnath avait parfaitement compris les avantages de ce métier, et qu’il avait vu ce que son père ne voyait pas : l’étendue du pouvoir qui lui était offert. Mieux que quiconque, il a su percer le cœur des hommes, leurs attentes et leurs limites.
Il a réussi au-delà de ses espérances. Le temple modeste hérité de son père a grandi avec lui. Les foules s’y sont pressées. Elles ont répondu à l’appel de Kali, l’appel aux armes, pour une Inde vengeresse. C’est un juste retour des choses après des siècles d’invasion, clament-ils. Depuis quelques années le parti au pouvoir les encourage. Du coup, Shivnath est devenu l’homme le plus important et le plus influent de la ville. Il a été libéré de toute contrainte.
 
 
Aucun pèlerinage religieux ne peut avoir lieu sans être accompagné par sa cohorte de chair. Comment feront-ils, ces pauvres hommes pieux, pendant toutes ces journées, ces semaines, ces mois, parfois, pour suivre l’appel divin, s’ils ne peuvent satisfaire leurs pulsions sexuelles ? Comment parvenir à se concentrer dans leurs dévotions, parfaire la purification de leur être, consolider ce lien unique et intangible qui les relie aux divinités, si leur corps manifeste de plus en plus fortement, bruyamment, insolemment, ses envies contrariées ? Imaginez que leur sexe les trahisse au milieu de la prière, parmi tous les pèlerins ! Depuis toujours, sexe et religion font bon ménage, n’en déplaise aux puritains. Il ne s’agit que du sexe masculin, bien évidemment. Le sexe féminin, lui, est là pour fournir un service : assouvir les désirs.


Dans le ciel, les étoiles changent de position, mais personne ne les regarde. Que leur importe ces lumières venues de loin alors que la terre est une géhenne ? Le ciel n’est là que pour recevoir leurs vaines prières. Le ciel est la gigantesque oreille des divinités, rien de plus. Elles leur enverront des pluies bienfaisantes ou dévastatrices, des sècheresses qui boiront jusqu’au sang des vivants, des ouragans et des typhons, et peut-être quelques jours de grâce où l’air sera frais et le soleil clément. Vivre, vivre, aujourd’hui, et puis demain, et puis peut-être encore demain. C’est tout ce qu’ils peuvent espérer. Après… Tout est incertitude.


Les pèlerinages n’ont jamais conduit vers autre chose que soi – un soi blessé, tourmenté par les visions qui dansent hors de notre portée, par nos rêves faussés. Les pèlerinages mettent à nu nos échecs, nos mirages. Ils sont l’éternel piétinement de ce rien qui nous réclame, nous aspire, nous noie : la mort vers laquelle tout le monde chemine, et rien d’autre. Aucune promesse d’un bonheur quelconque tandis que nos pieds creusent notre propre tombe.


Elle se redresse et contemple la marée de chair, peut-être se rappelle-t-elle alors qu’eux non plus ne possèdent pas grand-chose, qu’ils s’accrochent au rien pour survivre. Et puisqu’on leur fait miroiter le sourire des dieux, pourquoi ne croiraient-ils pas que ce sourire est pour eux ? C’est comme jouer à la loterie : on ne gagne jamais mais on continue à croire. Sauf qu’on ne tue pas au nom de la loterie.
— Dieu, c’est la plus grande des loteries, dit Veena. On parie sur l’invisible et sur l’impossible, mais on ne gagne jamais.
 
 
Shivnath sait qu’il doit avancer masqué. L’époque est moins tolérante que jadis. Avant, une fillette de prostituée de dix ans sous la protection d’un swami, cela n’aurait pas fait scandale. Maintenant, c’est différent. Il doit évaluer la crédulité des croyants et se tenir au courant des informations qu’ils reçoivent sur leurs téléphones depuis les quatre coins du monde. Il suffirait qu’une foutue féministe ait vent de lui pour que les médias se précipitent. Il le sait, chacun est désormais soumis au jugement international, qui n’a rien à voir avec le jugement de son peuple, qui se fout royalement des enfants des prostituées. Le politiquement correct règne, et il faut montrer du respect aux femmes, aux enfants, aux pauvres, aux intouchables etc. Même un Premier ministre doit faire semblant de se plier au jugement international, pense Shivnath, mais en réalité il continue de faire ce qu’il veut. Tant que tout cela reste entre nous, pas de problème. On peut violer les femmes et massacrer les musulmans à condition de ne pas se faire prendre. Ces foutus médias nous exposent sans cesse au regard des Occidentaux, qui, du moins en apparence, disent respecter les femmes et s’opposer à toute forme d’injustice sociale !


Dès l’âge de dix ans, ils s’activent autour des bûchers. L’odeur imprègne leur peau, qui devient grise à force de vivre parmi les cendres. Ils manipulent tous les cadavres, jeunes, vieux, malades, amputés, en morceaux, décapités, ou si parfaits qu’on a du mal à croire qu’ils sont morts. Avec le temps, ils ne les voient plus. Enveloppés de leur suaire blanc, les défunts sont tous pareils, tous voués à la désintégration. Une fois les corps brûlés, les enfants sont chargés de retrouver ce que le feu n’a pas détruit. Ils marchent parmi les cendres à la recherche de bijoux, de pièces ou d’ustensiles, et pataugent dans la boue du Gange pour récupérer ce qui pourrait être vendu. Ils ramassent les morceaux de bois qui n’ont pas été brûlés pour les ramener à la maison, où ils seront utilisés pour cuisiner. Tout dans cette industrie est récupérable. Grande leçon, pour notre époque ! 

 

 

Du même auteur sur ce blog :