dimanche 14 mars 2021

[Boileau-Narcejac] Les louves

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Les louves

Auteur : BOILEAU-NARCEJAC

Parution : 1955 (Denoël), 2001 (Folio Policier)

Pages : 192

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«La porte se referma. J'étais seul avec ces trois femmes qui tenaient ma destinée entre leurs mains et pouvaient, à chaque minute, me détruire. Maintenant, il n'y avait plus rien à tenter. J'étais leur chose.»

 

Le mot de l'éditeur sur les auteurs :

Sous ce double nom se cachent deux auteurs, Pierre Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac (1908-1998). Tous deux épris de littérature policière et auteurs de romans d'aventures, ils se rencontrent et s'associent en 1948. Inséparables, leurs rôles sont néanmoins nettement définis : Pierre Boileau bâtit l'intrigue, Thomas Narcejac rédige, étoffe, met au propre le texte définitif. La plupart de leurs romans ont été portés à l'écran notamment par Clouzot et Hitchcock. Le cycle des Sans Atout consacre un genre policier pour les enfants : une intrigue sophistiquée, débrouillée rondement par l'intelligence aiguë d'un jeune garçon.

 

 

Avis :

Durant sa captivité en Allemagne pendant l’Occupation, Gervais, le narrateur, est devenu inséparable d’un certain Bernard, qui lui a appris tous les détails de sa vie, et qui partage avec lui sa correspondance avec Hélène, sa marraine de guerre. Lorsqu’il entraîne Gervais dans son évasion, Bernard entend rejoindre Hélène à Lyon, mais seul son compagnon parvient à destination. Sans ressources ni point de chute, Gervais entreprend de se glisser comme un coucou dans le nid qui s’offre à lui et usurpe l’identité de Bernard...

Claquemuré dans cet appartement lyonnais qui lui tient lieu de cache, Gervais se retrouve aux prises avec trois femmes, dans un huis-clos de plus en plus étouffant où l’on se demande très vite qui sont les chats et les souris. Entre ambiguïtés, sous-entendus et intentions cachées, un climat empoisonné, où la menace semble sourdre de chaque propos et du moindre sourire, s’épaissit peu à peu dans un suspense psychologique si magistral qu’il tiendra le lecteur en apnée jusqu’au point final. Opportunisme lâche et facile côté masculin, cupidité perfide côté féminin, enfermeront tout ce petit monde dans une vertigineuse partie d’échecs aux coups sournois et mortels, de plus en plus imparables.

Ce roman d’atmosphère excelle à transformer une poignée de personnages, a priori anodins, en monstres diaboliques emportés par leurs faiblesses dans un engrenage infernal. Sans effet spectaculaire, avec une précision calme et froide quasi chirurgicale, le récit se déploie de manière implacable, faisant preuve d'une férocité aussi glaçante que jubilatoire. Au terme des retournements incessants de ce jeu de dupes, demeure une interrogation : à qui attribuer la palme de la plus grande méchanceté ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 13 mars 2021

Interview d'Angélique Villeneuve à propos de son roman La belle lumière

 

                                                             Crédit F. Blitz

 

Bonjour Angélique Villeneuve.
Vous êtes l’auteur de nombreux romans, ouvrages pour la jeunesse et livres de gastronomie. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a menée à l’écriture ?

J’écris depuis toujours, et je lis beaucoup. Puisque bien sûr, il faut lire et lire encore, et admirer, si l’on veut écrire.

J’ai publié mon premier roman il y a vingt ans exactement, La Belle lumière est le huitième. (Déjà ! Je n’en reviens pas.). Écrire pour les enfants, des albums essentiellement, est venu après, et c’est un plaisir immense aussi, un vrai travail de langage et de construction. Je n’ai pas d’autre métier, je ne fais que ça et, comme je dis souvent aux enfants lorsque je fais des ateliers en classe, c’est le plus beau métier du monde. Il ne rend pas très riche, mais il rend tellement riche !


Votre dernier roman La belle lumière investigue l’histoire de la célèbre Helen Keller du point de vue de sa mère Kate. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ces personnages, et surtout, pourquoi avoir choisi cet angle inédit pour les approcher ?

Il y a des gens qui ne connaissent pas Helen Keller, bien sûr, et j’espère qu’ils seront nombreux à la découvrir dans La Belle Lumière, mais ceux qui ont déjà croisé sa route, souvent dans l’enfance à travers le livre de Lorena Hickok, ou bien, comme moi, le film d’Arthur Penn, Miracle en Alabama, l’ont gardée en eux. On ne peut pas vraiment oublier l’enfant dépenaillée, aveugle et sourde, qui griffe et se débat pour ne pas plier sa serviette. Et ses doigts sous l’eau de la pompe. La silhouette enragée d’Helen frémit toujours dans leurs mémoires.

Si j’ai pris pour héroïne sa mère plutôt qu’Helen elle-même, c’est parce que c’est toujours ça qui m’intéresse. Les femmes qui sont autour. Pas dans la lumière, souvent trop crue, et mille fois fouillée, mais dans la pénombre autour de ceux ou celles qu’on regarde. Certes, Helen ne voit pas, mais elle a été tellement regardée !

Esquisser le portrait de sa mère, délaissée par les chroniqueurs, me passionnait. D’abord parce que personne n’avait jamais rien écrit sur Kate, quand il y a tant de biographies, de romans sur sa fille ou sur Ann Sullivan, la jeune professeure venue de Boston pour sauver leur famille. Sur la mère, rien. Ni en anglais ni dans aucune autre langue. Rien non plus sur le père, d’ailleurs. Mais j’aime toujours autant m’attacher aux histoires des femmes…

Il y a, en toute logique, peu d’archives sur Kate. Quelques photos d’une femme au regard bleu, des notes sur sa passion des roses et de la littérature. Des lettres. Et l’histoire de sa fille, qui éblouit tout. Je me suis demandé avec une grande intensité comment une mère, somme toute ordinaire, corsetée par son époque et son milieu, avait pu vivre cette histoire. Comment son corps l’avait vécue. Et me suis interrogée, plus largement, sur la destinée des femmes blanches de la classe moyenne supérieure, entourées de domestiques noirs à peine sortis de l’esclavage, dans ce grand Sud de poussière. Qu’y avait-il pour elles au-delà de la maternité ? 


Vous mettez l’accent sur le mot « lumière » dans le titre. Finalement tout votre livre n’est-il pas un jeu entre l’ombre et la lumière, puisque vous fouillez la périphérie méconnue de cette célèbre histoire ?

C’est tout à fait ça. Un jeu d’ombre, de lumière, et de lisières. La lumière est ce à quoi j’aspire, depuis le début, dans mon écriture. Et nous tous, me semble-t-il, sommes des aveugles à sa recherche. Pas n’importe laquelle. La belle. Celle qui finit par couler jusqu’à l’intérieur de nous. C’est celle qui porte Kate en tout cas, celle que de toutes ses forces, parfois maladroitement, elle veut insuffler à sa fille.

Le terme désigne bien sûr le savoir auquel Helen va avoir accès enfin, mais aussi, et tout simplement, la lumière au sens littéral. Il se trouve que j’ai perdu un fils il y a quelques années et ce que je veux, chaque jour, continuer à lui donner, et donc à ressentir très intensément, c’est la beauté du monde : la lumière du soir, par exemple, si jaune, si belle. Et Kate, l’ai-je imaginé, est comme moi. Elle veut le beau pour sa fille quand celle-ci peine à l’atteindre.


Avant de redonner vie à Kate au travers de ce que l’on connaît du parcours de sa fille, vous vous êtes imprégnée des faits historiques, des écrits qui nous sont parvenus, du contexte de l’Amérique de l’époque, au point que, dans votre livre, l’ambiance et le paysage comptent autant que les personnages qui y vivent. Pouvez-vous nous parler de ce travail de documentation ?

Mais oui ! Le pays, le paysage, et je suis heureuse que vous l’ayez lu ainsi, sont des personnages du livre. C’est tout le travail d’incarnation, qui est passionnant (en tout cas pour moi !)

Avant d’écrire, j’ai fait des recherches pendant une année entière. Le problème était de ne pas se laisser engloutir par la masse documentaire…

Il existe très peu de choses en français, (même si le premier livre écrit par Helen alors qu’elle a une vingtaine d’années est traduit), mais en anglais, il y a pas mal d’ouvrages écrits plus tard, des biographies, ainsi que quelques petits morceaux de films. La mine vint surtout des archives, immenses et numérisées par l’Institution Perkins des Aveugles à Boston. C’est là qu’enfant, Helen fut élève, loin de sa famille mais toujours suivie par Ann Sullivan. J’y ai trouvé des centaines de milliers de documents, des lettres, des comptes-rendus, des photos… C’était prodigieux et affolant à la fois. Comme Helen, finalement.

Je me retrouvais face à des milliers de tiroirs, quand j’en ouvrais un c’était une dizaine qui apparaissait devant moi.

Alors j’ai lu, écouté, regardé, j’ai même appris un peu des rudiments de la dactylologie, l’alphabet manuel qu’Ann Sullivan utilise pour apprendre à son élève qu’un mot existe. J’ai examiné ce qu’on mangeait dans le sud des États-Unis à l’époque, comment on cuisinait (Kate faisait son lard elle-même, elle vivait presque en autarcie, je ne suis pas allée jusque-là, mais j’ai quand même fait chez moi des pickles de tomates vertes selon une recette de l’Alabama des années 1880), comment on cultivait les roses et quelles variétés étaient disponibles en ce temps. J’ai lu des livres et des articles sur les Noirs qu’on brûlait et pendait sans autre forme de procès dans leur petite ville et aux alentours, des témoignages d’anciens esclaves, j’ai épluché les recensements, déchiffré des centaines de lettres, me suis promenée sur google earth. J’ai établi des arbres généalogiques, retrouvé des tombeaux. Pour finir, je me retrouvais à la tête de plus de huit cents pages de notes manuscrites. Il a fallu défricher.

Alors, je me suis lancée dans l’écriture du roman. Dans le corps de Kate. C’était un moment formidable.


Au-delà de Kate et d’Helen, votre livre aborde la question des préjugés et du non-respect des différences, qu’il s’agisse de la peur du handicap ou du racisme. Qu’est qui vous touche et vous émeut sur ces sujets ?

Je l’ai dit je crois, j’ai besoin et envie d’écrire sur ceux qu’on ne voit ni n’entend.
Peut-être pour me sentir un tout petit peu utile…


Qu’aimeriez-vous que vos lecteurs retiennent en particulier de votre livre ?

L’amour et la lumière, par exemple ? Ça, ce serait drôlement bien.

 
Et qu’auriez-vous aimé que Kate pense de votre livre ?

À côté de moi, à l’instant où je réponds à vos questions, dans le calme de mon bureau, la photo de Kate Keller est scotchée sur mon mur. Ça fait maintenant quelques années, depuis le début de mes recherches. Je travaille sur d’autres choses aujourd’hui, mais elle est là, toujours, et parfois, nous discutons un peu. Je lui caresse furtivement la joue quand les nouvelles du livre sont bonnes.

Dans la post face, je m’adresse à elle en ces termes :

« Sur toi, Kate Adams Keller? Je n’avais pas grand-chose. Et ce que je trouvais était toujours en regard des autres, jamais pour toi-même. Il ne me restait qu’à oser me glisser dans ton corps. Lentement, j’y ai cherché les replis dans lesquels se seraient nichés l’émerveillement et la douleur d’avoir donné naissance à cette enfant-là, puis de se l’être fait arracher.

J’espère ne t’avoir pas trahie, malgré les libertés que j’ai prises pour imaginer ta vie, tes pensées et ce que ton sang endurait. Pardon si j’ai été trop loin. J’ai cru, peut-être à tort, que les épreuves que nous avons traversées l’une et l’autre pouvaient nous rapprocher, effaçant les années et les mers. » 


Merci Angélique Villeneuve d’avoir répondu à mes questions.

Merci à vous de m’avoir lue avec autant de sensibilité ! 


Retrouvez ici la chronique de La belle lumière.
 

 



vendredi 12 mars 2021

[Stefansson, Jon Kalman] Lumière d'été, puis vient la nuit

 

 

 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Lumière d'été, puis vient la nuit
            (Sumarljós og svo kemur nóttin)

Auteur : Jon Kalman STEFANSSON

Traducteur : Eric BOURY

Parution : 2005 en Islandais,
                   2020 en France

Editeur : Grasset

Pages : 320

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.
Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois  : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu - il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…
En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. Lumière d’été, puis vient la nuit charme, émeut, bouleverse.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1963, Jón Kalman Stefánsson est l’auteur d’une œuvre importante traduite dans le monde entier. Son roman Ásta, publié en août 2018, a été un grand succès en France, et ses précédents romans, notamment Entre ciel et terre et D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, repris en Folio, sont déjà des classiques. La version originale de Lumière d’été, puis vient la nuit a été publiée en 2005 en Islande.
 

 

Avis :

Dans ce petit village d’Islande où les saisons se succèdent en ne se différenciant que par la longueur de jour laissée par la nuit, le quotidien est si morne que les plus petits détails font figure d’évènements et ne passent inaperçus de personne. Un rien suffit parfois à susciter la tempête, dans un tourbillon irrationnel de désirs, de ressentiments ou de craintes…

Tel le coryphée d’une tragédie grecque observant et commentant les actions aveugles des personnages, l’auteur se poste en témoin extérieur d’une série de saynètes, mettant en scène les menus incidents qui font figure de cataclysmes dans la vie monotone de villageois ordinaires. Toutes ces petites histoires gravitent autour de pulsions et de désirs plus ou moins licites et assouvis, de rancunes et de frustrations, de peurs irraisonnées toujours prêtes à surgir. Si elles emplissent la vie de leurs protagonistes, elles prennent une coloration bien dérisoire sous l’oeil critique et les commentaires caustiques de leur scrutateur.

Elles deviennent alors l’occasion de quelques réflexions critiques sur l’ineptie de nos existences contemporaines qui, choyées comme jamais par le confort et la facilité, n’en rendent pas les humains plus heureux. Prisonniers d’une immédiateté égoïste qui les isole les uns des autres, efface ceux qui les ont précédés et ne laissera rien aux générations futures, les hommes n’ont tiré aucune sagesse de leurs nouveaux savoirs. La science a remplacé croyances et spiritualité sans répondre à leurs questionnements fondamentaux et sans éradiquer leur peur du noir et de la mort. Les comportements les plus irrationnels ne demandent qu’à resurgir chez des êtres qui, par ailleurs, n’ont jamais mis le progrès à profit pour réfléchir et donner la priorité aux valeurs essentielles de la vie.

Aussi bien écrit et pétri d’humour qu’il soit, ce livre m’a profondément ennuyée. Les épisodes s’accumulent sans grand lien les uns entre les autres, et surtout sans vraiment illustrer un propos certes intéressant mais somme toute peu creusé. Leur succession m’a d’autant plus découragée, qu’en plus de ne s’y passer pas grand-chose, leur narration froide et distanciée m’a interdit toute émotion et tout attachement aux personnages. Surnage chez moi une impression persistante d’absurde non-sens, sans doute recherchée par l’auteur, mais qui m’a plus durablement assommée qu’intéressée. (2/5)

 

Citations :

Car il se trouve encore des gens qui s’attellent à écrire des lettres. Nous entendons par là à l’ancienne mode, ils couchent les mots sur le papier, ou les écrivent sur le clavier de leur ordinateur puis les impriment, glissent la feuille dans une enveloppe qu’ils portent au bureau de poste, et que le destinataire reçoit au mieux le lendemain, mais bien souvent beaucoup plus tard. N’est-ce pas là s’accrocher à un monde disparu, une forme de passéisme, une tentative de rallumer des braises depuis longtemps éteintes ? Nous sommes habitués à la vitesse, on écrit les mots sur le clavier, on presse une touche et leur destinataire les reçoit aussitôt. C’est ce que nous nommons réactivité. Dans ce cas, pourquoi prendre la peine d’expédier une lettre par voie postale, une telle lenteur met notre patience à rude épreuve – autrement dit : pourquoi aller quelque part en charrette à cheval alors qu’on dispose d’un bolide ? Les mots stockés dans les ordinateurs sont condamnés à sombrer dans le néant, claquemurés dans des logiciels obsolètes, définitivement perdus quand la machine plante, nos pensées et nos réactions disparaissent. D’ici à un siècle, et plus encore dans un millénaire, personne ne saura que nous avons existé. Naturellement, nous ne devrions pas nous en alarmer, nous vivons ici et maintenant, mais un jour, nous tombons sur d’anciennes lettres qui remuent au fond de nous un je-ne-sais-quoi, nous avons l’impression de retrouver un fil attaché à notre personne, et qui plonge dans le passé, alors, nous pensons, voilà le lien qui unit les siècles :                        
Londres, le 28 mai 1759,             
reviens vite de cette guerre imbécile, rentre tout de suite à la maison pour mordiller mes seins. Je ne suis rien, je suis perdue en ton absence.                     
Les messages que nous échangeons par ordinateur auront disparu d’ici à quelques années et la pensée, le sentiment que nous sommes en train de rompre le lien nous obsède, ce fil qui part de notre personne plonge désormais dans le néant, nous créons un vide qui jamais ne se comblera. Nous tenons avant tout à faire preuve de loyauté envers notre temps plutôt qu’envers un hypothétique futur, et malgré tout, nous sommes rongés par la mauvaise conscience autant que si nous commettions un crime, d’ailleurs, nous sommes très doués pour engranger toutes sortes de culpabilités. Nous nous sentons coupables de ne pas lire assez, de ne pas parler suffisamment avec nos amis, de consacrer trop peu de temps à nos enfants ou à nos anciens. Nous optons pour le mouvement perpétuel plutôt que de nous installer confortablement pour écouter la pluie, boire un café, caresser une poitrine. Et jamais nous n’écrivons de lettres.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu’à la fin tout meurt et il ne reste rien.
 
Jadis, la foi était notre sédatif, elle nous apportait l’espoir et définissait le but de nos vies, plus tard, la science l’a remplacée par le rêve d’un monde meilleur, d’une distance réduite entre les hommes, tout change. Les journées passent, puis les siècles, et aujourd’hui, la place de la religion se réduit pour ainsi dire à la messe du dimanche, la science est le domaine réservé des scientifiques de profession, et le rêve d’un monde meilleur s’est assoupi dans le canapé dernier cri. Le confort nous assaille, c’est à peine si nous gardons la tête hors de l’eau, perdus dans cet océan d’objets, nous somnolons, nous rêvons, et nos rêves se confondent avec les livrets en quadrichromie que publient les agences de voyages, ils s’immiscent entre les pages des magazines télé et prennent corps sur Internet. D’aucuns claironnent que les héros de chaque époque sont à l’image de leur temps et de leur environnement. Il y a un demi-siècle, nos modèles étaient peut-être les astronautes en qui nous voyions la grandeur de l’esprit humain, ils représentaient le triomphe de la science, l’accès à de nouveaux univers, une forme de témérité, nous n’affirmons pas que tout cela était caractéristique de cette période, loin de là, les symboles procèdent toujours par excès de simplification, mais tout de même – les héros de chaque époque sont un miroir de l’air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l’homme en a besoin, c’est dans sa nature. Les grandes figures d’aujourd’hui ne sont-elles pas les journalistes, les architectes d’intérieur et les cuisiniers ?

« Il est des blessures si profondes et si proches du cœur / Que même la pluie sur les vitres de la cuisine devient parfois mortelle. »

Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l’Histoire nous n’avons vécu dans un tel confort, que l’individu n’a jamais eu à ce point la possibilité d’influer sur son environnement, qu’il n’a jamais été aussi simple de s’engager, mais que la volonté de le faire n’a jamais été aussi rare – comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d’une telle situation ?

Qu’importe la vitesse à laquelle la science progresse, elle ne nous débarrasse pas de notre peur du noir, peut-être cette angoisse ne fait-elle au contraire qu’augmenter parce que l’homme moderne – j’entends par là le citadin, puisqu’on ne peut pas vraiment dire que nous soyons modernes – ne connaît plus les ténèbres, elles ont été éradiquées par une surabondance de lumière, un excès d’électricité. Les gens ne savent plus comment se débrouiller dans l’obscurité, ils ne savent plus tâter le sol de leurs pieds pour éviter de trébucher. 
 
L’être humain se confond avec ses actes or, la politique n’est que pouvoir et influence, il suffit de priver un homme public de l’un et de l’autre pour qu’il n’en reste rien.

Vous savez également que si nous continuons à vivre comme nous le faisons depuis des décennies, et là, nous parlons de l’humanité tout entière qui a certes effectué un grand bond en avant ; si nous ne transformons pas notre mode de vie et notre quotidien, nous courons à notre perte. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons simplement de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie.

Nous sommes bien loin d’avoir surmonté notre peur de la nuit – qu’elle soit en nous, sous nos pieds ou n’importe où dans le monde.

La vie n’est en revanche que mouvement permanent, la poussière ne risque pas de se déposer à sa surface – puis un jour, tout se change en souvenirs et vous voilà mort.

mercredi 10 mars 2021

[Sthers, Amanda] Lettre d'amour sans le dire

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Lettre d'amour sans le dire

Auteur : Amanda STHERS

Parution : 2020

Editeur : Grasset

Pages : 140

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenirs douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.
Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur. Cet homme devient le centre de son existence  : elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques. Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu... D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains  : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

 

Un mot sur l'auteur :

Amanda Sthers, scénariste et auteur, est connue en littérature adulte (Ma place sur la photo, Chicken Street, Madeleine), au théâtre (Le vieux juif blonde, Thalasso) et pour ses livres pour enfants (série des Gums).

 

 

Avis :

A quarante-huit ans, Alice n’a jamais reçu d’amour. D’origine très modeste, maltraitée et abusée par les hommes durant son adolescence, fille-mère, cette femme meurtrie et effacée s’est partagée entre sa fille et son métier de professeur de lettres, sans jamais s’autoriser à être plus qu’une ombre. Sa rencontre fortuite avec un homme japonais pratiquant le shiatsu va lui ouvrir un monde empreint d’une infinie délicatesse et la réconcilier peu à peu avec elle-même. Un an durant, elle entreprend l’apprentissage de la langue et de la littérature japonaises, s’apprêtant à révéler à cet homme des sentiments dont d’infimes signes l’ont persuadée de leur réciprocité. Mais l’homme disparaît sans préavis. Alice entreprend l’écriture d’une longue lettre dont on ne sait si elle sera lue un jour, et où elle exprime enfin ce qu’elle n’a jamais su dire.

Tout n’est que délicatesse et retenue dans ce texte, où se dévoile peu à peu le vécu et la personnalité d’une femme qui s’est laissé flétrir et effacer de sa propre vie, parce qu’une carence d’amour dès le plus jeune âge, suivie de relations abusives et destructrices, l’ont privée de toute estime d’elle-même. Sa rencontre avec un homme pour une fois respectueux et bienveillant, dont on ne saura jamais les vrais sentiments au-delà de l’interprétation amoureuse de sa délicatesse par Alice, est pour elle le déclencheur d’une lente renaissance et d’un début de réconciliation avec elle-même. Comme après la pluie sur un désert, la carapace qui protégeait cette femme s’entrouvre, laissant timidement s’épanouir la fragile fleur de sentiments longtemps contenus. Il aura fallu pour cela, telle une transplantation sous un nouveau climat et dans une autre terre, la révélation d’une culture étrangère, capable de lui parler d’âme à âme, au travers de sa poésie et de sa transcendance du non-dit.

Une infinie tristesse imprègne ce très beau roman épistolaire qui, avec une tendresse toute de délicatesse et de pudeur, fait s’épanouir une fragile fleur d’espoir dans une âme brisée par une terrible carence d’amour. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

(...) ce jour-là a transformé ma vie. Pas comme un choc mais plutôt une vague qui s’en revient vers la plage, et s’apprête à repartir à l’assaut de l’océan tout entier.

J’étais épuisée mais je ne m’en parlais jamais. Je tenais bon, je marchais d’un pas rapide, ma vie m’empruntait pour faire son temps plus que je ne la vivais.

Ça a duré très longtemps et puis un rien à la fois. Ce qu’il fallait pour m’en aller si loin que je suis revenue à moi (…).

Jusqu’à vous, j’étais terne comme les murs en crépi du salon de mon enfance mais soudain mes quelques rides ont pris un charme fou, et je me découvre. Vous m’avez rendu une vie intérieure peuplée d’êtres humains et non de héros de romans.

Mais n’est-ce pas toujours de cela qu’est faite la vie ? De masques que l’on emprunte et qui finissent par devenir notre visage, plus vrai que le véritable.

Je me suis demandé où était passée ma vie que je n’avais pas osé commencer. J’avais encore le ticket pour un tour de manège qui tournait, tournait sans que j’aie pu monter ; et voilà que la nuit se mettait à tomber, que le carrousel ralentissait et que le parc se refermait sur moi.

Je me souviens qu’enfant je regardais les oiseaux voler et je me demandais si le vent les empruntait comme des feuilles mortes pour séduire le ciel ou si c’est eux qui jouaient avec lui.

Seul un être brisé peut en réparer un autre. On ne comprend la douleur que si on l’a fréquentée.

En japonais, tout est d’une mélancolie qui rend la mort douce. L’éphémère est ce qui semble créer la plus grande des émotions. On jouit de la finitude en chaque chose.
 
J’ai été spectatrice à nouveau, un personnage secondaire, une figurante même, tant on ne m’autorisait pas de réplique. Je suis à un âge où vous savez bien que vous ne brillez que si les gens s’éteignent par intermittence en votre faveur. Pour cela, il faut qu’ils vous aiment.

La force des symboles n’a de la valeur que pour ceux qui ont vécu ou sont nés nostalgiques d’une vie oubliée.

Ma fille semble désormais connaître le prix des choses mais avoir oublié la valeur de l’essentiel.

Mon père ne s’était pas réjoui que j’obtienne mon bac, que je fasse des études, que je sois une « intellectuelle » comme disaient ses amis ; à ses yeux c’était la pire chose pour une femme. Plus je devenais lettrée, plus les hommes me verraient moche. Avec le temps je pense qu’il n’avait pas complètement tort ; plus une femme prend de pouvoir et d’ampleur, moins elle est désirable. C’est désolant mais ainsi. J’aurais dû penser à être belle et hydrater ma peau au lieu de nourrir mon esprit. J’avais excité Benoît Lavilaine car il me voyait comme une plouc de province, il faut à la plupart des hommes un sentiment de supériorité pour pouvoir désirer. Ne dit-on pas « posséder une femme » ?

Il se plaisait tant qu’il plaisait aux autres, c’est l’aura que dégagent les êtres sûrs d’eux. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 8 mars 2021

[Paris, Gilles] Certains coeurs lâchent pour trois fois rien

 






J'ai aimé

Titre : Certains coeurs lâchent pour trois
            fois rien

Auteur : Gilles PARIS

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 224





 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. »

Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l'auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. «Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une Courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multi-récompensé en 2016.

 

Avis :

De la trentaine à aujourd’hui, soit sur un intervalle de quelque trente ans, l’auteur a surmonté huit dépressions et survécu à une dizaine de tentatives de suicide. Il revient dans ce livre sur ce parcours de vie accidenté, laissant entrevoir quelques pistes d’explication dans son histoire familiale, marquée notamment par le divorce de ses parents et la violence de son père, mais surtout nous donnant à percevoir la terrible lutte qu’il lui a fallu mener, chaque fois, pour s’arracher des ténèbres et retrouver la lumière.

Ce récit n’est pas une autobiographie et n’entre pas dans le détail de ce qui, chez Gilles Paris, a pu lui faire perdre l’équilibre de façon si persistante. Le but n’est pas tant ici d’expliquer les causes, que de faire comprendre, avec la plus grande pudeur et le minimum de bribes de vie personnelle, la réalité de ce trouble revenu régulièrement empêcher le cours de sa vie. Bien sûr, l’on ne peut que rester pétrifié devant tant de souffrance, alors que le texte laisse entrevoir les années folles d’une jeunesse brûlée par les deux bouts, dans l’ivresse du sexe et de la drogue, le vertige d’une vie noctambule débridée débouchant au petit matin sur une solitude hagarde et glauque, puis, à trente-trois ans, l’effondrement, total et incommensurable, le premier séjour en hôpital psychiatrique, le combat de titan pour revenir des abysses, et les rechutes, désespérantes et interminables, étalées sur trois décennies.

De loin, la vie de Gilles Paris ressemble à une succession d’extinctions brutales de la lumière, chaque fois suivies d’une longue et pénible réémergence du néant, des passages de «vie sans magie et sans couleurs» dont il parvient à s’extirper comme à l’issue d’un combat de boxe. Que dire de son courage et de celui de Laurent, son conjoint, pour garder malgré tout le cap d’une vie commune et de la réussite professionnelle, puisque ces épreuves n’ont au final pas empêché l’auteur de mener une carrière dans l’édition et de connaître le succès littéraire avec ses huit romans. Si l’écriture n’a pas pour lui de vertu thérapeutique, nul doute qu’elle s’est nourrie, inconsciemment ou non, de cette vie en forme de montagnes russes, et de l’extrême sensibilité de cet homme brutalisé par la maladie jusqu’au plus profond de son être.

Mes appréhensions initiales face à la thématique très sombre de ce livre se sont évaporées dès les premiers mots, incisifs et bien tournés. Sobre, sincère et courageuse, cette mise à nu ne peut que toucher le lecteur et le faire s’interroger sur les sidérants mystères de notre fonctionnement psychique. (3/5)


 

Citations :

Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.

Je suis incapable de me souvenir du nombre. Une dizaine, peut-être ? Je me suis heurté à l’incompréhension de mes proches. Rien de plus normal. A priori, une tentative de suicide est une manière brutale d’interrompre les souffrances. Mais pas pour moi. Chaque suicide est une manière de défier la mort et une comédie. Une manière de dire « ça suffit » et de repartir de zéro. Tut-tut, je vous ai bien eus. Je mélange les somnifères, les anxiolytiques, les antidépresseurs et une bonne dose d’alcool pour avaler ces bonbons du malheur. Je lance un pari sur une rasade de Martini rouge ou de whisky. Juste après, je me rends chez mon psychanalyste. Je ne sais pas où je trouve la force d’arriver jusqu’à son cabinet. Je tombe dans la rue, plusieurs fois. Mon front saigne et tache ma chemise. Je m’écroule sur le divan et perds conscience.

Face à sa page ou à son écran, l’écrivain est seul. Une solitude choisie, un éloignement volontaire. Parfois l’écriture est machinale, parfois non. Elle devient une adéquation parfaite entre le clavier (ou la plume) et l’auteur. Une osmose proche de celle que provoquent les endorphines après une séance de sport. Écrire, parfois, c’est faire l’amour. L’emballement. L’excitation. Trouver le mot juste, entendre la phrase résonner comme une partition réussie. C’est aussi une part de magie que nul n’explique.

 Je n’imagine jamais que le monde puisse être foncièrement mauvais. Le mien est un miroir imaginaire où se reflète la bonté des gens que j’aime. Avoir de l’empathie, c’est voir l’autre comme il est et cesser de l’imaginer comme un personnage de roman. Toute ma vie, j’ai rencontré des anonymes exceptionnels, particulièrement dans les hôpitaux psychiatriques, dénués de toute malveillance, et je sais bien qu’en dehors de ces hauts murs la vérité est tout autre. La bienveillance est rare.

Je pense à toute l’énergie qu’il me faut pour écrire un livre, à cette sensation de vide ensuite, le vertige. Si la fatigue est bien un des facteurs de la dépression, je m’interroge sur la partie inconsciente du travail d’écriture. J’ai été journaliste une dizaine d’années. J’ai notamment interviewé un écrivain vénitien qui m’a expliqué, dans une chambre d’hôtel, rue Vaneau, que pour tous ceux qui n’écrivent pas, une feuille blanche a juste une longueur et une largeur. Pour l’écrivain, elle a surtout une profondeur, dans laquelle l’auteur va chercher les personnages et l’histoire. Mon inconscient, de toute façon, a toujours quelque chose à dire.

Antidépresseurs, neuroleptiques et somnifères m’enfoncent dans un sommeil sans rêves. Parfois, au lever, tout revient comme un cauchemar. Bien sûr, ce pourrait être pire. Je pourrais être paralysé, me battre contre un cancer ou le Sida. C’est souvent ce que mes proches me rappellent. Autant m’enfoncer la tête sous l’eau. C’est oublier combien le dépressif culpabilise en permanence.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 6 mars 2021

[Barachin, Laure] Le chemin des étoiles

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Le chemin des étoiles

Auteur : Laure BARACHIN

Parution : 2016 (Auto-édition)

Pages : 222






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le 4 juillet 1950, en Alabama, un homme noir, marié et père d'une fillette de quatre ans, Lisa, est pendu à un arbre du "Chemin des Étoiles", lieu de rencontres des amoureux. Les auteurs de ce lynchage l'accusent d'avoir violé et tué une jeune fille blanche, Mary-Anne. Lisa et sa mère sont obligées de s'enfuir vers New York.
1992, lors des émeutes de Los Angeles, après l'acquittement des policiers blancs qui avaient frappé Rodney King, un Afro-Américain au passé de délinquant, Lisa, devenue une enseignante new-yorkaise, se souvient de cette violente époque. En 1970, alors qu'elle n'avait que vingt-quatre ans et que sa mère venait de mourir, elle avait pris le risque de revenir dans le Sud ségrégationniste pour comprendre pourquoi son père avait été assassiné. Était-il vraiment coupable du crime horrible pour lequel il avait été lynché ?
À travers l'histoire fictive de Lisa, Le Chemin des Étoiles permet de découvrir - ou de redécouvrir - ce que fut l'Amérique de l'esclavage, du Ku Klux Klan, de la ségrégation et de s'interroger sur les mécanismes de la violence : sont-ils une spirale sans fin ?

 

Un mot sur l'auteur :

Laure Barachin vit en Occitanie. Elle a écrit plusieurs romans dont Un été en terre catalane, Le Chemin des Étoiles et Le Rêve d'une vie meilleure.

 

Avis :

En 1992, des émeutes sans précédent éclatent à Los Angeles, après l’acquittement des policiers blancs qui, au terme d’une poursuite pour excès de vitesse, s’étaient violemment acharnés sur le délinquant noir Rodney King. Ces évènements renvoient la narratrice, Lisa, enseignante noire à New York, à son propre passé et à celui de sa famille. Vingt ans plus tôt, après le décès de sa mère, elle avait entrepris de revenir en Alabama pour tenter de comprendre le drame qui s’y était déroulé en 1950 : son père, accusé du viol et de la mort d’une jeune fille blanche, avait été lynché par pendaison, puis Lisa et sa mère contraintes de fuir vers New York.

L’histoire fictive de Lisa et des siens est l’occasion de revenir sur un siècle de violences racistes aux Etats-Unis, au travers de quatre générations d’une famille noire. Si le drame relaté trouve son point d’orgue dans les années cinquante avec le lynchage, en toute impunité, d’un homme désigné d’office comme coupable idéal, c’est bien toute la continuité de la ségrégation et de ses déchaînements jusqu’à nos jours qui est pointée du doigt dans ce récit. Des séquelles de l’esclavage aux violences policières contemporaines, du KKK aux survivances actuelles du suprémacisme blanc, transparaît au fil des décennies le poids d’un héritage qui n’en finit pas de déchirer la société américaine. Comment croire encore aux messages d’espoir et au rêve de Martin Luther King, quand la fracture raciale continue, comme une fatalité, à condamner une grande partie de la population noire américaine à la pauvreté, au chômage, à la prison et aux « bavures policières » ? Face à l’engrenage sans fin de la violence, alors qu’un nouveau palier semble franchi avec les émeutes de ces dernières années, l’auteur veut espérer encore et nous inciter à faire de même.

Son plaidoyer vient couronner un récit qui entretient la tension autant par la distillation progressive des révélations que par le climat pesant et menaçant qui les accompagne. Les imbrications de l’intrigue sont riches en surprises, et c’est avec un intérêt et une angoisse ininterrompus que le lecteur se laisse emporter par cette histoire. (4/5)


Citations :

Vous ne trouvez donc pas que le monde est cruel et absurde et que personne ne changera ce fait parce que les hommes aiment ça, la cruauté ? J’ai raison, n’est-ce pas, et c’est pour cela que vous fuyez mon regard. Vous êtes bien placée pour savoir que j’ai raison. Ils ne l’auraient pas tué sinon…
- Qui donc ? Vous êtes fou, lâchez-moi.
- Mais votre cher pasteur, voyons : Martin Luther King. Pourquoi tuer un homme qui revendique la fraternité entre les peuples ? Les hommes ne veulent pas de la fraternité, ils ont besoin d’exercer leur pouvoir sur quelqu’un. À votre avis, pourquoi votre peuple a-t-il été réduit en esclavage ?

Quand vous ne manquez de rien et qu’un jour vous croisez quelqu’un qui manque de tout, votre première réaction est marquée par le désarroi et un vague sentiment de culpabilité qui provoque la gêne. Que dire qui fasse oublier qu’on ne fait que passer devant lui pour retourner à nos occupations, à notre gaieté absurde ? Toutes les belles paroles de consolation, de pitié ou de compassion ne changeront rien à sa situation, pas même la dérisoire pièce tendue par une main qui se veut provisoirement fraternelle. Il s’achètera peut-être à manger et vous retrouverez votre vie quotidienne. De temps en temps, le souvenir de cet être démuni reviendra. Vous vous demanderez avec inquiétude ce qu’il est devenu puis vous tenterez de chasser cette image parce qu’elle est douloureuse et que l’instinct de survie la bannit.

Qu’est-ce qui fait d’un homme un assassin ?… Depuis le temps, je n’ai pas encore trouvé la réponse. Les gens, les psychologues, les psychiatres, les psychanalystes disent communément que les personnes qui ont subi des brimades les reproduiront à l’âge adulte, elles entrent dans un schéma, un cercle vicieux. Cependant, certains échappent à la logique de ces schémas à la fois rassurants et affolants ; rassurants car on se sent mieux quand on a la certitude que l’avenir est prévisible et que donc il est possible d’éviter le pire ; affolants car cette fatalité, ce déterminisme qui collent à la peau, qui broient l’individu sans lui laisser aucun espoir d’être différent, de passer outre cet ordre destructeur, sont terribles.

Il est vrai qu’il est plus facile d’avoir un père mort et honnête homme qu’un frère mort et assassin. La laideur de ses proches est déroutante car on attend d’eux qu’ils soient à la hauteur mais, quand ils le sont, on n’y prête pas attention car on considère que c’est naturel. Le reste ne l’est pas et marque profondément.

Les idéaux ne sont pas faits pour être réalisés en tant que tels, ils sont simplement une impulsion destinée à nous sortir de la passivité, une abstraction qui donne envie d'agir.


 

jeudi 4 mars 2021

[Chiche, Sarah] Saturne

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Saturne

Auteur : Sarah CHICHE

Parution : 2020 (Seuil)

Pages : 208

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sarah Chiche est écrivain. Elle est notamment l’auteur du roman Les Enténébrés (Seuil, 2019, prix de la Closerie des Lilas). Elle est également psychologue clinicienne et psychanalyste.

 

 

Avis :

Issu d’une riche famille de médecins exilée en France après l’indépendance de l’Algérie, Harry meurt d’une leucémie à trente-quatre ans, laissant une petite fille de quinze mois et une épouse dont il était amoureux fou, mais que tout le clan familial déteste. Quelque trente ans plus tard, après une dépression extrême qui a failli lui coûter la vie, l’enfant devenue adulte entreprend l’écriture de ce roman, évoquant sa vie hantée par la perte et le deuil, mais aussi par l’ombre d’une passion qui a définitivement fait voler sa famille en éclats.

La traversée de ce roman largement autobiographique prend longtemps l’allure d’une plongée dans le puits sans fond de la dépression et de fa folie, alors que, pour la narratrice, seuls les mots haineux et la rancoeur des autres membres de la famille viennent rompre le silence et le non-dit qui enveloppent l’absence d’un père devenu tabou et légende noire. Comment se construire et vivre sur le gouffre d’une disparition qui a à jamais scellé amour et haine dans un écheveau aussi inextricable qu’inexplicable pour une enfant déchirée par les conflits entre les siens ?

Il lui faudra pour cela réussir à trouver sa place auprès de ce père mystérieux et objet de tous les antagonismes familiaux, par le biais de quelques images filmées au temps de ses tout premiers jours. Avant cela, au travers de minces mais puissantes évocations surgies du passé, entre les blancs et les ellipses, il nous faudra aussi comprendre l’histoire de cet homme, son amour pour son aîné et la haine renvoyée par ce dernier, leur rivalité autour d’une passion folle et transgressive pour une femme jugée infréquentable par les leurs, les déchirures cachées derrière l’aisance bourgeoise d’une famille faussement reconstruite sur l’inguérissable fêlure de l’exil et l’exécration rencontrée sur le sol de la métropole.

En reconstruisant l’histoire de ce père qu’elle n’a jamais connu, Sarah Chiche crée sa propre fiction en réponse à toutes celles forgées par sa famille autour du disparu : seul moyen pour elle, le temps de l’écriture, de remplir une béance intérieure que la vie réelle ne comblera jamais. Un texte fort, sidérant et terrible, autour d’un deuil impossible, à l’origine d’un véritable collapsus psychologique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Vous êtes, lui dit-il, toujours plusieurs possibilités de vous-même sans que jamais l’une de ces possibilités s’affirme entièrement pour éclipser les autres.
 

Toute vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort.
(…)
Or, il arrive que nul ne sache dire quand cela commence. À quel moment exactement, au lieu de continuer à traverser avec regret les souvenirs d’une enfance et d’une adolescence qui ne nous ont donné ni l’amour ni la sécurité affective dont nous aurions eu tant besoin, au lieu de faire face aux problèmes généraux de la vie d’adulte – ses échecs, ses coups de boutoir, ses moments de découragement – avec une aimable docilité, nous décidons de nous vouer à l’ardeur et à la démolition d’un monde et, nous vouant à l’ardeur et à la démolition de ce monde, nous sommes prêts à en mourir. L’amour devient parfois le vecteur de ce crime parfait.
 

Les Japonais nomment Takotsubo, qui veut dire « piège à poulpe », ce syndrome où, à la suite d’une rupture amoureuse, d’un deuil ou d’un choc émotionnel intense, le cœur se déforme, ses muscles s’affaiblissent et deviennent si paresseux que, tout à coup, littéralement, il se brise. La sidération de l’organe – ici, dans le syndrome de Takotsubo, la sidération du myocarde – se retrouve également, mais cette fois sur le plan de l’esprit, dans un cas de mélancolie extrême, de dépression anxieuse ravageante à son stade ultime. Dans ce trouble mental, connu sous le nom de délire des négations, la personne peut, à la suite d’un trop grand choc, avoir la conviction qu’elle n’a plus d’organes ou que certains d’entre eux sont pourris mais qu’elle ne peut pas mourir car elle n’est jamais née.
 

Toute naissance est la mort naissante d’un idéal : les enfants ne ressembleront jamais trait pour trait à la façon dont leurs parents et leurs grands-parents les ont rêvés. Toute éducation est un échec : les parents et les grands-parents blessent toujours, souvent même sans le vouloir, un enfant. Peut-être que dans notre famille les choses se passaient d’une façon plus grotesque que dans d’autres mais, si l’on prend la peine d’y réfléchir, il semble que, quel que soit le milieu, dans une famille la haine vise toujours, d’une manière ou d’une autre, l’extermination de ses membres les plus vulnérables. Je n’ai plus de peine pour ce qui nous est arrivé : incapable d’oublier, j’ai dû tout pardonner. J’ai de la peine pour cet art avec lequel les adultes mettent à mort leurs propres enfants.
 
 
Mon père était mort. Puis mon grand-père. Puis mon arrière-grand-mère. Ma grand-mère et mon oncle avaient acquis de nouvelles cliniques. L’argent continuait à être dépensé pour tout ce qui fait plaisir, tout ce dont on a besoin, mais surtout pour ce dont on n’avait pas besoin du tout, ce à quoi on n’avait même jamais pensé. Ce n’est pas que, comme certains enfants qui obtiennent tout ce qu’ils demandent, j’étais pourrie gâtée. Non, c’était tout autre chose : on m’ensevelissait en permanence sous quantité de cadeaux somptueux que je n’avais pas même demandés, dont je n’avais jamais rêvé, de sorte que je vivais dans un monde où les objets apparaissaient tout aussi brusquement que les gens y disparaissaient, et où, du reste, comme les autres, on l’aura compris, je ne vivais pas vraiment.


On me disait que j’étais orpheline. On me disait qu’il me manquait quelque chose. Mais je ne savais pas quoi. On sait ce que l’on a perdu quand on se souvient l’avoir connu. On ne sait pas ce que l’on a perdu de ce qui a toujours déjà été perdu.


On dresse donc des enfants à haïr, à mort. Quand ils sont suffisamment conditionnés à la haine, par une alternance de caresses trompeuses et d’humiliations inavouables, quand leur tête est assez colonisée par des histoires atroces, qui les précèdent et dont ils sont les fruits malades, on les lâche dans ce qu’ils prennent à tort pour la liberté mais qui n’est qu’une autre cage, juste plus vaste. Et ils mordent.


La certitude que je ne pouvais pas me tuer puisque j’étais déjà morte s’est installée par degrés, en même temps que la sensation inexprimable d’être entièrement réfugiée dans une tête gigantesque contenant toutes les vies des vivants et des morts. Par décence, il ne m’était jamais venu à l’idée d’appeler qui que ce soit au secours. J’avais trop honte. On n’embarrasse pas les autres avec son chagrin. Chaque fois que d’anciens amis ou ma mère m’envoyaient un message pour savoir tout de même comment j’allais, je répondais simplement, toujours par écrit, « Tout va très bien ». On jugera peut-être tout cela insensé. Pourtant, nos vies sont semées de ces moments où, affligés par un malheur que l’on ne peut souhaiter à personne, on arrive à le cacher à tout le monde : les enfants violés ou battus le savent mieux que quiconque.


On sait ce qu’est la dévalorisation. Plus perçante est la haine de soi. Elle méduse. On se regarde comme les autres vous regardent, comme un être qui aurait tout pour être libre et heureux, et qui rencontre cette haine féroce de soi, dans laquelle toutes vos pensées se réfugient pour vous faire mourir de l’intérieur.
 
 
Mais ce qui tue, ça n’est pas seulement la douleur morale. Ce qui tue, c’est aussi la condescendance et le mépris de ceux qui pensent que la douleur d’un deuil qui se prolonge relève d’une paresse de la volonté ou d’une faiblesse complaisante.


On prétend que c’est en revivant, par le souvenir, toute la complexité de nos liens avec la personne disparue que l’on peut supporter de la perdre, accepter de s’en détacher, et, un jour, retrouver le goût de vivre, la joie d’aimer. C’est exact, la plupart du temps.
Mais ce que vivent les gens comme moi, c’est autre chose. Pour nous, le temps du deuil ne cesse jamais. Car nous ne souhaitons surtout pas qu’il cesse. Nous ne voulons pas de son évacuation forcée. Nous ne tenons pas à surmonter la perte. Nous n’aimons pas être consolés, séparés de la chose perdue. Nous vivons, en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c’est cela qui nous rend heureux. De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du Soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l’atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin, le rejoindre. Et je ne connais pas de joie plus forte.

 

 

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