mercredi 16 septembre 2020

[Prus, Boleslaw] Le Pharaon





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Pharaon (Faraon)

Auteur : Boleslaw PRUS

Traducteur : Jean NITTMAN

Parution : en polonais en 1897,
                  en français en 1990 (L'Atalante)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un jeune pharaon monte sur le trône d’Égypte, sous le nom de Ramsès XIII. Il va s’opposer à l’emprise du clergé d’Amon sur le pays et entreprendre un vaste programme de réformes. À travers le combat du pharaon pour la liberté d’un peuple asservi, l’auteur décrit sa Pologne natale du XIXe siècle dans ce classique du roman historique. Publié en 1897, Le Pharaon, à partir d’un personnage inventé, se livre à une scrupuleuse analyse de l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Boleslaw Prus, de son vrai nom Aleksander Głowacki, est né en 1847 en Pologne, et décédé en 1912. À l’âge de quinze ans, il prend part au soulèvement polonais contre la Russie impériale. En 1872, il entame une carrière dans le journalisme, qui durera près de quarante ans. C’est à la même époque qu’il commence à écrire des nouvelles, puis des romans, dès 1886. Candidat pour le prix Nobel de littérature, il laisse derrière lui plusieurs œuvres majeures, telles que Le Pharaon et La Poupée, et incarne le courant réaliste polonais.

 

 

Avis :

Dans cette uchronie de l’Egypte du XIe siècle avant notre ère, le prince héritier, bouillant jeune homme et brillant chef de guerre, découvre les réalités de son pays : pendant que le clergé richissime et tout-puissant gouverne et thésaurise, le pharaon et sa cour mènent grand train à crédit, au détriment d’un peuple écrasé de travail et d’impôts, au bord de la révolte. Devenu le Pharaon Ramsès XIII, le fougueux souverain tente une réforme : parviendra-t-il à s’imposer face à tous ses ennemis ?

Représentative du quotidien, de la religion et de la culture de l’Egypte ancienne, cette vaste fresque invente deux pharaons : le père dévot qui a abandonné tout pouvoir à la caste des prêtres, et le fils ambitieux qui brûle de rétablir l’autorité royale et la grandeur perdue de l’empire. En mettant en scène la lutte entre les pouvoirs économiques, religieux et militaires, qui instrumentalise le peuple et qui achève de mettre en péril l’équilibre d’un état au bord de la ruine, de plus en plus menacé par les puissances étrangères voisines, Boleslaw Prus reflète dans son roman la situation de son pays à la fin du XIXe siècle, et signe ce qui est devenu un classique de la littérature polonaise, adapté en péplum en 1965 par Jerzy Kawalerowicz.

Tout en tenant le lecteur en haleine par ses multiples rebondissements et ses aventures colorées, le récit devient ainsi une réflexion sur le pouvoir politique et les impitoyables luttes dont il est l’enjeu, incarnée par des personnages décrits dans toutes leurs complexités et leurs ambivalences : tous, certains corrompus, d’autres sincères et pleins de bonnes intentions, ont leurs points faibles et leurs inconstances, et se laissent aveugler par leur orgueil, leurs obsessions ou leurs intérêts personnels, dans un combat à l’issue toujours incertaine et précaire où l’on fait feu de tout bois.

Plaisante et sans temps mort, cette uchronie se prête au final à plusieurs niveaux de lecture : crédible reconstitution historique qui nous immerge dans d’épiques aventures en terre d’Ancienne Egypte, c’est aussi un roman à clef, satire de la situation polonaise à la fin du XIXe siècle, et une réflexion sur le pouvoir et la politique dont certains éléments n'ont pas perdu toute leur actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Le prince fit arrêter l’interrogatoire. Lorsque le prisonnier fut sorti, il s’adressa au fonctionnaire :  
– Ces hommes-là sont parmi les plus suspects ?  
– Oui, seigneur !  
– Dans ce cas, il faut les libérer tous dès aujourd’hui. On ne peut tenir des gens en prison parce qu’ils ont voulu voir monter le Nil !  
– Tu es la sagesse même, erpatrès ! dit le fonctionnaire. Mais on m’a dit de trouver des coupables : j’ai pris ceux que j’ai trouvés. Cependant, il n’est pas en mon pouvoir de les relâcher.  
– Pourquoi ?  
– Vois, seigneur, cette caisse. Elle est pleine de papyrus relatant l’affaire. Un juge de Memphis reçoit tous les jours des rapports et les retransmet au pharaon. Que deviendra tout le travail des scribes si on libère les détenus ?  
– Mais ils sont innocents ! s’écria le prince.  
– Il y a eu agression, il y a donc délit. Et là où il y a délit, il y a des coupables. Or, celui qui s’est trouvé entre les mains de la justice ne peut repartir ainsi. Lorsqu’on boit à l’auberge, on paie ; lorsqu’on sème, on récolte. Comment voudrais-tu que, comparaissant devant un juge, un homme reparte sans châtiment ?

Ce vieux dignitaire, prêtre à Memphis, reçut le prince poliment mais avec froideur et, après l’avoir écouté, répondit !  
– Je m’étonne que Votre Sainteté veuille importuner notre maître pour de pareilles broutilles…  
– Mais ces hommes sont innocents !  
– Nous n’en savons rien, seigneur, car de la culpabilité ou de l’innocence décident la loi et les tribunaux. Une chose est certaine : nous ne pouvons admettre que l’on viole la propriété d’autrui et surtout celle de l’héritier du trône.  
– Tu as raison, certes, mais où sont les coupables ? demanda le prince.  
– S’il n’y a pas de coupables, il faut au moins des condamnés. Ce n’est pas le sentiment de culpabilité qui empêche la récidive ou qui effraie, mais le châtiment.  
– Je vois, interrompit le prince, que tu n’appuieras pas ma requête auprès du pharaon !  
– Tu ne te trompes pas erpatrès, répondit le dignitaire. Jamais je ne donnerai à mon maître un conseil qui puisse affaiblir son autorité…  
Le prince rentra chez lui douloureusement étonné. Il voyait des centaines d’hommes souffrir injustement et il était impuissant à les sauver. « Je suis trop faible face aux forces auxquelles je me heurte », songeait-il. Il sentait qu’une puissance bien supérieure à sa volonté se dressait devant lui : la raison d’État, devant laquelle cédait le pharaon lui-même et à laquelle devait se plier l’héritier du trône.
La nuit était tombée. Le prince ordonna qu’on ne fît entrer personne, et il s’assit sur la terrasse, songeur.  
« C’est incroyable », pensait-il. « Là-bas, les régiments invincibles de Nitager se sont écartés devant moi ; ici, un fonctionnaire et un scribe me tiennent tête. Ils ne sont pourtant que les serviteurs de mon père, qui pourrait les envoyer travailler dans les carrières. Pourquoi ne pourrait-il pas gracier des innocents ? Parce que la raison d’État ne le veut pas ! Mais qu’est-ce que l’État ? Ce n’est pas un être qui mange et qui dort, on ne voit pas ses armes, pourquoi le craint-on tant ? »
 
L’État n’était donc pas un bloc éternel et incorruptible, mais plutôt un tas de sable dont le pharaon pouvait modifier la forme à son gré… Il n’était donc pas le même pour tous : il y avait des portes étroites pour les humbles et d’autres, larges, et même très larges, pour les puissants.

Le prince sentait bien que le peuple était malheureux, et il était soulagé de pouvoir rejeter sur les prêtres la responsabilité de cet état de choses. Il ne lui venait même pas à l’idée que son jugement pouvait être faux ou injuste.  
D’ailleurs, il ne pensait guère, mais passait son temps à s’indigner. Or, la colère ne se retourne jamais contre celui qui l’éprouve, de même que la panthère ne se dévore pas elle-même mais cherche une proie autour d’elle.

Le pharaon est le soleil, et l’héritier du trône la lune. Lorsque celle-ci suit l’astre solaire, il fait clair le jour et clair la nuit. Mais quand la lune se rapproche trop du soleil, elle disparaît et les nuits deviennent sombres ; et s’il arrive qu’elle se mette devant lui, c’est l’éclipse et le monde est plongé dans le trouble.
 
– Je t’ai nommé président d’une commission chargée d’enquêter sur les raisons des récentes agitations populaires ; je veux que l’on punisse les coupables, mais aussi que l’on fasse justice aux malheureux.  
– Sois béni, seigneur !… murmura le prêtre. Je ferai ce que tu ordonnes. Quant aux causes de cette agitation, je les connais sans devoir procéder à une enquête…  
– Dis-les-moi !  
– Souvent, je t’ai répété que le peuple avait faim, qu’il était écrasé d’impôts et de travail. Aujourd’hui, le paysan égyptien n’a même plus le temps de rendre visite à la tombe de ses parents, car son champ l’accapare du matin au soir ! Voilà la raison principale des révoltes.
– Mais dis-moi ce que je dois faire pour améliorer le sort des paysans ? demanda Ramsès.  
– Tu veux, seigneur, que je te dise, moi, ce que tu dois faire ?  
– Oui, je te l’ordonne !… Enfin, je t’en prie… Parle !  
– Tu es sage et bon, seigneur, commença Pentuer. Voici ce qu’il faut faire : d’abord, ordonne que les travaux publics ne s’effectuent plus gratuitement, mais que les ouvriers soient payés…  
– C’est entendu.  
– Ensuite, commande que le travail ne commence qu’au lever du soleil et se termine à son coucher. De plus, fais que le peuple se repose un jour sur sept, et non un jour sur dix, comme maintenant. Enfin, ordonne que les propriétaires ne puissent plus donner leurs paysans en gage ; en dernier lieu, enfin, donne en propriété aux paysans ne fût-ce qu’un lopin de terre, et tu verras que du sable jailliront des jardins !  
– Tu as raison, dit le pharaon, mais je crains que tes paroles, venant du cœur, ne soient pas applicables à la réalité. Souvent, les projets humains, même les plus nobles, se révèlent irréalisables…  
– Ce n’est pas le cas ici, seigneur. J’ai déjà assisté à de plus audacieuses mesures que celles que je te propose. Dans les temples, précisément, on s’est aperçu qu’en nourrissant bien les paysans et en les soignant, on leur donne plus d’ardeur au travail et que leur rendement en devient meilleur. Les prêtres ont compris que des hommes bien portants et rassasiés travaillent mieux que des esclaves malingres. Enfin, on a constaté qu’une terre que le paysan travaille pour son propre compte produit près de deux fois plus qu’un champ dont s’occupent des esclaves. Oui, tout cela, on l’a expérimenté dans nos temples.  
Ramsès souriait.  
– Mais, comment se fait-il, demanda-t-il, qu’après avoir fait ces découvertes, les prêtres n’appliquent pas ces beaux principes dans leurs domaines ?  
Pentuer baissa la tête.  
– Parce que, dit-il, tous les prêtres ne sont pas bons ou intelligents.  
– Voilà le vrai problème ! s’écria le pharaon.
 
Depuis trente mille ans, le clergé fait prospérer l’Égypte et le pays est devenu pour le monde un objet d’étonnement et d’admiration. Comment, crois-tu, a-t-il réussi à obtenir ce résultat ? Parce qu’il porte le flambeau de la sagesse, et même si ce flambeau est sale et malodorant, il n’en maintient pas moins la flamme sacrée sans laquelle la barbarie submergerait l’univers ! Tu parles de lutter contre ces prêtres, seigneur ; mais quelles seront les conséquences de ce combat ! Si tu es vaincu, tu seras malheureux, car tu n’auras pas réussi à améliorer le sort de ton peuple ; si tu es vainqueur… alors, je préfère ne jamais voir ce jour-là… Car si tu piétines le flambeau sacré, qui sait si tu n’annihileras pas en même temps toute cette sagesse, toute cette science et toute cette civilisation dont, depuis des siècles, l’Égypte s’est fait la championne ? Voilà, seigneur, pourquoi je ne veux pas me mêler à cette lutte contre les prêtres ; je sens qu’elle est proche, et j’en souffre, d’autant plus que je suis impuissant à l’empêcher. Mais m’y mêler, non, jamais ! Car ou bien je devrais te trahir, ou bien je devrais renier Dieu qui est source de toute sagesse…

lundi 14 septembre 2020

[Kawakami, Mieko] J'adore





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : J'adore (あこがれ Akogare)

Auteur : Mieko KAWAKAMI

Traducteur : Patrick HONNORE

Parution : en japonais en 2015,
                   en français en 2020 (Actes Sud)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Deux enfants d’une douzaine d’années deviennent amis, non sans pudeur et timidité gardées.
Solitaires l’un et l’autre, ils ont pour point commun d’avoir perdu l’un de leurs parents. Mais ils n’en parlent pas. Pourtant, au tournant de l’enfance, Hegatea et Mugi ressentent le besoin de nommer leurs émotions, de se lancer dans la transparence du langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire. Car jusqu’alors, Mugi dessinait les événements de sa vie, tentait d’atteindre par la couleur et ses nuances les revers du vocabulaire ; et son amie Hegatea, passionnée de cinéma, rejouait devant lui avec une perfection glaçante certaines scènes dans lesquelles elle trouvait peut-être l’exact reflet de ses joies et de ses peines. Ainsi, de jour en jour, tous deux commencent à placer des mots sur les graves non-dits et les mensonges ordinaires des adultes.
Dans ce quatrième livre traduit en français, Mieko Kawakami déploie encore davantage son propos sur le langage. Telle une passerelle vertigineuse entre le monde adulte et celui des adolescents, tel un voyage philosophique dans la forêt des mots, l’histoire de cette amitié est un bonheur de sensations qui soudain s’éclairent comme s’ouvre une porte sur la lumière.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mieko Kawakami, née à Osaka en 1976, est diplômée de philosophie. Musicienne, actrice, poète et romancière, elle est très présente sur la scène artistique et intellectuelle japonaise.

 

 

Avis :

Hegatea et Muji sont en dernière année d’école primaire au Japon et commencent à peine à sortir de l’enfance. Alors que, dans un océan de non-dits, l’une vit avec son père et l’autre avec ses mère et grand-mère, les deux enfants liés par une amitié grandissante vont tenter de trouver eux-mêmes la réponse à leurs questions, notamment sur leurs familles monoparentales.

Mieko Kawakami réussit merveilleusement à se glisser dans la tête de ces deux pré-adolescents, restituant leurs doutes et leurs émotions avec une justesse d’autant plus frappante que l’écriture reproduit à s’y méprendre leurs façons de penser et de s’exprimer. Unis par une touchante amitié, un solide bon sens, et la sincérité simple et directe de jeunes êtres qui n’ont pas encore rejoint le monde adulte des faux-semblants, Hegatea et Muji partagent leurs difficultés à quitter le cocon de l’enfance pour entrer peu à peu dans une réalité qu’ils commencent juste à discerner et à s’approprier.

Pétrie de tendresse et de délicatesse, cette lecture s’avère un attachant moment de fraîcheur, où la candeur le dispute à l’étonnant sérieux de ces deux enfants appliqués à trouver leur chemin parmi les ombres et les mystères des adultes qui les entourent. (4/5)

 

 

Citations :

La seule façon d’être sûr de pouvoir voir quelqu’un demain aussi, c’est de le voir tout le temps, en fait, c’est évident. Si on se voit tous les jours, avec tous ceux de la classe, c’est parce qu’on va tous les jours à l’école. Quand on aura fini l’école et qu’on ne sera plus obligé de venir, on ne se reverra plus, c’est évident. Pour se revoir, il faudrait se le promettre, et pour ça il faudrait se promettre de se promettre de se revoir, bref, on ne se reverra plus, c’est vite vu. C’est pour ça que je te dis, toi, dans ton cas, ça risque d’être vraiment compliqué. Pour la revoir, il faut absolument que ce soit toi qui ailles la voir. Par contre… parce que, si tu ne vas plus la voir, il n’y aura plus rien du tout.

Retrouverais-je l’occasion de lui demander pardon, ou au moins de lui expliquer comme il faut ? Sans doute pas. Tout allait disparaître à toute vitesse comme si cela n’avait jamais existé. Tout le monde oublie ces choses-là au fur et à mesure, alors qu’en fait elles restent quelque part dans le cœur et sans qu’on s’en rende compte elles durcissent et grandissent et un jour elles déclenchent quelque chose de terrible.

J’avais encore le cafard en rentrant à la maison. Je n’avais rien envie de faire, alors, tu parles, mes devoirs… Dans ces cas-là il m’arrive d’essayer d’écrire ce que j’ai sur le cœur. Parce qu’il me semble qu’une fois qu’elles deviennent des mots, les choses que je ne comprends pas s’éliminent. 


Je ne me souviens plus quand c’était mais un jour papa m’a dit que sur la tête on avait environ cent mille cheveux. Et quand j’ai passé mes doigts dans mes cheveux en essayant de me représenter ce nombre, ça m’a donné l’impression que c’est beaucoup. Mais si on imagine une personne à la place de chaque cheveu, il faut dix têtes pour faire un million, cent têtes ça fait dix millions, et encore dix fois plus pour cent millions. Voilà, cent millions de personnes, c’est ça. C’est ça ou c’est pas ça, en fait, je n’arrivais même plus à voir combien ça faisait. D’un autre côté, j’ai eu l’impression que ça ne faisait pas grand-chose. Parce que, ça, c’est si on prend une personne égale un cheveu. Et ça m’a donné l’impression que ma tête, avec tous mes cheveux, c’est déjà comme la Terre.

J’ai senti que ma voix tremblait et qu’une larme allait couler au bord de mes yeux. J’ai tourné le dos à Mugi et j’ai respiré par à-coups. Beaucoup de feuilles mortes flottaient dans le bassin du jet d’eau et se collaient en paquets pour faire un rond sur l’eau. On est restés sans parler, on n’a rien dit.
— Hegatea, a dit Mugi au bout d’un moment.
— Quoi, j’ai dit en me frottant les yeux avec les doigts pour pas montrer que je pleurais.
— Hegatea.
— Quoi.
— Il faut qu’on se mette épaule contre épaule.
— Épaule contre… ?
— Oui, épaule contre épaule, il a dit.
— Pour quoi faire ?
— En se mettant épaule contre épaule, ce sera un peu plus facile.
Mugi m’a regardée et a souri.
— Si on est épaule contre épaule, c’est plus facile que de rester debout tout seul. Tu veux essayer ?

samedi 12 septembre 2020

[Kawczak, Paul] Ténèbre






Je n'ai pas aimé

 

Titre : Ténèbre

Auteur : Paul KAWCZAK

Editeur : La Peuplade

Année de parution : 2020

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un matin de septembre 1890, un géomètre belge, mandaté par son Roi pour démanteler l’Afrique, quitte Léopoldville vers le Nord. Avec l’autorité des étoiles et quelques instruments savants, Pierre Claes a pour mission de matérialiser, à même les terres sauvages, le tracé exact de ce que l’Europe nomme alors le « progrès ». À bord du Fleur de Bruges, glissant sur le fleuve Congo, l’accompagnent des travailleurs bantous et Xi Xiao, un maître tatoueur chinois, bourreau spécialisé dans l’art de la découpe humaine. Celui-ci décèle l’avenir en toute chose : Xi Xiao sait quelle œuvre d’abomination est la colonisation, et il sait qu’il aimera le géomètre d’amour. Ténèbre est l’histoire d’une mutilation.

Kawczak présente un incroyable roman d’aventure traversé d’érotisme, un opéra de désir et de douleur tout empreint de réalisme magique, qui du Nord de l’Europe au cœur de l’Afrique coule comme une larme de sang sur la face de l’Histoire.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Paul Kawczak est né à Besançon dans l’est de la France. Il vit aujourd’hui au Québec. Ténèbre est son premier roman.

 

Avis :

En 1890, le jeune géomètre Pierre Claes, originaire de Bruges, est envoyé par son pays aux confins du Congo belge, afin d’y matérialiser la frontière négociée entre états colonialistes lors de la Conférence de Berlin cinq ans plus tôt. Sa périlleuse expédition va lui faire croiser la route de son propre père, disparu il y a bien longtemps en abandonnant femme et enfant, et aussi d’un étrange petit Chinois, Xi Xiao, tatoueur-découpeur de son métier.

La première partie du roman, bien que parfois bizarre, s’avère très accessible et plutôt prometteuse, alors que le lecteur pense se retrouver plongé dans un récit d’aventure historique pointant le racisme colonialiste en Afrique. L’histoire du très éprouvant voyage de Claes, où les Blancs tombent comme des mouches sous les assauts des fièvres et de la malaria, côtoie celle des pérégrinations de son père, nous faisant croiser aussi bien les explorateurs Stanley et Pierre Savorgnan de Brazza, qu’un Baudelaire mourant et un Verlaine aux prises avec l’alcool.

Mais voilà que tout se met à dérailler au mitan du livre, dans ce qui devient un délire onirique et surréaliste où se mêlent jusqu’à l’obsession plaisir, sexe, torture et folie, en un cocktail sauvage et morbide à vous flanquer la nausée. Au fur et à mesure qu’ils s’enfoncent en Afrique Noire, les colons européens sombrent au plus profond de leurs propres ténèbres intérieures. L’écoeurement et l’ennui ne m’ont alors plus quittée, dans une lecture que j’ai eu grand peine à mener à son terme.

Je n’ai pas du tout été réceptive à cette histoire, certes indéniablement maîtrisée quant à sa construction et à son écriture, mais si absurde et cauchemardesque qu’il m’a semblé y étouffer jusqu’au malaise, dans une pénible et immonde descente aux enfers aussi terrifiante que la peinture de Jérôme Bosch. (1/5)

 

Citations :

Pierre Claes quitta l’Europe à Anvers le 10 janvier 1890 à bord du paquebot anglais le Victoria. La préparation scientifique et logistique de la mission avait duré six mois, un minimum pour qui s’aventurait en profondeur dans ce que l’opinion belge nommait alors le Congo-Minotaure. Or si, comme tout le monde à l’époque, le jeune géomètre se rendait bien compte que moins d’hommes revenaient d’Afrique qu’il n’en partait, jamais il n’eût pu prendre la mesure exacte des chiffres de la mortalité du fonctionnariat belge dans les colonies tant ceux-ci étaient strictement tus. Le règlement pour le personnel de l’État indépendant du Congo stipulait, à l’article 4, que les agents s’engageaient à ne rien divulguer concernant les affaires de l’État à quiconque n’appartenait pas au système administratif. Pierre Claes ne savait ainsi pas qu’en 1890, le taux de mortalité des agents territoriaux en poste au Congo était de un pour trois, sans compter les handicaps majeurs, et parfois définitifs, qu’entraînaient les maladies équatoriales. En bon agent de l’État, il s’était avant tout concentré sur la bonne réussite de sa mission, fier d’aller au-devant de l’Aventure, qu’il imaginait piquante et belle comme dans les livres anglais qu’il avait avidement lus de quinze à vingt ans. Il quittait son pays sans mélancolie, gonflé, même, d’un léger orgueil. Il croyait au projet civilisateur de son pays, il croyait en sa jeunesse, en son roi, et le temps, ce jour-là, était au beau fixe. Comment penser, à cet âge, que le bleu du ciel puisse mentir ? Il était absolument confiant de revenir.

Le voyage de Matadi à Léopoldville fut relativement rapide – deux semaines – et confortable. Ceci était dû, entre autres – et Pierre Claes ne s’en doutait alors pas –, à von Wissmann. Confronté aux difficultés que les chevaux ont à progresser en terrain sablonneux, von Wissmann avait emprunté aux colonies portugaises l’usage du taureau de selle, usage qu’il avait répandu au Congo. Le taureau-cheval utilisé par les Portugais était court de jambe, trapu et fortement musclé. Si l’on exceptait le ridicule qu’il pouvait y avoir, pour un agent en uniforme, à chevaucher une créature pas plus grande qu’un poney, le recours à ces animaux au pas lent et agréablement régulier était d’une aide précieuse chaque fois qu’il fallait passer par la terre ferme (…)

Il est possible, moyennant un patient apprentissage, de dépouiller un homme de la plupart de ses organes tout en conservant sa vie et sa conscience. Tel était l’art des bourreaux de Chine. Certains hommes puissants qui se savaient condamnés par la maladie choisissaient parfois de remettre leur corps entre les mains d’un maître bourreau pour une mort exquise. Le patient entièrement nu était d’abord rasé de la tête aux pieds, puis l’officiant, suivant les règles d’un procédé que l’Occident pratique grossièrement sur ses bœufs, moutons et chevaux, tatouait sur le corps glabre le tracé complexe d’un dessin selon lequel il inciserait la chair. Un tatouage de maître pouvait prendre jusqu’à une semaine pour être réalisé. Chaque jour, le corps sacrifié se couvrait des lignes qui régleraient son démantèlement. Selon ce dessin complexe, et à l’aide de l’acupuncture, il était alors possible de vider l’homme de son corps, en en altérant minimalement l’âme. Les bourreaux les plus adroits, dont Xi Xiao était, parvenaient à retirer la quasi-intégralité des organes d’un homme sans le tuer ni l’endormir ni même le faire particulièrement souffrir, ne laissant à l’air libre et intact, disait-on, que le cerveau, le lobe d’un poumon et le cœur.

jeudi 10 septembre 2020

[Fermine, Maxence] Noces de sel






J'ai aimé

 

Titre : Noces de sel

Auteur : Maxence FERMINE

Editeur : Albin Michel

Année de parution : 2012

Pages : 126

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Si tu ne t’enfuis pas à tout jamais de cette ville, ton sang se répandra bientôt sur le sable. Tu as vécu un seul amour, un bel amour, et tu n’en connaîtras jamais d’autre. »
Le nouveau roman de l’auteur de Neige possède la beauté rouge et or des tragédies antiques.
A Aigues-Mortes, où l’on vit du sel, de la vigne ou des arènes, le ténébreux Valentin Sol, face au taureau, est le meilleur des « raseteurs ».  Depuis toujours, il aime la fille du boulanger, la blonde Isoline, dont le père s’oppose mystérieusement à leur mariage.
A trois heures de l’après-midi, sous le soleil implacable de la Camargue, le destin des amants va se jouer. Inexorable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maxence Fermine est l'auteur de plusieurs romans à succès, Neige, L'Apiculteur (Prix del Duca et Prix Murat en 2001), Opium, Amazone (Prix Europe 1 en 2004)…, traduits dans de nombreux pays, notamment l'Italie où il est un best-seller. Il vit en Haute-Savoie.

 

Avis :

Valentin Sol est le meilleur raseteur de Camargue : lorsqu’il ne danse pas avec les taureaux dans l’arène, ce jaune saunier d’Aigues-Mortes ne pense qu’à son amour pour Isoline Fontanès, que son père a convaincue d’en épouser un autre. Le jour de la fête votive de la ville, le drame éclate.

Noces de sel aurait pu tout avoir de ces romans courts qui savent aller à l’essentiel, usant de leur sobriété pour souligner leur beauté tragique. Malheureusement, c’est surtout le sentiment d’une certaine vacuité qui a dominé ma lecture : si l’histoire d’amour marquée par le sceau de la fatalité fait preuve d’intensité dramatique et pourrait évoquer un Pagnol moderne, elle s’avère au global très classique, assez prévisible, et sans véritable aspérité. Ses personnages, uniquement décrits dans l’action et sans profondeur psychologique, peinent à s’incarner et, faute d’épaisseur, ne suscitent guère d’émotions, encore moins d’attachement.

L’aspect le plus décevant du roman vient sans doute de ce que l’on perçoit de l’intention esthétique de l’auteur, par un jeu de contraste entre  la noirceur désespérée de son histoire et les indifférentes beautés de son écrin de nature camarguaise, et qui demeure totalement inabouti : ne parvenant pas à s’élever au-dessus d’un niveau quasi documentaire aux accents de brochure touristique, les descriptions de paysages manquent de lyrisme et, comme surajoutées au récit, ne parviennent pas à le sublimer ni à en exprimer toute la poésie. Et que dire de cette page entière d’énumération sans intérêt des symboles associés aux années de mariage ? N’y avait-il pas manière plus subtile de parvenir à l’idée des noces de sel, qui devront faire d’un instant une éternité d’amour ?

Agréable mais sans plus, cette lecture est un désappointement après le magnifique Neige qui m’avait fait découvrir Maxence Fermine et apprécier un style subtil et poétique que je n’ai pas retrouvé : je referme Noces de sel sur une persistante et frustrante impression d’inabouti et de relative banalité. (3/5)

 

Du même auteur sur ce blog :


 

mardi 8 septembre 2020

[Chi, Zijian] Neige et corbeaux





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Neige et corbeaux (Baixue wuya)

Auteur : CHI Zijian

Traducteur : François SASTOURNE

Parution : en chinois en 2010,
                  en français en 2020 (Picquier)  

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1910 une épidémie de peste, la dernière de la planète, frappe Harbin, dans la région la plus au nord de la Chine. C’est une ville nouvelle et dans le désordre des ruelles enneigées se côtoient Russes, Japonais et Chinois, tout un monde cosmopolite et truculent. Avant que l’épidémie ne réduise tous les bonheurs en miettes.
En s’appuyant sur un formidable travail de documentation et de recherche, Chi Zijian a entrepris de dessiner une carte de la ville puis installé sur cette carte les scènes de son roman, les pavillons avec jardin, les églises, l’entrepôt de céréales, l’auberge des Trois Kangs, les maisons closes, la distillerie, l’écurie où dort le cocher de fiacre, les deux ormes et leur nuée de corbeaux, la pharmacie, le magasin de bonbons… C’est ainsi que le vieil Harbin a repris vie, avec les multiples histoires de ses habitants enchevêtrées les unes aux autres, dans une épopée vibrante d’énergie et de volonté de survivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chi Zijian est née en 1964 dans la province de Heilongjiang, où elle réside toujours. Elle commence à publier dès 1985. Son écriture tour à tour sensible et poétique s’attache à décrire les réalités les plus banales de la vie. En 2008, elle a obtenu le grand prix Mao Dun pour son roman Le Dernier Quartier de la lune. Trois de ses ouvrages ont paru aux éditions Bleu de Chine : Le Bracelet de Jade, La Danseuse de Yangge et La Fabrique d’encens. Elle est le seul écrivain à avoir obtenu trois fois le prestigieux prix Lu Xun.

 

 

Avis :

En 1910 éclate la grande peste mandchoue, dans le nord-est de la Chine : elle ne tarde pas à atteindre la ville de Harbin, la plus septentrionale du pays, très internationale en raison de la présence de Russes, de Japonais, d’Américains et d’Européens travaillant à la liaison ferroviaire entre le Transsibérien et la mer. En un peu plus d’un an, elle fera plus de 60 000 victimes dans la région, dont un tiers de la population de Harbin, principalement dans son quartier chinois, plus concentré et plus pauvre. Confinée, sa population doit s’adapter, s’entraider, gérer ses morts, sans comprendre comment la maladie se propage…

A l’intérieur d’un cadre historique parfaitement exact, Chi Zijian s’est attachée à imaginer le quotidien des habitants de Harbin : autant de petites gens exerçant mille métiers, dont elle a reconstitué l’existence dans tous ses détails, nous plongeant dans la vie d’un quartier, son réseau de relations humaines, son organisation et ses vicissitudes. Le résultat est hautement exotique pour le lecteur européen, mais résonne étrangement en écho avec notre expérience de pandémie actuelle : ville bouclée, médecins débordés, isolement des malades dans des wagons ferroviaires, solidarité et fabrication de masques par tout un chacun, faillites de certains métiers, opportunités pour d’autres, et aussi terrible question logistique quant à l’amoncellement des cadavres.

Le travail de l’auteur est immense, avec ses dizaines de personnages incarnés avec précision et réalisme, et la reconstitution de toute une vie de quartier au début du XXe siècle. Ce tour de force de l’écrivain s’avère toutefois une épreuve pour le lecteur, en particulier lorsqu’il est occidental et qu’il peine à mémoriser les nombreux noms chinois. Vite perdu dans cette pléiade de personnages, celui-ci n’a guère de chance non plus de s’attacher à l’un plutôt qu’à l’autre, le récit n’en faisant émerger aucun en particulier. Assez rapidement, malgré l’intérêt du sujet et les qualités littéraires du roman, l’ennui s’installe et la lecture devient fastidieuse.

Intéressant pour ce qu’il offre de découvertes historiques et culturelles, étrangement en résonance avec notre actualité, ce livre sérieusement mené et d’une qualité de style indéniable s’est paradoxalement avéré pour moi une lecture pensum : la foule de ses personnages saisis dans leur quotidien aura eu raison de mon attention et de mon empathie. (2/5)

 

 

Citations :

Curieusement, une femme même très belle, pour peu qu’elle ait mauvais caractère, aura toujours l’air renfrogné et déplaisant, quel que soit le regard qu’on porte sur elle ; alors qu’une femme au caractère calme et amène arrivera à transformer un physique ordinaire en une prestance attrayante.

 « Le “joujou” que les eunuques perdent à la castration, en général il est gardé dans de la chaux et suspendu à une poutre dans leur maison ou chez le maître qui a procédé à la castration, c’est ça qu’on appelle leur gaosheng. Quand l’eunuque atteint quarante ou cinquante ans on le décroche, et on le place dans la tombe des ancêtres. Si on le perd, on ne peut pas être enterré avec ses aïeux. »

La rangée de baraques ressemblait à la dentition d’un vieillard, de l’extérieur elle avait l’air à peu près normale, mais à l’intérieur ce n’étaient que dents cassées et manquantes.

— Je me demande si les gens aiment porter nos masques, remarqua Yu Qingxiu. 
— Ça m’étonnerait ! dit la dondon. Vous avez vu le grand patron, est-ce qu’il en met un ? 
— Exactement, dit Yu Qingxiu. J’ai essayé, et c’est difficile de respirer avec. J’attends un bébé, et j’ai peur que si j’en mets un, ça le suffoque, et qu’après la naissance il aime le renfermé. » 
La grosse renchérit : « Je vous le dis, si on reste à la maison, pas la peine d’en mettre. Ces masques me font rire, après tout, nos bouches ne sont pas des portes, pourquoi y mettre un rideau ? » 
Yu Qingxiu pouffa : « C’est pour cacher les disputes entre la langue et les dents, à mon avis. »

Le vent glacial et la neige sont de fréquents visiteurs en hiver, mais il est rare qu’ils viennent en même temps. Le premier est un solitaire qui vient quand ça lui chante et repart de même. Il tient dans ses mains un couteau imaginaire, qui coupe les visages à l’improviste ; alors, on ne voit pas de passants se haussant du col, chacun ressemble à une tortue qui rentre la tête. La neige a l’air froide mais en réalité elle est douce. Qu’elle soit fine comme de la poudre ou à gros flocons aussi pimpants que des fleurs de poirier, on l’essuie d’un geste insouciant de son visage, elle est familière. Les gens avaient ainsi décidé que le vent glacial était un démon envoyé par le ciel et la neige un ange. Cependant, parfois, l’ange était kidnappé par le diable et pouvait déchoir (…)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

dimanche 6 septembre 2020

[Marcu, Daniel] L'Académie de l'air


 

J'ai aimé

 Titre : L'Académie de l'air
            (academiAerului)

Auteur : Daniel MARCU

Traductrice : Gabrielle DANOUX

Parution : bilingue
                  (roumain / français)
                  en 2020 (ManifArte)

Pages : 112

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’Académie de l’air : survols et autres manifestes artistiques de l’avant-garde nouvelle.
L’âme aboie à tous les chiens invisibles cachés dans les caves secrètes dont les gens ont peur et qu’ils fuient pour se réfugier dans leurs pensées.
Quel air engloutit des êtres vivants et des cités de pierre, en les empêchant de s’admirer dans les miroirs ? Sont-ce peut-être les symphonies de l’air troublé par des yeux soniques, ou bien la malédiction de l’air qui comprend le premier et le dernier tressaillement de vie dans un hologramme porteur de virus apathiques ?
Je me réjouis cependant de t’accueillir sur la planète à l’air conspiratif, dans une ère glaciaire dont nous ne sortirons pas trop tôt — la cryogénisation du feu est la solution finale pour que nous oubliions qui nous sommes et que nous comprenions comment nous pouvons être.
Mes paroles ne ressentent pas le besoin d’admirer le crépuscule de la civilisation humaine ni la révolte de l’être germé, mais seulement de capter une énergie qui ne cesse pas en même temps que nous. Relique de l’âme qui oublie d’être enfantine et se met à hurler à la lune, comme dans l’amphithéâtre de l’Académie de l’air maintes fois chanté.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

"Manif-artiste" et poète anarchiste, Daniel Marcu vit et écrit à Roman en Roumanie, où avec Maria Marcu, PopArt artiste peintre qui illustre ses poèmes, il tente de faire vivre encore la force réactionnaire de la poésie.

 

Avis :

Tout d’abord, je remercie de tout coeur Gabrielle Danoux pour son geste de pure gentillesse qui m’a tant touchée : je me sens immensément honorée de me voir offrir un exemplaire numéroté et dédicacé de la luxueuse édition de ce recueil de poèmes de Daniel Marcu.

Ayant déjà pu apprécier les traductions de Gabrielle qui permettent aux francophones de découvrir la littérature roumaine, j’ai été plus que jamais impressionnée par son investissement dans la promotion des auteurs roumains et par la finesse de son travail : quoi de plus difficile que de traduire de la poésie ?

Bilingue et illustré par les œuvres de Maria Marcu, ce recueil porte bien son nom : les poèmes qu’ils nous présentent semblent avoir été capturés sur les ailes de l’inspiration, dans un délicat exercice de funambule qui défie les normes et l’ordinaire. Il faut s’abandonner à ce souffle qui nous apporte ces mots et se laisser envahir par les images et les émotions qu’ils suscitent. Certains poèmes m’ont paru moins accessibles, l’ensemble souvent déconcertant, ce qui semble intentionnel dans le cadre de cette poésie d’avant-garde destinée à ouvrir les horizons. Les pépites y sont nombreuses. Voici mes préférées :

« L’anarchie, c’est quand tu as vécu une mort et que tu es mort d’une vie
Laissant ton ombre courir librement
Sans qu’elle doive s’appuyer sur des clôtures de barbelé. »

« Je lègue la liberté à ceux qui n’ont jamais pleuré la liberté,
Mais sont morts des milliers de fois avant de la vivre. »

« Plus personne ne lit de poésie
Aujourd’hui,
Les mots s’enfoncent comme des godillots dans la boue
Sans pouvoir se délivrer
De l’étau gluant des volcans de glaise. »

«  Reste unique. Ne cherche pas à appartenir à une foule, car tout nombre
Divisé par lui-même est égal à un, et multiplié par un il ne change jamais. »


Encore une fois merci à Gabrielle, pour son amitié qui me va droit au coeur, et pour son investissement littéraire et artistique qui, pour ma part, contribue à élargir mon champ d’investigation culturelle : je suis ravie en tout cas de cette invitation à rejoindre l’Académie de l’air !
 
  

A propos de Gabrielle Danoux sur ce blog :

 
 
 

samedi 5 septembre 2020

[Capote, Truman] La traversée de l'été





J'ai beaucoup aimé

 

 

Titre : La traversée de l'été
            (Summer Crossing)

Auteur : Truman CAPOTE

Traductrice : Gabrielle ROLIN

Parution : en anglais (américain) en 2005,
                  en français en 2006 (Grasset),
                  et 2008 (Livre de Poche)

Pages : 220

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Grady McNeil a dix-sept ans et l’âme passionnée. Alors que ses riches parents vont passer l’été en Europe, elle se retrouve seule dans un New York vibrant sous la canicule. Délaissant le luxe de la Cinquième Avenue, elle tombe amoureuse de Clyde, gardien de parking à Broadway. Ils s’aiment, mais de façon différente. La fierté provocante de Grady et la nonchalance de Clyde vont peu à peu les entraîner vers de dangereux précipices. Cette saison sera toute leur vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Abandonné à cinq ans par sa mère, le jeune Truman Capote est élevé par ses tantes à La Nouvelle Orléans. Il commence à écrire à l’âge de dix ans et publie sa première nouvelle, Miriam, à vingt ans. Il se fait connaître dès son premier roman, Les Domaines hantés, paru en 1948. Après le succès de Petit Déjeuner chez Tiffany, portrait aigre-doux d’une marginale, Capote change radicalement de style. Il consacre six années à l’écriture de De sang-froid, une enquête très réaliste tirée d’un fait divers sanglant. C’est là le manifeste du « non fiction novel » (roman de non-fiction) par l’enfant terrible de la littérature américaine. Au sommet de sa gloire, mondain, alcoolique, il est aussi célèbre pour ses propos corrosifs que pour ses livres. Son roman inachevé, Prières exaucées, offre une peinture sans fard des milieux qu’il fréquente et fait scandale avant même d’être publié. Il meurt à soixante ans, rongé par une vie d’excès.

 

 

Avis :

A l’été de ses dix-sept ans, Grady McNeil refuse d’accompagner ses parents en voyage en Europe, préférant rester seule à New York. Enfin, pas tout à fait seule, puisque la riche jeune fille fréquente en secret le modeste gardien d’un parking de Broadway. Entre la passionnée Grady et le nonchalant Clyde, l’idylle n’est pas sans nuages, et, l’été passant, le jeune couple s’achemine peu à peu vers le drame.

Premier roman écrit par Truman Capote à l’âge de dix-neuf ans, La traversée de l’été impressionne par la maturité et la finesse psychologique qu’il dénote. L’on est aussi frappé de voir germer dans cette première œuvre bien des ingrédients du futur Petit déjeuner chez Tiffany, l’auteur semblant fasciné par les parcours désespérés de personnages libres et épris d’absolu, blessés dans la poursuite de passions qui les marginalisent définitivement. Grady et Tiffany sont toutes deux de très jeunes et fragiles filles de la bourgeoisie américaine, pleines d’aspirations anticonformistes qui les prédestinent au mal de vivre, voire au drame ultime lorsque les contraintes de la réalité et de leur milieu menacent de leur couper les ailes. Ainsi, si Tiffany réussit à traîner son spleen au fil d’une existence fantasque de papillon de nuit, Grady a tout de la fureur de vivre destructrice de James Dean.

Ce livre posthume, rédigé en 1943 et retrouvé par miracle quelque soixante ans plus tard, n’avait pas été jugé digne d’être publié par son auteur. Pourtant, aussi concis et efficace que subtil et nuancé, il dévoile déjà le talent du grand écrivain que fut Truman Capote. (4/5)

 

 

Citations :

Les horloges et pendules se moquaient d’elle au passage, la criblant de messages contradictoires bien qu’elles fussent toutes arrêtées. L’une annonçait midi, une autre trois heures, une autre quatre heures dix, et ces temps morts l’engluaient, la submergeaient, comme une épaisse couche de miel.

On eût dit qu’une main se refermait peu à peu sur la bouche d’une victime et étouffait ses cris. La ville tenta de se débattre, d’arracher le bâillon qui l’asphyxiait, de se libérer du joug écrasant, mais elle n’en avait plus la force. Ce n’était plus qu’une fontaine tarie, un vestige inutile condamné à disparaître.

La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les filaments des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur.

Puisque l'on connaît le passé et que l'on vit au présent, pourquoi ne pourrions nous pas croiser l'avenir en rêve ?

On eût dit que leur point de rencontre était un bateau naviguant entre deux îles où chacun conservait sa propre vérité. En faisant un effort, il aurait pu apercevoir les rives du monde de Grady, mais son domaine à lui se perdait dans la brume.