mardi 17 décembre 2019

[Xilonen, Aura] Gabacho





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Gabacho (Campeon Gabacho)

Auteur : Aura XILONEN

Traductrice : Julia CHARDAVOINE

Parution : 2015 en espagnol (Mexique)
                2017 en français (Liana Levi)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Liborio n’a rien à perdre et peur de rien. Enfant des rues, il a fui son Mexique natal et traversé la frontière au péril de sa vie à la poursuite du rêve américain. Narrateur de sa propre histoire, il raconte ses galères de jeune clandestin qui croise sur sa route des gens parfois bienveillants et d’autres qui veulent sa peau. Dans la ville du sud des États-Unis où il s’est réfugié, il trouve un petit boulot dans une librairie hispanique, lit tout ce qui lui tombe sous la main, fantasme sur la jolie voisine et ne craint pas la bagarre… Récit aussi émouvant qu’hilarant, Gabacho raconte l’histoire d’un garçon qui tente de se faire une place à coups de poing et de mots. Un roman d’initiation mené tambour battant et porté par une écriture ébouriffante.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aura Xilonen est née au Mexique en 1995. Après une enfance marquée par la mort de son père et des mois d’exil forcé en Allemagne, elle passe beaucoup de temps chez ses grands-parents, s’imprégnant de leur langage imagé et de leurs expressions désuètes. Elle a seulement dix-neuf ans lorsqu’elle reçoit le prestigieux prix Mauricio Achar pour Gabacho, traduit depuis en huit langues. Aura Xilonen étudie le cinéma à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla.


Avis :

Après une enfance misérable et maltraitée, sans famille, sans nom et sans âge, le jeune Mexicain Liborio a survécu par miracle à sa terrible traversée clandestine du Rio Grande et du désert américain. Engagé comme homme à tout faire dans une librairie hispanique, il est souvent obligé de jouer des poings pour défendre ses maigres et fragiles acquis, surtout lorsqu’il ose lever les yeux sur Aireen, jeune femme blanche du quartier. Entre le monde des mots qu’il découvre dans les livres et celui des coups qu’il donne et reçoit avec une rage bientôt remarquée par un ancien boxeur déchu, réussira-t-il à échapper à la « migra » et à l’expulsion, et, dans ce cas, à la marginalité violente et miséreuse qui menace d’avoir sa peau ?

Dès les premières lignes, l’on est cueilli par l’écriture mordante, semée de jurons, de mots déformés et inventés. Déroutée au premier abord, je me suis très vite retrouvée subjuguée, totalement séduite par le style de narration aussi inventif que poétique, qui réussit à restituer avec une incroyable véracité les réactions d’un gamin des rues doté d’une vitalité, d’une intelligence et d’une spontanéité irrésistibles, à faire déborder la tendresse des expressions les plus triviales, à nous régaler d’un humour né d’une sincérité décalée, et à nous éblouir de traits et d’images surprenants de justesse et de beauté.

Liborio, le narrateur, frappe autant avec ses poings qu’avec ses mots, laissant le lecteur K.-O. au fil de ses innommables mésaventures, tant contemporaines que passées, les réminiscences de son enfance surgissant constamment pour donner au récit un relief saisissant de réalisme et propre à faire froid dans le dos. J’ai vraiment eu l’impression de toucher du doigt le malheur de ce gamin né au fond de l’enfer, nourri de sa rage de survivre, doté du courage de qui n’a rien à perdre, et qui, après tant de souffrances et d’exploits, se heurte au mur de la clandestinité aux Etats-Unis.

Le dénouement m’a certes semblé un peu trop tendre et positif, suscitant chez moi une infime et toute relative frustration : il m’aurait paru plus crédible de rester jusqu’au bout dans la même tonalité percutante, avec un Liborio toujours sur la brèche d’une vie dramatique, à jamais marquée par un tel parcours.

Ceci n’enlève rien à mon coup de coeur pour ce livre marquant et bluffant, qui m’a tant surprise par son style narratif éblouissant d’inventivité, percutant de réalisme, irrésistible d’humour et de tendresse, et semé de phrases à la beauté d’autant plus déconcertante qu’elles utilisent souvent un vocabulaire pas vraiment académique. Cet extraordinaire premier roman, publié à dix-neuf ans par Aura Xilonen, me fera suivre de près les futurs ouvrages de cette toute jeune écrivain.  (5/5)


Citations : 

Je monte dans le bus rouge qui vient de s’arrêter, paye et me pose au fond, là où les galeux comme moi, on a l’habitude de s’installer histoire de pas leur faire peur, aux noirs et aux blancs, parce que nous, on est gris, et le gris ici, c’est les limbes, ni du côté de Dieu, ni du côté du Diable.

Sur le mur, au-dessus, on a accroché un grand tableau badigeonné de rayures, d’éclaboussures, comme des crachats de couleurs ; on dirait qu’un tuberculeux a inhalé des litres de peinture et s’est mouché toute sa morve sur la toile.

Les immeubles sont très hauts ; on dirait des crayons en train de dessiner le ciel. Je me reflète dans leurs immenses fenêtres. Certains ont des fontaines où l’eau change de couleur et qui fonctionnent même à cette heure-ci. C’est que les fontaines des immeubles chic, ça marche quarante-huit heures par jour, comme si c’était leur sang qui faisait des bulles à leurs pieds.

« Espèce d’abruti, me disait ma tante qui n’était pas ma tante mais ma marraine, t’es vraiment un sale gosse. Bouge-toi le cul, balaye, passe la serpillière histoire de gagner ta croûte et arrête de rester planté là à regarder voler les mouches. »
« Si t’as pas bien astiqué les chiottes, je te filerai rien à dîner, tu passes tes journées à te la couler douce. »
« Si ta mère était encore vivante, avorton du démon, elle mourrait une seconde fois rien que de voir ta face d’attardé ; tu sais même pas aligner deux mots. »
« C’est vrai docteur, il a l’air attardé même si ça lui arrive parfois d’aboyer. »
« Je sais pas docteur, est-ce que ce serait pas une mauvaise tête comme sa mère – que Dieu la garde ? Parce que, mon Dieu, vu le genre de femme que c’était, elle doit croupir au fond de l’Enfer. »
« Vous savez docteur, j’ai beau lui donner des choses à faire, à cette tête de mule, il devient de plus en plus buté. Vous auriez pas une piqûre pour qu’il m’obéisse ? »
« Même avec des coups, il comprend rien, ce crétin. La dernière fois, je l’ai fouetté avec un câble électrique et même comme ça, il a pas bronché. On dirait une mule. Ni en avant ni en arrière. »
« Oui, je vous jure docteur, la dernière fois il m’a volé une petite médaille qui appartenait à sa mère mais qu’elle m’avait offerte à moi. Un peu de justice tout de même. C’est pas rien de prendre en charge un morveux pareil et puis ça coûte bonbon. C’était la moindre des choses qu’elle me l’offre à moi, vous croyez pas ? »
« J’ai pas la moindre idée d’où est-ce qu’il a été fourrer cette médaille, monsieur le policier, je l’ai déjà roué de coups, mais il a pas lâché le morceau. »
« Rien, c’est pire qu’une mule ; je vous avoue que je préférerais que vous l’emmeniez en prison plutôt que de l’avoir dans les parages, parce qu’un jour il va me tuer dans un accès de colère. Ça lui arrive de cogner les murs quand il se fâche, alors imaginez s’il lui prend l’envie de me frapper un jour ? »
« Non, vraiment, moi j’en peux plus, et avec tout ce que j’ai fait pour lui. » 

J’ai l’air d’un combattant blessé dans une guerre solitaire, suppurant d’éclats de mitraille. C’est vrai, on dirait que j’ai tout contre moi ici ; comme si y avait une guerre pour m’exterminer coûte que coûte, même à l’insecticide.

D’aussi loin que je me souvienne, les gens m’ont toujours appelé comme ça leur chantait ; personne ou presque m’a jamais demandé mon nom, c’était pas la peine. Pour les gens, j’étais le petit con, la tapette, le mec, le gosse, le gamin, le pédé, le crevard, le guignol, le noiraud, le sale indien, le megawarrior, le jeune homme, la grosse merde, le jeunot, le clandestin ; des noms qui changeaient selon les circonstances. Je veux lui dire que je m’appelle Liborio. Liborio. Liborio, mais ça me fait honte d’un coup.
« Je me souviens pas de mon nom. » Je lui réponds en haussant les épaules, la tête baissée et inondée de larmes.

Les autres s’approchent et regardent ce qu’il vient de crever. Je sais pas ce que c’est, mais je profite de ce qu’ils rechargent leurs fusils et vident leurs balles sur cette chose à terre qui bouge presque plus pour m’éclipser derrière les fourrés ; je finis par y trouver le terrier d’un animal. Il est pas bien grand, du coup, je dois tordre ma carcasse dans tous les sens pour m’y glisser. De la main droite, je me recouvre de terre histoire de refermer le trou sur moi. Je prends ma respiration et jette une dernière poignée de terre, cerise sur le gâteau de ma tombe improvisée, de cet utérus en terre où j’espère que ces salauds de gringos partis à la chasse au migrant ne viendront pas m’avorter.

Côté ouest, des gratte-ciel bouchent la vue ; avec leurs vitres-miroirs qui reflètent le ciel et les nuages, on dirait que ces saloperies d’immeubles portent des lunettes aux verres polarisés.

C’est dans le fameux livre que m’dame Double V avait acheté que j’ai lu que la misère, ça sentait jamais la rose ; que nous, les pauvres, en plus d’être pauvres, on était miteux et crasseux. Qu’il y avait que l’art pour faire ressortir la beauté de la saleté, et que les artistes les plus culottés, c’étaient ceux qui arrivaient à faire une putain d’œuvre d’art à partir d’une tragédie, de la misère, de l’abandon, comme ces connards de photographes qui effleurent le malheur du bout des doigts, histoire de gagner un putain de prix Pulitzer avec leur super photo.

Mais je me suis vite rendu compte que la littérature avait absolument rien à voir avec la vie de tous les jours. Du moins, je pouvais pas m’empêcher de penser que personne pouvait savoir à quoi je pensais quand je m’allongeais pour contempler des écureuils ou des arbres. Parfois, j’essayais de savoir à quoi ils pensaient, ceux qui étaient à côté de moi, le Boss, les clients de la librairie, Madame, l’Argentin, les crevards, les guignols, les mecs, les gonzesses, la fille du 7-Eleven, les ploucs et les hypoténuses. C’est pour ça que je trouvais que ça sonnait tellement faux dans les pages des livres, avec leurs pensées toutes linéaires, sans le tohu-bohu de tout ce qui nous passe par la tête quand on marche dans la rue, renfermés sur nous-mêmes ; leurs méandres aussi, ils avaient l’air pipeau, c’était tellement bien rangé qu’y avait rien qui dépassait dans la marge, ni des mots, ni des faits.

Je passe d’abord avec Aireen devant le rayon des appareils électroniques avec des écrans de toutes les tailles, des ordinateurs, des radios, des home cinemas, des portables, des jeux vidéo. Ici, devant tant de technologies à portée de main, les gringos commencent à se prendre au sérieux. Ça se lit sur leurs tronches, dans leurs rêves, que ça les fait baver, crever d’envie, qu’ils ont besoin d’un écran de la taille du Colosse de Rhodes pour se sentir vivants, pour s’assurer que leur vie, c’est pas du gâchis.

Le ciel est limpide, comme si la courbure de la Terre était une immense cornée et qu’on avait balayé toutes les poussières d’un gigantesque battement de cils.



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dimanche 15 décembre 2019

[Jérusalmy, Raphaël] La rose de Saragosse






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La rose de Saragosse

Auteur : Raphaël JERUSALMY

Parution : 2018

Editeur : Actes Sud

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance.
Dans la nuit que l’Inquisition fait tomber sur l’Es­pagne, Raphaël Jerusalmy déploie le ténébreux ballet qui s’improvise entre ces deux-là, dans un décor à double-fond, au cœur d’une humanité en émoi, où chacun joue sa peau, où chacun porte un secret.
Sur la naissance d’une rébellion qui puise ses armes dans la puissance d’évocation – et l’art de faire parler les silences – de la gravure, La Rose de Saragosse est un ro­man vif et dense, où le mystère, la séduction et l’aventure exaltent la conquête de la liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diplômé de l’École normale supérieure et de la Sorbonne, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens avant de mener des actions à caractère humanitaire et éducatif. Il est aujourd’hui marchand de livres anciens à Tel-Aviv.

 

 

Avis :

Pour venger son confrère Pedro de Arbués, assassiné en pleine cathédrale de Saragosse en 1485, le Grand Inquisiteur Tomas de Torquemada organise un gigantesque autodafé où sont brûlés des centaines d’hérétiques. Sous son impulsion, l’Inquisition espagnole est en train d’acquérir une puissance sans précédent. Pourtant, à sa grande fureur, des placards subversifs à l’effigie d’une rose se mettent à apparaître sur les murs de la ville. Un homme s’y intéresse de près : Angel de la Cruz, indicateur motivé par l’appât du gain, mais aussi artiste à ses heures. Il va bientôt croiser la route de Léa, fille d’un noble converti, au caractère bien trempé, elle aussi très versée dans les livres et les gravures. Tous deux vont se défier, pour finir par tenter de sauver leur liberté et celle de leur art.

Avec pour toile de fond la rumeur sanglante des persécutions religieuses du 15ème siècle espagnol, cette histoire dessine un joli motif poétique autour de deux personnages engagés dans la préservation de ce qu’ils ont de plus cher : l’art, fenêtre sur l’âme humaine, et ici, vecteur de liberté, symbolisée par cette rose épineuse, fragile et irréductible, d’une beauté d’autant plus délicate qu’elle fleurit dans le décor brutal d’un obscurantisme aveugle et meurtrier.

De Pedro Gracia de Benavarre et Bartolomé Bermejo jusqu’à Botticelli, en passant par les ateliers des graveurs et le nouveau pouvoir qu’ils donnent aux images en les reproduisant et en les diffusant, ce récit admirablement construit entrelace savamment les allégories pour nous livrer une histoire d’une grande beauté, aux messages intemporels : un hommage à la liberté de penser et de créer, à la puissance de l’art capable de parler sans mots, si bien comprise par les despotes de tout poil qu’ils ont toujours tenté de la contrôler et de la réprimer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Nul manieur de pinceaux n’échappe à la tentation de braver les interdits. Benavarre, Berruguete, Bermejo, tous sont engagés dans cette guerre souterraine. S’accommodant sans peine des sujets auxquels les prêtres les astreignent, ils précipitent anges et martyrs dans la bataille qu’ils livrent à l’Index. Madones et crucifixions ne sont pour eux que prétexte à dialoguer avec la matière, concocter des mixtures de sorcières avec des pigments et de l’huile, mélanger les teintes, jongler avec les dimensions pour emberlificoter l’œil, grimer la nature. Et défier le Créateur Lui-même. Leurs saint Sébastien percés de flèches, leurs Christ sanguinolents qui lèvent gentiment les yeux au ciel, ne souffrent pas vraiment. Ils resplendissent, ignorant la douleur et l’angoisse. Tout simplement parce qu’ils sont bien peints.
Et puis il y a les graveurs. Plus secrets. La plupart sont d’ailleurs anonymes. De simples faiseurs d’images qui n’inspirent pas la méfiance. Et qui, sous des apparences de naïveté, parfois de gaucherie, dissimulent une acuité redoutable. Le trait nu du pointeau donne d’emblée une impression de franchise, d’honnête besogne. Or le burin peut s’avérer tout aussi séditieux que la brosse. Ou même la plume.
Le graveur ne passe ni par les mots ni par les couleurs, qui ne sont pour lui que fioritures. Il laisse son empreinte sur l’esprit d’une manière plus subreptice. Mais aussi plus directe. Le sillon qu’il creuse dans la planche lui fraye un chemin sans détour vers l’œil, qui est la porte de l’âme. Un sentier qui se faufile tout droit jusqu’aux recoins les plus intimes de l’être. Là où se terre le Démon.

Les derniers rayons, tout en haut, abritent sa fameuse collection de gravures, sans doute la plus importante d’Espagne. Des pièces tant frottées à la main que frappées à la presse, venant de Padoue, de Nuremberg, de Mayence, amassées au fil des années. La plupart sont d’une facture gauche, surtout celles au burin, mais d’autres, ciselées à la pointe, surpassent en force, en minutie, le travail des plus grands peintres. Lesquels caressent le regard, l’invitent à la contemplation, à la promenade. Alors que le graveur s’empare de l’œil comme s’il tenait à le dresser. Et lui apprendre à braquer l’essentiel.

Ménassé possède une immense bibliothèque dont il consulte souvent les ouvrages. Mais c’est à l’étage des gravures qu’il médite le mieux, scrutant les lignes noires tracées par le stylet, puis estampées avec force sur la feuille. Il a toujours été envoûté par ces impressions à l’encre, un peu crues, parfois brutales. Elles lui semblent dotées de pouvoirs mystérieux. D’une énergie secrète qui, libérée des signes, surpasse celle de l’écrit.

Penché au-dessus de la table branlante qui lui sert d’atelier, Angel laisse l’ombre de sa main frétiller au gré des vacillements de la chandelle. Il aimerait tant dessiner avec elle, cette main qui flotte, aérienne. Que n’alourdit pas la chair. Cette sveltesse du mouvement, cette puissance du geste, il les a ressenties plus d’une fois. À la pointe de son épée. Traçant une balafre, à l’estafilade, en travers d’une joue d’aigrefin aussi lisse qu’une plaque de graveur. Qu’il sabre un visage ou qu’il en capture l’expression sur le vif, Angel procède de même. Il assouplit les jointures, débande les ligaments, laisse le poignet leste, tout en gardant le bras ferme. Il fait le vide, se désencombre, scrute sa proie tout comme son modèle, en soutient intensément le regard, avant de lui décocher un sec coup de lame. Ou de mine.

Léa entraîne Raquel Cuheno vers la dernière mezzanine, tout en haut de l’escalier en colimaçon. Là où Ménassé conserve sa collection d’estampes. Raquel se fait prier. Elle n’aime pas ces images frottées avec des rouleaux d’encre. Elle préférerait que Léa lui montre des livres d’heures aux miniatures délicates, aux enluminures finement dorées. Il s’en dégage une candeur de sainte crèche, apaisante, en parfaite harmonie avec le velouté du parchemin. Alors que les traits noirs des gravures trahissent la brutalité qu’il a fallu pour mater les nervures, chasser les copeaux, creuser la planche. Le pinceau glisse, adoucit. Tandis que le burin délarde. À l’épure. Forcé qu’il est d’aller à l’essentiel. Insistant sur les contours au lieu d’en atténuer le tracé, comme s’il soulignait des passages dans un texte.
C’est justement ce cousinage avec l’écriture qui plaît tant à Léa. Cette calligraphie aux pleins et déliés que n’encombre aucune grammaire, ou plutôt contre laquelle elle s’insurge. Car la gravure est l’art des rebelles. Elle détourne encre et papier de l’usage que leur ont assigné les scribes. Elle élargit le stylet de l’emprise des lettres et des signes, lui donnant plus de leste. Elle émancipe notre regard des diktats auxquels les peintres l’astreignent. Elle oblige à voir autrement. Sans artifices ni demi-teintes.
Bien des artistes, en Italie, en Allemagne, en discernent aujourd’hui la puissance secrète. Et la licence qu’elle leur offre. Ce n’est qu’une image, certes. Mais qui peut être reproduite à des centaines d’exemplaires. Et avoir une portée plus grande encore que celles des livres, puisqu’elle s’adresse aussi bien aux illettrés qu’aux gens des facultés, aux négociants qu’aux bergers. Par-delà tous les dialectes. Toutes les différences.

Les mots évoquent mal les choses, n’ont pas de souplesse. Ils se veulent trop exacts. Alors que le crayon glisse sur la feuille en pleine liberté. Sans rime, ni raison. S’adressant à l’âme plus que toute palabre, l’adjurant mieux que toute prière. Lui exposant son propos dès le premier coup d’œil plutôt que de l’entraîner dans un dédale de conjectures et de postulats.

— Manier le burin rend l’âme revêche, l’avertit Benavarre.
Ce n’est pas la première fois qu’il lui fait cette remarque. Et que Léa ne partage pas son opinion. Elle ne le lui a jamais dit, mais elle trouve que ses retables manquent justement de robustesse. Les vierges y sont trop amènes, alors qu’elles devraient se montrer alarmées, inquiètes, révoltées même. Parce qu’elles savent, parce qu’elles sont mères.
Quant aux anges, sur les fresques, ils ont cette pâleur de la chair qui fait la coquetterie des gitons. Les prophètes de splendides haillons savamment rehaussés au safre et au cobalt. Les martyrs les yeux chatoyants et le front lumineux. Tous rayonnent de teintes et de couleurs, subtilement délayées, que le pinceau lisse de ses caresses.
Léa préfère le burin, la poigne qu’il exige. L’encre plutôt que les artifices des pigments et des vernis. Et qu’il n’est pas  nécessaire d’étaler partout. Le peintre doit recouvrir son panneau jusque dans les moindres recoins, en cacher le bois nu. Alors que le graveur, lui, n’est point esclave du plan qu’il travaille. Il peut y laisser des blancs, des non-dits.
Des aires de liberté.

Ce n’est pas dans ce que tu regardes que réside la magie de ce que je viens de graver. Mais dans la perception que tu en as et qui est elle-même illusoire car cette rose n’a d’autre âme que la tienne.

Les frères Botticelli partagent le même atelier. Et souvent les mêmes commanditaires. Mais aussi les techniques que chacun emploie, l’un pour travailler le métal, l’autre pour peindre. Bien des graveurs italiens ont adopté les acides et les pointeaux qu’utilisent les ciseleurs, pour affiner leurs estampes, creuser la plaque avec plus de douceur, de minutie. Se libérer de la rigidité du cuivre et de l’acier. Mais aucun peintre, en dehors de Sandro Botticelli, n’a encore décelé ce que l’art du ciselage pourrait apporter à un tableau. Il a vu comment les pièces fondues par son frère prennent vie dès qu’Antonio y incise les premières volutes. Comment le terne de l’argent massif, une fois biseauté, devient étincelant et apprivoise la lumière. Comment le niellage accentue les miroitements, précise les formes, soulignant ici les courbes et les galbes, cernant là le poli des parties laissées lisses.
Alors, il s’est mis à peindre en orfèvre
.

 

 

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vendredi 13 décembre 2019

[Uno, Chiyo] Confession amoureuse





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Confession amoureuse (Iro Zange)

Auteur : Chiyo UNO

Traducteurs : Dominique PALME 

                      et Kyôkô SATO

Parution : 1935 en Japonais
                 1992 et 2019 en français (Denoël)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Je vous attendrai demain soir, entre six heures et six heures et demie, à la sortie de la gare Sendagaya. J’aurai dans les cheveux une fleur artificielle, une rose rouge…

Joji, un célèbre artiste japonais, reçoit un matin ces quelques mots d’une inconnue. Il n’y prête d’abord pas attention, mais la même lettre insistante revient chaque jour. Vaguement intrigué et certainement flatté, Joji finit par se rendre au rendez-vous.
Il y rencontre Takao, une jeune femme passionnée et déterminée à passer la nuit avec lui. D’abord effrayé par cette attitude, comparable selon lui à celle d’un homme, le peintre cède à Takao, qui finira par disparaître aussi mystérieusement qu’elle est apparue…

Glissée dans la peau d’un homme, la romancière se joue de notre don Juan pour mieux en révéler les faiblesses et les travers. Publié pour la première fois dans les années trente, cette Confession amoureuse est un roman d’une indéniable modernité.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1897, Chiyo Uno est l'une des plus célèbres romancières japonaises. Elle rencontre le succès en 1935 avec Confession amoureuse. Saluée pour son ton inimitable, elle est lauréate de plusieurs prix littéraires, notamment pour Ohan, qui sera adapté à l’écran. Très intéressée par la mode et notamment les tendances venues des États-Unis, elle fonde Sutairu, ou Style, le premier magazine de mode occidentale au Japon, et lance également une marque de kimonos. À travers le vêtement et l’apparence, c’est bien sûr une autre question qui est en jeu, celle de la liberté et du rôle de la femme. Chiyo Uno mena en effet dans le Tokyo des années 20 une vie de bohème, loin de la soumission imposée aux Japonaises de l’époque. En 1990, Chiyo Uno reçoit la reconnaissance officielle japonaise pour sa contribution remarquable dans le domaine culturel. Cette femme libre qui n’obéissait qu’à ses propres règles est décédée à l’âge de 98 ans.


Avis :

Peintre doté d'une certaine renommée dans le Japon des années trente, Yuasa Joji se laisse porter par ses succès féminins, incapable de décider clairement entre les femmes qui tournent autour de lui. Alors qu'il peine à couper le lien avec sa première épouse dont il divorce, il se laisse séduire par la fantasque Takao qui s’échappe alors aussitôt, tombe amoureux de la belle Tsuyoko sans se donner les moyens de contrer l'opposition de sa famille, et, par facilité, finit par se remarier avec la jeune et bien dotée Tomoko, pour le regretter aussitôt.

Derrière les apparences du séducteur, se cache en fait un homme indécis, qui s'en remet toujours aux autres et aux événements pour infléchir le cours de sa vie. Répugnant à déplaire ou à contredire, toujours dans le sens du courant, il s'avère incapable de faire des choix et encore moins de les imposer, se contentant de se croire amoureux ou aimé, sans disséquer clairement ses propres sentiments ni chercher à voir au-delà des apparences. Naïf, veule et immature, mais sans méchanceté aucune, il finit par être le jouet de ses conquêtes ou de leur entourage, éternel coeur d'artichaut qui, pour son malheur, ne sait plus qui il aime ni qui l'aime.

Agaçant, l'homme reste malgré tout sympathique, car pitoyable et malheureux. Toute l'intrigue se déroule de son point de vue de narrateur, c'est-à-dire plutôt neutre et passif, sans grand sentiment ni état d'âme, si ce n'est un profond désarroi.

Chiyo Uno nous renvoie ici le trouble d’un Japon tiraillé entre modernité et traditions, à une époque où elle faisait elle-même figure d’exception par sa vie tumultueuse et sa lutte pour l’émancipation féminine. Son état d’esprit précurseur se retrouve dans la détermination et l’insolence de ses personnages de femmes. Il confère à ce récit une dimension critique et moqueuse à l’égard du patriarcat nippon, en même temps qu’une étonnante modernité.

Mené d’une plume fluide et alerte, ce roman agréablement dépaysant dévoile avec subtilité les complexités du Japon, au travers du regard ironique d’une femme en rébellion contre l’hypocrisie d’une société très attachée à l’honneur, avant tout masculin. (4/5)


Citations : 

Pour Tomoko, le mariage n’est qu’une étiquette collée sur une boîte de conserve. Peu importe le contenu, pourvu que l’apparence soit brillante, enviable, heureuse.

Et retrouvant le sentiment de solitude qui était le mien quand je peignais dans ma chambre, à l’étranger, je m’étais réfugié dans le travail, j’y avais consacré tout mon temps. Le travail. Je pensais que cela seul me sauverait. Il ne pouvait pas en être autrement. Mais je m’étais vite aperçu que mon long séjour en Occident m’avait coupé de tout lien avec la réalité de la société japonaise. J’étais devenu un laissé-pour-compte. Et je ne savais comment faire pour me remettre sur les rails. Cela me remplissait d’inquiétude. J’étais de retour au Japon, mais dans ce pays je me sentais encore plus étranger qu’en Europe. Sur quoi pouvais-je bien m’appuyer ? Ce sentiment de solitude ne me quittait pas un instant. Même chez moi, je m’enfermais dans mon mutisme. Je restais assis là, avec la sensation que mon corps s’enlisait peu à peu dans le sol. Était-il possible que je disparaisse ainsi ?

Cette femme avait tant d’affection pour sa nièce qu’elle envisageait depuis longtemps d’en faire sa fille adoptive. « Je veux bien devenir sa fille, mais je serai obligée, là aussi, de me marier avec quelqu’un qu’elle aura choisi… », m’avait confié Tsuyuko un jour.

Même au moment d’écrire son message d’adieu, Tsuyuko avait refusé de laisser une seule ligne à ses parents. Quant à eux, une atteinte à l’honneur de leur famille les effrayait plus que la mort éventuelle de leur fille.

mercredi 11 décembre 2019

[Inaba, Mayumi] La valse sans fin





J'ai aimé

 

Titre : La valse sans fin (Endoresu warutsu)

Auteur : Mayumi INABA

Traductrice : Elisabeth SUETSUGU

Parution : 2014 en japonais
                2019 en français (Editions Picquier)

Pages : 144

 
 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

C’est l’histoire d’un amour fou entre deux âmes perdues.
Imaginez Kurt Cobain et Courtney Love dans le Japon des années pop.
Ils ont vingt-quatre ans, s’aiment d’un amour d’écorchés vifs, ils se droguent pour endormir le malaise de vivre et rêvent d’une musique absolue, libre, qui pourrait d’un seul son détruire l’ordre du monde. Abe Kaoru est saxophoniste de free jazz, Suzuki Izumi est écrivaine. De 1973 à 1978, jusqu’à ce que dans un dernier excès Kaoru meure d’une overdose, ils vivent un amour éperdu qui défie les codes et se mesure à la violence.
L’écriture vibrante d’Inaba Mayumi restitue les vies portées à l’incandescence de ce couple de légende.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1950, Inaba Mayumi gagne à seize ans un concours de poésie organisé par l’influent magazine Bungei Shunjû, et remporte un prix à vingt-trois ans pour son premier récit. Depuis elle publie romans et nouvelles, qui ont entre autres été couronnés par le prix Kawabata et le prix Tanizaki.


Avis :

Abe Kaoru est un saxophoniste japonais de free jazz, mort à vingt-neuf ans, dans les années soixante-dix, d’une overdose de sédatifs, et devenu mythique dans le milieu du jazz japonais underground. Il fut marié à l’actrice et écrivain Suzuki Izumi : une union bâtie sur un amour-haine désespéré et violent, qu’Inaba Mayumi nous relate du point de vue de la jeune femme.

Kaoru et Izumi sont deux trous noirs qui s’attirent irrépressiblement dans leur chute vers le vide et la destruction : jeunes et paumés, habités par un désespoir qui les dépassent et les empêchent de se construire un avenir, ils ne parviennent qu’à brûler l’instant présent et à se réfugier dans la musique et la drogue. S’accrochant l’un à l’autre dans une danse de mort qui ne pourra avoir de fin que tragique, ils s’entraînent mutuellement vers le fond comme deux naufragés au bord de la noyade.

Le texte est terrible, souvent insupportable, tant l’horreur et le dégoût vous submergent à voir ces deux êtres s’autodétruire de concert, dans une consommation effrénée et effrayante d’alcool et de drogues : déchéance physique, auto-mutilation, crises de violence et désordres psychiatriques jalonnent l’anéantissement de leurs jeunes vies, au fil d’un dévorant mal-être qu’eux-mêmes ne comprennent pas.

Heureusement, derrière le sordide et l’innommable, l’écriture fine et sensible de l’auteur parvient à préserver l’humanité des personnages, dans des éclaircies de tendresse et de lucidité, dans leur attachement mutuel dont on ne sait plus s’il est fait d’amour, de haine, ou de dépendance mais qui ne peut laisser indifférent, ou encore dans les envolées musicales où transperce le génie de Kaoru.

Ce livre est comme un trou d'air qui vous remonte le coeur dans la gorge, y laissant répulsion et désolation à l'idée, qu'hélas, il est inspiré de personnages et de faits réels. (3/5)



Citations : 

Lui et moi nous ressemblions. Son monde aussi était cassé quelque part. Je n’aurais su dire depuis quand, mais à l’intérieur de son corps chétif, il y avait un trou béant. Il cherchait à combler ce vide par la musique et la drogue. Tout comme moi j’essayais de combler mon propre vide avec les médicaments et les mots… Et ni lui ni moi ne comprenions pourquoi une telle déchirure s’était produite en nous.

J’ai ri en hochant la tête. Je me demandais pourquoi il fallait que je passe ma vie avec cet homme. Je savais que ce mariage serait une chose terrible. C’est à cet instant : au beau milieu du passage piéton rempli de gens, tandis que je lui souriais légèrement, les yeux dans les yeux, j’ai eu une vision. Une image blanche et sèche, lui et moi dansions une danse sans fin dans le monde d’après la mort. Si j’ai compris que c’était après la mort, c’est parce qu’il n’y avait plus personne autour de nous. Dans la rue claire, nous dansions en silence, avec légèreté. Qui sait pourquoi, ce n’était ni un tango, ni une mazurka, ni un rythme de disco. J’ai dansé sans fin avec lui une valse sur un doux rythme à trois temps, lui et moi, seuls tous les deux. Cette vision était peut-être causée par la drogue, à moins que la scène ne me soit apparue pendant un étourdissement, en tout cas je suis restée figée sur place, sans pouvoir décider si c’était un rêve ou une illusion.

Ce bonheur éphémère faisait de mon quotidien une bulle mousseuse qui montait à la surface et crevait aussitôt.

On demande souvent aux jeunes délinquants pourquoi ils sont devenus des voyous. Si on me demandait pourquoi je me suis tranché le petit doigt, je répondrais sans doute, moi aussi : « Parce que je ne veux pas être vaincue par ma propre vie. Parce que je ne peux pas me résoudre à mourir dans le renoncement. L’authenticité de chaque instant est la seule chose qui compte. » Ou encore : « Parce que je ne sais pas à quel ennemi j’ai affaire. » Que peut-on faire en face de son ennemi ? Soit on lui donne tout, soit on se transperce la poitrine en silence, c’est l’un ou l’autre.

La quantité de vie dont nous disposons est décidée depuis le début, ai-je dit d’une voix neutre. Qu’on vive longtemps à petit feu ou qu’on ait une vie brève mais intense, quand on a tout épuisé, il ne reste qu’à mourir. Ce qui compte, c’est la vitesse. Vivre plus vite que tout le reste.




mardi 10 décembre 2019

Interview de Stéphanie Castillo-Soler, auteur de Libres dans leur tête - 9 Décembre 2019



Bonjour Stéphanie Castillo-Soler. Vous êtes l’auteur du roman Libres dans leur tête, paru en Août 2019 chez Librinova et chroniqué sur ce blog.


Pouvez-vous vous présenter et décrire votre parcours ? 


Merci de me donner l’occasion de parler un peu de moi et de mon roman.
J’ai 47 ans. Titulaire d’un bac littéraire, j’ai fait des études d’anglais à Nanterre. J’enseigne cette langue depuis plus de 20 ans. L’idée de transmission me plaît, et aussi de travailler avec des adolescents, même si ce n’est pas toujours simple. 

J’adore lire depuis mon plus jeune âge : je pense avoir lu l’intégralité des Bibliothèques Rose et Verte à l’époque ! Il y a quelques années j’ai participé au Jury des Lectrices de Elle. Depuis je fais partie d’un club de lecture, et chronique certains de mes coups de coeur sur Babelio et le Cercle Littéraire de la Fnac. L’été dernier, j’étais au sommet d’une montagne, dans les Alpes où nous randonnions en famille, quand j’ai été contactée par Librinova m’annonçant que j’étais lauréate du concours : surprise et fierté !


Quand et comment êtes-vous venue à l'écriture ?
  
Récemment. Par hasard. Ayant une bonne maîtrise de la langue anglaise, je me suis tout d’abord « amusée » à traduire un roman anglais en français. J’ai trouvé passionnant de chercher le mot juste, la tournure adéquate pour traduire sans trahir le texte initial, mais de façon à ce que le résultat soit le plus naturel et le mieux « tourné » possible dans notre langue. C’est cette première approche qui m’a donné envie d’écrire à mon tour.

Sur Internet il y a régulièrement des concours d’écriture, de tout format. J’aime l’idée d’écrire « sous contraintes » (de format, thème, longueur,…) J’ai écrit des nouvelles, c’est une forme littéraire que j’aime particulièrement, avec une écriture « condensée », une économie de mots, une tension amenant à une « chute » inattendue. Certaines de mes nouvelles ont été remarquées ; j’envisage d’en publier un recueil. J’aime aussi beaucoup la poésie. Quelques-uns de mes poèmes sont d’ailleurs édités.


Quel était le thème du concours Librinova que votre livre a remporté ? En quoi était-il particulièrement inspirant pour vous ?
  
Le thème était L’Enfer, c’est les autres…  Il s’agissait d’écrire un huis-clos. L’image de naufragés à bord d’un bateau s’est imposée à moi. Mais j’ai craint d’être trop influencée par mes lectures ou films sur le sujet. Ma deuxième idée a été la bonne : une cellule de prison. Peu de romans finalement traitent de ce sujet, ou alors d’une façon beaucoup plus sombre et pessimiste. Ma grand-mère travaillait dans un foyer d’accueil pour de jeunes gens sans repères ; elle en parlait parfois et peut-être mes deux personnages sont-ils nés de là.

Les personnes qui ont lu mon roman ont deux types de réaction. La majorité des lecteurs sont séduits par le fait que je m’intéresse surtout à la psychologie de ces deux garçons, leurs failles, leurs différences, et leur évolution au fil des pages. Comme ce sont fondamentalement de « bons garçons », ils ont de bonnes valeurs, que j’avais envie de mettre en avant. D’autres lecteurs me reprochent un tableau presque « idyllique » de la prison, et auraient souhaité davantage de noirceur. Mais c’est un choix délibéré d’avoir mis l’accent sur le fait que même dans un univers hostile, on peut trouver une forme de réconfort, et aussi apprendre à se connaître et évoluer positivement.


Quels conseils donneriez-vous aux auteurs qui souhaitent publier leur premier livre ?
  
Très difficile de se faire publier ! J’ai eu la chance de séduire le jury de Librinova, et d’être lauréate du concours. C’est très encourageant de se dire que votre manuscrit a su convaincre des professionnels. J’ai remporté la publication de mon roman, sous format numérique dans un premier temps.

Sans le concours, je n’aurais jamais écrit ce roman, et je n’aurais pas fait la démarche d’envoyer un manuscrit à des maisons d’éditions.

Je pense que l’auto-édition est un excellent tremplin. Librinova en particulier, me semble être la plate-forme idéale. Les services proposés sont variés et combinables à la carte, selon les besoins de chacun. Des interlocuteurs (surtout des interlocutrices) charmantes et disponibles répondent à toutes les questions que l’on peut se poser, depuis la phase d’écriture jusqu’à la commercialisation de l’ouvrage. Je recommande donc vivement aux auteurs de faire cette démarche. Ensuite il faut « accompagner » son roman, en parler et le faire connaître… par exemple en acceptant de répondre à des interviews 😊
.


Que représente l'écriture dans votre vie ?
  
Une échappatoire. La lecture et l’écriture permettent de quitter momentanément notre quotidien pour pénétrer dans une autre dimension. Avec la lecture, on est emporté dans un univers créé par l’auteur. L’écriture c’est un peu la même chose… Je veux dire que, lorsque j’écris , je me laisse porter par mon imagination, et suis mes personnages là où ils veulent m’emmener… J’ai parfois l’impression que « le texte s’écrit tout seul », les mots s’enchaînent « naturellement », c’est assez magique.


Avez-vous d'autres passions en dehors de l'écriture ? La photographie peut-être, puisque la très jolie couverture est une de vos images ?
  
Ma plus grande passion : mes filles (et mon mari !). L’amitié a aussi une place importante dans ma vie.
Mon métier, que j’exerce du mieux que je peux. La lecture, comme je disais plus haut. Je lis surtout des romans, auteurs français et américains. La langue française, et la langue anglaise.
Marcher en forêt, en montagne, sur la plage. La nature m’apaise.

Oui, j’aime beaucoup prendre des photos. J’ai pris cette photo lors d’une promenade avec l’une de mes filles, justement. Par la suite, cette image du coquelicot qui pousse entre les pierres m’a accompagnée dans l’écriture du roman. Les lecteurs la retrouveront dans le texte.


Avez-vous un autre projet de livre ?
  
J’aimerais faire publier certaines de mes nouvelles dans un recueil. Et une autre idée de roman, oui, mais pas pour tout de suite.


Merci Stéphanie Castillo-Soler d'avoir répondu à mes questions.

Libres dans leur tête est disponible sur le site de Librinova, ainsi que sur les principaux sites marchands.

Retrouvez-en ma chronique ici.

lundi 9 décembre 2019

[Mukherjee, Abir] L'attaque du Calcutta-Darjeeling





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'attaque du Calcutta-Darjeeking
          (A Rising Man)

Auteur : Abir MUKHERJEE

Traductrice : Fanchita GONZALEZ-BATTLE

Parution : 2016 en anglais (Pegasus Books)
                2019 en français (Liana Levi)

Pages : 400

 
 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Abir Mukherjee a grandi dans l’ouest de l’Écosse dans une famille d’immigrés indiens. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a décidé de situer son premier roman à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle de l’entre-deux-guerres. Premier d’une série qui compte déjà quatre titres, L’attaque du Calcutta-Darjeeling a été traduit dans neuf pays.


Avis :

En 1919, fraîchement démobilisé et profondément marqué par la guerre, le capitaine Wyndham rejoint sa nouvelle affectation au sein des forces de police britanniques à Calcutta. Dans cette ville bigarrée et étouffante, alors qu’une vague d'agitation violemment réprimée secoue l’autorité coloniale anglaise, notre nouvel arrivant est aussitôt confronté à l’assassinat d’un de ses compatriotes, dans un quartier indigène que ce riche et influent personnage n’avait normalement guère de raisons de fréquenter. Tout indique un attentat contre l’autorité coloniale… A moins que les évidences ne masquent d’autres faits troubles et mystérieux, que bien du monde aurait intérêt à cacher…

A partir des lois Rowlatt de 1919 autorisant les arrestations arbitraires au moindre soupçon d’insubordination, et du massacre d'Amritsar qui s’ensuivit, c’est l’éveil de la révolte contre le pouvoir britannique et les prémices de la lutte pour l’indépendance indienne que nous décrit ici ce qui n’aurait pu être, sinon, qu’une banale et classique enquête policière.

En effet, sans véritable surprise, puisque l’on se doute assez rapidement que la vérité est bien moins évidente qu’elle n’en a l’air et que certains personnages sont probablement douteux, le véritable point d’accroche de ce polar est son contexte historique. Nous transplantant dans la touffeur dépaysante d’une ville étourdissante et contrastée, l’auteur dépeint avec humour l’absurdité d’un racisme que les premiers vacillements de l’hégémonie coloniale ne font que renforcer. Son analyse des mécanismes de domination et d’assujettissement entre nations, de la spirale de violence qui se met irrépressiblement en place alors que l’Empire britannique se met à douter de sa suprématie, éclaire d’un jour assez fascinant sa description des relations entre Occidentaux, Indiens et Anglo-Indiens.

Ecossais d’origine indienne, Abir Mukherjee nous sert une intéressante réflexion sur ce qui peut transformer un homme ordinaire en défenseur d’une certaine idée de suprématie raciale, génératrice de violences sans retour. Ce premier opus s’avère prometteur d’une série de qualité, et c’est avec plaisir que l’on suivra la suite à venir des aventures du capitaine Wyndham. (4/5)



Citations : 

Elle a un rire amer. « Si un Indien ne me voit pas comme une Indienne et un Anglais comme une Britannique, alors ce que je pense être est-il réellement important ? Pour être honnête, Sam, je ne suis ni l’une ni l’autre. Je ne suis qu’un produit de ce premier épanouissement d’affection entre Britanniques et Indiens, il y a un siècle, quand il n’y avait rien de mal pour des Anglais à épouser des femmes indiennes. De nos jours nous ne sommes qu’une gêne, un rappel visible que les Britanniques ne se sont pas toujours considérés comme supérieurs. Vous savez comment ils nous appellent, n’est-ce pas ? Européens domiciliés. C’est le terme officiel. Il paraît presque digne jusqu’à ce que vous pensiez à sa véritable signification. Nous sommes reconnus comme Européens, mais nous n’avons pas de patrie en Europe. Voyez-vous, cette fraction de sang indien nous condamne à être étrangers, de génération en génération.
« Quant aux Indiens, ils nous regardent avec un mélange de répugnance et de dégoût. Nous sommes le symbole de leur précieuse féminité indienne qui a abandonné sa culture et sa pureté, et de l’incapacité des hommes indiens d’y mettre un terme. Pour eux nous sommes littéralement des hors-castes ; l’incarnation de leur impuissance.
« Le pire dans tout cela est l’hypocrisie. Anglais et Indiens peuvent être parfaitement agréables avec nous, mais ils nous méprisent, chacun à leur manière. C’est un pays d’hypocrites. Les Britanniques font semblant d’être ici pour apporter les bienfaits de la civilisation occidentale à un tas de sauvages ingouvernables alors qu’en réalité c’est encore et toujours une affaire de bénéfices commerciaux mesquins. Et les Indiens ? L’élite éduquée déclare vouloir débarrasser l’Inde de la tyrannie britannique au profit de tous les Indiens, mais que savent-ils des besoins des millions d’Indiens dans les villages et s’en soucient-ils ? Ils veulent seulement prendre la place des Britanniques en tant que classe dirigeante.
– Et les Anglo-Indiens ? »
Elle rit. « Nous ne valons pas mieux. Nous nous disons britanniques, nous imitons vos manières et nous parlons de la Grande-Bretagne comme du “pays” alors que pour la plupart d’entre nous le plus près de l’Angleterre où nous soyons jamais allés est Bombay. Et nous sommes parfaitement odieux avec les indigènes que nous traitons de wogs et de coolies, comme pour vous montrer à quel point nous sommes différents d’eux. Et nous sommes tellement patriotes. Saviez-vous que nos prénoms les plus répandus sont Victoria et Albert ? Nous sommes le peuple le plus loyal de l’Empire. Et pourquoi ? Parce que nous sommes terrifiés à l’idée de ce qui nous arrivera si les vrais Britanniques s’en vont pour de bon.



Eux et leurs semblables considèrent qu’ils ont construit ce pays et que maintenant tout ce qu’ils ont bâti est menacé. Ils ne peuvent pas comprendre. Après tout ce qu’ils ont fait pour cette terre, comment les indigènes ont-ils l’effronterie de vouloir les renvoyer au pays ? Sous cette attitude je reconnais une peur véritable. Mme Tebbit et les autres peuvent se considérer comme britanniques, mais la seule vie qu’ils connaissent est ici ; une vie de garden-parties et de cocktails au club. Ils sont comme une fleur hybride transplantée en Inde où elle s’est tellement bien acclimatée que si elle retournait en Grande-Bretagne elle s’étiolerait et mourrait.


« Savez-vous combien il y a de Britanniques en Inde, capitaine ?
– Un demi-million ?
– Cent cinquante mille. Pas plus. Et savez-vous combien il y a d’Indiens ? Je vais vous le dire, trois cents millions. Et comment croyez-vous que cent cinquante mille Britanniques tiennent sous leur coupe trois cents millions d’Indiens ? »
Je ne réponds pas.
« La supériorité morale. » Il me laisse y réfléchir. « Pour qu’un si petit nombre en domine un aussi grand, il faut que les dominants projettent une aura de supériorité sur les dominés. Pas seulement une supériorité physique ou militaire mais aussi morale. Plus important encore, il faut que de leur côté leurs sujets se croient inférieurs ; que c’est pour leur bien qu’ils ont besoin d’être dominés.
« Il semble que tout ce que nous avons accompli depuis la bataille de Plassey ait eu pour objectif de maintenir les indigènes à leur place en les persuadant qu’ils ont besoin que nous les guidions et les éduquions. Leur culture doit être présentée comme barbare, leur religion fondée sur de faux dieux, même leur architecture doit être inférieure à la nôtre. Sinon pourquoi construirions-nous le Victoria Memorial, cette énorme monstruosité en marbre blanc plus grande que le Taj Mahal ?
« Seigneur Dieu, nous ne laissons même pas les faits s’interposer s’ils risquent de ternir l’image que nous souhaitons continuer de donner. Regardez n’importe quel atlas d’une école primaire indienne. La Grande-Bretagne et l’Inde sont à côté l’une de l’autre et chacune occupe toute une page. Nous ne leur indiquons même pas d’échelle, de peur que les petits enfants bruns se rendent compte de la taille minuscule de la Grande-Bretagne comparée à l’Inde ! 



« Je me suis alors rendu compte que nos actions – celles de Jugantor et d’autres groupes – ne servaient qu’à justifier votre répression. Chaque bombe qui explosait, chaque balle, vous fournissait une excuse pour resserrer votre contrôle sur nous. J’ai fini par comprendre que le seul moyen de mettre fin à la domination britannique en Inde était de supprimer ces prétextes et de vous révéler la véritable nature de votre occupation de mon pays. Tel était le message que j’étais revenu délivrer : que nous ne pouvons espérer obtenir notre liberté que grâce à l’unité de tous les Indiens et en faisant appel aux bons sentiments de nos oppresseurs au moyen de la non-coopération non violente. »


« Il arrive quelque chose aux jolies Anglaises quand elles atteignent vingt-cinq ans. Elles ont peur d’être laissées pour compte. Alors elles prennent le bateau et viennent en Inde où il y a des milliers de sahibs privés du réconfort d’un foyer et prêts à épouser la première rose anglaise qu’ils rencontrent. Peu importe qu’elle soit vilaine ou bizarre, elle trouvera un mari ici si elle a un bon pedigree. Ce sont les hommes que je plains, en particulier dans la fonction publique. On attend de ces pauvres diables qu’ils vivent comme des moines. Il est encore mal vu qu’ils se marient avant trente ans. Et épouser une non-Blanche serait fatal à leur carrière. »



« Quand je l’ai rencontré j’avais vingt et un ans. Il venait de débarquer d’Angleterre. Il m’a fait perdre la tête. Nous avons été ensemble pendant près d’un an. Il a promis de m’épouser.
– Qu’est-il arrivé ?
– Ce qui arrive toujours. L’Inde est arrivée. L’Empire est arrivé. Il change les Anglais. Il les étouffe. Ils viennent ici, curieux et pleins de bonnes intentions. Mais bien vite ils deviennent cyniques et bornés. Ils apprennent des plus expérimentés toutes les inepties sur la supériorité britannique et la nécessité de ne pas frayer avec les “inférieurs”. Ils commencent à mépriser les indigènes. Quiconque n’est pas blanc est au-dessous d’eux. L’Empire détruit les hommes bons, Sam. »



D’après mon expérience, les très riches et les très pauvres sont souvent gênés par l’endroit où ils vivent.




samedi 7 décembre 2019

[Castillo-Soler, Stéphanie] Libres dans leur tête





J'ai aimé

 

Titre : Libres dans leur tête

Auteur : Stéphanie CASTILLO-SOLER

Parution : 2019

Editeur : Librinova

Pages : 120

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Romain arrive en prison. Les choses n’auraient jamais dû en arriver là, mais une vieille femme est morte… et il doit payer. Il va partager sa cellule avec Laurent, inculpé pour l’homicide d’un dealer. En même temps qu’ils vont apprendre à se connaître, les deux garçons vont découvrir ensemble les codes de l’univers carcéral. De façon surprenante, c’est dans cet environnement hostile et fermé qu’ils vont aussi réussir à nouer des liens d’amour et d’amitié. Réflexion sur la culpabilité, la liberté, la solidarité et le sens de la vie, Libres dans leur tête est un émouvant huis-clos et un édifiant récit d’apprentissage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née le 7 août 1972 à Poissy, dans les Yvelines, Stéphanie Castillo-Soler est mariée, heureuse maman de deux filles de 16 et 18 ans, avec qui elle partage sa passion des mots, lecture et écriture. Elle accorde beaucoup de valeur aux moments partagés en famille et entre amis. Elle aime la peinture, le cinéma, et surtout marcher dans la nature en toutes saisons. Enseignante, elle porte un regard personnalisé sur ses élèves, s'efforçant de révéler le meilleur de chacun. Depuis peu et presque par hasard, l'écriture lui ouvre les portes d'un nouvel univers.  Inspiré par le thème imposé par le concours Librinova, Libres dans leur tête  est son premier roman.

Retrouvez  mon interview de Stéphanie Castillo-Soler.

 

 

Avis :

Deux jeunes majeurs se retrouvent emprisonnés dans la même cellule, où ils purgent chacun une peine de plusieurs années pour homicide. Alors qu'ils s'adaptent aux règles et au rythme de l'univers carcéral, à l'ennui, à la solitude et à la confrontation avec les autres détenus, les deux garçons se découvrent peu à peu des points communs. Une forte amitié va bientôt les lier, tandis que tous deux tentent de rester à flot, grâce à la lecture et à la peinture. Ce sont ces deux espaces de liberté, qui, avec le soutien de leurs proches et d'associations de bénévoles, vont leur permettre de se remettre sur les rails et d'aborder leur réinsertion avec davantage de confiance.

L'histoire est abordée de manière très positive : l'auteur a choisi de s'attacher à quelques personnages, en quelque sorte "égarés" par un dramatique et irréparable accident de parcours, mais pas "méchants" sur le fond, pour s'intéresser avant tout à ce qui peut leur éviter de basculer définitivement dans le gouffre qui les menace. La démonstration peut paraître un peu trop appuyée, l'accumulation de traits et d'évènements favorables semblant à plusieurs reprises trop belle pour demeurer totalement vraisemblable.

Malgré ce côté exagérément optimiste, perdure l'intérêt de la réflexion portée par cette histoire, véritable plaidoyer pour l'accompagnement des personnes incarcérées, afin de les empêcher d'être davantage aspirées vers le fond. Aussi un hommage aux anonymes et bénévoles qui s'investissent : familles d'accueil, correspondants anonymes, associations de soutien, Croix Rouge…, ce roman est une démonstration de l'importance, en prison, des supports de reconstruction, comme, en particulier, l’expression intellectuelle et artistique, outil et espace de liberté essentiels pour la préservation de l'individu et son cheminement vers la rédemption et la réinsertion.

A l'image de sa jolie couverture, ce roman est avant tout un message d'espoir et d'encouragement, tant à destination des personnes à qui il est arrivé de faillir aux yeux de la loi et de la société, qu'à celles qui oeuvrent, parfois de manière ingrate, à leur retour du bon côté des murs. Malgré ses petites imperfections, ce premier roman fluide et agréable mérite qu'on s'y attarde. (3/5)

Un grand merci à Stéphanie Castillo-Soler pour m’avoir fait découvrir son livre !








Interview de Stéphanie Castillo-Soler.
(Cannetille - 9 Décembre 2019)