Affichage des articles dont le libellé est Cécité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cécité. Afficher tous les articles

lundi 31 mai 2021

[Doerr, Anthony] Toute la lumière que nous ne pouvons voir

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Toute la lumière que nous ne
             pouvons voir

            (All the Light We Cannot See)

Auteur : Anthony DOERR

Traductrice : Valérie MALFOY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2014,
                   en français (Albin Michel) en 2015,
                   (Le Livre de Poche) en 2016

Pages : 704

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Toute la lumière que nous ne pouvons voir possède la puissance et le souffle des chefs-d’œuvre. Magnifiquement écrit, captivant de bout en bout, il nous entraîne, du Paris de l'Occupation à l'effervescence de la Libération, dans le sillage de deux héros dont l'existence est bouleversée par la guerre : Marie-Laure, une jeune aveugle, réfugiée avec son père à Saint-Malo, et Werner, un orphelin, véritable génie des transmissions électromagnétiques, dont les talents sont exploités par la Wehrmacht pour briser la Résistance.
Cette fresque envoûtante, bien plus qu'un roman sur la guerre, est une réflexion profonde sur le destin et la condition humaine. La preuve que même les heures les plus sombres ne pourront jamais détruire la beauté du monde.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Couronné par plusieurs prix prestigieux et finaliste du National Book Award, Anthony Doerr bâtit une oeuvre étonnante et inclassable. Toute la lumière que nous ne pouvons voir a créé l'événement : en tête des meilleures ventes depuis près d'un an, vendu à deux millions d'ex aux États-Unis, il est en cours de traduction dans 40 langues et sera adapté au cinéma.

 

 

Avis :

Pendant la seconde guerre mondiale, deux destins que tout oppose, celui de Marie-Laure, jeune aveugle réfugiée chez son oncle à Saint-Malo, et celui de Werner, orphelin recruté par la Wehrmacht pour son génie des transmissions électromagnétiques, finissent par se croiser sous les bombes de la Libération qui pilonnent la cité malouine.

Vaste fresque épique et foisonnante, cette histoire très romanesque centrée sur deux adolescents est un récit d’aventures et d’apprentissage sur fond de guerre. Alternant entre le Paris de l’Occupation qui tente de sauver ses trésors, comme ceux du Museum d’Histoire Naturelle où travaille le père de Marie-laure, et une Allemagne jetée dans une folie meurtrière et dévastatrice qui n’épargne pas sa population, embrigadée, exploitée et terrorisée, la narration converge vers la cité corsaire de Saint-Malo, dans un décor magique de pierre et de mer bientôt voué à l’enfer du feu et de la destruction lors des bombardements de la Libération.

Dans ce maelström, Marie-Laure et Werner sont deux galets roulés et usés par la tempête, tous deux emportés malgré eux dans une vague qui leur dérobe leur innocence. Les confrontant au pire et à ce qui devrait les dresser l’un contre l’autre, elle finit par les pousser aux choix les plus essentiels, ceux qui préserveront leur humanité, et, à travers elle, l’avenir du monde. Un curieux mélange de poésie et de réalisme imprègne les pages de ce roman aux multiples niveaux de lecture. Derrière la restitution historique pleine d’exactitude et de discernement, où les populations, y compris allemandes, se retrouvent toutes victimes du conflit qu’elles subissent, se dessine une fable symbolique, porteuse d’espoir et de réconciliation, comme celle qui unira les descendants respectifs des familles de Werner et de Marie-Laure.

S’accrochant coûte que coûte aux beautés d’un monde qu’on croirait pourtant devenu fou, l’auteur s’émerveille de curiosités autant naturelles que scientifiques : oiseaux, diamant fabuleux, ingénieuses maquettes de villes pleines de compartiments secrets, magiques transmissions radio… Habité par Jules Verne dont les Vingt mille lieux sous les mers jalonnent le récit, ce roman historique teinté de poésie fabuleuse, où la lumière refuse de céder le pas à l’ombre, m’a aussi parfois évoqué Marina de Carlos Ruiz Zafon. C’est d’ailleurs avec le même étrange envoûtement que l’on parcourt chez l’un la cité de Saint-Malo, et chez l’autre la ville de Barcelone.

Aucun temps mort ne vient rompre le rythme de cet épais roman qui se dévore avec le plus grand plaisir. Entre Histoire, aventure et fable, il emporte le lecteur dans une intrigue originale, pleine d’intelligence et de sensibilité, dont le point d’orgue est sans aucun doute son extraordinaire évocation de la cité malouine et de sa libération en août 1944. (4/5)


Citations:

Le Jour J, c’était il y a deux mois. Cherbourg a été libéré, Caen aussi, puis Rennes. La moitié de l’ouest de la France est libre. À l’est, les Soviétiques ont repris Minsk. Les forces de l’Armée de l’intérieur polonaise mènent l’insurrection dans Varsovie, quelques journaux se sont enhardis jusqu’à suggérer que le vent a tourné.
Mais pas ici. Pas cette dernière citadelle au bout du continent, cet ultime « point fort » allemand sur la côte bretonne.
Ici, chuchote-t-on, les Allemands ont rénové deux kilomètres de galeries souterraines sous les murailles médiévales. Ils ont construit de nouvelles défenses, de nouvelles conduites, de nouvelles issues de secours, tout un labyrinthe d’une ahurissante complexité. Sous le fort de la Cité d’Alet qui s’élève sur sa pointe rocheuse, plus haut sur la Rance, face à la vieille cité, il y a une salle des pansements, des soutes à munitions, et même un hôpital, du moins à ce qu’on dit. Il y a la climatisation, un réservoir d’eau d’une contenance de deux cent mille litres, une ligne directe avec Berlin. Il y a des pièges qui crachent des flammes, un réseau de casemates avec viseur périscopique. Ils ont assez de stock pour balancer des obus dans la mer tous les jours, toute la journée, pendant toute une année.
Ici, dit-on, un millier d’Allemands sont prêts à mourir. Ou cinq mille. Peut-être plus.
Saint-Malo : l’eau cerne la cité de toutes parts. Son rattachement au reste de la France est ténu : une chaussée surélevée, un pont, une langue de sable. Ils sont : « Malouins d’abord, Bretons peut-être, Français s’il en reste. »

Le désespoir ne dure pas. Marie-Laure est trop jeune et son père trop patient. Le désespoir, assure-t-il, ça n’existe pas. Il y a la chance, et la malchance. Une légère orientation de chaque journée vers le succès ou l’échec. Mais les malédictions, non.

Le silence est le fruit de l’Occupation ; il est suspendu dans les branches, dégoutte des chéneaux. Mme Guiboux, la mère du cordonnier, a quitté la ville. Tout comme la vieille Mme Blanchard. Toutes ces fenêtres dans le noir… C’est comme si la ville était devenue une bibliothèque de livres écrits dans une langue inconnue ; et les maisons, des rayonnages de volumes devenus illisibles en l’absence de lumière.

 Il songe à ces mineurs usés par la vie, qu’il voyait dans son enfance, prostrés sur des caisses ou dans des fauteuils, inertes, attendant la mort. Pour eux, le temps était un tonneau qui se vide lentement. Alors qu’en fait, c’est une coupe précieuse ; il faudrait employer toute son énergie à protéger ce qu’elle contient, lutter pour elle. Ne pas en perdre une seule goutte.

  

Du même auteur sur ce blog : 

  
 

 


 

mercredi 26 août 2020

[Blottière, Alain] Azur noir






J'ai moyennement aimé

 

Titre : Azur noir

Auteur : Alain BLOTTIERE

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2019

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Il vit Rimbaud retirer sa veste et la tenir à l'épaule, prendre la rue de Strasbourg puis s'engager dans le boulevard de Magenta vers le nord. Cette fois, il lui semblait certainement que Paris déjà lui appartenait et qu'il n'allait plus jamais en repartir. Verlaine avait été empêché, devait-il penser, et l'attendait chez lui. Il lui avait donné son adresse, rue Nicolet, à Montmartre, tout près de la gare.»
Léo vient d'emménager avec sa mère à Montmartre, à l'endroit même où Verlaine et Rimbaud se sont rencontrés et aimés cent cinquante ans plus tôt. Durant un été caniculaire de «fin du monde», alors qu'il croit devenir aveugle, le garçon voit renaître le Paris des deux poètes et en fait son ultime refuge.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1954, Alain Blottière est l'auteur de romans, de récits de voyage et d'essais. Rimbaldien, il a rédigé la préface et les notes des Oeuvres Complètes du poète, publiées chez Robert Laffont en 1980.

 

Avis :

Lors d’un été caniculaire aux allures de fin du monde, un garçon de dix-sept ans, Léo, découvre qu’à l’adresse-même où il vient d’emménager, à Paris, vécurent Verlaine et, pendant un temps, son amant Rimbaud. Tandis que d’étranges troubles le persuadent qu’il est en train de perdre la vue, le jeune homme, de plus en plus obsédé par les anciens occupants des lieux, se retrouve l’objet de véritables visions, où il assiste à des tranches de vie des deux poètes.

Lui-même passionné par Rimbaud puisqu’il a déjà écrit plusieurs fois à son sujet, notamment en préfaçant une édition des Oeuvres Complètes du poète, l’auteur parvient à ressusciter la personnalité de l’artiste et l’ambiance des lieux qu’il a fréquentés, dans une série de flashes saisissants de vie et de vérité. La partie contemporaine du récit m’a toutefois moins convaincue : construit autour de la cécité hystérique de Léo qui, tel le devin aveugle Tirésias, veut « voir mieux, au-delà du temps, au-delà de l’espace » les lieux où se développa la passion entre Rimbaud et Verlaine, ce versant du roman m’a paru trop artificiel et trop envahi par la sexualité d’un adolescent fasciné par celle des deux célèbres poètes. 

J’ai par ailleurs toujours quelques réserves à voir un auteur, si brillant soit-il,  se réclamer d’un prédécesseur de renom. N’est-il pas somme toute assez avantageux d’exalter les qualités rimbaldiennes de ses propres vers, certes ceux de Léo ? Si le style de l’auteur est globalement maîtrisé et élégant, il ne m’a pas semblé exempt de toute imperfection, comme ces phrases empilant les subordonnées relatives jusqu’à si perdre, et compromettant la fluidité de lecture.


Trop classique peut-être dans mes attentes, je referme donc ce livre sur un sentiment général de déception : certes impressionnée par la profondeur et la finesse de la compréhension rimbaldienne de l’auteur, intéressée par le portrait crédible qu’il nous livre du poète, je me suis sentie peu concernée par la partie contemporaine du récit et parfois perturbée par le style pourtant brillant de l’auteur. (2/5)

lundi 23 décembre 2019

[Quin, Elisabeth] La nuit se lève






J'ai aimé

Titre : La nuit se lève

Auteur : Elisabeth QUIN

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 144






 

 

Présentation de l'éditeur :

“La vue va de soi, jusqu’au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d’entretien qu’on ne pense jamais à lui…”

Elisabeth Quin découvre que son œil est malade et qu’un glaucome altère, pollue, opacifie tout ce qu’elle regarde. Elle risque de perdre la vue. Alors commence le combat contre l’angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l’aube, fragilité de cet œil soudain osculté, trempé de collyres, dilaté, examiné, observateur observé…

Elisabeth Quin raconte, avec une sincérité magnifique, cette traversée dont nul ne voudrait - maladie, destin ou don, comment savoir, qui change son quotidien en secret, et le secret en vie quotidienne. Nous l’accompagnons chez les médecins – et c’est Molière, de drôlerie, d’incertitudes, de sciences fausses ou vraies, avec de rares grands humains. Nous la suivons chez les marabouts, qui veulent la protéger de notre regard. Nous découvrons ses lectures, de Lusseyran à Hervé Guibert et Jim Harrison. Et comme elle, nous travaillons nos sens : fermer les yeux sous la douche ; marcher dans la forêt, la main dans celle de son compagnon ; écouter les oiseaux ; penser aux paysages ; écouter la nuit ; s’imaginer sans miroir, vue et malvoyante, prisonnière mais au-delà…

La nuit se lève est ce récit, d’une beauté sublime, drôle à chaque page, terrifiant parfois, métaphysique malgré lui, sensuel, vivace – et contre toute attente, une marche vers la sagesse.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elisabeth Quin présente 28 Minutes, chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La peau dure (2002), Tu n’es pas la fille de ta mère (2004) et Bel de nuit, Gérald Nanty (2010).


Avis : 

Elisabeth Quin, journaliste, actrice, présentatrice d’émissions télévisées et écrivain, est atteinte d’un double glaucome. Elle raconte la découverte de la maladie, ses tribulations de médecins en rebouteux et voyants, en passant par les « psys », son cheminement personnel de la panique initiale à un long travail sur elle-même, enrichissant son récit de nombreuses références historiques, artistiques et littéraires.

Ce livre est un témoignage mais aussi une sorte de thérapie personnelle, un besoin de partager, de réfléchir, de conjurer et de mettre à distance un choc profond et déstabilisant que l’auteur doit apprendre à apprivoiser. Il révèle une femme dynamique, intelligente et cultivée, au fil d’un texte sincère et courageux, riche de réflexions pertinentes, empreint de beaucoup de pudeur, de dignité et d’élégance.

Ces qualités sont aussi les limites du récit : très intellectualisé, très maîtrisé, il donne parfois l’impression d’une observation quasi extérieure, où l’auteur se retient de trop livrer de l’intime et des vraies émotions : comme si le lecteur se trouvait devant une vitrine courageusement construite par souci de convenance et d’image, une jolie armure cachant un être que cet acte d’écriture n’aura peut-être pu réellement libérer.

Il reste que chacun vit à sa manière la maladie et le handicap, que toutes les façons d’y faire face sont personnelles et irrémédiablement solitaires. L’on ne peut donc éprouver qu’une grande sympathie pour ce livre et son auteur, qui ont le mérite de nous faire penser un instant à notre propre chance d’y voir clair. Je retiendrai également la référence à Georgia O’Keeffe, de qui je viens de découvrir les extraordinaires peintures de fleurs. (3/5)


Citations : 

La révolte et la souffrance existent aussi du côté du voyant. Si l’aveugle est à nu, la personne qui l’accompagne doit endurer l’effarante condition d’homme ou femme invisible.

« C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls, mais enchaînés à un être différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps. (…) Demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre. » (Christopher Hitchens)

Comme Hitchens, Ogien s’est battu contre le dolorisme, au risque du désespoir, mais avec le bénéfice de l’autodérision. L’un et l’autre n’en avaient rien à faire du rôle positif de la maladie, célébrée – par ceux qui radotent leur Nietzsche et son « ce qui ne tue pas rend plus fort » – comme accélérateur d’élévation spirituelle, d’empathie, de miséricorde, de détachement. Tous les malades connaissent le refrain seriné par les bien-portants : la maladie vous grandit et vous fortifie, rend vertueux, permet d’accéder à des niveaux supérieurs de conscience. Qu’importe si on en meurt, on meurt éclairé. La maladie, ce cadeau ! Cette chance, osons le mot, de découvrir l’essence de la condition humaine, etc. De plus, Ogien contestait la dimension politique et économique du dolorisme qui condamne les plus démunis à la résignation.

Lancez un malade sur le sujet de la brutalité du corps médical, il devient un réservoir inépuisable d’anecdotes grotesques et d’histoires révoltantes dont le mot de la fin est toujours le même : impunité. (…)
L’asymétrie absolue de la relation – celui qui sait domine celui qui ne sait pas, celui qui peut écrase celui qui est impuissant, celui qui soigne et sauve tétanise celui qui souffre et meurt de peur – devrait inciter les médecins à prendre la main de leurs malades.

Le braille s’est imposé au milieu du XIXe siècle, et la mise au point de l’écriture à six points demeure le coup de génie du tout jeune homme qui changea la vie des aveugles en donnant un relief, un corps, une matérialité aux lettres et aux mots. Braille fit passer le mot de l’invisible au visible, de l’immatériel au tactile.

Fondé sur la sensibilité et l’instinct, le rapport avec autrui met en branle d’invisibles capteurs. Ce rapport est menacé par la froide efficacité du numérique, et ses leurres déshumanisants. Imagine-t-on l’assistant vocal d’un smartphone ou de Google éprouver une amitié sincère pour Borges, et celui-ci percevoir son amitié ?

Le peintre André Marchand, qui vivait en symbiose avec la nature, se sentait perçu par elle : « Dans une forêt, j’ai senti à plusieurs reprises que ce n’était pas moi qui regardais la forêt. J’ai senti, certains jours, que c’étaient les arbres qui me regardaient, qui me parlaient… Moi j’étais là, écoutant… Je crois que le peintre doit être transpercé par l’univers et non vouloir le transpercer… »
Absorbé, accueilli, mobile dans l’immobile, dissous dans la splendeur calme.
Marchand d’harmonie.