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mercredi 20 octobre 2021

[Stassart, Gilles] Grise Fiord

 


 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Grise Fiord

Auteur : Gilles STASSART

Parution : 2019 (Rouergue)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsqu’il sort du centre pénitentiaire d’Iqaluit, au nord du Nunavut, Guédalia retrouve ses démons familiers, l’alcool et la défonce, mais aussi les fantômes de ses aïeux, implantés de force par l’État canadien sur les terres hostiles de Grise Fiord. À Amarok, communauté de mille cinq cents âmes que l’été venu un réseau de chemins caillouteux peine à relier au monde, il travaille au magasin coopératif, y menant en parallèle de petits trafics. Alors que son frère aîné se bat pour les droits des autochtones, lui a tout perdu de l’ambition qui l’a mené jusqu’à Montréal où il n’a jamais terminé ses études. Des légendes que lui racontait son père n’émanent plus que des ombres sans force, rien qui puisse le retenir sur cette pente mauvaise. Peut-être Dalia, la vieille chamane venue du Groenland qui fréquente régulièrement le magasin, pourrait-elle l’avertir du destin qui menace. Bientôt, la seule solution qui s’offrira à lui sera de remettre son pas dans celui des anciens chasseurs, pour fuir la tragédie qu’il aura lui-même provoquée.
Avec ce grand roman du peuple des glaces où l’homme et le chien défient l’ours, l’orque et le béluga, Gilles Stassart ranime l’esprit du loup noir, Amarok le bien nommé, qui veille à la survie des Inuits. Guédalia, l’homme qui a goûté à la culture des Blancs et traverse l’Arctique comme une conscience perdue, saura-t-il trouver son chemin dans les périls de la mer gelée?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain et chroniqueur, Gilles Stassart s’est occupé des pages Goûts de Beaux-Arts Magazine avant de diriger le restaurant conceptuel Transversal au Mac/Val puis d’être le chef du restaurant Nomiya au palais de Tokyo. Il a publié plusieurs ouvrages sur l’alimentation et la photographie, notamment chez Autrement jeunesse.

 

Avis :

A Amarok, petite ville perdue du Nunavut, le territoire le plus septentrional du Canada, Guédalia est l’un des ces Inuits qui, depuis l'occidentalisation forcée de leur peuple, sombrent dans l’alcool et la drogue. Après l’arrêt de ses études et la prison, rien ne semble pouvoir enrayer la descente aux enfers du jeune homme. A moins qu'avec l'aide de la vieille Chamane Dalia, il ne retrouve la paix en renouant avec la tradition et en se lançant sur les traces des anciens chasseurs nomades de l’Arctique…

Aborigènes d’Australie, Evenks de Sibérie, Samis de Laponie, tribus amérindiennes bien sûr, mais tant d’autres encore : la main-mise « occidentale » a produit partout les mêmes désastres, imposant la substitution de son mode de vie consumériste aux autres types de relation au monde. Chaque fois, la conséquence est la déliquescence de ces peuples anciens, amenés à la détestation d’eux-mêmes par l’humiliation de leur destruction et par la perte de leur repères identitaires. Alcoolisme, toxicomanie, délinquance et taux record de suicide : le Nunavut n’échappe pas à la malédiction apportée par les blancs.

L’histoire de Guédalia est l’occasion de découvrir le sort de ces familles inuites, déportées à Grise Fiord en 1953 par le gouvernement canadien préoccupé de sa souveraineté en Haut-Arctique en pleine guerre froide. Une souveraineté aujourd’hui toujours hautement stratégique, puisque cette zone inhabitée, loin au nord du cercle polaire, regorge de ressources minières et pétrolières, et, surtout, donne sur le futur passage que le réchauffement climatique et la fonte de la banquise promettent d’ouvrir entre l’Asie et l’Europe, par le nord de l’Amérique. Face à ces enjeux, l’acculturation du peuple inuit passe aisément et majoritairement pour un dommage collatéral.

Perdu dans l’univers des blancs, Guédalia tente bien de renouer avec l’esprit de son peuple. Mais lui qui s’est frotté au monde occidental doit réapprendre tout ce qui fondait la vie de ses ancêtres. Sa fuite vers le passé prend vite les dimensions d’une aventure de tous les dangers, vers ce qui pourrait bien ne plus être qu’un mirage inaccessible. S’il ne trouve pas sa place au sein des villes canadiennes, il n’est pas plus adapté à ce qu'il reste de vie libre et sauvage dans les étendues arctiques. A concilier les contraires, l’on finit par n’être plus rien, avalé par le néant.

En nous racontant l’agonie du peuple et de la culture inuits sous la pression de notre monde consumériste, c’est notre appauvrissement général, par le pillage des ressources naturelles, la destruction de la vie sauvage et l’uniformisation des modes de vie que ce livre pointe du doigt. Un récit mélancolique, où la débâcle de la banquise, si singulièrement consécutive à celle des peuples qui avaient su l’habiter et la respecter, semble emporter dans ses eaux tout ce que l’humanité entière continue allégrement à détruire. (4/5)


 

Citations : 

En 1953, il y a peu finalement, en pleine guerre froide, une guerre de Blancs, qui s’étendait et frappait par capillarité les hommes de couleur. Une guerre qui allait nous faire connaître à nous ce que c’est que le froid : cynisme de cette guerre. Truman avait voulu installer des missiles sur nos terres. Mais le gouvernement d’Ottawa, soucieux de son indépendance, refusa cette protection qu’il estimait être une annexion. Dominer sans être sous domination. Et nous ? Comment pouvions-nous regarder et comprendre ce marché ? On nous a déportés, pour marquer la souveraineté canadienne au pôle, au nord. Des hommes pour remplacer les missiles. Un jeu, des pions, un petit drapeau collé sur un cure-dent et fiché sur une carte, au sommet arrondi de la planète où tous sont si proches. Le gouvernement nous a déportés là où nul d’entre nous n’avait jamais eu l’idée de vivre : au nord du Nord, bien au-delà de la limite du cercle arctique. Que peut bien être un chez-soi lorsqu’on est nomades, mis à part le monde ? Quel est le chez-soi d’une grande oie des neiges parcourant au vent 15 000 km pour se rendre dans ses quartiers d’été ? La propriété, la possession, est un poison comme l’alcool, inconnu de nous autres, dont la survie repose nécessairement sur la cohésion du groupe. Tout est à tous. La répartition, le partage des ressources et des espaces avec les autres espèces, celui des femmes et des hommes entre les femmes et les hommes, sont la clef. Les codes d’une loi tutélaire nous interdisent de revendiquer la propriété d’un lieu, d’étendre un pouvoir politique sur une zone de chasse. Nous passons sans nous arrêter, sans posséder, sans menacer les autres espèces, nous prélevons davantage que nous ne chassons, en respectant, en préservant la vie et la génération de ces animaux qui nous constituent. Nous ne possédons que nos vêtements, nos armes, nos traîneaux… Ironie du nord, que de nous déporter nous autres nomades, pour revendiquer le droit au sol de ce nouveau monde. Des familles inuites du Nord-du-Québec, porte-étendards de la nation canadienne. Tu seras chez toi et ce sera chez moi. Quelle idée stupide, quelle idée géniale. On nous a dit qu’on aurait des maisons, du gibier et, qu’au bout d’une année, on serait rentrés. Mais rien. Pas de maison, pas de faune connue, pas de retour. La nuit infinie de l’hiver et le jour infini de l’été. Une poignée de naïfs en provenance d’Inukjuak, des égarés dans un environnement inconnu, loin du caribou, du bœuf musqué et des espèces avec qui nous partagions habituellement le monde. Un point arbitraire, stratégique, un doigt posé sur une carte géopolitique. Les mots meurtriers d’un Premier ministre à la Chambre des communes et l’arrachement. Nourrir un jeu de dupes et contenir l’URSS, immense et menaçante. Nos corps ont survécu avec la voie providentielle des baleines, des ours, avec la petite dizaine d’espèces que l’on trouve de ce côté du cercle. Grâce à la forteresse repoussante de ce froid extraordinaire, nos âmes ont survécu aux avatars du progrès venus hypocritement nous sauver.
 
C’est pas parce qu’on te prive de ta liberté que lorsque tu la retrouves tu te sens libre. Au contraire, tu sors avec la prison en toi et tu la portes sur ta peau avec le reste des fardeaux que cette putain de vie a foutus sur ton dos.

Notre langue n’est pas seulement orale, c’est aussi une écriture dont les signes formant l’alphabet sont la nature qui nous environne. C’est notre livre à nous, comme la Torah est celui des Juifs.

L’entrée du sanctuaire du Nunavut intérieur, un passage naturel, un goulet incontournable pour toutes les espèces. La morue, les phoques barbus, du Groenland, annelés, les morses, les narvals, les bélugas, les baleines boréales, les orques et les oiseaux aussi, les sternes arctiques, les mouettes, les oies des neiges… Un espace luxuriant où tous et tout convergent et que tous convoitent pour sa richesse, pour ses accès, les routes qu’il distribue. Une zone de prédation et de reproduction, où l’on s’entre-tue, où l’on tente de s’échapper. Jack adorait cette bande de mer. (…)
À mon sens, la destruction de ce sanctuaire et de la culture inuite était bien évidemment un désastre pour les autochtones mais aussi pour l’ensemble de l’humanité qui perd ainsi la diversité de ses relations au monde.

Les Inuits perçoivent leur environnement naturel, la faune et la flore comme le prolongement de leur corps physique. Cet espace qui s’étale devant mes yeux est un morceau de moi. J’en suis responsable, comme je suis responsable de mon corps devant les générations qui en découleront. Comment ne pas essayer de faire passer cette idée, convaincre les climatosceptiques, les fous de la grande industrie, qui s’apprêtent à sacrifier l’avenir de leurs rejetons, voire le leur ? Comment l’humanité a-t-elle fait pour arriver à un tel niveau de détestation d’elle-même ?

Depuis, la banquise a perdu la moitié de sa surface. Bientôt la zone sera à découvert, les eaux libres. Ici se croiseront, sans discontinuer, allers et retours, des porte-conteneurs. Toutes les marchandises assemblées dans les usines asiatiques iront par Lancaster satisfaire la fringale des consommateurs de la côte est des États-Unis, de l’Europe, pourquoi pas de l’Afrique. Le goût du profit est plus fort que le plus fort des ours polaires. Tout ce qui ne crèvera pas s’adaptera à cette nouvelle ère. Il n’y aura, cette fois, plus aucun refuge, plus de pôles.
 
Mingoleq, couche de neige fine, Mingullaut, neige fine qui s’infiltre et se dépose sur les objets, Mituk, une pellicule de neige fine sur un trou, Munnguqtuq, la neige compressée qui s’adoucit au printemps, Nargrouti, un morceau de neige pour boucher un trou qui goutte dans un igloo, Nateq, le sol d’un igloo, Niktaalaq, neige portée par le vent. Cinquante-deux façons de désigner la neige en inuktitut. Pigangnuit, banc de neige formé par les vents du sud-est, Piqsiq, neige soulevée par le vent, Pukak, neige cristallisée qui s’effrite, Qaniktak, neige récemment tombée et qui s’accumule sur le sol, Qannialaaq, neige fine qui tombe, Qeoraliaq, neige brisée…

jeudi 16 janvier 2020

[Martin, Nastassja] Croire aux fauves






J'ai beaucoup aimé

Titre : Croire aux fauves

Auteur : Nastassja MARTIN

Année de parution : 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 152






 

 

Présentation de l'éditeur :

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné.»


Un mot sur l'auteur :

Nastassja Martin est une anthropologue française spécialiste des populations arctiques. A 23 ans, elle part vivre deux ans chez les Gwich’in, un peuple de chasseurs-cueilleurs du nord-est de l'Alaska. Elle raconte cette expérience dans Les âmes sauvages, paru en 2016.» 


Avis :

En 2015, lors d’une mission anthropologique chez les rares nomades Evènes subsistant encore des rennes au Kamtchatka, l’auteur partie seule en forêt est attaquée par un ours : le fauve lui emporte la moitié du visage avant de s’enfuir, lui laissant miraculeusement la vie sauve. S’ensuivra pour la jeune femme une longue et douloureuse reconstruction physique, mais aussi une vaste introspection sur les raisons et l’impact de cette fulgurante collision entre l’humain et l’animal.

L’on reste d’abord sans voix devant l’inimaginable et terrible mésaventure de cette femme : une épreuve atroce, à l’issue improbable, suivie d’un parcours médical à faire froid dans le dos, à la merci de la brutalité d’un petit hôpital russe d’un autre âge, mais aussi, très ironiquement, des failles des plus grands établissements de santé français. L’on devine ensuite la tornade qui a dû s’emparer du psychisme de cette survivante, l’énorme travail sur soi pour parvenir à passer le cap, concrétisé par ce livre posé, réfléchi, plein de la maturité et de la sagesse de qui a déjà vécu cent vies.

C’est avec toute son expérience d’anthropologue, son ouverture d’esprit et sa conscience de la complexité des êtres que l’auteur envisage l’enchaînement de faits qui l’ont menée à ce face-à-face avec un fauve. Sans jamais trancher, elle ouvre une à une des hypothèses issues de différentes cultures, explorant aussi bien la psychanalyse, le chamanisme ou l’animisme. Cela l’amène avant tout à mieux se connaître, à comprendre ce que cet ours lui a pris et lui a donné en échange. Cela finit par nous faire réfléchir à notre avenir d’humains sur une planète au bord de la ruine, où l’anthropologue met en lumière ce que nous sommes en train de perdre : les mythes anciens, l’harmonie avec la nature et l’équilibre entre les espèces vivantes, les espaces de liberté et de vie sauvage…

Cette méditation, au texte parfois exigeant et toujours lucide, se lit avec d’autant plus d’intérêt qu’elle accompagne le récit sincère et sans complaisance d’une authentique expérience de terrain, où transparaissent l’estime et l’amitié d’hommes et de femmes au mode de vie en voie de disparition, et en l’avenir desquels, pourtant, l’on aimerait bien pouvoir croire encore. (4/5)


Citations : 

Elle me scrute d’un regard qui se veut aimable et plein de bonne volonté. Mais vraiment, comment vous sentez-vous ? insiste-t-elle. Un silence, puis elle reprend. Parce que, vous savez, le visage, c’est l’identité. Je la regarde, ahurie. Les pensées s’entrechoquent dans ma tête, qui subitement surchauffe. Je lui demande si elle prodigue ce genre d’informations à tous les patients du service maxillo-facial de la Salpêtrière. Elle hausse les sourcils, déconcertée. Je voudrais lui expliquer que je collecte depuis des années des récits sur les présences multiples qui peuvent habiter un même corps pour subvertir ce concept d’identité univoque, uniforme et unidimensionnel. Je voudrais aussi lui dire tout le mal que cela peut faire, d’émettre un tel verdict lorsque, précisément, la personne qui se trouve en face de vous a perdu ce qui, tant bien que mal, reflétait une forme d’unicité, et essaie de se recomposer avec les éléments désormais alter qu’elle porte sur le visage.

Je crois qu’enfants nous héritons des territoires qu’il nous faudra conquérir tout au long de notre vie. Petite, je voulais vivre parce qu’il y avait les fauves, les chevaux et l’appel de la forêt ; les grandes étendues, les hautes montagnes et la mer déchaînée ; les acrobates, les funambules et les conteurs d’histoires. L’antivie se résumait à la salle de classe, aux mathématiques et à la ville. Heureusement, à l’aube de l’âge adulte, j’ai rencontré l’anthropologie. Cette discipline a constitué pour moi une porte de sortie et la possibilité d’un avenir, un espace où m’exprimer dans ce monde, un espace où devenir moi-même. Je n’ai simplement pas mesuré la portée de ce choix, et encore moins les implications qu’allait entraîner mon travail sur l’animisme. À mon insu, chacune des phrases que j’ai écrites sur les relations entre humains et non-humains en Alaska m’a préparée à cette rencontre avec l’ours, l’a, en quelque sorte, préfigurée.

Cela fait quelques jours que nous sommes arrivés à Tvaïan, je m’applique à ne rien faire, je voudrais même essayer d’arrêter de penser. Ce matin, je me dis qu’il faut surtout que je cesse de vouloir – comprendre guérir voir savoir prévoir tout de suite. Au fond des bois gelés, on ne « trouve » pas de réponses : on apprend d’abord à suspendre son raisonnement et à se laisser prendre par le rythme, celui de la vie qui s’organise pour rester vivants dans une forêt en hiver. J’essaie de trouver en moi un silence aussi profond que celui des grands arbres dehors qui se tiennent immobiles et verticaux dans le froid. J’ai fait demi-tour, volte-face. Je suis revenue sur mes pas comme les zibelines dans la neige lorsqu’elles dupent leur poursuivant. Je ne sais pas où je vais, peut-être nulle part, je suis dans une tanière et ça me suffit. Je prends la mesure de l’immensité autour et des minuscules gestes du quotidien à l’intérieur, expression d’une patience infinie, propre aux humains qui se tiennent au chaud en attendant l’explosion du printemps.


Chaque jour Daria hache de la viande de renne pour moi, extrait la moelle des os, me donne des lamelles de foie cru (pour la digestion) de cœur cru (pour la guérison) de poumon (pour la respiration). Elle m’a aussi servi un verre de sang chaud (pour la force) lorsque nous avons tué le renne. Je suis plus vulnérable que je ne l’ai jamais été entre ces murs, et c’est précisément pour cela qu’aujourd’hui je vois. La sobre beauté de leurs allées et venues journalières ; la nécessité du moindre de leurs mouvements ; la discrétion dont ils font preuve entre eux et à mon égard. Je me laisse enfin porter par cette logique de vie routinière ; j’ai l’impression de découdre un à un les pas qui m’ont menée dans la gueule d’un fauve.

Daria est une guerrière, une vraie. À Tvaïan, la vieille idée selon laquelle les hommes chassent et les femmes cuisinent est un leurre absolu, une jolie fiction d’Occidentaux qui peuvent dès lors être fiers de l’évolution de leur société et du dépassement des présumés rôles genrés. Ici, tout le monde sait tout faire. Chasser, pêcher, cuisiner, laver, poser des pièges, chercher de l’eau, cueillir des baies, couper du bois, faire du feu. Pour vivre en forêt au quotidien, l’impératif est la fluidité des rôles ; le mouvement incessant des uns et des autres, leur nomadisme journalier implique qu’il faut pouvoir tout faire à tout moment car la survie concrète dépend des capacités partagées lorsqu’un membre de la famille s’absente.

La première chose à dénouer, avant le pourquoi de ma fuite hors de la forêt cet été-là, c’est le comment de ma fuite hors de mon propre monde vers la forêt, quelques années en arrière. Une pensée assez triviale me trotte dans la tête depuis longtemps : personne n’a écouté Antonin Artaud qui pourtant avait raison. Il faut sortir de l’aliénation que produit notre civilisation. Mais la drogue, l’alcool, la mélancolie et in fine la folie et/ou la mort ne sont pas une solution, il faut trouver autre chose. C’est ce que j’ai cherché dans les forêts du Nord, ce que je n’ai que partiellement trouvé, ce que je continue de traquer.
(…)
Combien de psychologues me prendraient pour une folle, si je leur disais que je suis affectée par ce qui se passe hors de moi ? Que l’accélération du désastre me pétrifie ? Que j’ai l’impression de ne plus avoir prise sur rien ? Ah, voilà donc la raison qui vous pousse à vous accrocher aux montagnes ! Oui, et là où ça devient grave, c’est que même la montagne s’effondre. Faute de cohésion, à cause de la glace qui fond, faute à la canicule. Les prises cassent, les rochers tombent, voilà la réalité. 

(...)
Cela aurait été si simple, si mon trouble intérieur se résumait à une problématique familiale irrésolue, à mon père disparu trop tôt, aux attentes insatisfaites de ma mère. Je pourrais dès lors « résoudre » ma dépression. Mais non. Mon problème, c’est que mon problème n’appartient pas qu’à moi. Que la mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde. Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu’il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d’autres. J’ai rejoint les Êvènes d’Icha et j’ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d’une recherche comparative. J’ai compris une chose : le monde s’effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu’il y a à Tvaïan, c’est qu’on vit consciemment dans ses ruines.
 


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vendredi 27 septembre 2019

[Cournut, Bérengère] De pierre et d'os






Coup de coeur 💓

Titre : De pierre et d'os

Auteur : Bérangère COURNUT

Année de parution : 2019

Editeur : Le Tripode

Pages : 219






 

 

Présentation de l'éditeur :

« Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)

Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo.

Édition augmentée d'un cahier de photographies.


Un mot sur l'auteur :

Bérengère Cournut est née en 1979.

Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l'eau se mêle à la terre (L'Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L'Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L'Oie de Cravan, 2013).

D'une autre manière, Bérengère Cournut a poursuivi sa recherche d'une vision alternative du monde : en 2017, avec Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d'immersion sur les plateaux arides d'Arizona, au sein du peuple hopi ; en 2019, avec De pierre et d'os (Le Tripode, prix du roman Fnac). Elle a bénéficié pour ce roman d'une résidence d'écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d'Histoire naturelle. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019.


Avis :

Lorsqu'une faille déchire soudain la banquise, la jeune Inuit Uqsuralik se retrouve séparée des siens, aussitôt confrontée à la question de sa survie, seule dans les conditions extrêmes de l'Arctique. Dans ce milieu hostile, sa seule chance est de parvenir à rejoindre un groupe de ses semblables, puis de s'en faire accepter. Commence alors pour elle le long apprentissage d'une vie rude, souvent éprouvante, mais riche de joies, d'amour et de tendresse au sein de son clan d'adoption, dans le respect d'un environnement naturel aussi magnifique que terrible, peuplé d'esprits omniprésents qu'elle apprend à connaître au travers du chamanisme.

Bérengère Cournut s’est livrée à un immense travail d’imprégnation, explorant les connaissances ethnologiques d’un très grand fond documentaire, avant de nous inviter à cette immersion dans l'ancestrale culture Inuit, en compagnie de personnages imaginés mais qui semblent profondément authentiques et représentatifs.

Le récit, porté par une écriture sobre et fluide, est aussi captivant que dépaysant, et ne peut que serrer le coeur quand on sait les difficultés rencontrées depuis un siècle par le peuple Inuit pour conserver un territoire et maintenir une culture et des traditions malmenées par la modernité.

Ce livre, véritable odyssée dans un monde aujourd’hui en voie de disparition, où s’organise une existence nomade, centrée sur la chasse, le partage et la vie communautaire, est à la fois un roman d’aventures, un récit d’apprentissage, une expérience ethnographique, un conte poétique, et, en tous les cas, un excellent moment de lecture. Coup de coeur. (5/5)


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