mardi 17 décembre 2024

[Breteau, Clara] L'avenue de verre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'avenue de verre

Auteur : Clara BRETEAU

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Anna est née de père inconnu aux yeux de l’état civil. Ce père, elle le connaît pourtant. Arrivé d’Algérie en 1962, il travaillait comme laveur de carreaux. Anna croisait souvent sa silhouette, en scooter dans les rues de Tours, transportant sur son dos son matériel et son échelle.

Sur l’avenue de verre qui traverse la ville, il a passé sa vie à effacer des traces. Après sa mort, Anna tente, elle, de retrouver d’autres signes estompés, ceux de la relation qui les a unis mais également ceux du monde qu’il a quitté, de l’autre côté de la mer. Ceux d’un drame qu’elle suspecte mais qui demeure voilé.

Dans cette émouvante quête intime, Clara Breteau renoue avec un père dont le métier était de faire corps avec les vitrines qu’il nettoyait – tour à tour cloisons qui séparent et surfaces où les signes se déposent. En jouant sur les transparences et les opacités de l’histoire familiale et coloniale, l’écriture touche au plus près ce qui était resté scellé, pour mieux retisser la mémoire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clara Breteau vit à Tours. L’avenue de verre est son premier roman.

 

Avis :

Par prévention contre le racisme disait-il, mais surtout parce qu’il menait une double vie, leur père n’a reconnu ni Anna ni son frère à la naissance. Ainsi poursuivait-il, lui le laveur de carreaux qui passa sa vie en France le nez sur des parois de verre à assurer leur transparence, l’oeuvre d’effacement que, depuis son arrivée à Tours en 1962, adoptant « tous les insignes du bon Français » « pour ne pas se faire remarquer » mais aussi pour tenter d’oublier cette Algérie devenue pour lui synonyme de mort et de cauchemar, il avait entrepris quant à son passé et à son identité.

Béance à l’état civil, absence en pointillés de plus en plus espacés au quotidien, il finit même par ne plus traverser la vie d’Anna que sous la forme régulièrement entraperçue d’une silhouette caractéristique sillonnant la ville sur son scooter hérissé de son échelle et de son béret rouge. Mais voilà, « c’est lorsque l’on efface que soudain tout résonne. » « C’est lorsqu’on les dénude que les parois se mettent à parler. » Ce père champion du gommage de vitres comme de sa mémoire et aujourd’hui décédé, Anna désormais professeur de géographie ne peut se résoudre à le laisser s’évaporer comme un mirage. Ces traces qu’il s’est avec tant de soin évertué sa vie durant à effacer, elle n’aspire qu’à les faire resurgir, espérant ainsi combler les blancs qu’il lui a laissés en héritage.

Alors, la jeune femme enquête, interroge, cherche le révélateur de cette encre sympathique avec laquelle il a écrit sa vie et, du coup, une partie de la sienne aussi. Elle se voit comme un « boomerang » qui, un jour « inverserait son trajet, reviendrait s’écraser à son point d’origine. » On la perçoit comme un insecte se cognant désespérément à la vitre invisible de l’opacité et du silence. Car au vide répond obstinément le « rien », celui qui a pris la place de ses origines, à-demi gommées par ce qu’elle devine du massacre de ses grands-parents et par le couvercle jeté sur les atrocités de la guerre coloniale.

Joliment porté par la finesse et la poésie d’une plume tout en retenue jonglant entre opacités et effets de transparence, ce premier roman d’inspiration manifestement autobiographique peut, par certains côtés, faire penser à Archipels d’Hélène Gaudy. A défaut de se laisser percer, l’énigme paternelle aura, dans les deux cas, entre émotion et réflexion, suscité de fort beaux ouvrages littéraires. (4/5)

 

Citations :

Les rares choses qu’il lui avait dites au fil des ans surnageaient dans la tête d’Anna : des histoires de mitraillettes, de mort qui colle aux trousses. Des slogans, pas vraiment des histoires : « Marche ou crève », « La vie est une jungle ». Ils dérivaient dans le vide comme des vêtements sans corps.
 

Elle parle à des amis de son père, des anciens collègues, des familles arrivées d’Algérie à la fin de la guerre, comme lui. Elle sait qu’elle oublie vite, alors elle note, collecte. Pour, dit-elle au début, lutter contre le silence. Comme s’il s’agissait d’une force qui serait extérieure à nous, d’une de ces vilaines maladies qui masquent les visages.
 

Une grande artère de verre qui court, d’un fleuve à l’autre, à travers les différents quartiers de la ville. C’était ça, son domaine. C’était elle qui avait remplacé l’Algérie. Avec ses pharmacies, ses banques, ses salles de sport, ses magasins de lunettes, vêtements et chocolats. Et, plaquée sur tout ça, cette grande carapace vitrée dont il était l’écuyer, qu’il entretenait jour après jour, sur ses deux faces ; en récurant les parois mal articulées, grattant les empreintes de colle et de poussière, éliminant les toiles d’araignées avec, pendant l’été, tous les pollens de platanes blonds et brillants qui se prenaient dedans.
 

Elle repensait à son père, à son béret, à tous les insignes du bon Français – jusqu’au déjeuner baguette camembert – qu’il avait adoptés pour ne pas se faire remarquer. Cette chambre remplie d’échos le dit bien, pourtant : c’est lorsque l’on efface que soudain tout résonne. Que les fantômes se lèvent. C’est lorsqu’on les dénude que les parois se mettent à parler.
 

Pendant longtemps, Anna avait cru que rien ne bougerait.Que les corps en dessous resteraient enfouis dans le sable. Que les rambardes fragiles tiendraient contre le courant. Quelque chose pourtant s’était enclenché dont on ne pouvait plus arrêter la course. La vie d’Anna était un boomerang. Un jour, elle inverserait son trajet, reviendrait s’écraser à son point d’origine. Même s’il lui était impossible de savoir quand et comment cela se produirait.
 

Ça doit signifier quelque chose, « kara-oke », en japonais. Tout autour d’Anna, sur le trottoir, il y a les mots que la lignée algérienne a projetés, par la bouche de son père, jusque sur son visage. Elle ne sait pas si cela augmente ou allège la douleur, de ne pas trop savoir d’où elle vient, qui l’envoie. Orchestration du vide. « Kara-oke », c’est ça que ça veut dire. Ce qui vient de s’échapper du visage de son père n’est pas vraiment une malédiction. C’est une gomme, le néant jeté en lettres sonores au travers de la rue.
 

Dans le pays de son père, il arrivait qu’un nouveau-né reçoive pour prénom et date de naissance ceux de son frère aîné si celui-ci, décédé, n’avait pas été déclaré. Anna se demande dans ce cas lequel absorbait l’autre. C’était comme si le mort mourait une deuxième fois. Mais c’était aussi le vivant, lui semble-t-il, qu’on vidait de sa substance, lorsqu’on le glissait sans bruit dans l’habit du défunt.


 

dimanche 15 décembre 2024

[Dupré La Tour, Bénédicte] Terres promises

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Terres promises

Auteur : Bénédicte DUPRE LA TOUR

Parution : 2024 (Panseur)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entendez dans ce roman choral les voix oubliées de la conquête de l’Ouest : Eleanor, la prostituée qui attend l’heure de se faire justice ; Kinta, l’indigène qui s’émancipe de sa tribu ; Morgan, l’orpailleur fou défendant sa concession au péril de sa vie. Par delà les montagnes, arpentez les champs de bataille avec Mary ; suivez la traque de Bloody Horse, et rêvez de la liberté sauvage avec Rebecca. Parmi les colons et les exilés, vous croiserez sûrement la route du Déserteur, et une fois imprégnés de la véritable histoire de l’Ouest, le Bonimenteur vous apportera votre consolation contre quelques pièces.

À travers une fresque puissante et tragique, Bénédicte Dupré la Tour nous offre un premier roman où s’entrechoquent des vies minuscules emportées par le mouvement furieux des ruées vers l’or. Tour à tour, les histoires se croisent, s’enchâssent et se démultiplient en constituant une mosaïque brillamment construite et dévoilant par couches successives la part de mystère et d’ombre en chacun des personnages. Avec Terres Promises, Bénédicte Dupré la Tour nous montre la cicatrice que portent encore les corps, l’Histoire et la face du monde.

 

Un mot sur l'auteur : 

Née à Buenos Aires en 1978, Bénédicte Dupré la Tour est co-scénariste de la bande dessinée pour la jeunesse Borgnol. Rédactrice de presse et scénariste, elle a aussi participé à l'écriture de la série animée OVNI de Fabrice Parme et Lewis Trondheim.

 

Avis :

Echappée de l’univers de la bande dessinée pour une première incursion en littérature, Bénédicte Dupré La Tour propose une vision désenchantée de ce qui ressemble à la Conquête de l’Ouest dans un roman choral où le sang le dispute à la boue.

Tous les archétypes sont là : une prostituée, un chercheur d’or, un soldat déserteur, un révérend, des indigènes nomades, l’épouse d’un propriétaire terrien, une asservie et des migrants lancés dans leurs chariots à la conquête de nouveaux territoires. Pourtant, aucune date, aucun nom de lieu, ni même aucun terme ne permet d’affirmer que nous sommes en plein western. Surtout lorsque les colons ont la peau noire et l’asservie une « peau de lune ». Inversant les clichés dans un récit où, en fait de conquête, tout n’est en réalité que bourbier, l’auteur s’emploie à débarrasser notre mémoire de ses distorsions pour une peinture sans concession de ce qui s’avère ni plus ni moins qu’une désastreuse entreprise d’invasion et de colonisation.

Ils sont donc une poignée de personnages, tous des petites gens mus par l’espoir d’améliorer leur sort, à prendre vie, chacun leur tour, dans une série d’histoires, à première vue indépendantes, mais qui s’entrecroisent en un faisceau de destins tous aussi catastrophiques les uns que les autres. Amour à l’abattage ou cannibale, folie de l’or ou de la guerre, transfuge de race amoureux ou militaire : tous ces parcours individuels égrènent les couplets de la désillusion, du désespoir et du malheur dans une traversée des enfers ponctuée, tel un refrain, par les courriers qu’avant sa pendaison, un soldat déserteur envoie à ses proches pour y solder ses comptes. Se superposant peu à peu comme autant d’images, tous ces épisodes – ces mauvais rêves, voudrait-on dire –, dessinent un paysage de désolation dont nul ne sort indemne, ni envahisseurs, ni envahis, comme si toute conquête était de toute façon promise à l’échec.

Facile à lire, vivant et immersif, ce livre qui, lu rapidement, pourrait sembler se fondre dans la masse indistincte de tant d’autres ouvrages seulement agréablement romanesques, prend tout son relief dans ses motifs cachés, tissés en transparence pour une déconstruction de nos indécrottables fantasmes : les eldorados ne sont qu’inventions et leur conquête un vain mensonge. (3,5/5)

 

Citations :

Les villes naissaient plus vite que les hommes, là où les étendues vierges dépassaient l’entendement. Elles surgissaient comme des illusions. Hier rien, et le lendemain, une rue principale flanquée de baraques, de tripots, de chariots et de tentes grises claquant au vent. Il suffisait d’une rumeur, qui enflait de collines en vallées, passait les montagnes, pour que se forment des colonnes d’aventuriers prêts à creuser leur tombe si de l’or se trouvait au fond.
 

L’homme s’appelait Walter Otzie. Cela ne voulait rien dire. Kinta signifiait brise d’automne. Walter Otzie ne voulait rien dire. Et cette idée plut à Kinta, car Walter Otzie était libre d’être ce qu’il voulait, tandis qu’elle, Kinta, était enfermée dans la brise d’automne, liée pour toujours aux premiers souffles de la saison morte. Sans doute ignorait-elle à quel point il valait mieux procéder de la brise et de l’automne, plutôt que de porter un nom s’alourdissant à chaque génération du poids des non-dits qui constituent le langage, le ciment et l’héritage des familles.
 

Et maintenant, Nathaniel Mulligan voulait rentrer chez lui, revenir sur ses pas, repasser l’océan, traverser la lande, entrevoir au loin sa maison recouverte de mousse, marcher jusqu’aux trois tombes qui se trouvaient derrière, et s’allonger à côté des siens, au milieu des bruyères. Il ne pousserait jamais, sur ces terres promises, que la mélancolie des très chères terres natales et le désir de revenir mourir parmi les siens.


 

vendredi 13 décembre 2024

[Ferrari, Jérôme] Nord sentinelle

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Nord sentinelle

Auteur : Jérôme FERRARI

Parution : 2024 (Actes Sud)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour une banale histoire de bouteille introduite illicitement dans son restaurant, le jeune Alexandre Romani poignarde Alban Genevey au milieu d’une foule de touristes massés sur un port corse. Alban, étudiant dont les parents possèdent une résidence secondaire sur l’île, connaît son agresseur depuis l’enfance.
Dès lors, le narrateur, intimement lié aux Romani, remonte – comme on remonterait un fleuve et ses affluents – la ligne de vie des protagonistes et dessine les contours d’une dynastie de la bêtise et de la médiocrité.
Sur un fil tragicomique, dans une langue vibrante aux accents corrosifs, Jérôme Ferrari sonde la violence, saisit la douloureuse déception de n’être que soi-même et inaugure, avec la thématique du tourisme intensif, une réflexion nourrie sur l’altérité. Sur ce qui, dès le premier pas posé sur le rivage, corrompt la terre et le cœur des hommes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024.

 

Avis :

En dépit du titre, Jérôme Ferrari ne nous emmène pas dans le golfe du Bengale, sur l’île de North Sentinel que ses habitants protègent du monde en accueillant les intrus de leurs flèches et de leurs lances, mais sur un bout de terre qui, s’il se garde de le nommer, n’en évoque pas moins clairement la Corse à laquelle il est si attaché.

Un soir d’août, pour une ridicule histoire de bouteille de vin, un jeune restaurateur poignarde un estivant dans une station balnéaire bondée de touristes. C’est un parent du meurtrier qui relate l’épisode du haut de son aigre condescendance pour cet homme, à ses yeux produit typiquement imbécile de ces anciennes lignées corses aussi fières qu’indolentes qui, dépendant jusqu’ici du banditisme, ne sont que trop heureuses de voir affluer l’argent facile tombé des poches de hordes touristiques, en vérité consternantes de médiocrité consumériste.

Le ton est donné. Satire frôlant parfois la farce, la narration noire et grinçante s’emploie alors à disséquer le destin des deux hommes, victime et meurtrier liés depuis l’enfance et incarnant chacun une face de l’Ile de Beauté : d’un côté les Corses territoriaux, à peine sortis de ce qui paraît leur féodalité clanique, paresseusement tombés dans la dépendance de la manne touristique ; de l’autre, les étrangers qui, déferlant périodiquement en pillards uniquement préoccupés de leur plaisir instantané, s’avèrent les nouveaux acteurs d’un colonialisme contemporain. Mêlant les époques et les registres, du roman policier au conte en passant par un soupçon de merveilleux, l’histoire éclaire peu à peu la violence corse d’un jour nouveau, irrémédiablement tragique.

Etendant la moquerie jusqu’à la tonalité volontiers pompeuse de ses très longues phrases et jusqu’à la hauteur outrée et provocatrice, pleine d’une amertume critique et contemptrice, de son narrateur, l’auteur se sert de ce personnage érigé en commentateur de tragédie grecque pour élargir le champ autour de son histoire – insularité face à intrusion étrangère – et poser au sens large la question de notre rapport à l’altérité. Si bien construit et écrit que cela soit, l’on pourra rester décontenancé par la réponse suggérée, extrêmement pessimiste puisque prônant l’isolationnisme et le repli sur soi. Même sous couvert d’humour, ce radicalisme que l’on aurait pu, peut-être, mieux comprendre en pensant par exemple aux Kawésqars de la Terre de Feu évoqués par Jean Raspail dans Qui se souvient des hommes, reste plus difficile à concevoir à propos des Corses…

Superbement maîtrisé quant à sa forme, un roman dont on ne sait, sur le fond, s'il faut le prendre pour du lard ou du cochon, tant il brouille la frontière entre outrance humoristique et pessimisme avéré. (3,5/5)

 

Citations :

Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités.

Chaque possible porte en lui sa souillure – le chagrin souillé d’un lâche soulagement, le soulagement souillé d’un irrémédiable chagrin.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mercredi 11 décembre 2024

[Coetzee, J.M.] Le Polonais

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Polonais (The Pole)

Auteur : J.M. COETZEE

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Afr. du Sud) en 2023,
                    en français (Seuil) en 2024

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Lorsqu’un pianiste polonais de soixante-douze ans, interprète renommé de Chopin, s’éprend à Barcelone d’une femme de vingt ans sa cadette, celle-ci est d’abord peu impressionnée. Il lui écrit, l’invite à voyager, lui rend visite à Majorque. Elle se laisse courtiser. En dépit de la barrière de la langue, leur surprenante relation s’épanouit, mais, semble-t-il, aux conditions dictées par Beatriz. Puis vient le temps des dissonances. Est-ce Beatriz qui contrarie leur passion en contrôlant ses émotions ? Ou Witold qui, au moyen de sa correspondance, s’acharne à donner vie à son rêve ?  
Avec une délicatesse teintée d’humour, J. M. Coetzee interroge nos présupposés sur l’amour et la complexité des relations humaines. Une œuvre envoûtante, qui réinvente la passion de Dante pour sa Béatrice et rappelle qu’une rencontre – si tardive ou improbable soit-elle – peut être bouleversante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

J.M. Coetzee, né en 1940, est l'auteur de deux récits autobiographiques et de huit romans traduits dans 25 langues et abondamment primés. Deux d'entre eux, Michael K sa vie, son temps et Disgrâce ont été couronnés par le prestigieux Booker Prize et qualifiés de chefs-d'œuvre par la critique internationale.
J.M.Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003.

 

Avis : 

« Il n'applique jamais la même recette à deux ouvrages, ce qui contribue à la grande variété de son œuvre. » Ainsi le jury saluait-il l’écrivain australien originaire d’Afrique du Sud en lui remettant en 2003 le prix Nobel de littérature. A quatre-vingt-trois ans, J.M. Coetzee continue de surprendre avec un ouvrage énigmatique, où un amour ambivalent semble se faire la métaphore, sous la forme d’un « Je t’aime, moi non plus » ou encore d’un chassé croisé infini et désespéré, de la relation de l’écrivain avec l’inspiration et la littérature. 

Juxtaposition de vignettes numérotées, le texte aussi bref que son écriture est sèche déroule dans une froideur ironique la relation amoureuse, pas si à sens unique que cela, qui se noue entre le polonais Witold, pianiste concertiste septuagénaire, et Beatriz, une femme mariée de la bourgeoisie barcelonaise, de vingt ans sa cadette, organisatrice de concerts. C’est à travers ses yeux à elle que l’on perçoit leur histoire.

Rebutée par l’interprétation inhabituellement peu romantique de la musique de Chopin par Witold, plus encore tenue à distance par leur absence de langue commune, elle n’est déjà que hauteur et ennui lorsque cet homme en âge d’être son père lui déclare sa flamme, la comparant à une autre Béatrice, celle qui fut la muse de Dante. Partagée entre pitié et répulsion, mais au fond flattée et intriguée, elle se montre tentée par un début d’idylle mais, ne mâchant pas ses mots, finit par se persuader de son indifférence. Il lui léguera des poèmes en polonais qui, une fois traduits, continueront à la hanter de leur sens à jamais mystérieux, scellant l’incommunicabilité entre ces deux êtres en même temps que leur impalpable mais bien réel attachement.

A première vue déconcertante de banalité malgré la dissection sèche, presque méchante, d’une relation beaucoup plus ambivalente qu’elle n’y paraît, la narration prend tout son sens lorsque, conscient de la prédilection de l’auteur pour l’ambiguïté et les allégories cachées derrière le réalisme de ses textes, l’on se prend à aligner les indices à la recherche d’un autre sens. De la musique de Chopin à celle des mots, et du vieil interprète à qui échappe le sens des notes, la langue des autres et les caprices de sa muse à l’écrivain âgé s’interrogeant sur ce que la postérité retiendra du sens de son œuvre, ce sont les doutes et le combat de l’homme de lettres à trouver les mots justes, à peine entrevus déjà enfuis, à peine exprimés déjà mal compris, qui semblent s’exprimer ici à propos d’un art littéraire insaisissable par essence.

Un coup de maître que ce livre impossible à écrire plus à l’os et qui pourtant semble recéler un double fond, si ce n’est celui d’une sorte de testament littéraire, à tout le moins celle de l’ironie lucide et un peu triste d’un écrivain se retournant sur toute une vie à tenter de saisir l’insaisissable au bout de sa plume. (4/5)
 

 

Citation : 

C’est quoi le temps ? Le temps n’est rien. Nous avons notre mémoire. Dans la mémoire il n’y a pas le temps. Je vous garderai dans ma mémoire.


 

lundi 9 décembre 2024

[Flanagan, Richard] Question 7

 




 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Question 7

Auteur : Richard FLANAGAN

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Australie) en 2021,
                  en français (Actes Sud) en 2024

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

S’il n’avait craint les sentiments que lui inspirait la jeune Rebecca West, H.G. Wells, le père de la science-fiction, ne se serait pas enfui en Suisse pour y écrire un livre dans lequel il imagine, en 1912, une arme capable d’embraser le monde…
S’il n’avait lu ce roman méconnu, le physicien Leo Szilard n’aurait probablement jamais eu l’idée, quelque vingt ans plus tard, d’une réaction nucléaire en chaîne et, terrifié par ses possibles applications, tout mis en œuvre pour convaincre Roosevelt de doter son pays de la bombe atomique.
Si les États-Unis n’avaient pas bombardé Hiroshima puis Nagasaki, en août 1945, des dizaines de milliers de personnes auraient survécu mais le sergent Flanagan, prisonnier de guerre des Japonais, aurait certainement péri et son fils Richard ne serait pas né seize ans plus tard en Tasmanie.
Question 7 est le récit virtuose, aux accents sebaldiens, d’une série d’événements ; l’examen magistral et déchirant de ce que signifie être en vie alors que tant d’autres sont morts. C’est aussi une lettre d’amour de l’auteur à ses parents, une œuvre puissante fusionnant rêverie, histoire et fiction, pour tenter de saisir le sens de cet univers insensé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est resté viscéralement attaché à cette terre. Il n'a cessé d'en revisister l'histoire et la mémoire au fil de son œuvre. Ses romans, récompensés par de nombreux prix et publiés dans 42 pays, sont tous disponibles chez Actes Sud : À contre-courant (Babel n° 1569), L’Odeur d’un arbre sans fleur (Babel n° 1659), Le Livre de Gould (Babel n° 1361 – Commonwealth Writers’ Prize 2002), La Fureur et l’Ennui (Babel n° 1742), Désirer (Babel n°1800), La Route étroite vers le Nord lointain (Actes Sud, 2016 ; Babel n° 1492 – Man Booker Prize 2014 ; prix Lire du meilleur livre étranger), Première personne (Actes Sud, 2018) ; Dans la mer vivante des rêves éveillés (Actes Sud, 2022); Question 7 (Actes Sud, 2024).

 

Avis : 

« Peut-être que la poésie ne fait rien advenir, mais c’est un roman qui a détruit Hiroshima et sans Hiroshima il n’y a pas de moi et les mots que vous lisez s’effacent et moi avec eux. » Explorant l’histoire de sa jeunesse en même temps que celle de l’invention de la bombe atomique, Richard Flanagan signe un récit autobiographique vertigineux, hanté par des questions sans fond.

Le titre Question 7 fait référence à une nouvelle de jeunesse de Tchekhov, dans laquelle l’écrivain parodiait les problèmes de calcul posés aux écoliers pour ouvrir des interrogations beaucoup plus vastes et surtout sans réponse. Tchekhov : « un train devant partir de la gare A à 3 heures du matin pour arriver à la gare B à 11 heures du soir », mais « le conducteur ayant reçu l’ordre d’atteindre la gare B à 7 heures du soir au plus tard », « qui aime le plus longtemps, un homme ou une femme ? » Et Flanagan de rebondir : « Qui ? Vous, moi, un étudiant d’Hiroshima ou un prisonnier de guerre ? Et pourquoi faisons-nous ce que nous nous faisons les uns aux autres ? Voilà la question 7. »

Des interrogations immenses vouées à demeurer en suspens, l’obligeant en fin de compte à soupirer « c’est la vie », l’auteur n’en manque à vrai dire pas. D’abord à propos de son père qui, libéré in extremis par la bombe atomique sur Hiroshima alors que, prisonnier des Japonais, il pensait mourir sur le chantier de la « Voie ferrée de la Mort » entre la Thaïlande et la Birmanie, n’évoquait jamais sa terrible captivité tout en en conservant la charge mentale pour le restant de ses jours. Comment vit-on quand on doit la vie à l’une des plus effroyables – et pourtant préméditée - catastrophes humaines qui soient ? Voilà une question 7 qui vaut autant pour son père que pour l’auteur lui-même, et qui nous fait remonter à ses côtés une enfilade de causes racines commençant par… un baiser !

Car, si l’écrivain H.G. Wells n’avait pas embrassé la journaliste Rebecca West en 1913, puis fui sa redoutable amante en Suisse l’année suivante, sans doute n’aurait-il jamais écrit ce roman méconnu, La Destruction libératrice, où il imaginait ce qui relevait alors de la pure science-fiction, mais qui, pris au pied de la lettre dans les années 1930 par le physicien hongrois-américain Leó Szilárd, devait devenir réalité : une bombe atomique capable de destructions massives sans précédent. L’exofiction se fait prétexte à une réflexion sur le poids de nos actes et sur les fantômes qui ne cessent de nous accompagner, comme si le temps ne coulait pas, mais retenait passé et vécu dans un perpétuel ressac obérant à jamais présent et futur.

Descendant d’Irlandais déportés en Australie, l’auteur évoque également à travers ses parents le refoulement des origines dans une Tasmanie bâtie, entre bannissement et colonisation, sur le génocide des aborigènes et sur l’enfer du bagne. Les spectres sont là encore légion à infléchir de tout leur poids la vie des Flanagan, mais aussi, dans une occultation transpirant le malaise, du pays tout entier. « Il y avait une grande souvenance qui était aussi un grand oubli, cent ans de silence qui, en y prêtant l’oreille, résonnaient comme un cri. » Familiale ou collective, la thématique de la mémoire investit de plus en plus le livre. « Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. » Et elle renvoie alors l’auteur à sa propre expérience avec la mort lors d’un accident de canoë : « L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend tout une vie. »
 
Après s’y être repris six fois en douze ans jusqu’à cette version aboutie, croisant expérience intime et regard éclairé sur le monde, Richard Flanagan partage une réflexion sur l’Histoire, la mémoire et ses traumatismes en tout point remarquable et passionnante. Une belle prouesse littéraire pour un grand coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Je me demande parfois pourquoi on s’obstine à revenir aux commencements – en quête du fil unique capable de dérouler la tapisserie que nous appelons notre vie, dans l’espoir de trouver enfin en dessous la vérité du pourquoi. Mais il n’y a pas de vérité. Il n’y a que le pourquoi. Et quand on y regarde de plus près on découvre qu’en dessous de ce pourquoi il n’y a qu’une autre tapisserie. Et en dessous une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’on parvienne au néant.
 

À l’entrée de la mine, où naguère mon père et ses compagnons de bagne devaient passer par les baguettes entre deux rangées de gardes qui les frappaient à chaque pas, s’élevait à présent un love hotel. Aucun mémorial, aucune plaque, aucune preuve, en d’autres termes, que ce qui avait pu se produire naguère s’était vraiment produit. Juste des enseignes au néon. Juste un commerce opportuniste satisfaisant un besoin de sexe rapide dans de minuscules chambres qui autorisaient un soulagement sexuel et, sciemment, pas grand-chose d’autre. Il ne restait, ou plutôt il n’existait, que l’oubli procuré par le plaisir dans les bras d’autrui – cet oubli qui à la fois préfigure et nie la mort. À croire que le besoin d’oublier est aussi fort que celui de se souvenir. Plus fort peut-être.
Et après l’oubli ? On revient aux histoires qu’on appelle nos souvenirs, désemparés, étrangers à cette invention continuelle qu’est notre vie.
 

La bombe atomique a explosé au-dessus d’Hiroshima à 08 h 16 du matin. Le passé n’est jamais aussi nettement perçu que par ceux qui ne l’ont pas vécu.
 

Je repensai au grand-père de Kenji Y…, tout seul dans sa cabane de montagne rudimentaire, incapable de trouver les mots, comme j’étais incapable à présent de trouver les mots pour tenter d’exprimer tout ça. Le grand-père de Kenji avait évolué parmi des fantômes. Et peut-être, comme moi, devenait-il lui-même un fantôme avant même d’être mort, à force d’habiter un monde qui ne savait ni ne désirait savoir ce qui s’était passé. Quelque part s’étendait un monde réel où toutes choses écoulées continuaient d’exister. Mais ce monde n’était pas ici, et étrangement cela semblait à la fois un soulagement et une horreur. Rien de ce que je disais ne pouvait être entendu, rien de ce que je voyais ne pouvait être vu, et tous les deux, moi et le grand-père de Kenji Y…, nous étions voués à contempler le fond du temps, en sachant seulement que ce qui était arrivé continuait d’arriver et ne cesserait jamais d’arriver.
 

Peut-être que le seul pays capable d’inventer et de fabriquer une bombe opérationnelle en ce milieu du XXe siècle était le seul pays à même d’opérer une telle ponction sur son économie : les États-Unis d’Amérique. Au cours de la guerre, sous les auspices du très secret projet Manhattan, ils canalisèrent beaucoup de leurs ressources – un investissement équivalent au chiffre d’affaires de l’industrie automobile de l’époque, une main-d’œuvre de plus d’un demi-million de travailleurs et le génie de milliers de scientifiques – vers un unique atelier consacré à un but unique : la création de la bombe atomique.
 

Ce qui subsiste d’Hiroshima ce jour-là, ce ne sont que des questions.
Risquer plus de cadavres demain, cela justifie-t-il de risquer un peu moins de cadavres aujourd’hui ? Nous prétendons connaître les réponses à de telles questions. Nous prétendons savoir. Nous prétendons qu’il existe une algèbre morale de la guerre. Nous prétendons tant de choses. Mais à la guerre, même la simple arithmétique est impossible. Ces dernières décennies, nous sommes devenus prisonniers de l’idée que la vie est mesurable à l’infini, que toutes choses humaines, le désir et le besoin et la souffrance et le rire, que toute haine et tout amour peuvent se réduire à ce terme si contemporain de quantifiable. Qu’il existe, en d’autres termes, une réponse à toutes choses et qu’on la trouve dans les chiffres.
Mais le caractère fuyant de ces âmes sans nombre, de ces âmes inconnues parties en fumée par ce matin si bleu, défie tout calcul et ridiculise le quantifiable. Elles existent hors des chiffres.
 
 
Le génie de Tchekhov consistait à ne jamais prétendre offrir une réponse. D’Anna Karénine de Tolstoï, Tchekhov se bornait à dire qu’il posait les bonnes questions. Chacun d’entre nous a une vie publique et une vie privée. Mais au-delà des deux se trouve une vie secrète qui nous échappe. Peut-être que la seule réaction possible à Hiroshima est de poser la question 7. Même si c’est une question qui ne connaît pas de réponse, elle reste la seule question qu’il faut poser sans fin, ne serait-ce que pour comprendre que la vie n’est jamais binaire, ni réductible aux clichés ou aux codes, mais un mystère qu’au mieux nous devinons. Dans les nouvelles de Tchekhov, les seules dupes sont celles qui croient avoir la réponse.


L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend toute une vie.


Telle était sa version, et voilà ce qu’on apprit dans notre jeunesse. Seul, on sombrait, mais unis on pouvait survivre. Quand quelqu’un était à terre, il fallait l’aider, non par altruisme, mais par égoïsme éclairé : une garantie pour chacun et pour tous. Ce qui distinguait les forts, c’était aussi la condition de leur force : leur capacité à aider les faibles. La camaraderie n’était pas un code d’amitié. C’était un code de survie. Il impliquait d’aider ceux qui n’étaient pas des amis mais qui étaient des camarades. Il impliquait de se sacrifier pour le groupe. Est-ce que c’est une vision de bagnard ? Une vision d’aborigène ? Un mélange des deux ? En tout cas, ça n’est pas une idée européenne ou américaine. Ça n’en est pas moins une conception sérieuse et ancestrale de ce qu’est l’humanité. 


C’était une femme plus minuscule encore que Mate, au visage rond, aux yeux globuleux, toujours souriante, d’un sourire si immuable que tout le reste de son visage s’était peu à peu réorganisé tout autour de lui, comme une tente moisie et flasque qui pendouille sur ses piquets brisés.


Et quand, à l’autre bout de ma vie, je me retrouve une fois de plus assis au fond pour ces événements littéraires ou artistiques d’aujourd’hui qui ressemblent tant aux messes d’hier, ces vieux rituels en habits neufs, avec leur soumission servile aux orthodoxies nouvelles et leur mépris pour toute altérité que tant de gens trouvent rassurants, sans oublier les excommunications sommaires et les consensus pâmés que tant de gens trouvent nécessaires, mon esprit s’égare. Un monde d’orthodoxie sacro-sainte est un monde dans lequel le roman et le romancier n’ont pas leur place. Un écrivain, s’il fait correctement son travail, est toujours un hérétique.


De toutes les illusions nécessaires à un écrivain pour pouvoir écrire, deux sont primordiales : d’une part la conviction vaniteuse d’être capable de faire un bon livre, d’autre part la présomption qu’un bon livre sera lu par de bons lecteurs, assez éclairés pour reconnaître ce qu’il a de bon. Mais, évidemment, les bons lecteurs sont aussi rares que les bons écrivains, peut-être même plus rares, et la plupart des livres ne rencontrent donc que des lecteurs médiocres. Les écrivains fulminent contre les malentendus dont ils sont l’objet, mais les mauvais écrivains prospèrent sur ces malentendus, certains même se retrouvent admis par erreur au panthéon des grands auteurs, quand le vil métal de leurs œuvres est à jamais redoré par le vernis inespéré d’une lecture brillante. 
 
 
Car les souvenirs aussi font leur temps. Il y a un temps pour oublier et un temps pour se souvenir, et puis ce temps lui-même devient un souvenir, et enfin, avec le temps, plus rien du tout.


Pourtant les mots existent pour saisir le monde, et si chaque jour nouveau le monde leur échappe, chaque lendemain ils sont voués à reprendre leur danse folle : les mots voués à ancrer, le monde à s’envoler ; les mots à dire c’est comme ça, le monde à dire pas du tout. Ainsi va leur tango éternel, et l’écrivain n’est guère que la paire de chaussures qui glisse entre le danseur et la piste de danse.


Les mots d’un livre ne sont jamais le livre, tout ce qui compte c’est son âme.


Des années plus tard, je suis allé à Oxford étudier l’histoire, cette idée du temps qui s’est formée au cours de trois mille ans d’expérience humaine en Europe, et qui, ai-je constaté, s’appliquait parfaitement au temps européen, en s’arrêtant à toutes les gares du progrès européen, de la pensée européenne. C’était une voie ferrée rectiligne qui reflétait parfaitement une expérience devenue une idée, et une idée devenue expérience, et une expérience devenue la pensée européenne puis le roman européen.
Mais ça ne s’appliquait absolument pas à la Tasmanie.
En Tasmanie, l’histoire n’avait pas de prise, la réalité était tout autre : l’histoire échouait constamment, l’histoire resurgissait constamment non comme réponse ou comme réconfort, non comme récit de progrès, mais comme lieu de massacre, coupe claire ménagée au napalm, paroles de bagnards qui disaient l’indicible, créatures mythiques depuis longtemps éteintes qui ne cessaient de faire retour, de me hanter, de m’adresser une demande à laquelle toute ma vie j’ai tenté en vain de répondre. J’étais le fruit d’un génocide et d’une société esclavagiste, et jamais rien n’allait vraiment de l’avant et tout finissait par revenir, et bientôt moi aussi. Il n’y avait pas de voie droite de l’histoire. Il n’y avait qu’un cercle. Tout était finalement comme le décrivaient les anciens pétroglyphes : un cercle en rotation à l’intérieur d’autres cercles, cette grande idée du temps formulée en quarante mille ans d’expérience humaine sur cette île.


Ce n’est qu’à notre installation à Hobart que ma pathologie fut correctement diagnostiquée, et mon audition restaurée par une série d’opérations bénignes. Sans Rosebery, sans son médecin alcoolique dont l’incapacité à identifier mon mal avait entraîné des complications en chaîne, je n’aurais jamais connu cet étrange monde souterrain d’isolation et de souffrance où me plongea la surdité, quand je compris peu à peu que les gens me croyaient simple d’esprit.
Quand on découvre qu’on est une page écrite par d’autres, on apprend aussi à lire les autres. Mes problèmes d’audition m’avaient soustrait au monde de la parole – où aujourd’hui encore je trébuche sur les mots, je les écorche, et je simule et je panique et je passe par des crises de timidité aiguë – pour me conduire dans le monde de l’écrit où je trouvais confiance et joie. Sur la page je me reconnaissais, non pas unique mais multiple.


C’est peut-être ça, le passé. Quelque chose qu’on invente pour pouvoir aller de l’avant. Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. 


“Vous voyez bien, dit Einstein en offrant un thé glacé à son vieil ami et ancien étudiant Leo Szilard qui lui rendait visite après Hiroshima, que les vieux sages chinois avaient raison. Il n’est pas possible de prévoir les conséquences de ses actes. Le seul acte de sagesse consiste à ne pas agir – à ne jamais agir.”


Avant de mourir, il [Szilard] se contenta de dire qu’il avait fait de son mieux. Jamais il ne renonça. Jamais il ne cessa de chercher ce qu’il appelait la marge d’espoir, si étroite et fuyante qu’elle soit. Son échec ne rend pas ses efforts moins poignants. Sa vie demeure un exemple : celui d’un homme qui a toujours cru que la science s’inscrivait dans un réseau éthique. Qu’il fallait toujours confronter les avancées de la science à la réalité des humains et les subordonner à ce que nous sommes, sous peine de nous voir dévorés sinon détruits par elles.


Après Sanyo-Onoda, et la soirée du bar à hôtesses, je rentrai à Tokyo. J’y rencontrai un homme qui avait été ordonnance médicale de l’armée japonaise à Hintok, le camp de prisonniers du Chemin de fer de la mort où mon père avait été détenu. Il me décrivit son arrivée de nuit, au milieu des bûchers funéraires qui brûlaient les victimes du choléra. Autour des brasiers de bambou et de chair, il vit de misérables squelettes nus ramper dans la boue. C’étaient les prisonniers australiens. (…)
Ça ressemblait, dit-il à propos du camp, à un enfer bouddhiste.
Je lui demandai s’il leur avait porté secours.
Il me répondit que non.
Je lui demandai si, en tant que membre du personnel médical, il n’estimait pas de son devoir d’aider les malades et les souffrants.
“Il faut que vous compreniez, dit-il – et il le dit comme il aurait commenté la qualité de son thé vert –, qu’on ne voyait pas en eux des êtres humains.”
Le thé vert était servi dans de petites tasses. Il était dur à avaler.
 Il m’expliqua que les Australiens n’avaient pas une très bonne hygiène. Les Japonais prenaient des bains chauds. Pas les Australiens.
Cela semblait tout expliquer. Je ne répondis rien.
“Vous comprenez ?” demanda-t-il.


Et je me rends compte en écrivant ces lignes que le souvenir est tout autant une création qu’un témoignage, et que l’un sans l’autre est comme un arbre sans son tronc, des ailes sans leur oiseau, un livre sans son histoire.


La Guerre des mondes avait pour genèse la tentative de génocide des aborigènes tasmaniens. Dans un entretien accordé en 1920 au magazine Strand, Wells attribuait l’idée du livre à une remarque de son frère Frank, auquel il avait dédié le roman. Les deux hommes discutaient “de la découverte de la Tasmanie par les Européens – une catastrophe terrifiante pour les autochtones”. “Nous nous promenions, poursuivait Wells, dans un paysage du Surrey particulièrement paisible. « Imagine, dit mon frère, si des créatures venues d’une autre planète tombaient brusquement du ciel, et se mettaient à massacrer les gens d’ici ! »”


 

samedi 7 décembre 2024

[Leger, Nina] Mémoires sauvées de l'eau

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mémoires sauvées de l'eau

Auteur : Nina LEGER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En 1848, on découvre de l’or dans la Feather River, en Californie du Nord. Une ville naît, baptisée Oroville ; la ruée vers l’or commence.
En 2020, Thea, géologue venue à Oroville pour travailler en aval du gigantesque barrage désormais construit sur la Feather River, doit fuir devant l’avancée des méga-feux. Alors qu’un monde vacille, la violence de son histoire resurgit.
Entourée de femmes aimées — une écrivaine de science-fiction, une descendante d’un peuple autochtone, une ingénieure coréenne —, Thea tente de remonter le fil des dévastations issues de la ruée vers l’or.
Porté par la langue puissante et tendre de Nina Leger, le chant ancien de la rivière se mêle aux voix d’un présent bouleversé pour faire entendre l’épopée d’une civilisation qui s’est construite en détruisant, au point de préparer sa propre ruine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Nina Leger enseigne aux Beaux-Arts de Marseille, où elle vit. Après Antipolis, elle poursuit son enquête sur la fondation des villes. Mémoires sauvées de l'eau est son quatrième roman.

 

 

Avis :   

De la ruée vers l’or à l’impasse climatique : après il y a deux ans le récit de la genèse de Sophia-Antipolis, c’est maintenant l’histoire de la ville d’Oroville, en Californie, qui permet à Nina Leger d’illustrer l’évolution de l’humanité depuis ses élans pionniers et sa confiance dans le progrès jusqu’à la douloureuse prise de conscience des effets destructeurs de son aveuglement.

Fondée en 1848 au moment de la ruée vers l’or en Californie, Oroville est aujourd’hui connue pour le barrage qui porte son nom. Le plus haut des Etats-Unis et le plus grand au monde au moment de sa construction, il fut érigé en 1968 en complément du Central Valley Project, un programme fédéral conçu dans les années trente pour réguler et stocker l’eau qui inonde alors régulièrement la Californie du Nord, et alimenter le Sud désertique au moyen d’un gigantesque « escalier électrique » composé d’aqueducs, de stations de pompage et de centrales hydroélectriques.

Tout commence lorsque de l’or est découvert dans l’American River. Feu de paille faisant la fortune de quelques uns et la défaite de nombreux autres, la ruée vers l’or initie en réalité la transformation du pays. On dompte d’abord l’eau pour les activités aurifères, puis hydroélectriques, et de fil en aiguille, l’on en vient à « faire couler les rivières à l’envers », transformant le Sud semi-aride de la Californie en riche région agricole où grandes villes et industries se développent. A l’époque, peu importent les dommages collatéraux sur les paysages, la faune et les populations amérindiennes que l’on a de toute façon entrepris d’éradiquer au nom du progrès : « Kennedy n’entendait pas céder à l’impudence des déserts. Depuis quand reculait-on devant les caprices du climat ? N’avait-on pas appris à résister, à modifier, à maîtriser pour posséder, à posséder par la maîtrise ? » C’est ainsi que, siphonnant toujours plus d’eau autour d’elle, la Californie devenue paradis de la high-tech s’est peu à peu enfermée dans une impasse où dérèglement climatique, sécheresses et mégafeux n’ont pas fini leurs ravages.

Nina Leger nous raconte cette histoire par les deux bouts, tissant habilement deux fils narratifs qui finissent par se rejoindre. Côté passé, les événements s’enchaînent au travers d’une galerie de personnages aux ressentis contrastés, géologue, ingénieur et entrepreneur face à trois garçons qui, telles des incarnations de leur pays, feront, non sans culpabilité ni mélancolie, l’apprentissage de la modernité au détriment de leur vie d’avant. Côté présent, sur le fond anxiogène du risque de rupture du barrage d’Oroville dont il fallut évacuer la population en 2017 et des ravages des mégafeux comme le Camp Fire en 2018 et le Bear Fire en 2020, Thea, venue s’occuper des saumons que les incubateurs ne parviennent pas à sauver de l’extinction depuis que « l’escalier électrique » les empêche de se reproduire en rivière, échange lettres et messages audio avec sa grand-mère, tout en s’entretenant avec une amie d’ascendance amérindienne. Entre l’expérience de la grand-mère – l’auteur de science-fiction Ursula K. Le Guin, fille de l’anthropologue Alfred Kroeber et de l’écrivain Theodora Kroeber – et celle de l’amie Susan, se creusent encre une fois hontes et culpabilités alors que l’une et l’autre reviennent à leur façon sur le destin de celui qui, capturé à Oroville, finit ses jours comme sujet d’étude au musée d’anthropologie de San Francisco : il était « le dernier des Yahi », l’ultime survivant de sa tribu et même des « Indiens sauvages » de Californie.

Documenté et brassant les points de vue, le texte doux-amer aux accents volontiers sardoniques explore son sujet sous toutes ses faces en y intercalant, reflets authentiques des opinions et des mentalités du moment, des extraits toujours frappants, souvent choquants, d’articles et de déclarations de chaque époque. Qu’elle est donc révélatrice, cette mise en perspective, de nos aveuglements d’humains cupides et présomptueux, capables au nom de ce qui faisait figure de progrès de détruire sans un regard une terre et ses habitants d’origine… Il n’est pas jusqu’au rythme travaillé dans ses sauts de ligne en cours de phrase pour exprimer le désarroi et le vacillement, du lecteur comme des personnages, face à tant d’aveugle arrogance et d’entêtement dans l’absurdité. Et pourtant, que faisons-nous de ce pesant héritage ? Continuerons-nous cette course en avant jusqu’à nous retrouver nous-mêmes sujets d’études des anthropologues de demain ? Comment sortir de l’impasse ?

Passionnant de bout en bout, ce roman historique qui réussit une mise en perspective particulièrement frappante et édifiante de nos erreurs et aveuglements quant à la notion de progrès ouvre une mine de questionnements d’une brûlante actualité. Combien d’autres « Californies » passées, présentes et à venir ? (4/5)

 

 

Citations :

— Vous savez que ça fait cinq ans que l’état de sécheresse est déclaré en Californie ? Hiver, été, rien n’y change.
Jen regarde vers la vitrine ruisselante du café :
— Et toute cette pluie qui tombe depuis dix jours ?
— Trop tard. La terre est tellement dure qu’elle n’absorbe rien, l’eau ne pénètre pas les sols, ne gagne pas les nappes phréatiques, elle glisse directement dans les rivières. Celle du barrage d’Oroville est en crue et le lac a atteint un niveau jamais vu. Pour diminuer la pression, les ingénieurs ont ouvert le déversoir d’urgence. Regardez les images. L’eau tombe à toute berzingue et se fracasse dans la rivière des centaines de mètres plus bas. Ça va faire monter le niveau en aval et, comme les pluies continuent, Sacramento va se retrouver inondée.


Vous voyez les incubateurs à saumons ? Ils ont été construits un peu partout quand on s’est aperçus, ô surprise, que les barrages empêchaient les saumons de remonter les cours d’eau. Les incubateurs sont censés compenser l’impact négatif des barrages, et le verbe m’a toujours laissée rêveuse parce qu’ils n’aident pas les saumons à remonter jusqu’au lieu de leur naissance mais composent avec le fait que la rivière ne peut plus être remontée en proposant un espace de reproduction factice en aval du barrage où les saumons sont forcés de s’arrêter et de donner naissance à des populations conditionnées pour accepter nos rivières bétonnées. Si compenser signifie réparer, les incubateurs sont un échec. En revanche, si ça veut dire s’enfoncer dans son erreur en réclamant, en plus, d’avoir bonne conscience, le terme est parfaitement choisi.


C’est étonnant comme on laisse souvent nos convictions à la porte de notre famille : on est pour l’indépendance des femmes, leur autonomie, leur libération, on écrit de grands textes, on prononce des conférences dans des universités en incitant les filles à prendre le pouvoir et à se faire un chemin pour elles-mêmes, mais on aimerait que sa maman ne cesse jamais de s’occuper de soi et on jalouse les objets qui la détournent du soin qui nous est dû.


Tu sais quand ça a commencé ? enchaîne Susan qui se lève et récupère leurs bâtons de glaces. Avec le barrage que John Sutter a fait construire sur l’American River. Le premier qui a détourné les eaux a démarré toutes les catastrophes. Les pionniers n’ont voulu voir que la richesse, ils ont ignoré les horreurs. Ils pouvaient se le permettre. Nous on n’avait pas le choix, on ne voyait que ça, on ne vivait que ça. La rupture du barrage ou le feu d’aujourd’hui sont la poursuite de cette étincelle-là. Aujourd’hui, la catastrophe se retourne contre la société qui l’a lancée, mais de l’or au feu, c’est le même mouvement de dévoration.


Très tôt, j’ai observé mon père composer avec l’objectivité attendue de l’anthropologue et j’ai décidé que ce n’était pas pour moi. Je ne suis pas bonne en objectivité ; s’il y a une chose à laquelle j’ai voulu échapper, c’est à ça, pas au monde. Je suis convaincue que le monde n’existe pas objectivement – ou en tout cas qu’on ne le rencontre jamais sous cette forme. Tout ce à quoi on accède est une somme de points de vue distincts, divergents et souvent contradictoires.
 

D’une extrémité à l’autre de l’État s’étire la grande Vallée qu’on dit centrale. Elle débute à Oroville, se termine à Los Angeles ; au nord, elle est marais, au sud, elle est aride. Inondable et inondée au nord, elle est désertique, mais certainement pas désertée, au sud – c’est d’ailleurs là que se masse la majeure partie de la population californienne, là aussi que se concentre – quelle drôle d’idée – l’agriculture californienne.
 
 
En observant les eaux monter aussi doucement que si elles n’étaient pas un événement, Billy devenu vieux comprend que la fin du monde se met toujours en chemin longtemps avant qu’on s’en aperçoive, qu’elle se tient en planque entre les choses et les réorganise à sa façon, délicate comme un chat qui tourne et se retourne sur une couverture pour l’arranger à son goût avant de s’y étendre et de s’y assoupir. Impossible alors de l’en déloger. La couverture n’appartient plus qu’au chat, le monde n’est plus qu’à sa fin.


 

jeudi 5 décembre 2024

[Pavicic, Jurica] Mater Dolorosa

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Mater Dolorosa          

Auteur : Jurica PAVICIC

Traduction : Olivier LANNUZEL

Parution :  en croate en 2022,
                   en français en
2024 (Agullo)

Pages : 395

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

" Mater Dolorosa. Mère de toutes les mères, une mère qui souffre comme chacune des femmes ici. "Automne 2022. Après la saison touristique, Split se dirige lentement vers l'hibernation d'après-saison. Ines est une jeune femme qui travaille à la réception d'un hôtel. Sa mère, Katja, est femme de ménage et s'occupe de la maison, d'Ines et de son jeune frère. Zvone est un policier prometteur qui reçoit un appel du travail. Un corps a été retrouvé dans une usine désaffectée à proximité de la ville. Il s'agit du corps d'une jeune fille de 17 ans, Viktorija, fille d'un éminent médecin. Le meurtre de la jeune fille bouleversera à jamais le destin des trois personnages principaux....
Que sommes-nous prêts à sacrifier pour protéger ceux que nous aimons, et quelles en seront les conséquences inévitables ?

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Jurica Pavičić est un écrivain, chroniqueur et critique de cinéma croate. Il est diplômé d'histoire et de littérature à l'Université de Zagreb.

 

 

Avis :

Depuis L’eau rouge, son premier livre traduit en français, l’écrivain croate Jurica Pavicic est connu chez nous comme un grand auteur de polars. Avec leurs personnages à la psychologie fouillée et le décor désenchanté d’une Croatie mal cicatrisée de son passé socialiste et de la guerre concomitante à la dislocation de la Yougoslavie, ses romans, bien noirs, se font aussi sociaux et politiques, comme ce tout dernier où l’honneur du sang prime encore sur la loi.

Quand, à la fin de la saison, l’effervescence touristique s’éteint, « la vérité terne apparaît toute nue » aux habitants de Split, « Babylone » soudain rendue à l’état de « ville fantôme », son décor médiéval désormais aussi clinquant qu’une « maquette en polystyrène qu’on aurait déposée au pied d’un sapin de Noël ». C’est là qu’à vingt-cinq ans, Inès vit avec sa mère Katja et son frère Mario, le père ayant été tué dans un accident des années plus tôt. Rien ne semble devoir changer leur routine sans avenir, la jeune femme à la réception d’un hôtel de tourisme, sa mère femme de ménage dans un hôpital et son frère sans autre intérêt apparent que ses jeux vidéo.

Mais le cadavre d’une jeune fille de bonne famille est découvert dans les vastes décombres de la vieille usine désaffectée qui, tombée en faillite après avoir autant empoisonné que fait vivre les anciennes générations, fait plus que jamais figure de « dent pourrie dans le paysage ». Dès le début, l’enquête ne laisse guère de place au doute, ni chez le jeune policier Zvone, ni chez Inès et Katja qui ont tout de suite compris, malgré l’impassible indifférence du garçon, l’implication de Mario. Pourtant, plus commodément orientée par les autres inspecteurs de police vers un suspect que sa précédente condamnation pour viol désigne comme coupable idéal à la vindicte populaire et médiatique, elle laisse une échappatoire inespérée au vrai coupable.

Que va-t-il se passer dès lors ? La police finira-t-elle par faire son travail correctement ? La mère et la sœur garderont-elles le silence jusqu’au bout ? Alternant les points de vue entre le jeune flic consciencieux mais débordé par l’emballement médiatique et par l’incurie de ses collègues, la mère fortifiée en Mater Dolorosa par l’amour inconditionnel qui la rend prête à tout pour protéger son fils, et la sœur déchirée entre sa conscience et l’amour des siens alors que des problèmes personnels font déjà vaciller sa vie et la moindre de ses certitudes, la narration plombée par les non-dits et les silences avance au rythme crépitant de ses phrases lapidaires, tandis que les péripéties accélèrent leur incontrôlable tourbillon.

Plus que l’enquête sans grand mystère, l’intérêt du livre tient en la psychologie nuancée des personnages sur le fond d’une Croatie contemporaine encore groggy de son passé et de ses ruines. Une simple phrase suffit à y creuser des abîmes, qu’il s’agisse des mentalités stigmatisées en quelques mots forts et choisis – les anciens « sont furieux que la patrie se soit réduite à une grande déception, qu’elle n’ait pas été à la mesure de leur héroïsme et de leur gloire » – ou de l’actualité quotidienne résumée avec une lucidité  froide – « un ministre a encore été pris la main dans le sac dans une affaire de corruption, l’opposition demande sa démission. Des habitants s’insurgent contre un projet de barrage et des ouvriers contre la fermeture annoncée de leur raffinerie. Un jour sans rien de spécial, un jour comme beaucoup d’autres. »

Toujours surnage l’image désabusée d’une ville et d’un pays où tout demeure inachevé, «  les maisons, le travail, les ambitions, les vies », et qui, à l’image de cette Mater Dolorosa à laquelle Katja s’identifie pour mieux tromper sa mauvaise conscience, se ment effrontément pour justifier des moyens employés, quels qu’ils soient, pour se construire un avenir sur les ruines du passé. Ce qui commençait comme un polar s’achève ainsi sur une dénonciation politique et sociale d’une rare dureté, que l’on pourrait conclure avec ces mots : « Mais… tout ça, ça ne va pas s’en aller comme ça. Vous le savez. À la fin, tout ça va ressortir. » Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

La partie ancienne du cimetière, petite, modeste et belle, est repliée autour de la chapelle, clôturée par un mur de pierre. La partie récente n’est ni modeste ni belle. À moitié achevée et rudimentaire, elle s’est incrustée comme une excroissance sauvage sur le terrain de cailloux à côté. Délimitée par un mur de béton gris d’où émergent des agrafes métalliques destinées aux pierres de parement. Mais les attaches pointent en l’air de manière absurde. Il n’y a pas de carreaux de pierre et il n’y en aura pas de sitôt car ni le village ni la paroisse ne sont assez riches. Et donc le cimetière est inachevé, comme est inachevé tout ce qui l’entoure ici : les maisons, le travail, les ambitions, les vies.


Quand les touristes sont partis, les restaurants ferment dans le centre de Split, de même les bars, les boutiques de souvenirs et les snacks. Les armées de serveurs, de cuisinières, d’hôtesses et de femmes de ménage déguerpissent, et une fois que tous ces gens s’en sont allés, la vérité terne apparaît toute nue : ce centre n’est pas un centre et, hormis les touristes et ceux qui les servent, il n’y vient jamais personne. Des lumières clignotent dans les rares boutiques restées ouvertes comme le souvenir d’une époque où cette ville était vraiment une ville où des gens venaient vraiment dans le centre. Ces rares boutiques sont comme des sentinelles qui gardent la ville jusqu’à l’été.