mercredi 14 octobre 2020

[Lévy Scheimann, Véronique] Café en terrasse

 

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Café en terrasse

Auteur : Véronique Lévy Scheimann

Parution : 2020 (Les poètes français)

Pages : 57

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Et s'il suffisait de se mettre à une terrasse de café ?
L'espace d'un instant
Observer les passants
S'évader par l'imagination
Prendre soin des escargots !
Les exaspérations de notre quotidien prennent une saveur particulière quand elles sont peintes avec une poésie sensible et teintée d'humour. 

 

Le mot de l'auteur :

La poésie est arrivée tardivement ...
Au départ j'ai un parcours "classique", carré et chiffré avec une formation en économie et des expériences dans me marketing. Puis vient le temps des start ups où je participe au lancement d’un site de comparaison de prix pour des médicaments. La communication prend le relais. J’anime des sites, rédige des articles et j’organise des rencontres et événements.
Je participe à l’aventure du blog Versaillais Instant V où je rencontre des personnalités, photographie des instants brefs…, mets en relation des auteurs, musiciens… En 2018 et 2019, je préside l’association Ecrire à Versailles et organise des salons du livre.

Avec un fort appétit de créativité, je me lance dans le chant, le violoncelle (je continue les cours), le théâtre, cinéma (actrice dans un film), l’écriture (quatre livres) et... la peinture. Je partage mes ressentis, émotions et authenticité dans la poésie qui m’habite, nous habitent. 
 

 

 

Avis :

Quel plaisir de retrouver la poésie de Véronique Lévy Scheimann avec ce nouveau recueil au titre étrangement prémonitoire : joliment agrémentés des aquarelles colorées de l’auteur, ces petits textes sont autant d’instantanés où le regard du peintre et les mots de la poétesse s’allient pour souligner, avec tendresse et humour, ces impressions et détails fugaces que la précipitation de notre quotidien nous escamote habituellement. C’est avec le sourire que je me suis laissée charmer par la sensibilité de ces mots choisis. (4/5)

 

 

Citations : 

Je me gratte la tête
Ne trouve pas
M’énerve
C’est encore pire
La boîte à idées ne s’ouvre pas
L’ouvre boîte fait des misères
Coincé
Impossible d’extraire
Un semblant d’idée
De désespoir
Je m’assois
Fatiguée
Epuisée
Je m’endors
L’idée me réveille

  

Du même auteur sur ce blog :

 


lundi 12 octobre 2020

[Goguet, Christine] Les grands hommes et Dieu

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les grands hommes et Dieu

Auteur : Christine GOGUET

Parution : 2019

Editeur : Editions du Rocher

Pages : 168

Accès au livre : ISBN 9782268096001  
                           en librairie


 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

La vie des grands hommes n'est pas un long fleuve tranquille et reconstituer leur rapport à la transcendance relève parfois de l'exploit. Décrypter la part de Dieu, cette partie secrète de chacun permet de côtoyer à coup sûr l'intimité et révéler la face cachée de l'homme. Que ce soit de Gaulle, Victor Hugo, Enstein, Mère Teresa ou Van Gogh... le choix de ces grands hommes, que Christine Goguet dévoile sous un jour nouveau, est vaste et subjectif. Cette douzaine de portraits qui n'ont en commun que leur quête intérieure permet ici, ainsi que le dit Denis Tillinac dans la préface, un merveilleux « voyage sur tous les continents de la spiritualité ». Les personnages évoqués, tous exceptionnels, sont très dissemblables mais ont en partage la question de Dieu, la seule essentielle à vrai dire.

Charles de Gaulle
Victor Hugo
Vincent Van Gogh
Mère Teresa
Margaret Thatcher
John F. Kennedy
Albert Einstein
Nelson Mandela
Winston Churchill
Mohamed Ali
Alexandra David-Néel
Napoléon
François Mitterrand

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Christine Goguet est journaliste et écrivain. Après avoir été directrice de Presse et chroniqueuse pour la télévision, elle est actuellement directrice de la mission Mécénat et Partenariats du Centre des Monuments Nationaux.

 

Avis :

De Gaulle, V. Hugo, Van Gogh, Mère Teresa, M. Thatcher, Einstein, Mandela, Churchill, Mohamed Ali, Napoléon… : quels rapports tous ces grands personnages ont-ils entretenu avec la religion et la spiritualité ? Cela a-t-il marqué leur parcours d’une façon ou d’une autre ? Que dévoilent-ils de la relation générale de l’homme à Dieu ?

Ces treize monographies nous font aborder sous un angle particulier une sélection variée d’hommes et de femmes qui ont laissé leur empreinte dans l’Histoire : retraçant leur trajectoire et s’attachant à ce que leur éducation et leur environnement familial, leur actes et leurs déclarations, révèlent et expliquent de leur intériorité spirituelle, ce livre dessine ainsi une sorte de mosaïque révélatrice des différentes facettes que peuvent revêtir les perceptions et les interrogations d’une société quant à l’existence de Dieu. Car, au travers de ces grandes figures qui nous ont laissé matière à observation, comme des ambassadeurs de leur époque, l’on peut aussi aisément distinguer les valeurs assez globalement prévalentes dans leur environnement, héritées du passé, digérées et restituées sous une forme chaque fois très personnelle, mais toujours révélatrice des formes de pensée d’une période particulière.

Fruit d’un copieux travail de documentation, les observations qui accompagnent les nombreuses et souvent frappantes citations réussissent à éclairer les croyances profondes de ces grands personnages d’une manière synthétique et intéressante. Chacun pourra y trouver d’autant plus librement matière à réflexion que l’auteur propose les différents points de vue sans jugement ni parti pris, comme une série de photographies-témoins, s’abstenant de développer les moindres thèse ou démonstration personnelles.

Claire et agréable à lire, la restitution des points de vue variés de ces treize personnages historiques apporte un éclairage intéressant sur les multiples visages de la spiritualité en Occident ces derniers siècles. Elle intéressera tout lecteur ouvert aux grandes questions philosophiques, ou simplement curieux de comprendre les convictions profondes et intimes de chacun de ces illustres hommes et femmes. (4/5)

 

 

Citations : 

Elle [Mère Teresa] a 12 ans lorsqu’elle annonce à sa mère son souhait de devenir religieuse. Drana [sa mère] s’oppose tout d’abord à cette idée. Son frère aîné, officier auprès du roi Ahmed Zog 1er, ne la comprend pas : « Te rends-tu compte de ce que tu fais, que tu es en train de te sacrifier pour toujours, de t’ensevelir ? » . Elle lui rétorque avec force : « Tu te crois tellement important comme officier au service d’un roi de deux millions de sujets. Eh bien moi aussi, je suis officier, mis au service du Roi de l’univers. Je t’assure que je ne changerai ni pour toi, ni pour qui que ce soit. Lequel de nous deux a raison ? »

[Einstein] : « Je crois au Dieu de Spinoza, c’est-à-dire un Dieu qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe, et non pas dans Dieu qui se soucie des actions humaines et des destins. » (...)
« L’idée d’un Dieu à forme humaine est un concept que je ne peux pas prendre sérieusement. Je ne me sens pas non plus capable d’imaginer une volonté ou un but hors de la sphère humaine. Mes vues sont proches de Spinoza : admiration de la beauté et croyance en la simplicité logique de l’ordre et de l’harmonie que nous ne pouvons saisir qu’humblement et imparfaitement. Je pense que nous devons nous contenter de notre savoir et notre compréhension imparfaits, et traiter les valeurs et les obligations morales comme un problème purement humain, le problème le plus important. » L’univers est fondé, selon lui comme pour le philosophe, sur un ordre mathématique et non pas sur une intention morale. (…), ils conçoivent Dieu comme une entité abstraite. Un Dieu immanent à la nature. (…)
« Je ne peux pas imaginer un Dieu qui récompense et qui punit l’objet de sa création. Je ne peux pas me figurer un Dieu qui réglerait sa volonté sur l’expérience de la mienne. Je ne veux pas et ne je ne peux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son propre corps. Si de pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif, et stupidement égoïste. »

« Personne, proclame-t-il [Mandela], ne naît en haïssant son prochain du fait de sa couleur de peau, de son origine sociale ou de sa religion. Les gens apprennent à haïr et, s’ils peuvent apprendre à haïr, alors on peut leur apprendre à aimer et l’amour vient plus naturellement dans le coeur humain que l’inverse. »

[Churchill] : « Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, seul compte le courage de continuer. »
 
A cause de ce nom, Mohamed Ali refusera d’avoir son étoile sur Hollywood Boulevard : « Je porte le nom de mon prophète, je ne souhaite pas qu’on me marche dessus. » (…) « Religion et spiritualité ne sont pas synonymes, mais les gens les confondent souvent. Certains choses ne peuvent être enseignées, mais on peut les faire naître dans le coeur. La spiritualité consiste à reconnaître la lumière divine qui est en nus. Elle n’appartient à aucune religion en particulier : elle est en chacun de nous. »

Bonaparte prône avant tout la tolérance et la liberté de culte. « La chose la plus sacrée parmi les hommes, dit-il, c’est la conscience : l’homme a une voix secrète qui lui crie que rien sur la terre ne peut l’obliger à croire ce qu’il ne croit pas. La plus horrible de toutes les tyrannies est celle qui oblige les 18/20e d’une nation à embrasser une religion contraire à leurs croyances, sous peine de ne pouvoir ni exercer les droits de citoyen, ni posséder aucun bien, ce qui est la même chose que de n’avoir plus de patrie sur terre. «  Et, dans une analyse époustouflante de modernité, il constate : « Le fanatisme est toujours produit par la persécution. L’athée est un meilleur sujet que le fanatique : l’un obéit, l’autre tue. » (…)
« Nulle société ne peut exister sans morale, il n’y a pas de bonne morale sans religion, il n’y a donc que la religion qui donne à l’État un appui ferme et durable. Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole. » (...)
Sa vision pragmatique est parfois cynique. Elle est celle de l’enfant des Lumières, disciple de Rousseau : «  La société ne peut exister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il est impossible de faire admettre cette différence s’il n’y a pas une autre autorité qui lui dise : « Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans le monde mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera autrement. »

 

samedi 10 octobre 2020

[Oriols, Marta] Apprendre à parler avec les plantes

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Apprendre à parler avec les plantes
           (Aprendre a parlar amb les plantes)

Auteur : Marta ORRIOLS

Traducteur : Eric REYES ROHER

Parution : en catalan en 2018
                   en français en 2020 (Seuil)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À 42 ans, Paula Cid mène une vie ordinaire à Barcelone. Passionnée par son travail en néonatalogie et immergée dans la routine de la vie de couple, elle ne voit pas la catastrophe arriver : après quinze ans de vie commune, son compagnon la quitte pour une autre. Et quand il meurt dans un accident de vélo quelques heures plus tard, sa vie bascule.
Meurtrie, elle ne sait plus ce qu’elle est en droit de ressentir. À la douleur de la perte viennent s’ajouter la rancoeur, le sentiment d’abandon et la jalousie. Est-ce trahir la mémoire du défunt que d’entamer une nouvelle relation ou prend-elle sa revanche sur celui qui l’a trompée ?
Une année durant, elle observe les mouvements de son âme bouleversée, avec lucidité et auto-dérision, entre crises de larmes et fous rires inattendus. Et peu à peu la peine se mue en tendresse, tandis que les plantes de la terrasse redeviennent aussi luxuriantes que la vie qu’elle se promet d’avoir.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marta Orriols vit et travaille à Barcelone. Elle est historienne de l’art et se consacre également à l’écriture de scénarios pour le cinéma. Elle collabore régulièrement à des revues et des journaux. Apprendre à parler avec les plantes, véritable phénomène en Catalogne, est son premier roman.

 

 

Avis :

Paula, la quarantaine, est néonatalogue dans un hôpital de Barcelone. Le jour-même où il lui annonce qu’il la quitte pour une autre après quinze ans de vie commune, son compagnon se tue dans un accident de vélo. Déchirée entre chagrin, colère et jalousie, Paula devra entreprendre un long et difficile travail sur elle-même pour parvenir à faire son deuil et à se reconstruire.

Le sujet est difficile et peut risquer de rebuter par ce qu’on peut en imaginer de sombre et de déprimant. Après avoir ainsi rencontré quelques difficultés à entrer dans l’histoire, aussi un peu parce que les premiers chapitres m’ont fait craindre une de ces romances modernes aux connotations feel good dont je ne suis pas friande, j’ai fini par me laisser emporter par ce récit aux accents si véridiques que l’on est fortement tenté de le percevoir largement autobiographique. La finesse des analyses et des observations, tout comme la justesse des personnages, rendent au final ce livre parfaitement convaincant.

Si l’émotion affleure souvent, elle est toujours contenue avec une grande pudeur, l’impertinence et la causticité de Paula écartant tout risque de complaisance ou de sensiblerie. En définitive, c’est seulement lorsque, prise au dépourvu, Paula relâche le farouche contrôle qu’elle s’impose, que l’émotion nous envahit également, en particulier au travers des joies et des drames d’un service de néonatalogie, ou encore du lien entre l’héroïne et son père vieillissant.

Pétri des mille détails infimes qui construisent nos existences au quotidien et qui lui confèrent toute son authenticité, ce récit réussit à nous faire toucher du doigt l’infrangible solitude des êtres coulés par un accident de la vie, et qui, seuls, devront trouver en eux la force de revenir à flot, à bord d’un monde impassiblement vivant, et surtout, insupportablement moralisateur. (3/5)

 

 

Citations : 

Ce que j’avais connu petite – ma mère était tombée malade et était morte en quelques mois – s’était mué en un vague souvenir qui ne me rongeait plus. (…) Mon père avait débarqué, suivi de la directrice, laquelle avait frappé à la porte au moment même où le maître expliquait que dans le monde il y avait des animaux vertébrés et des animaux invertébrés. Le souvenir de la mort de ma mère est resté intimement lié aux lettres blanches tracées à la craie sur le fond vert du tableau scindant en deux le règne animal. Il y avait aussi ce nouveau regard chez celles et ceux qui jusqu’alors avaient été mes semblables, et je m’étais sentie lentement acculée vers un troisième règne, celui des animaux blessés à qui il manquera toujours une mère.
Même si cela ne devait pas la rendre moins terrible, la mort avait eu l’élégance de nous prévenir, et il y avait eu, entre cette annonce et son accomplissement, assez de temps pour les adieux, la prostration et les témoignages d’amour. Il y avait eu, surtout, la naïveté de croire au ciel, l’innocence de mes sept ans, et l’incapacité de comprendre que la mort est définitive.
Mauro et moi avons formé un couple pendant de nombreuses années. (…) Il est mort subitement il y a quelques mois, sans le moindre avertissement. (…)
Privée de ciel, de consolation et d’innocence, j’emploie les adverbes « avant » et « après » pour éviter de parler de Mauro au passé. La charnière est palpable. Il était vivant à mes côtés ce jour-là, il a bu du vin et a demandé un steak un brin plus cuit, (…). Quelques heures plus tard, il était mort.
Le restaurant avait une branche de corail pour logo. (…) Sans doute parce que chacun est libre d’enjoliver son malheur avec tous les fuchsias, jaunes, bleus et verts qu’exige le coeur, depuis le jour de l’accident je me représente l’avant et l’après de ma vie comme la Grande Barrière de corail. Dès que je me demande si telle ou telle chose est survenue avant ou après la mort de Mauro, je m’efforce d’imaginer ce grand récif corallien, le plus grand du monde, de le remplir de poissons colorés et d’étoiles de mer, d’en faire un équateur de vie.
Lorsque la mort cesse de toucher uniquement les autres, il faut veiller à lui faire une place de l’autre côté de la barrière, car sinon elle occuperait tout l’espace avec une totale liberté.
Mourir n’a rien de métaphysique. Mourir est physique, tangible et réel.

Elle est fâchée contre une vie qui s’est pourtant montrée généreuse. Il y a des gens qui fleurissent au milieu de la tourmente mais qui se flétrissent lorsque tout va bien, dépérissent et laissent s’éteindre la flamme qui les rendait uniques.
 
Assise par terre, j’observe la poussière accumulée sous les casiers. Des moutons gris comme le troupeau d’une vallée maudite. Jeudi, j’irai dîner et rire. Les déblais de la vie, on les dissimule où on peut.

On perçoit beaucoup de choses quand on est petit, bien qu’à cet âge-là on soit trop faible pour essayer d’en changer le cours.

J’ai découvert que la douleur, l’impuissance et la tristesse, loin de faiblir avec le temps, perdurent à l’état larvaire, prêtes à ressurgir à la moindre occasion.

La mémoire retient des faits qui à l’époque n’avaient rien d’exceptionnel – enfiler des chaussettes toutes neuves – et qui lorsqu’ils ont lieu ne nous préviennent pas que nous créons un souvenir unique de la mère que nous allons bientôt perdre.

Un fardeau de ressentiment et de rage, de douleur inconsolable, un poids qui creuse dans la terre et s’y enfonce dans ses ultimes profondeurs, y érige des murs droits pointus et sombres, et du haut desquels s’échappent des corbeaux qui en survolent l’entrée pour s’assurer que personne ne pénètre. Il est à toi, rien qu’à toi. Tiens. Lamente-toi. Déchire-toi le coeur si tu veux, il n’y aura personne pour te comprendre, car il n’y a rien à comprendre. Attrape-le. Il est à toi, rien qu’à toi, jamais tu ne sentiras à ce point le poids de la propriété. Il est incessible. Ne t’avise pas de le partager, il serait tourné en dérision. C’est le vide, l’absence, la nostalgie comme un gouffre. Et même si nous tous qui sommes de ce côté avons un coeur, tu n’en trouveras pas deux semblables. Chaque témoin endure le sien et survit à sa propre version. Un nouvel endroit. Bienvenue. De l’autre côté, on ne le nomme pas vide, pas plus qu’on aperçoit les corbeaux. De l’autre côté, on cherche des phrases toutes faites comme celles que j’ai utilisées pour détendre les traits de parents désespérés. Je leur disais qu’avec le temps ils s’en remettraient, qu’il fallait se montrer forts et ne regarder que l’avenir. Qu’est-ce que j’en savais du vide ? Rien. Je ne pouvais pas savoir que des corbeaux en garderaient l’entrée, devant chaque mère, chaque père, chaque coeur brisé.

Les grands changements ont ceci de particulier qu’on les perçoit dans les petites choses.
 
Les souvenirs sont malléables et très faciles à retoucher. Il suffit d’en découper la silhouette et d’y apposer un nouveau fond, de succomber aux vices de notre époque et de les augmenter, de jouer avec des filtres qui les rendront plus beaux, de se composer un passé sur mesure pour affronter un présent en chair et en os, dans lequel il ne sera pas nécessaire d’être à ce point intransigeant. Car personne ne viendra fourrer son nez dans notre solitude pour nous dire que cette ombre-là n’existait pas et que ce coin-là est plus lumineux.

Je ferme les yeux aussi fort qu’il m’est humainement possible de le faire, jusqu’à les entendre gémir au-dedans et froisser mes paupières comme deux parchemins.
 

jeudi 8 octobre 2020

[Pivot, Cécile] Les lettres d'Esther

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les lettres d'Esther

Auteur : Cécile PIVOT

Parution : 2020 (Calmann-Lévy)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

"Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux."

En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite : une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu. À travers leurs lettres, des liens se nouent, des coeurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017) et Lire ! (Flammarion, 2018). Battements de coeur est son premier roman.

 

Avis :

Après le décès de son père écrivain, avec qui elle entretenait depuis des années une correspondance régulière malgré leur proximité géographique et leurs fréquentes rencontres, la libraire Esther décide d'organiser un atelier d'écriture épistolaire. Pendant quelques mois, un échange croisé de lettres va alors créer un espace de communication unique et privilégié entre la jeune femme, un couple submergé par une dépression post-partum, un adolescent rongé par la culpabilité de survivre à son frère mort d'un cancer, une veuve âgée percluse de solitude, et un homme d'affaires qui a perdu le sens de son existence : une expérience qui aura un retentissement significatif sur leur vie à tous.

A l’époque de l’immédiateté et de l’hyper-connectivité, cette histoire est une ode à la « slow-communication », une démonstration un rien nostalgique de ce qu’un lien épistolaire au long cours peut avoir d’unique et d’irremplaçable dans la relation entre les êtres : la décantation de nos actes et de nos sentiments au travers de leur mise en écriture, le temps de réflexion qu’autorise et exige l’échange des réponses, ainsi que l’intimité libératrice de ces moments exclusifs et privilégiés que prennent deux personnes l’une pour l’autre, n’ont en effet d’équivalents, ni dans les contacts présentiels, ni dans le jeu de ping-pong des messages numériques.

Ainsi, habituellement emportés par le torrent de leur vie, les cinq élèves d’Esther vont prendre le temps de laisser se déposer les alluvions du quotidien, de se révéler mutuellement avec sincérité et bienveillance, exposant leurs fragilités et leurs doutes à l’écoute et aux questions, dans une démarche aux effets quasi thérapeutiques, en tous les cas, réconfortants par la simple humanité de l’échange. Et c’est avec une émotion grandissante que l’écriture toute de douceur et de sensibilité de Cécile Pivot amène peu à peu ses personnages à surmonter leurs deuils et leurs peurs grâce aux liens de la communication, si joliment symbolisés à la fin du livre par l’émouvante et poétique cabine du téléphone du vent au Japon.

Constat chagrin de la croissante solitude des individus dans une société contemporaine paradoxalement hyper-communicante, ce roman épistolaire délicatement nostalgique vous fera regretter, vous aussi, la prévisible obsolescence des timbres et des boîtes aux lettres. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Tous autant que nous sommes, nous bâtissons notre vie d’adulte sur notre enfance. Elle est plus ou moins solide, stable, fiable, mais dit beaucoup de nos peurs, de nos incapacités, de nos enthousiasmes et du feu qui nous anime.

Sur Instagram, où l’on partage photos et vidéos, pas besoin de phrases, ou si peu, pour exposer son ego. Décors de rêve, visages souriants, corps bronzés, chats pitres, plats appétissants… Au mieux, on ajoute une légende, histoire de faire rire. Cette surenchère dans le bonheur dégoulinant et factice, ce narcissisme assumé, revendiqué, me heurtent. WhatsApp ne vaut pas mieux. On ne peut plus assister à un dîner, à une fête, partir en week-end ou en voyage sans créer un groupe, sans se tenir collectivement informés de nos moindres faits et gestes, avec photos et commentaires à l’appui, affligeants la plupart du temps. Que signifie cette impossibilité de se contenter du moment présent et de le laisser partir ? Pourquoi ne sait-on plus apprécier les choses et les événements pour ce qu’ils sont ?

J’ai compris que le premier piège de la vieillesse, c’est le renoncement. Nous sommes moins motivés, devenons plus craintifs, paresseux, nous abdiquons. Il suffit d’un rien. Nous nous recroquevillons, rentrons doucement mais sûrement dans notre coquille. Le mouvement est presque imperceptible, mais il est réel. Lutter contre la vieillesse est un combat de tous les jours, que nous pouvons mener tant que nous sommes en bonne santé.

Au Japon, dans la région de Tohoku, le tsunami de 2011 a englouti vingt mille personnes, dont la moitié des habitants du village d’Otsuchi. Un type, Itaru Sasaki, y a installé une cabine téléphonique. Les fils de son téléphone ne sont reliés à rien, c’est pour ça qu’on l’appelle la cabine du vent. C’est lui qui l’a construite dans son jardin, après la mort de son cousin d’un cancer. Pour continuer à lui parler. Puis, il y a eu le tsunami, qui lui a pris son meilleur ami. Le jour où ils ont retrouvé son corps, deux mois plus tard, il est allé dans la cabine pour lui parler. Les autres habitants ont commencé à venir dans la cabine, à l’imiter, avec leurs propres morts. À leur écrire aussi, parce qu’il a mis à leur disposition un « cahier du téléphone ». Il en est au onzième tome. Il y a des photos dans ces carnets. Des journalistes ont signé des articles sur cette cabine et des étrangers qui veulent parler ou écrire à leurs proches ont fait le voyage. Le correspondant de L’Obs écrit que « le téléphone du vent, c’est une sorte de poste restante pour l’au-delà ».
 
Dans une de ses lettres, il écrivait que débarrasser la chambre de son frère mort avait été une épreuve plus douloureuse encore que l’enterrement. C’était une vie qui disparaissait en quelques heures, qu’on enfouissait dans des cartons, qu’on refermait avec du gros scotch. Je comprenais mieux ce qu’il avait ressenti, cette fulgurance qu’on oublie vite, sauf à se flinguer : l’insignifiance de nos vies. Et la vanité de l’homme, qui croit qu’elles ont de l’importance.

Elle m’a avoué après, dans un cimetière à Kyoto, qu’elle aime bien l’idée que les vivants parlent avec leurs morts, les petites statues vêtues de rouge à qui on fait des offrandes, qui sont un peu partout dans les cimetières et qui veillent chacune sur un mort. Il y des autels, des lanternes, des tours avec des cloches, des plaquettes en bois où on écrit ses prières. C’est un peu con ce que je vais vous dire, mais je trouve ça très… vivant. Dans leurs cimetières, on respire pas que le malheur. On est triste évidemment, mais apaisé, aussi. On a envie de croire aux esprits, aux signes. Pour ça, ma mère et moi, on se ressemble, on aime bien cette idée des morts avec un pied dans la vie. En France, on veut bien pleurer nos morts, se souvenir d’eux, nettoyer leurs tombes, mais faut pas qu’ils viennent nous déranger, ça nous fout la trouille.

 

mardi 6 octobre 2020

[Gain, Patrice] Le sourire du scorpion

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le sourire du scorpion

Auteur : Patrice GAIN

Parution : 2020 (Le Mot et le Reste)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

C’est décidé, Tom, sa sœur jumelle Luna et leurs parents descendront le canyon de la Tara en raft. Une belle étape de plus dans leur vie nomade. Pourtant, malgré les paysages monténégrins époustouflants, la complicité familiale et la présence rassurante de Goran, leur guide serbe, la tension envahit peu à peu le canyon et le drame frappe, sans appel. Du haut de ses quinze ans, Tom prend de plein fouet la violence du deuil et de la solitude. Dans l’errance qu’engendre le délitement de sa famille, il découvre la grande douleur, celle qui fissure les barrières et brise toute lucidité, ouvrant les portes à ceux qui savent s’engouffrer dans la détresse des autres. Mais, en dépit du chaos qui lui tient lieu de vie, Tom ne peut s’empêcher de retracer les événements et le doute s’immisce : ne sont-ils pas les victimes d’une Histoire bien plus grande que la leur ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitudes et les grands espaces l’attirent depuis toujours.

 

Avis :

Les jumeaux Tom et Luna, quinze ans, mènent une existence nomade et bohème au gré des activités saisonnières de leurs parents. Cette fois, la famille met le cap sur le Monténégro, où, accompagnés de leur guide serbe Goran, ils doivent descendre en raft l’impressionnant canyon de la Tara. Dès le deuxième jour sur la rivière, des tensions surgissent dans le groupe, bientôt frappé par un drame irréparable qui, aussi accidentel paraisse-t-il, pourrait bien s’avérer lié à une autre histoire bien plus vaste…

Le roman démarre sur une aventure sportive au sein d’une nature sauvage et grandiose, si superbement évoquée que me sont immédiatement venus à l’esprit les récits d’Edward Abbey, notamment dans son livre Un fou ordinaire. Le lecteur y est d’emblée happé par la sensation d’une menace diffuse qui ne va cesser d’entretenir le suspense. D’abord centrée sur les risques d’une expédition soumise à des périls naturels, l’angoisse va peu à peu évoluer vers un nouveau malaise, entretenu par quelques personnages aux comportements inquiétants, jusqu’à une plongée dans les noirs tréfonds de l’histoire des Balkans vingt-cinq ans plus tôt.

A l’âpre et imposante beauté de lieux isolés et sauvages va ainsi répondre le crime le plus barbare venu y chercher la discrétion. Très librement imaginée à partir de l’histoire d’un ancien Scorpion serbe extradé par la France en 2011, l’intrigue, si insouciante au début, mène peu à peu à la grave question des crimes de guerre, interrogeant sur la possibilité ou non, pour les bourreaux comme pour les proches de leurs victimes, de tourner la page et de reprendre une vie normale, une fois sonnée la fin du conflit.

Après Terres fauves, le précédent roman de l’auteur, l’on retrouve avec plaisir sa manière de mêler le nature-writing au thriller pour nous offrir une lecture agréable et addictive. Si Terres fauves pêchait à mes yeux par un certain manque de crédibilité, Le sourire du scorpion corrige nettement le tir sur ce point, même si certains personnages peuvent encore y paraître d’une finesse perfectible : ainsi ces deux adolescents incroyablement matures, ou cette mère démissionnaire dont rien n’explique vraiment ce qui la tient tant sous emprise. Au final, Patrice Gain nous sert un fort plaisant récit d’aventures en pleine nature, où le plus grand prédateur porte indéniablement figure humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

On ne refait pas sa vie, on la poursuit, avec d’autres horizons parfois, d’autres personnes souvent, mais on n’efface pas le passé. Une vie n’est que l’empilement de tout un fatras de choses, bonnes ou mauvaises, goûteuses ou fades, et la dernière que l’on pose sur le tas fait s’écrouler l’ensemble et elle s’arrête là.

Est-ce que la guerre conduit tous les hommes à faire ce genre d’abomination, ou bien seulement ceux qui ont ça d’ancré au fond d’eux ? Est-ce qu’une fois les conflits terminés, les bourreaux reprennent une vie normale ? Peut-être bien que face à la peur de l’autre, par vengeance aussi, sommes-nous tous des criminels de guerre en puissance !

  

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

lundi 5 octobre 2020

2ème édition du Salon du Livre de Versailles Grand Siècle

 

Le 3 Octobre s'est tenue la deuxième édition du Salon du Livre réunissant les auteurs de Grand Siècle, devant la librairie du même nom à Versailles. 


 
 
Toute la journée, les visiteurs ont à nouveau pu échanger avec les auteurs, acheter et faire dédicacer les livres proposés, le tout avec l'aimable collaboration de Philippe Abiven et Thierry Boitel de la Librairie du Grand Siècle.

Régis Bégué, Marie-Christine Guerrini, François Lequiller, Véronique Lévy-Scheimann, Jacques-André Pous, Le Blog Les Lectures de Cannetille ont eu le plaisir de recevoir cette année deux invités d'honneur : Christine de Mazières et le Père Amar.

 

Vous pouvez retrouver sur ce blog des livres de :

 
François Lequiller
Régis Bégué
Véronique Lévy Scheimann
Christine de Mazières


dimanche 4 octobre 2020

[Ducorps, Iris] A demi-sang

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : A demi-sang

Auteur : Iris DUCORPS

Parution : 2020 (Malo Quirvane)

Pages : 48

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une enfance américaine, pauvre, pleine d’espérances humaines et de casse sociale. L’Amérique des mariages entre immigrants bordures et jeunes filles cheyennes. L’Amérique des chevaux, des écoles de danse qui vendent du rêve. L’Amérique des riches mécènes qui parient sur les chevaux et sur les enfants. L’Amérique des orphelinats. L’envers du rêve américain, c’est l’enfance de Lilas L.S. Snuck.
 
L.S. est une série de petits polars autonome mettant en scène des personnages, que l’on retrouve livre après livre, pendant la guerre froide. Cet épisode, signé Iris Ducorps, revient sur l’enfance de Lilas L.S. Snuck, qui donne son nom à la série. La blonde courtisane perverse et retorse fut une enfant métis, d’amérindienne et de bordure, élevée dans la misère américaine, parmi les chevaux, les danseuses rêvant de scènes d’opéra, les riches mécènes qui misent sur les enfants comme sur les chevaux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de télévision, Iris Ducorps travaille sur des séries françaises et africaines.
Elle fut notamment script doctor pour la série Invisibles d’Alex Ogou et Aka Assié (TSK Studio, Côte d’Ivoire, Prix de la meilleure série étrangère francophone Festival de la Rochelle 2018).
Elle est co-auteur, avec Henri Joseph Kumba Bididi et Alain Didier Oyoué, de la série gabonaise Les amants de Bikelé (Les films de l’Equateur, 2007).
Elle est l’auteur de plusieurs épisodes de Petits secrets entre voisins, Petits secrets en famille, Une histoire une urgence, (TF1 Productions, 2013-18), ainsi que de Cœur Océan (France2, 2011), de Talons aiguilles et bottes de paille (France2, 2012, co-création originale).
Elle travaille actuellement sur la saison 4 de Sam (Authentic Prod) et intervient sur la série togolaise Oasis (Yobo Studios). Elle a d’autres projets en cours mais dont elle ne dira rien ici par superstition.
Quand elle descend de son bureau, c’est pour monter à cheval.

 

 

Avis :

L’adolescente Lilas grandit dans la région de Chicago, entre l’univers de la danse, passion héritée de sa mère Cheyenne morte il y a quelques années, et celui des chevaux de course, où son père est palefrenier.

Même si cette nouvelle peut tout à fait être lue indépendamment, elle fait partie d’une série – la série L.S., du nom de son héroïne -, dont un autre épisode est paru l’an dernier : Lilas L.S. Snuck y est déjà adulte et entretient une liaison avec un malfrat notoire. C’est la présentation de cette autre nouvelle qui m’a fait comprendre que la série se déroule dans les années cinquante, ce qui ne transparaît pas du tout dans A demi-sang.

Editée dans un petit format au grammage luxueux et à la mise en page sobre et soignée, cette courte histoire a elle-même tout de l’épure. Récit réduit à l’essentiel, phrases courtes, description très visuelle et cinématographique laissant au lecteur le soin d’interpréter les émotions des personnages : l’auteur n’est pas scénariste pour rien. Le résultat est un texte affilé comme une lame, tendu d’une cruauté qui ne s’embarrasse pas de sentiments, et que la distanciation émotionnelle nimbe curieusement d’une aura esthétique et poétique.

Ce petit livre laisse au final une impression étrange : celle d’avoir, le temps de quelques pages, ouvert la petite boîte à musique où se trouve enfermée la jeune danseuse Lilas, programmée par une imparable et cruelle mécanique à un destin sans pitié. (3/5)