vendredi 13 septembre 2019

Interview de Gabrielle Danoux, traductrice et auteur - 12 septembre 2019




Bonjour Gabrielle Danoux. Vous traduisez des auteurs classiques de langue roumaine et êtes l’auteur d’un roman Le Chemin du fort.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?


Je suis née en 1975 à Bucarest et j’ai commencé à apprendre le français lors d’un séjour de deux ans (1982-1984) en Algérie. Ensuite, après la révolution roumaine de 1989, j’ai suivi les cours du Lycée français de Bucarest. J’habite en France depuis 1994 et j’ai intégré la fonction publique en 2004. J’ai des enfants que j’adore et une grande bibliothèque dont la partie roumaine compte plus de 1000 titres, en plus des 300 traductions du roumain vers le français. Je m’efforce de trouver le temps d’en profiter au maximum. 


Quel a été votre parcours et qu’est-ce qui vous a amenée à la traduction et à l’écriture ? Êtes-vous de langue maternelle roumaine ?

Une fois arrivée en France j’ai poursuivi des études de lettres et de droit. C’est en 2006, en écoutant le CD d’Olivia Ruiz, La Femme chocolat que j’ai eu un déclic. Il y avait en roumain aussi une femme chocolat. J’ai donc, naturellement commencé à m’intéresser aux traductions du roumain et à en constituer une bibliothèque. Lors de mes lectures, je comparais de plus en plus l’original à la traduction, en constatant avec amertume qu’à une certaine époque des « coupes » étaient pratiquées. 

Selon la législation française, la traduction littéraire constitue une œuvre de l’esprit au même titre que l’écriture d’un livre nouveau. C’est ainsi que prenant exemple sur des collègues qui écrivaient à leurs heures perdues, je me suis mis en tête de tenter la traduction comme moyen de parfaire ma connaissance de la langue française et en même temps de transmettre à mes enfants un peu de ma connaissance de la langue roumaine. Je suis en effet, ce qu’on appelle de langue maternelle roumaine. Mais ayant vécu plus en France qu’en Roumanie, je me retrouve davantage dans le français que dans le roumain. 

En 2012-2013, j’ai suivi les cours de l’ITIRI de Strasbourg. Même s’il n’y avait pas de section de traduction littéraire pour le roumain, cela a été une bonne préparation. J’ai pu ainsi bénéficier d’un stage auprès de Laure Hinckel (traductrice de Mircea Cărtărescu entre tant d’autres) que je remercie encore. 



Que
représente pour vous la littérature roumaine ?

Je dirais simplement « énormément ». Elle a redonné, à un moment de doute, du sens à ma vie. Et puis, c’est aussi toute mon enfance, avec des textes classiques qui m’ont inévitablement marquée.
 


Qu
’est-ce qui vous intéresse chez les auteurs que vous contribuez à faire connaître ? Ont-ils des points communs ?

Pour les « morts » c’est l’aspect classique de leurs œuvres. Pour les « vivants », c’est la confiance qu’ils m’ont accordée et leurs affinités avec les précédents. Ainsi, je peux vous avouer avoir connu Violeta Lăcătușu et Daniel Marcu lors du Blecher Fest 2017, à Roman, une joyeuse fête organisée à la mémoire de Max Blecher, dont j’ai traduit Cœurs cicatrisés et Corps transparent. J’ai découvert Jean Bart (Eugeniu Botez) en lisant les articles de presse de Gib. I. Mihăescu, et Emil Gulian en lisant le journal de Mihail Sebastian. Il y a, oui, des correspondances, ainsi qu’un point commun pour la plupart d’entre eux : ils sont passés dans le domaine public



V
ous travaillez en toute indépendance, ce qui ne doit pas être tous les jours facile ?

Paradoxalement, je dispose d’une vraie et grande indépendance grâce à l’autoédition. La diffusion reste très restreinte, voire inexistante, mais je travaille selon une grande liberté. Je choisis les textes qui me plaisent et qui me semblent différents de ce que proposent les éditeurs français en matière de traduction du roumain. Je peux affirmer cela, car j’ai également travaillé avec les éditions Maurice Nadeau pour une commande que j’ai essayé d’honorer au mieux



C
omment se déroule votre travail de traduction ?

Eu égard à ma marque de fabrique qui est une très grande proximité avec l’original, je ne vais pas vous surprendre en vous disant que cela ressemble beaucoup à une dictée. Je transpose tout d’abord, à l’aide de logiciels de reconnaissance vocale le texte à traduire en français et je le retravaille ensuite plusieurs fois, en ayant, à chaque lecture un autre objectif. La concordance avec le roumain, ensuite la cohérence interne du français, ensuite l’orthographe et la grammaire. Puis un correcteur (en chair et en os) intervient avant la publication. Cela est loin d’être parfait, mais me satisfait néanmoins



Q
uelle liberté par rapport au texte original vous donnez-vous ?

Pour les textes en prose : aucune. Je respecte scrupuleusement l’original en conservant y compris des maladresses potentielles, voire des petites incohérences. C’est un choix personnel dicté par une certaine conception du droit moral de l’auteur qui est imprescriptible. J’endosse une grande responsabilité en traduisant, notamment quand il s’agit d’auteurs dans le domaine public, pour lesquels je ne dispose plus que de documents écrits (quand j’en trouve) pour répondre à mes interrogations de traductrice. Pour les quelques auteurs vivants que j’ai traduits, j’ai pu les consulter amplement, ce qui m’a permis de rester toujours extrêmement proche de l’original. Mon correcteur, veille cependant à ce que les tournures soient idiomatiques en français.

Pour la poésie, cela m’arrive toutefois « d’adapter » (en utilisant des synonymes plus éloignés d’un point de vue sémantique), pour les besoins de la prosodie et des rimes



V
ous avez franchi le pas de la traduction d’autres auteurs vers l’écriture de votre propre roman, avec Le Chemin du fort. Comment s’est déroulée cette expérience ?

En réalité, l’écriture du Chemin du fort précède, largement même, le début de mon activité de traductrice. Il date de 2010 et répond à un besoin quasi thérapeutique d’exprimer des doutes et des angoisses plus anciennes. Ce n’est qu’en 2016, alors que j’avais déjà plusieurs traductions à mon actif, dont notamment, « l’éprouvante » Poupée russe de Gheorghe Crăciun, pour les éditions Maurice Nadeau, que j’ai décidé, un peu sur un coup de tête, de publier aussi Le Chemin du fort (suivi de Ma nouvelle) pour précisément annoncer (cf. les derniers mots du livre) mon fervent désir de traduire



V
ous préférez-vous auteur ou traductrice ? N’est-ce pas frustrant de s’effacer au final derrière l’auteur traduit ?

Sans aucun doute, c’est traduire que je préfère, même si effectivement on éprouve parfois une certaine frustration. Celle-ci, disparaît très vite lorsqu’on se met humblement au service d’un auteur dont on aime (parfois éperdument) le travail et qu’on arrive ainsi à le sortir de l’oubli



A
vez-vous d’autres passions en dehors de l’écriture et de la littérature roumaine ?

Les œuvres de Linda Lê et j’aime aussi beaucoup faire des balades à vélo avec mes enfants



T
ravaillez-vous en ce moment à un nouveau projet ?

J’ai récemment remis à mon correcteur les épreuves finales d’un volume de vers de Daniel Marcu, L’Académie de l’air et j’ai commencé la traduction d’un roman plus long de Violeta Lăcătușu qui s’intitule Le Simurgh
. 


M
erci Gabrielle Danoux d’avoir répondu à mes questions. Vos ouvrages sont disponibles sur le site Amazon.

C’est moi qui vous remercie beaucoup. C’est un honneur pour moi de pouvoir figurer sur votre blog et j’en suis très fière.


 

(Interview de Cannetille le 12 septembre 2019) 

Retrouvez ici mes chroniques de deux traductions de Gabrielle Danoux :
- La femme chocolat, roman de Gib Mihaescu
- L'Académie de l'air, recueil de poésie de Daniel Marcu




lundi 9 septembre 2019

[Mihaescu, Gib] La Femme chocolat





J'ai aimé

 

Titre : La Femme chocolat
           (Femeia de ciocolată)

Auteur : Gib MIHAESCU

Traductrice : Gabrielle DANOUX

Parution : 1933 en roumain
                2014 en français

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Lucian Negrisor est amoureux de la femme chocolat. Passez votre chemin si vous êtes à la recherche des saveurs habituelles proposées dans une certaine littérature roumaine, où l'éveil des sens se contente d'évoquer les « spécificités nationales ». Quand il ne s'agit pas des privations ou pénuries de toutes sortes, la joie ou la jouissance découle de viandes et d'alcool labellisés cuisine nationale (mititei, sarmale, muraturi, dorobant, braga). La sensualité de ce bref roman, presque une longue nouvelle, réside dès le titre dans un goût plus raffiné, celui d'un produit de luxe pour l'époque (1924). 

Le doux-amer du chocolat dénote les ambiguïtés de la conscience du personnage principal. « Toute-puissante sauvagerie de l'imaginaire enfantin » (Louis-René des Forêts) ou hallucination amoureuse proche d'une certaine forme de science-fiction ? Jeune Werther maladroit, il se balance entre deux femmes, entre le gouffre et le salon de mademoiselle Eleonora, ivre de sa seule couleur, il tient le lecteur en haleine encore bien après la fin du roman.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Gib Mihaescu (1894 - 1935) fut l'un des romanciers les plus originaux de la Roumanie de l'Entre-deux-guerres. Mobilisé pendant la première guerre mondiale, il fut décoré pour bravoure. Parallèlement à sa carrière littéraire, il fut ensuite avocat et professeur de français. Il connut ses premiers succès avec le théâtre, mais sa plus grande contribution à la littérature roumaine est son oeuvre romanesque, remarquable pour les formes nouvelles qu'il y introduisit : le fantastique, la psychologie, l'érotisme jusqu'à l'obsession. Il mourut prématurément de maladie à quarante-et-un ans.

 

 

Avis :

Années trente en Roumanie. Negrisor, le narrateur, est un amoureux transi : incapable d’exprimer clairement ses sentiments, il cumule tellement les maladresses que son comportement en devient loufoque et cocasse, lui faisant rater toutes les occasions de bonne fortune qui se présentent à lui. Se réfugiant entre songes éveillés et velléités suicidaires, il n’en poursuit pas moins à sa façon le tendre objet de ses désirs : l’appétissante Eleonora à la peau couleur chocolat, amusée et incrédule, pas si indifférente en définitive, même si les incohérences de Negrisor semblent donner l’avantage à son détesté rival Modreanu.

Quel surprenant petit livre, à mi chemin entre la nouvelle et ce qu’on imaginerait facilement devenir une pièce de théâtre, et surtout, quel déconcertant personnage que Negrisor, que la lucidité fait constamment osciller entre désespoir et auto-dérision, et qui, au plus profond de son drame personnel, ne parvient jamais à être pris au sérieux. Pourtant, que d’imagination et de poésie dans la tête de ce clown malgré lui, véritables exutoires qui ne font que rendre encore plus illisibles les comportements de cet homme trop sensible et touchant.

Comment ne pas être tenté d’y voir certains traits de l’auteur, qui, comme l’explique la traductrice dans sa préface, rédigea « l’essentiel de l’oeuvre romanesque de son pays à son époque » , mais qui, jugé « discret, effacé », à la vie « sans relief », reste aujourd'hui méconnu ?

Incisif et moqueur, noir et sans illusion, imagé et poétique, novateur et flirtant parfois avec l’absurde, ce texte singulier révèle une plume qui méritait de sortir de l’oubli, ce à quoi contribue brillamment la traduction française de Gabrielle Danoux.

Merci à elle de m’avoir fait découvrir cette œuvre, au cours de ce qui est pour moi presque une première rencontre avec la littérature roumaine, si l’on excepte Eugène Ionesco. (3/5)

 

 

Citation :

Les minutes s’écoulaient lentement. Cette rue formait un véritable désert : pas un pas ne résonnait sur le trottoir bitumé. Les minutes accrochées au mur, quant à elles, battaient la cadence, produisant une douce musique aux sonorités faïencées. Pendant un moment, il les observa qui surgissaient de l’éternité, sautaient, puis s’agrippaient à la grande aiguille qui les soulevait avec un bruit sourd. Lorsqu’elles achevaient leur existence, Negrisor entendait distinctement un léger cliquetis et il lui semblait qu’un souffle s’éteignait sur un bras de la chaîne du balancier qui descendait.

(…)

Les minutes ici présentes, avec leurs vies équivalentes, égalisées en longueur comme un fagot de brindilles, l’attristaient vraiment. On entendit plusieurs fois le son de la pendule, Negrisor vit qu’il était vingt-deux heures, et, ce qui l’intéressait beaucoup maintenant, c’était de voir par où de nouvelles minutes pourraient encore grimper, alors que la grande aiguille entamait sa descente. Par le bras de la chaîne qui montait, bien sûr. Ensuite, elles se laissent entraîner par les petites roues du mouvement, glissent sur la tige et attendent derrière le cadran blanc, comme les âmes recroquevillées devant le gouffre qui les sépare de l’infini. Ensuite, l’horloge annonce leur destinée, elles se glissent l’une après l’autre vers la flèche de l’aiguille, comme un enfant chevaucherait une poutre qui penche vers d’abyssales noirceurs. A chaque nouveau tic-tac, une nouvelle cabriole.

(…)

Mais Sari ne revenait toujours pas. Elle ne se rendait pas compte que son retard coûtait nombre de nouvelles têtes de minutes culbutées sous l’intransigeant couperet du temps.

 

Retrouvez ici :

- Mon interview de Gabrielle Danoux, traductrice de La femme chocolat du roumain vers le français. 

- Ma chronique de l'Académie de l'air de Daniel Marcu, recueil de poésie traduit par Gabrielle Danoux. 

 



 

samedi 7 septembre 2019

[Benameur, Jeanne] Ceux qui partent





 

J'ai aimé

Titre : Ceux qui partent

Auteur : Jeanne BENAMEUR

Année de parution : 2019

Editeur : Actes Sud

Pages : 336







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.

Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines. Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.

Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais. Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.

L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle ?



Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s'inscrit dans un rapport au monde et à l'être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L'enfant qui (2017).



Avis : 

Un jour et une nuit à Ellis Island en 1910 : le temps pour les migrants juste débarqués de passer les contrôles, d’être acceptés ou rejetés. Pendant ce moment de flottement suspendu entre le monde d’avant et le monde d’après, plusieurs destins se croisent : Esther, l’Arménienne stigmatisée par le massacre des siens ; Gabor le gitan, qui fuit avec son clan la persécution en Europe ; Emilia et son père Donato, Italiens aisés qui ont choisi l’exil pour survivre à un deuil ; Andrew le photographe, Américain de la seconde génération à la recherche de ses racines ; Hazel la prostituée qui prépare obstinément son changement d’existence…

Tous ont en commun de se situer sur la brèche d’un nouveau départ, de trouver le courage de rompre avec le passé pour prendre leur destin en main et pour préserver ou redonner un sens à leur bien le plus précieux : la vie.

L’auteur a elle-même connu les affres de l’exil, son déchirement et son formidable espoir, autant d’émotions qu’elle restitue au fil d’une écriture sensible et poétique, toute en finesse et en profondeur, où chaque terme est soigneusement choisi, chaque questionnement intensément réfléchi. L’expression se fait passionnée, et se retrouve exaltée bien au-delà des mots, de manière très charnelle au travers de la passion amoureuse, ou de façon artistique par le biais de la photographie, de la peinture et de la musique.

Vibrant hommage à ceux qui partent, ou qui ont la force d’affronter les risques du changement et de la liberté pour vivre pleinement leur vie, quitte à tout perdre pour mieux se retrouver, ce roman d’une beauté indéniable est aussi d’une actualité brûlante : il nous rappelle les valeurs fondamentales qui font notre humanité, et que les préoccupations matérielles et le souci de sécurité nous font souvent perdre de vue.

Pourtant, ces qualités n’ont pas suffi à me séduire totalement : il ne se passe factuellement pas grand-chose dans ce récit avant tout introspectif, centré sur les combats intérieurs des protagonistes. Le poids de la réflexion a fini chez moi par nuire à la puissance de l’histoire, par ailleurs contrecarrée par un certain trop-plein d’exaltation autant intellectuelle que charnelle.

Ceux qui partent m’ont finalement plus ou moins laissée à quai, presque aussi déchirée qu’eux : avec l’envie d’aimer ce livre admirable de grande facture, mais que j’ai trouvé par moments un peu ennuyeux. (3/5)


Citations : 

On est devenu américain et cela suffit. Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps. Où commence ce qu’on appelle “son pays” ? Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue” ? Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.


Tout ce que l’exil fissurera, tout ce qui sera ouvert puis refermé dans leurs cœurs, parce qu’on ne peut pas vivre le cœur ouvert sur le pays d’avant n’est-ce pas, parce que le fil a bien été rompu, ce fil relié au ponton et qui se tend au fur et à mesure que le bateau s’éloigne jusqu’à ce qu’il cède pour bien signifier que ça y est, on est parti. Parce que tout ce qui va distendre les attachements et faire de leur cœur un cerf-volant que plus rien ne reliera à une main familière, tout cela n’est pas encore à l’œuvre.
 

La douleur qui n'est pas écrite n'a pas de forme, elle peut envahir tout l'air et on peut en être envahi simplement en respirant.
 
 
Est-ce que toute sa vie désormais sera soumise aux deux envies contraires ? C’est cela alors “émigrer”. On n’est plus jamais vraiment un à l’intérieur de soi.


L’histoire ne fait que répéter les mêmes mouvements. Toujours. Les hommes cherchent leur vie ailleurs quand leur territoire ne peut plus rien pour eux, c’est comme ça. Il faut savoir préparer les bateaux et partir quand le vent souffle et que les présages sont bons. Tarder, c’est renoncer.


Le jeune photographe se dit que dans l’histoire de chacun, il y a ces failles dont aucun livre d’histoire ne parlera jamais. Oh, pas les failles de la grande histoire, non, mais celles qui fissurent implacablement la vie de ceux qui partent, et celles, peu spectaculaires, de ceux qui restent. Après tout, il suffit de bien peu parfois, une couleur sur un tableau, un sourire sur une photographie, un mot dans un livre, et nous voilà atteints dans l’une de nos failles, ramenés loin, loin, là où nous ne savions même plus que nous avions vécu et éprouvé. Et nous sentons se raviver et se réparer peut-être tout à la fois ce qui fut un moment de notre vie. Alors nous nous disons Comme c’est étrange, cette histoire, ou ce paysage, cette musique, sont si loin de ma vie et pourtant c’est aussi mon histoire, ce paysage c’est moi et cette musique, aussi. 
 

Elle regarde les dessins, les couleurs venues sur le papier, ne cherchant pas forcément à épouser les formes dessinées, les débordant ou les soulignant parfois, comme si traits et couleurs avaient leur vie propre, et pourtant créant quelque chose de cohérent. Elle se dit qu’en les regardant, on ne peut que plonger dans l’inconnu. Imaginer. Laisser venir à l’intérieur de soi, portées par quelque chose qu’on ignorait encore mais que révèle la peinture, les émotions profondes qui nous habitent. Comme si ce pouvoir à éveiller en soi une vie retenue, inconnue, naissait de la fragilité même de l’étrange assemblage de traits et de couleurs.


Ici les histoires se frottent et se heurtent comme les ballots et les valises. On ne peut pas se préserver. Non, on ne peut pas. Même si on se met à l’écart. Même si la tentation est grande de rester juste dans sa vie à soi, entre un passé qui lie encore à d’autres rives et un futur qu’on voudrait pouvoir rêver seul, à sa façon. Les visages des autres sont là, si près ; tous encore marqués sourdement des émotions intenses qui ont suscité le grand départ. Non, on ne peut pas rester indemne.


Quand le vent attise un feu de forêt l’été, les gens luttent tous ensemble comme on élève des digues contre les crues des fleuves. Mais quand ce sont d’autres êtres humains qui apportent la mort et la destruction, on est atteint au plus profond de soi parce qu’on est humain aussi. Et contre ça, on ne peut pas lutter. Alors même si on en réchappe, il n’y a plus rien après à quoi se tenir pour vivre encore. Dans les mains qui tiennent les torches enflammées, dans les poings qui serrent tout ce qui peut tuer, on a éprouvé la barbarie. Et on sait que la barbarie est humaine. Dans sa chair.


Andrew soupire. Il en a assez de tout ça. Sa vie est ailleurs. Sa vie lui manque, voilà ce qu’il se dit et il se rend compte que cette petite phrase est terrible et que c’est la première fois qu’il ose se formuler quelque chose aussi clairement à lui-même. Il pense à nouveau. Ma vie me manque et c’est une délivrance de l’avoir si nettement exprimé en si peu de mots. C’est cela qu’il apprend peu à peu en se rendant à Ellis Island. Au contact de ces gens qui arrivent, pauvres de tout, oui il apprend. La misère c’est quand votre vie vous manque. Ceux qui sont un jour partis ont voulu de toutes leurs forces sauvegarder leur vie. Et ils subissent toutes les épreuves pour cela.
 

Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout. 
Ils dérangeront le monde où ils posent le pied par cette quête même. Oui, ils dérangeront le monde comme le font les poètes quand leur vie même devient poème. Ils dérangeront le monde parce qu’ils rappelleront à chacune et à chacun, par leur arrachement consenti et leur quête, que chaque vie est un poème après tout et qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste. Ce sera leur épreuve de toute une vie car lorsqu’on dérange le monde, il est difficile d’y trouver une place. 
Mais leur vaillance est grande. Il y a tant de rêves dans les pas des émigrants qu’ils éveilleront les rêves dormants à l’intérieur des maisons. Cela effraiera peut-être des cœurs endormis. Des portes resteront closes. Mais ceux qui espéraient confusément, ceux qui sentaient que la vie ne doit pas s’endormir trop longtemps, regarderont à la fenêtre. Ils entrouvriront leurs portes et leur cœur battra plus fort. 
Les émigrants annoncent que c’est un temps nouveau qui commence. Un monde où pour mener et le souffle et le pas, il n’y a plus que la confiance. Ils apportent avec eux le monde qui va, le monde qui dit que les maisons et tout ce qu’on amasse n’est bon qu’à rassurer nos existences si brèves. Un monde qui est prêt à apprendre une langue nouvelle, même si la peur de perdre sa langue première fait vaciller les sons dans les gorges. Un monde qui sait que rien n’appartient à personne sur cette terre, sauf la vie.


Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 



Bilan de mes lectures - Août 2019 - 3 livres


 

Coup de coeur :




 

J'ai beaucoup aimé : 


DENUZIERE Maurice : Montvert-les-Bains  

vendredi 6 septembre 2019

[Cox, Michael] Le livre des secrets. La vie cachée d'Esperanza Gorst





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le livre des secrets. La vie cachée
           d'Esperanza Gorst (The Glass of Time)

Auteur : Michael COX

Traducteurs : Jean et Claude DEMANUELLI

Parution : 2008 en anglais
                2009 en français (Seuil)

Pages : 588

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Paris, 1876. Esperanza Gorst, jeune orpheline de dix-neuf ans, choyée par sa mère adoptive et par son précepteur, est chargée par ses bienfaiteurs d’une étrange mission : se rendre en Angleterre dans la grande demeure d’Evenwood pour y devenir la femme de chambre de la baronne Emily Tansor et gagner sa confiance.

Car en vérité, la tâche d’Esperanza est de découvrir les secrets sombres et inquiétants que sa nouvelle maîtresse dissimule, des secrets qui puisent leur origine dans une grave injustice commise vingt ans plus tôt et à laquelle les propres intérêts d’Esperanza sont liés. Bientôt, la baronne tombe sous son charme et aspire à devenir son amie. Mais la jeune fille ne perd pas de vue son plan et mène une enquête minutieuse dont elle consigne les moindres détails, à l’intention de ses protecteurs bien-aimés, dans son «Livre des secrets».

Peu à peu, les dissimulations de Lady Tansor sont révélées au grand jour tandis qu’Esperanza est prise dans un réseau compliqué d’intrigues, de mensonges, de meurtres et de trahisons.

Les fils de l’intrigue sont si habilement noués que le lecteur adorera ce «vingt ans après» sans avoir lu le premier volet, La Nuit de l’infamie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1948 dans le Northamptonshire, Michael Cox est mort le 31 mars 2009. Il avait été responsable des livres de référence chez Oxford University Press et était l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages et d’anthologies remarqués. Le Livre des secrets est le second volet de La Nuit de l’infamie (Seuil, 2008).

 

 

Avis :

1876 en Angleterre. Vingt ans se sont écoulés depuis l’épilogue du premier volet de cette histoire, La nuit de l’infamie. On en retrouve avec plaisir les protagonistes, dans cette suite qui peut être lue indépendamment, même si l’on en apprécie sans doute mieux les détails avec le premier tome en tête.

La narratrice est cette fois Esperanza Gorst. La jeune femme vient de se faire engager comme femme de chambre de la baronne Tansor, actuelle propriétaire du domaine d’Evenwood. Elle devient vite indispensable à son impérieuse maîtresse et prend bientôt une place grandissante au sein du manoir. Mais qui est-elle vraiment ? Au fur et à mesure de sa familiarisation avec les habitants d’Evenwood, au fil des informations que ses tuteurs lui adressent peu à peu maintenant qu’elle approche de sa majorité, elle découvre, en même temps que le lecteur, les secrets longtemps cachés qui lui permettront peut-être d’accomplir son destin, et, enfin, de réparer les torts subis par le narrateur de La nuit de l’infamie.

Ce second opus ne dépare pas le premier : on s’y délecte tout autant du style classique d’écriture rappelant les grands auteurs du dix-neuvième siècle, de la construction habile et tortueuse de l’histoire qui entretient le mystère tout au long de ces nouvelles six cents pages, de l’atmosphère victorienne admirablement restituée, et des personnages incarnés avec justesse et précision.

Michael Cox nous offre donc à nouveau un excellent moment de suspense érudit et de dépaysement historique, captivant jusqu’à la dernière ligne, et qui vous fera regretter d’en être déjà parvenu à son terme. Nouveau coup de coeur. (5/5)

 

 

Vous aimerez aussi le premier volet de cette histoire:

jeudi 5 septembre 2019

[Cox, Michael] La nuit de l'infamie. Une confession




Coup de coeur 💓

 

Titre : La nuit de l'infamie. Une confession
          (The Meaning of Night)

Auteur : Michael COX

Traductrice : Claude DEMANUELLI

Parution : 2005 en anglais (John Murray)
                2007 en français (Seuil)

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Après avoir tué l’homme aux cheveux roux, je suis allé chez Quinn m’offrir une soupe d’huîtres… »

Ainsi débute l’extraordinaire confession d’Edward Glyver, fin lettré, bibliophile averti, grand fumeur d’opium et assassin à ses heures.
Par une nuit brumeuse d’octobre 1854, près du Strand, à Londres, il vient de tuer froidement un inconnu. Cet acte est la répétition générale du meurtre projeté de celui qu’il appelle son « ennemi ».
Edward Glyver se sent promis depuis toujours à un grand destin. Or une découverte fortuite le persuade qu’il a raison. Un grand destin l’attend, assorti d’une influence et d’une richesse immenses. Et la vie qu’il a menée jusqu’ici n’est qu’un mensonge, à commencer par le nom qu’il porte. Désormais il ne doit reculer devant rien pour recouvrer son identité véritable et l’héritage dont il a été spolié à sa naissance. Désormais, le meurtre et la duplicité, l’amour, la trahison et la vengeance vont jalonner la route qui le conduit – qui nous conduit – de Londres, la plus grande ville de l’époque, avec sa splendeur et sa misère, jusqu’à Evenwood, la plus sublime, la plus enchanteresse des demeures d’Angleterre. Mais, à chaque pas, un autre le précède et l’entraîne irrésistiblement : Phoebus Daunt, son ennemi mortel.

La Nuit de l’infamie reflète une formidable fascination pour l’ère victorienne et ses grands maîtres. Ce livre se rattache aux conventions du roman victorien à suspense, avec son intrigue à rebondissements et à sensations fortes. Il rend hommage au pouvoir de la narration et tient le lecteur en haleine de l’étonnante première ligne à la dernière révélation.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1948 et décédé en 2009, Michael Cox est un biographe et romancier anglais.

Diplômé de l'Université de Cambridge, il est d'abord parolier et musicien, puis travaille dans l'édition. Il publie en 1983 une imposante biographie de M.R. James, écrivain érudit médiévaliste, puis plusieurs anthologies oxfordiennes de nouvelles. En 1991 et 2002, il sort A Dictionary of Writers and their Works et The Oxford Chronology of English Literature, une somme bibliographique contenant 30000 titres de 4000 auteurs de 1474 à l’année 2000.  

En 2004, il commence à perdre la vue à la suite d'un cancer. Il se hâte de finaliser l'ébauche du roman victorien sur lequel il travaillait depuis une trentaine d’années et qui est finalement publié en 2005 : La Nuit de l’infamie. La suite sort en 2008 : Le livre  des secrets. Michael Cox travaille au troisième volet lorsqu'il meurt de son cancer. 

 

 

Avis :

1854 à Londres. Le narrateur Edward Glyver, la trentaine, n’est plus que haine et esprit de vengeance à l’égard de Phoebus Daunt, homme ambitieux et sans scrupules qui, profitant d’un trouble secret de famille remontant à la génération de leurs parents, lui a tout pris : son nom, son identité, sa fortune, son amour. Désespéré et résolu à le tuer, Edward commence par assassiner un Londonien choisi au hasard, histoire de se faire la main et de tester ses nerfs. Il nous livre ensuite le contenu de ses carnets, où il relate les évènements qui ont précédé, depuis son enfance jusqu’à l’irrémédiable, en passant par sa découverte progressive de secrets imbriqués et de leurs conséquences, par sa recherche fiévreuse d’éléments de preuve, et par son impuissance face à l’habileté et à la détermination diabolique de son adversaire.

Ce long récit de près de six cents pages distille savamment le mystère au fil de ses rebondissements intriqués, piquant sans relâche la curiosité du lecteur très vite absorbé par cette histoire noire et influencée par les plus grands romans victoriens.

Michael Cox aura mis trente ans à rédiger cet ouvrage : le résultat, truffé de références littéraires et latines, aussi habilement construit qu’un emboîtement de poupées russes et porté par un style délicieusement sorti tout droit du dix-neuvième siècle, vous immerge littéralement dans ses ambiances plus vraies que nature : des beaux quartiers jusqu’aux ruelles mal famées d’un Londres brumeux aux pavés luisants de pluie, où trottent de sombres fiacres et rôdent de menaçantes ombres, dans les recoins du majestueux manoir d’Evenwood et de son parc isolé, dans les tréfonds de vieilles bibliothèques renfermant jalousement leurs secrets, et même au creux d’un lugubre mausolée où reposent des disparus qui n’en finissent plus de hanter les vivants...

Cadre historique prégnant, style classique et érudit, intrigue mystérieuse, personnages marquants et bien campés : tout est réuni pour enchanter le lecteur qui, ravi de cet excellent et long moment de lecture, n’aura de cesse de poursuivre l’expérience avec la suite : Le livre des secrets. Coup de coeur. (5/5)

 

 

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