mercredi 23 mars 2022

[Trethewey, Natasha] Memorial Drive

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Memorial Drive

Auteur : Natasha TRETHEWEY

Traduction : Céline LEROY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2020,
                  en français en 2021 (L'Olivier)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 5 juin 1985, Gwendolyn est assassinée par son ex-mari, Joel, dit « Big Joe ». Plus de trente ans après ce drame qui a changé sa vie, Natasha Trethewey, sa fille, affronte enfin sa part d’ombre en se penchant sur le destin de sa mère. Tout commence par un mariage interdit entre une femme noire et un homme blanc dans le Mississippi. Suivront une rupture, un déménagement puis une seconde union avec un vétéran du Vietnam. À chaque fois, Gwendolyn pense conquérir une liberté nouvelle. Mais la tâche semble impossible. Elle est toujours rattrapée par la violence.
Dans ce récit déchirant, Natasha Trethewey entremêle la trajectoire des femmes de sa famille et celle d’une Amérique meurtrie par le racisme. Elle rend à sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, sa voix, son histoire et sa dignité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1966, Natasha Trethewey est une écrivaine et poétesse américaine, lauréate du prix Pulitzer en 2006 puis Poet Laureate en 2012 et 2013. Publié en 2020 aux États-Unis, Memorial Drive a été un immense succès critique et public, restant plusieurs semaines dans la liste des best-sellers du New York Times.

 

Avis :

En 1985, lorsqu’elle a dix-neuf ans, l’auteur perd sa mère, tuée par balle par un mari violent qui la menaçait depuis longtemps, au point d’avoir déjà été incarcéré. Il lui faudra plusieurs années avant de pouvoir faire face aux souvenirs, et encore trois décennies pour mettre en mots, dans ce livre, l’histoire de son enfance et de sa mère Gwendolyn.

Qu’il est déchirant, ce récit autobiographique aux allures de roman ! Au-delà de la narration de l’intime, marqué par un traumatisme qui, après une vie à tenter de l’apprivoiser, hante encore l’auteur et l’étreint d’une douleur palpable, c’est l’histoire raciale des Etats-Unis qui se dessine à travers plusieurs générations d’une même famille. Née d’une mère noire et d’un père blanc dans une Amérique qui interdit encore les mariages interraciaux, pointée du doigt pour sa peau à la fois trop claire et trop foncée pour lui assurer une identité claire et une appartenance incontestable, Natasha apprend très vite que son métissage sera d’abord pour elle un poids à subir en silence, dans une omniprésente désapprobation générale.

Intégrée dès le plus jeune âge, cette habitude de faire profil bas dans un monde qui la réprouve sera en grande partie à l’origine de la douleur qui la poursuivra sans remède après la perte de sa mère. Car jamais la fillette, puis l’adolescente, ne se sentiront autorisées à s’arracher du carcan de l’endurance passive, subissant comme une fatalité les manipulations perverses du beau-père, et absorbant sans mot dire le dramatique vécu maternel, en observatrice impuissante qui aurait tant voulu protéger mais n’héritera au final que de la lancinante culpabilité de sa résignation. L’on comprend ce que la prise de parole de l’écrivain peut comporter ici d’essentiel, pour la réconciliation de l’auteur avec cette part d’elle-même qu’elle a si longtemps tenté d’effacer, et pour rendre à sa mère une voix, et peut-être une forme de sens à son histoire.

De la narration se dégage le bouleversant portrait d’une femme qui croit trouver la voie de la liberté et de l’indépendance, mais qu’un destin tragique rattrape cruellement au travers d’un conjoint violent. Longtemps martyrisée, pourtant mise sous protection, elle est finalement tuée par cet homme, dans un enchaînement de circonstances à pleurer. L’on reste notamment sans voix à la lecture des transcriptions des dernières conversations téléphoniques entre Gwendolyne et son bourreau. Leur enregistrement devait permettre à la courageuse jeune femme d’obtenir un mandat d’arrêt contre son mari, mais trop tard...

Douloureux, profondément sincère, ce livre impressionne par la qualité et la sensibilité de son écriture, souvent poétique, toujours hantée par une figure maternelle érigée à l’état d’icône et restituée dans un troublant jeu d’ombre et de lumière. D’une symbolique toute biblique, il matérialise aussi de manière frappante la dramatique éclipse venue irrémédiablement assombrir la vie entière de l’auteur. Un livre terriblement poignant. (4/5)

 

 

Citations : 

Contrairement à mon père qui avait grandi petit garçon blanc dans la campagne de Nouvelle-Écosse au Canada où il pouvait chasser et pêcher, explorer la forêt comme il le voulait, ma mère était née petite fille noire dans le Sud profond, entravée, liée à un monde circonscrit par les lois Jim Crow. Même si mon père défendait l’idée qu’il fallait vivre dangereusement, qu’il était nécessaire de prendre des risques, ma mère avait été témoin de la nécessité de la dissimulation, de l’art de transformer son visage en un masque indéchiffrable face aux Blancs qui attendaient des Noirs une déférence servile. L’été de ses onze ans, en 1955, elle avait vu ce qu’il en coûtait pour un enfant noir du Mississippi qui ne s’était pas comporté comme il aurait dû, qui était sorti des limites de la proscription raciale : dans l’exemplaire du magazine Jet de ma grand-mère, les restes réduits en bouillie d’Emmett Till, son visage massacré.
Même si ma mère avait voulu faire abstraction de la violence raciale et de l’agitation grandissante autour d’elle, ma grand-mère l’en aurait dissuadée. À la maison, chaque nouveau numéro de Jet se retrouvait sur la table basse à côté d’un livre de photos documentaires consacré au mouvement des droits civiques allant des lynchages aux manifestations pacifiques en passant par les visages d’Afro-Américains en résistance – des rappels constants qu’il fallait se battre pour obtenir justice dans un État où les rappels extérieurs étaient de plus en plus incontournables. Un an avant que ma mère ne rencontre mon père, l’activiste des droits civiques Medgar Evers a été abattu devant chez lui, à Jackson. Cette même année, 1963, ma grand-mère a rejoint un groupe de citoyens noirs à l’occasion d’une des « promenades de Biloxi » pour manifester contre l’interdiction qui leur était faite d’accéder aux plages publiques. Pleurant la disparition d’Evers, les manifestants ont planté des centaines de drapeaux noirs dans le sable – une image que ma mère, qui observait depuis la digue, n’oublierait jamais. Elle n’oublierait pas non plus ce qui est arrivé aux trois activistes du Freedom Summer, une action visant à faire inscrire les Noirs du Mississippi sur les listes électorales. James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner ont été enlevés et assassinés en juin 1964, leurs corps retrouvés deux mois plus tard enterrés au bord d’un chemin, dans le comté de Neshoba.
 

C’est dans ce climat lourd de menaces que mes parents, tous deux étudiants, sont tombés amoureux. Ils se sont rencontrés à un cours consacré au théâtre moderne, et leurs conversations sur la littérature et le théâtre les ont poussés hors de la salle de classe vers l’après-midi ensoleillé tandis qu’ils se promenaient dans le campus et au-delà, sur les collines verdoyantes du Kentucky. Quand ils ont pris la poudre d’escampette en 1965, franchissant la rivière Ohio afin de rejoindre Cincinnati où ils avaient le droit de se marier, seule ma mère a vraiment compris ce que cela impliquait pour moi, l’enfant qu’elle portait déjà. Dans des lettres envoyées à mon père durant leurs mois de séparation, elle était à la fois optimiste et pragmatique, pleine d’espoir pour cette nation en plein bouleversement, mais aussi consciente que l’enfant à qui elle allait donner naissance aurait beaucoup à apprendre si elle voulait rester en sécurité. Il me faudrait comprendre les réalités auxquelles je serais confrontée : les faits douloureux et oppressifs d’un territoire qui mettait du temps à accepter l’intégration alors même qu’elle faisait désormais partie des lois du pays. Mon père, idéaliste de nature, était encore assez naïf pour croire que je pourrais grandir aussi délestée des fardeaux de la race – de ma peau noire, donc – que lui.
 
 
Un jour, après m’être fait une coupure au genou dans le fossé à côté de chez nous, révélant ce qui ressemblait à une sous-couche de peau blanche, j’ai mis leurs mains côte à côte et j’ai demandé pourquoi ils n’étaient pas de la même couleur, pourquoi je ne correspondais à aucun d’eux. Qu’étais-je ? « Tu as le meilleur des deux mondes », m’ont-ils répondu, une réponse que j’avais déjà entendue.          
À l’extérieur, seule avec l’un ou l’autre, un profond sentiment de dislocation s’emparait de moi. Si j’étais avec mon père, je mesurais les réactions polies des Blancs, la façon dont ils s’adressaient à lui en l’appelant « monsieur ». Alors qu’ils appelaient ma mère « ma fille », jamais « mademoiselle » ni « madame » comme la politesse l’exigeait, comme on me l’avait appris. Le traitement que je recevais variait tellement selon que je me trouvais avec ma mère ou mon père que je n’étais pas sûre de savoir à qui ou à quel lieu j’appartenais. Il n’y avait qu’à la maison, quand nous étions tous les trois ensemble, que j’avais vraiment l’impression d’être leur fille, et dans cette trinité de la mère, du père et de l’enfant, je fermais les yeux et m’endormais entre eux dans le grand lit.


Ma mère et ma grand-mère avaient beau afficher un même stoïcisme face aux événements, le reste de leurs attitudes divergeaient. Ma mère détestait les armes, la confrontation, alors que ma grand-mère voyait les armes comme un mal nécessaire, me serinant que la manière d’affronter un intrus était la suivante : « Tu commences par un tir de sommation et, si ça ne l’arrête pas, tu vises les jambes pour le blesser. »          
Ces mots ont marqué ma première prise de conscience que le danger qui se présentait à nous ne se limitait pas au monde situé à l’extérieur de notre communauté très unie, à ce groupe de maisons, mais qu’il pouvait nous atteindre chez nous, directement dans le jardin, peut-être jusque devant notre porte. Même si j’étais trop petite pour me souvenir de la nuit où le Klan a brûlé une croix dans notre allée, j’ai très souvent entendu l’histoire et ce moment est gravé dans ma mémoire comme si je l’avais vécu. Je le vois comme si je regardais une scène dans un documentaire, silencieux à l’exception du ventilateur encastré dans la fenêtre, un bourdonnement pareil à celui d’un vieux projecteur de cinéma :          
« Les hommes arrivent tard le soir, longtemps après le dîner : mes parents sont encore assis dans le salon, ils regardent la télévision ; dans la cuisine, ma grand-mère et mon oncle Charlie lavent ce qui reste de vaisselle. Ils sont aujourd’hui tous morts et je les vois se déplacer dans la maison pareils à des fantômes. Dans cette histoire, moi aussi je suis un fantôme – un moi bébé dont je ne me rappelle rien, mon expression indéchiffrable sur mon visage encore aussi blanc que celui de mon père. Ma grand-mère observe le groupe à travers les stores – sept ou huit hommes en tunique blanche qui portent une croix de taille humaine ; dans la chambre, ma mère monte la garde devant moi, les rideaux sombres tirés, toutes les lumières de la maison éteintes en dehors de la faible lueur émise par une lampe-tempête dans un coin, pour que nous soyons tous plongés dans l’obscurité ; mon père et mon oncle, fusils à la main, attendent en silence dans la pièce de devant tandis que dehors le brasier est allumé ».
Chez ma grand-mère, se souvenir de cette histoire, la raconter, visait à assurer ma future sécurité, une protection obtenue grâce au savoir et à la vigilance qu’elle faisait naître, une espèce de prudence exacerbée : les poils qui se dressaient sur ma nuque dès que j’entendais un accent du Sud bien précis, ma colonne qui se raidissait quand je voyais le drapeau confédéré ou le râtelier à fusils sur un pick-up qui nous suivait de trop près sur la route.
 
 
Un après-midi, à une rue de là, j’ai croisé un groupe d’enfants pas beaucoup plus âgés que moi. Ils fêtaient un anniversaire et, alors que je passais lentement devant eux dans l’espoir qu’ils m’invitent à jouer dans le jardin, l’un des garçons m’a montrée du doigt et hurlé : « Le zèbre ! Attrapez-la ! » Il a été le premier à m’atteindre et, quand il m’a poussée, je l’ai fait tomber par terre et suis partie en courant. La dizaine d’enfants m’a pourchassée jusqu’au bout de la rue.          
Je n’avais encore jamais entendu ce mot pour me désigner – zèbre – et, alors que j’étais assise sur les marches de l’appartement de mon père en train de démêler la métaphore, j’ai décidé de ne pas raconter à mes parents ce qui s’était passé. Croyais-je les protéger ? Ou y avait-il autre chose qui m’incitait à me taire ? Je ne m’apitoyais pas sur mon sort – je ne m’étais pas laissé faire – mais, d’une certaine façon, je savais que je devais porter seule ce savoir.          
D’aussi loin que je me souvienne, mon père n’arrêtait pas de dire qu’un jour je deviendrais écrivaine, parce que, avec ce que je vivais, j’aurais quelque chose d’important à dire. Je crois aujourd’hui que cet épisode marque ma première prise de conscience partielle de ce qu’il entendait par là. 


Pendant longtemps, j’ai essayé d’oublier autant que possible ce qui s’est passé pendant ces douze années, entre 1973 et 1985. Je voulais bannir cette partie de mon passé, un acte d’autocréation par lequel je chercherais à n’être constituée que de ce que je décidais de me souvenir. J’ai choisi d’inscrire le mot fin sur l’année qui a suivi notre départ du Mississippi, et le mot début après le moment de la perte – la mort de ma mère.          
Ces deux années seraient comme les serre-livres qui se trouvaient sur mon bureau à l’époque : deux petites mappemondes couleur sépia encadrant quelques-uns de mes ouvrages préférés – Les Hauts de Hurlevent, Gatsby le Magnifique, Lumière d’août. Par cette tentative d’oubli volontaire, je faisais disparaître la distance entre les serre-livres. L’année qui marquait la fin du monde de mon enfance heureuse se collait alors au nouveau monde dans lequel j’étais brutalement devenue orpheline de mère. Les années 1973 et 1985, côte à côte, sans aucun livre entre elles, sans les pages racontant ce que je ne supportais pas de me remémorer. Mais l’oubli volontaire n’est pas sans danger ; on risque de perdre plus que prévu. Au moment où j’en avais le plus besoin, j’ai eu beaucoup de mal à me rappeler ma mère.


Bien sûr, nous sommes aussi faits de ce que nous avons oublié, de ce que nous avons cherché à enterrer ou à retrancher. Une part d’oubli est nécessaire et l’esprit travaille à nous protéger de ce qui est trop douloureux ; cela n’empêche pas certains aspects d’un traumatisme de vivre dans notre corps et de se manifester de manière impromptue. Même quand j’essayais d’enterrer le passé, des fragments de ces années perdues ne cessaient de resurgir, de me revenir à l’esprit sans que je l’aie voulu. Ces souvenirs – certains intrusifs, certains jolis – semblent plus significatifs aujourd’hui, pareils à des jalons sur un chemin. Et je suis capable de voir ce chemin uniquement parce que je suis revenue sur mes pas afin d’y trouver un instant révélateur, la preuve d’un élément déclencheur.
 
 
La ville où nous nous sommes installées traversait un énorme bouleversement démographique, social et politique. À peine plus d’une décennie plus tôt, les écoles avaient officiellement mis fin à la ségrégation. Les barricades physiques qui avaient été érigées dans le sud-ouest d’Atlanta pour empêcher les Noirs d’emménager dans les quartiers blancs avaient été retirées par ordonnance du tribunal, et la fuite progressive des résidents blancs vers les banlieues environnantes était devenue massive. En 1960, les Noirs représentaient moins d’un tiers des résidents de la ville et plus de la moitié en 1970. (…)
Une photo de cinquième prise en 1962 ne montre que des visages blancs. À l’automne 1972, quand je suis entrée en CP, il n’y avait pas un seul élève blanc dans ma classe et je ne me souviens pas d’en avoir vu ailleurs dans l’école. La plupart des enseignants étaient noirs à l’exception d’une poignée de Blancs qui n’avaient pas pris de poste en banlieue. Ceux qui étaient restés ont embrassé avec les nouveaux instituteurs noirs la transformation raciale du corps étudiant en adoptant tout au long de l’année, et pas uniquement durant le Black History Month, un programme qui incluait l’histoire et les contributions culturelles des Afro-Américains. Seuls les manuels scolaires et les livres de lecture Dick and Jane remontant à la décennie précédant la déségrégation proposaient une vision du monde qui ne comprenait aucun personnage noir.


Je me demande souvent si notre vie aurait pris un cours différent si, très tôt, j’avais dit à ma mère les choses qu’elle ne pouvait pas savoir : les tourments que me faisait subir Joel quand elle n’était pas à la maison. Aurait-elle voulu aussitôt me sauver ? Et ce faisant, serait-elle sortie de ce mariage assez vite pour se sauver elle-même ? Pourquoi ne lui ai-je rien dit ? Quand j’essaye de réfléchir à ce qui s’est passé, je ne comprends pas pourquoi je ne me suis pas confiée à elle, et je ne peux m’empêcher de me demander si mon silence ne lui a pas coûté la vie. Je me souviens que j’étais une gentille petite fille parce que je ne me plaignais pas, que je surmontais seule les épreuves et que je protégeais ma mère en ne lui révélant pas à quel point la vie avec son nouveau mari m’affectait.


En CM1, je me suis mise à rêver régulièrement que je sentais une présence dans la pièce, peut-être penchée au-dessus de moi, en train de parler sans que je puisse crier ni bouger le moindre muscle. Je me souviens que j’essayais de toutes mes forces de remuer le petit doigt, consciente qu’il fallait que je me réveille. Les chercheurs appellent cet état situé entre deux cycles de sommeil la paralysie du sommeil. L’esprit se réveille, mais le corps est encore très détendu et il est impossible de bouger pendant plusieurs minutes. La personne est consciente, mais ne peut rien contrôler, son esprit et son corps étant temporairement dissociés. Peut-être que cette dissociation est une métaphore de la façon dont j’ai vécu toutes ces années : l’esprit s’efforçant d’avancer pendant que le corps résistait. L’esprit qui oublie, le corps qui garde le souvenir du traumatisme jusque dans ses cellules.         
Si le traumatisme fragmente le moi, alors que veut dire garder le contrôle de soi ? On peut essayer d’oublier. Une complète révolution peut prendre longtemps, mais le souvenir est une boucle. Quand je suis retournée à Atlanta, quinze ans après la mort de ma mère, je faisais des détours de plusieurs kilomètres pour éviter la 285. Je pensais que ça suffisait, que si je n’empruntais pas ce périphérique, je pouvais être sûre de tenir les pires souvenirs en échec. Cependant, la vérité m’attendait dans mon corps et sur la carte que je consultais pour l’esquiver : la 285 a la forme d’un cœur humain imprimé sur le paysage, une blessure à l’intersection de Memorial.
 
 
Depuis toujours, les gens s’interrogent sur « ce que » je suis, sur ma race, ma nationalité. La façon qu’a le médium d’essayer de deviner mes origines m’est familière. Ça arrive tout le temps : une personne me jette un coup d’œil, me qualifie d’« exotique » et demande : « Quel est votre héritage ? » Un jour, dans un grand magasin, le vendeur blanc derrière le comptoir s’est montré trop gêné ou poli pour poser la question – sûrement pour ne pas offenser une femme blanche en présumant qu’elle était autre chose que blanche. Il fallait pourtant l’inscrire au dos de mon chèque, les informations concernant la race et le genre étant requises à l’époque. Hésitant, stylo en l’air, il a tenté de m’examiner discrètement. Je l’ai dévisagé pendant qu’il cogitait après deux ou trois coups d’œil à mon visage, à mes cheveux raides et fins, à la couleur de ma peau et à mes vêtements. Il a aussi certainement pris en compte ma façon de parler et a comparé ces éléments à l’idée qu’il se faisait de certaines personnes – les Noirs. Je suis restée là sans rien dire tandis qu’il griffonnait les lettres FB, pour « femme blanche ». Cette même semaine, un autre vendeur m’avait attribué un FN, pour « femme noire ». Ce jour-là, je n’étais pas seule, j’étais dans la file d’attente du supermarché avec une amie noire. 


Son récit s’arrête là. En l’écrivant elle devait encore avoir l’espoir – si ce n’est la certitude absolue – qu’il s’agissait d’une histoire d’évasion, de celles où on repart de zéro, qu’une fin heureuse l’attendait, que c’était cette histoire-là qu’elle vivait. Je pense aux mots d’Orson Welles : « Une fin heureuse dépend du moment où l’on arrête l’histoire. »


Sa voix. J’ai appuyé sur « play » et ma mère m’est revenue pendant moins de trente secondes avant que la bande ne se prenne dans la machine, que sa voix ne se brouille et s’arrête. J’ai retiré la cassette, rembobiné la bande doucement en l’aplatissant bien. Mais chaque fois que je la passais, le mécanisme se grippait avant que je puisse entendre un mot supplémentaire. Je n’arrêtais pas de la sortir, de la lisser, de l’étirer entre mes doigts jusqu’à ce que la vieille bande se casse. Si j’avais attendu, j’aurais peut-être pu la préserver. La longue bande qui renfermait sa voix était aussi fragile que la foi qui maintenait Orphée et Eurydice ensemble tandis qu’il essayait de la conduire hors du monde des morts.         
Dans mon impatience, je l’avais rompue.


Depuis que je travaille à raconter cette histoire, je me suis attachée à le faire de manière très progressive, à l’analyser par petits bouts pour pouvoir la supporter : des segments bien nets et compartimentés qui m’ont permis d’avancer pendant trois décennies sans craquer.


L’esprit travaille de telle façon que, lorsque nous voyons et percevons quelque chose pour la première fois, cela se fait toujours à travers le filtre de ce que nous avons déjà vu.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire