samedi 17 décembre 2022

[Worrall, Simon] Le faussaire de Salt Lake City

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le faussaire de Salt Lake City
           (The Poet and the Murderer)

Auteur : Simon WORRALL

Traduction : Nathalie PERONNY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2003,
                  en français en 2022 (Marchialy)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment devient-on un faussaire ? L’enfance de Mark Hofmann a été rythmée par les rites et les textes mormons, une religion à laquelle on le sommait de croire sans poser de questions. C’est adolescent, alors qu’il a accès à des livres critiques sur son Église, que sa foi se fissure. Mais Mark se reprend vite : se sentant trompé, il devient usurpateur. Il commence à forger de faux documents, d’abord pour tromper les hauts dirigeants de l’Église mormone, puis, enhardi par son succès, il compose de faux poèmes d’Emily Dickinson. Devenu une figure incontournable sur le marché des manuscrits et des imprimés rares, le sympathique faussaire, pris au piège de sa propre folie, finit par commettre l’irréparable.

Simon Worrall revient sur la trajectoire incroyable et effroyable de Mark Hofmann, faussaire de génie et assassin, et nous montre à quel point la vérité est parfois construite de toutes pièces.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Simon Worrall est un journaliste anglais qui a écrit dans de prestigieuses revues et journaux anglo-saxons tels que The Sunday TimesThe Independant, The New Yorker et le magazine National Geographic. Il a vécu en Allemagne et en Chine avant de s’installer aux États-Unis où il vit toujours aujourd’hui.

 

Avis :

En 1997, Daniel Lombardo, fondateur de l’Emily Dickinson International Society et conservateur des collections de la bibliothèque de la ville d’Amherst où vécut la poétesse, est fier d’acquérir, lors d’une vente aux enchères chez Sotheby’s, un manuscrit inédit de la grande dame. Soucieux de mettre à la disposition du public le maximum d’informations relatives à cette trouvaille inespérée qui attire des foules de visiteurs à Amherst, l’homme entreprend des recherches pour identifier le destinataire du poème signé « Tante Emily ». Il tombe alors de haut : le manuscrit, pourtant vendu certifié par les plus éminents experts, n’est en réalité qu’un faux. Quel génial faussaire a-t-il donc su « cloner l’art d’Emily Dickinson », inventant un poème crédible et imitant l’écriture de la dame, au point de duper le monde ? C’est ce que Simon Worrall s’est attaché à investiguer, mettant au jour une histoire en tout point incroyable, mais vraie.

Né en 1954 dans une famille mormone de Salt Lake City, Mark Hofmann est adolescent lorsqu’il découvre avec colère l’imposture à l’origine de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours et le charlatanisme de Joseph Smith, son fondateur. Cachant sa dissidence tout en entretenant un ardent désir de vengeance, il commence par forger de faux documents, doublant au jeu du mensonge les dignitaires de l’église mormone en leur faisant croire à l’existence de pièces fondatrices qui, et pour cause, étaient toujours demeurées mythiques. Mais, grisé par ses succès dans l’art de berner le monde, le faussaire qui, jusqu’ici, aurait pu plutôt prêter à sourire en arrosant les arroseurs, développe bientôt un trafic à grande échelle destiné à soutenir un train de vie de plus en plus dispendieux, et, finalement aux abois dans ce qui est devenu une véritable pyramide de Ponzi, finit par se muer en meurtrier pour éviter de se faire prendre.

Loin de se limiter au seul portrait, contrefait en banal père de famille, du plus habile faussaire de tous les temps, l’investigation érudite et approfondie de Simon Worrall fait découvrir au lecteur une quantité de sujets aussi étonnants que passionnants. Histoire et culture mormones ; art de l’imposture en passant par la graphologie, les neurosciences, les techniques de vieillissement de l’encre et du papier et les méthodes de détection de faux ; mécanismes psychologiques de « suspension consentie d’incrédulité » chez les victimes aveuglées par leur passion de la collection ; douteuse complaisance de certains acteurs – y compris parmi les plus vénérables, comme la maison Sotheby’s – face aux enjeux des transactions sur le marché des œuvres d’art, de la joaillerie et des manuscrits littéraires : il ne manque que l’humour d’un Philippe Jaenada ou d’un Grégoire Bouillier pour transformer en coup de coeur cette lecture si sérieusement extraordinaire. (4/5)

 

 

Citations :  

Convaincu qu’il s’agissait d’un faux, Lombardo avait mené sa petite enquête et conclu qu’il ne s’agissait pas d’un manuscrit autographe d’Emily Dickinson, mais d’une version retranscrite par Mabel Loomis Todd. Il avait donc cherché à joindre de toute urgence Mary Jo Klein, la directrice du département des livres rares et des manuscrits chez Sotheby’s, pour lui signaler l’erreur ; elle était absente et ne l’avait jamais rappelé. Il avait donc expliqué le problème à un autre employé de la maison, qui s’était contenté de lui rétorquer que ce ne serait pas la première fois que le collectionneur d’origine, H. Bradley Martin, se faisait « arnaquer ».   
Estomaqué par la désinvolture de cette réponse, Lombardo se dit qu’au moins, grâce à lui, le poème serait retiré de la vente. Quelle n’avait donc pas été sa stupeur quelques jours plus tard, en lisant que la prétendue « transcription autographe » de Dickinson avait trouvé preneur pour 4 400 dollars. Lorsqu’il avait rappelé Mary Jo Klein pour tâcher de comprendre, l’histoire avait pris un tour encore plus étrange. Mme Klein lui avait répondu qu’elle avait contacté Ralph Franklin pour lui demander son avis, et que celui-ci avait confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un manuscrit original de Dickinson. Mais Sotheby’s avait quand même décidé de laisser le poème au catalogue en précisant simplement au moment de la vente que le lot n° 2028 n’était pas de la main d’Emily Dickinson. Hélas, deux enchérisseurs au téléphone n’avaient pas pu entendre cette annonce. Résultat, l’un d’eux s’était fièrement porté acquéreur d’un superbe échantillon de l’écriture de Mabel Loomis Todd.
 

Deux lords, un comte, un marquis et Son Altesse Royale l’Infante Pilar de Bourbon, duchesse de Badajoz, siègent au sein du comité de direction de Sotheby’s. Pour autant, ce prestigieux aréopage n’a jamais empêché la célèbre maison de ventes, née à Londres en 1744, de mettre des œuvres d’art ou des manuscrits contrefaits aux enchères.              
Une garantie d’authenticité est bien imprimée dans tous leurs catalogues – quoique en tout petits caractères, et pour une durée de cinq ans. Mais en cas de « problème », la société (comme tous ses concurrents) peut faire valoir, et elle ne s’en prive pas, qu’elle agit comme simple mandataire, et décline toute responsabilité. À vous, client, de vérifier que l’article qui vous intéresse est authentique. Le principe du secret professionnel qui veut que l’on taise l’identité du vendeur et de l’acquéreur ajoute un degré d’obstruction supplémentaire, aux risques et périls du second.              
C’est presque un rituel familier : une toile volée, ou une fausse chaise anglaise Chippendale, sont exposées en salle des ventes. Des doutes s’élèvent. La maison de ventes aux enchères demande au vendeur de rembourser, se protège en disant que ce n’est pas à elle de réguler le marché, et recommence six mois ou un an plus tard. En 1997, un reportage diffusé dans l’émission Dispatches sur Channel 4 montrait un employé de Sotheby’s à Milan en train de faire sortir illégalement un tableau de maître d’Italie : on découvrait tout le cynisme d’un système bien rodé ayant permis à quantité d’œuvres « sans provenance » transitant par l’Italie et l’Inde, et le plus souvent volées par des gangs de pilleurs, d’être tranquillement écoulées aux enchères en Grande-Bretagne avec la complicité de Sotheby’s.
Ce reportage provoqua une telle onde de choc (jusqu’à la une du Times, qui titra : « Sotheby’s et l’art de la contrebande ») que la société fut sommée d’assainir ses pratiques. Au mois de mars 1997, elle annonça en fanfare le lancement d’un vaste audit de 10 millions de dollars depuis son bureau new-yorkais sous la houlette de sa toute nouvelle directrice générale, Diana D. Brooks. 
Comme on ne tarderait pas à le découvrir, l’affaire du tableau volé révélée par le reportage n’était en rien un incident isolé, comme la charismatique Diana Brooks voulut le faire croire au monde entier ; l’incurie était systémique. Cerise sur le gâteau, Sotheby’s fut alors ébranlé par des accusations de fraude à l’encontre de son PDG, Alfred Taubman, soupçonné d’avoir conclu une entente sur les commissions avec Christie’s, son concurrent londonien. Le scandale contraignit Diana Brooks à la démission et valut à Alfred Taubman une mise en examen pour fraude et faute professionnelle, avec une possible peine d’emprisonnement à la clé.
 
 
Le département des livres rares et des manuscrits est le parent pauvre de Sotheby’s. Les plus grosses transactions concernent les beaux-arts et la joaillerie. Les livres et les manuscrits sont également plus longs à répertorier. Résultat, il y a une énorme pression pour engranger le plus de lots possible. « Tout est devenu désirable, de nos jours, analyse Justin Schiller, libraire ancien très réputé sur la place de New York. Autrefois, on collectionnait des objets qui avaient de la valeur. Aujourd’hui, les gens ne savent plus quoi collectionner, alors on se retrouve avec des robes de Lady Di qui s’arrachent pour 250 000 dollars, ou une carte de base-ball d’Honus Wagner adjugée pour 500 000 dollars. Mais ce n’est pas ce que gagnent les salles de ventes avec ce genre d’opérations. Leur véritable gain, c’est la publicité. » Les articles rares et très recherchés, comme un manuscrit inédit d’Emily Dickinson par exemple, rapportent bien plus qu’une commission. Ils génèrent de gros titres dans la presse. Et attirent les curieux.               
Tout cela constitue un terreau propice à ce que T.S. Eliot appelait en son temps la suspension consentie de l’incrédulité. Ce phénomène s’opère avec la même force chez l’enchérisseur.              
« Il y a chez les gens un puissant désir de croire en ce qu’ils achètent, estime pour sa part Jennifer Larson. C’est ce que vous pensez avoir, et ce que vous voulez croire en votre possession – non ce que vous avez réellement – qui compte. »


Sur un site de cinq hectares autour du temple, les rues sont numérotées en fonction de leur distance avec la base du méridien, un repère placé à l’extrémité nord-est du temple – sorte d’équivalent mormon du méridien de Greenwich. Cette géométrie rigoureuse illustre un dévouement absolu à l’ordre et à la discipline. « Aucune autre organisation n’est aussi parfaite », écrivait un religieux à propos des mormons du XIXe siècle, « excepté l’armée allemande ». Ici, toute façon de penser qui s’éloignerait de la norme est aussi improbable qu’une rue courbe.              
Le Dieu mormon est donc celui de l’ordre. Et aussi celui du business. Plus que n’importe quels citoyens américains, les mormons sont convaincus que gagner de l’argent est un devoir religieux. Avec une fortune estimée à 30 milliards de dollars et des revenus annuels avoisinant les 6 milliards, soit plus que le chiffre d’affaires de Nike, l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours est aujourd’hui l’une des religions les plus riches au monde. Elle possède d’immenses terrains, dont le plus gros ranch des États-Unis (150 000 ha) situé à Orlando, en Floride, et gère un portefeuille de biens immobiliers, d’actifs médias et de titres boursiers estimé à plusieurs milliards de dollars. Avec ses près de 12 millions de membres à travers le monde et une croissance annuelle à faire pâlir tous ses concurrents, c’est aussi l’une des religions les plus dynamiques. Certains des plus grands géants de l’industrie américaine sont mormons, comme Steve Marriott, le propriétaire de la chaîne d’hôtels du même nom, ou Jon Hunstman, le milliardaire de l’industrie chimique. Aucune autre religion ne dispose à Washington d’une machine de lobbying aussi agressive et structurée. 


Les visions du prophète redonnaient foi aux gens comme lui – pauvres et malmenés par l’existence – en les convainquant que l’Amérique était bien la terre promise, tout compte fait. Le mormonisme était une religion 100 % made in USA. Selon Smith, la véritable Église avait été dévoyée peu de temps après la mort du Christ, avec la « Grande Apostasie ». La construction du Vatican, Luther et la Réforme, à vrai dire toute l’histoire occidentale depuis l’an 100 jusqu’en 1832, l’année de sa naissance, n’avait été qu’une longue hallucination collective. Seules les révélations de Smith permettaient de restaurer la véritable Église chrétienne. Les adeptes du nouveau prophète s’appuyaient sur trois grands principes : Smith était en contact direct avec Dieu, il avait restauré l’ancien clergé datant d’Abraham et de l’Ancien Testament, et surtout, l’Église mormone était en possession d’un document historique inestimable, un ouvrage canonique intitulé le Livre de Mormon.               
Imaginez un mélange entre Le Seigneur des anneaux et le sermon le plus interminable que vous ayez jamais entendu (comportant notamment plus de 2 000 occurrences de l’expression « Et c’est ainsi que ») : voilà en quoi consiste le Livre de Mormon. Mark Twain comparait sa lecture à « du chloroforme imprimé ». Mais pour les fermiers illettrés qui buvaient les paroles de Joseph Smith, le texte offrait à la fois une leçon d’histoire et une illusion rassurante.


Sans surprise, la nouvelle religion de Smith se heurta dès le départ à un problème de crédibilité. La plupart des Américains réagirent exactement comme ils le firent un siècle plus tard face aux adeptes du mouvement raëlien ou de la secte Moon. L’histoire du mormonisme était aussi teintée de violence, à l’image des territoires qui la virent naître, où les armes à feu avaient souvent le dernier mot. Les schismes se réglaient fréquemment dans un bain de sang. La société secrète des Danites, ou « Anges vengeurs », était chargée d’éliminer les ennemis de la nouvelle religion. Mais l’aspect le plus controversé du mormonisme était sans conteste son acceptation de la polygamie.
Joseph Smith était un prédateur sexuel. En 1830, à l’âge de 25 ans, il lui fallut fuir précipitamment la petite ville d’Harmony, en Pennsylvanie, accusé par Hiel Lewis, la cousine de son épouse, de « comportement déplacé ». Une certaine Mary Elizabeth Rollins Lightner affirma qu’il avait tenté de la « séduire » alors qu’elle avait à peine 12 ans. Smith avait utilisé le boniment classique : au cours d’une vision, Dieu lui aurait ordonné de la prendre pour épouse plurale. Ces fameuses visions allaient se succéder tout au long de sa vie : au moment de son assassinat en 1844, il avait contracté plus de quarante « mariages célestes ». Les adolescentes semblaient particulièrement l’intéresser. Sa stratégie consistait à faire pression sur ses amis proches pour qu’ils acceptent de lui céder leurs filles ou leurs épouses, usant de flatteries ou de menaces pour parvenir à ses fins. C’était en même temps un test de loyauté, et une façon d’instaurer une forme de solidarité primitive et tribale au sein de sa communauté : en faisant des enfants aux femmes et aux filles de ses plus fidèles amis, il tissait de solides liens génétiques avec eux. En 1843, à l’âge de 37 ans, le fermier miséreux du Vermont était devenu le patriarche d’une vaste colonie implantée à Nauvoo, dans l’Illinois. Les tentes et les cahutes des premiers adeptes avaient cédé la place à 1 500 chalets en rondins et plus de 300 maisons en briques avec des échoppes et une loge maçonnique. Smith ouvrit un magasin d’alimentation générale. Les produits, achetés à crédit, n’étaient jamais remboursés. En 1842, il recourut à la méthode classique des escrocs : il se déclara en faillite.


En 1844, sa mégalomanie était à son comble lorsqu’il annonça sa candidature aux élections présidentielles. Il se présenta comme « le Roi, le Prêtre et le Souverain d’Israël sur Terre » et prédit que tous les gouvernements, y compris celui des États-Unis, finiraient par se soumettre au « gouvernement de Dieu » pour fonder le Nouvel Ordre mondial dirigé par lui. La colonie mormone de Nauvoo commençait déjà à ressembler à ce que serait la future secte de Waco au Texas un siècle et demi plus tard. Elle était sous le coup d’accusations d’immoralité et d’enlèvements d’épouses. Les « Anges vengeurs », dépeints des années plus tard par Conan Doyle dans Une étude en rouge, une enquête de Sherlock Holmes parue en 1887, parcouraient la campagne pour harceler, intimider – et parfois même assassiner – les dissidents de l’Église. 


Les mormons croient au châtiment collectif. La moindre infraction aux lois de l’Église par un membre de la famille peut anéantir les chances de vie éternelle pour tous les autres.


Hofmann mit donc ces compétences à profit pour dissimuler son agnosticisme croissant. Soucieux de garder les apparences, et de ne surtout pas décevoir ses parents, il fit semblant de continuer à adhérer à un culte auquel il ne croyait plus. Il dut prêter serment sur le Livre de Mormon, qu’il considérait comme une œuvre de fiction. Il apprenait la leçon la plus néfaste qui soit pour un enfant : qu’il était dangereux d’être soi-même. S’il avouait ses doutes à l’égard de la théologie mormone, s’il continuait à parler d’évolution ou de philosophie, il perdrait définitivement l’amour de ses parents. Ils l’aimaient seulement lorsqu’il jouait un rôle. Peu à peu, il laissa donc tomber ses provocations pour rentrer dans le rang, se cacha derrière un masque et commença à mener une double vie. Cela généra une confusion intérieure énorme, ainsi qu’un ressentiment profond envers ses parents et la culture qu’ils représentaient.


Parmi tous les sacrifices exigés des jeunes mormons, le fait de ne pas pouvoir entrer dans une boutique Gap pour se choisir des boxers à motif dauphin ou s’acheter des caleçons Calvin Klein n’était sans doute pas la plus terrible des privations. Mais la perspective de devoir porter toute sa vie un maillot de corps et un caleçon long en coton blanc n’avait rien de très exaltant non plus. Jusqu’à récemment, les femmes n’avaient droit qu’à des sous-vêtements une-pièce, sortes de barboteuses en coton blanc. Heureusement, la modernité l’a emporté : elles sont désormais autorisées à porter des brassières de coton blanc et de larges culottes bouffantes.


Les faussaires n’ont pas toujours été poussés par l’appât du gain ; c’est même un phénomène relativement récent. Patriotisme échevelé, haine de l’autorité, soif de prestige ou besoin de réinvention personnelle ont longtemps été leurs principales motivations. La contrefaçon servit à des fins religieuses et politiques ; elle fut employée pour tromper, influencer ou discréditer un ennemi. La reine Élisabeth Ire eut recours à de fausses lettres pour faire condamner Mary Stuart. Durant la Seconde Guerre mondiale, les alliés firent imprimer de faux timbres à l’effigie de Hitler en tête de mort pour miner le moral des Allemands. Un manuscrit conservé au British Museum avait dû faire rêver plus d’un alchimiste en détaillant la formule qui transformait prétendument le métal en or.               
Les faussaires sont souvent attirés par l’aspect ludique et créatif de leur art. Il faut beaucoup d’érudition, d’inventivité et d’heures de recherches pour truquer les pièces du grand puzzle de l’Histoire.


Le capitalisme roi, un marché dopé par les coups de com’ et surtout un public crédule ayant plus d’argent que de bon sens : tous ces éléments ont fait de notre époque un nouvel âge d’or de la contrefaçon littéraire.
(…) à la fin des années 1990, quand le faux poème d’Emily Dickinson fut mis aux enchères, s’acheter un morceau du gâteau de mariage des Windsor, vendu chez Sotheby’s à New York pour 27 000 dollars, était du dernier chic pour les amateurs de glamour rêvant de s’offrir une part (sans mauvais jeu de mots) des célébrités qui les fascinaient. Et comme l’a montré la vente des objets personnels de Marilyn Monroe chez Christie’s, il n’y a pas de limite à ce que les gens sont prêts à dépenser pour se rapprocher de leurs idoles : le nécessaire à maquillage de la star, estimé à 1 000 dollars au départ, est parti pour un quart de million. La même année, la maison de ventes Guernsey’s, située elle aussi à New York, a adjugé la balle de base-ball frappée par Mark McGwire lors de son 70e home-run pour 3,2 millions de dollars. (…)
C’est notre obsession de la célébrité qui est à l’origine de la plupart des scandales de contrefaçons littéraires de ces vingt-cinq dernières années. Qu’il s’agisse de la fausse autobiographie du milliardaire reclus Howard Hughes par Clifford Irving, de la fausse correspondance entre JFK et Marilyn Monroe apparue à New York au début des années 1990, ou du journal intime de Jack l’Éventreur, prétendument retrouvé en Angleterre en 1993, ce sont toujours les nouvelles révélations « explosives » contenues dans ces documents qui augmentent leur valeur. La plupart de ces faux sont médiocres d’un point de vue technique. Mais le tourbillon permanent de l’info, la course aux scoops et le manque d’éthique des médias ont rendu le public prêt à croire n’importe quoi.


Lorsqu’il s’agit de coordonner la cinquantaine de muscles mobilisés pour nous permettre l’écriture, le contrôle passe du cortex supérieur au tronc cérébral, responsable de nos fonctions et de nos réflexes les plus basiques. Nous commençons à former les lettres et notre main se déplace de haut en bas à mesure que nos muscles se contractent et se relâchent les uns contre les autres. On parle de couple musculaire agoniste et antagoniste.
Toutes ces opérations s’enchaînent à une vitesse fulgurante, sans même qu’on s’en rende compte. Les lettres et les mots jaillissent de nos doigts sur le papier comme le feu d’une mitraillette, en un flot continu. Il nous faut seulement 150 millisecondes pour donner un trait de stylo, sachant que nous en produisons entre quatre et sept, soit l’équivalent de deux lettres, par seconde. Notre stylo se déplace à une vitesse de 200 mm par seconde. Le temps que nous remarquions avoir commis une faute, nous sommes déjà trois ou quatre lettres plus loin.


Au moment d’embarquer à Greenwich [en 1638], il emporta clandestinement une presse typographique, 60 livres de papier et quelques caisses de bouteilles d’encre. Il emmena aussi un imprimeur professionnel. Pour des raisons liées au contexte juridique et administratif de l’époque, le nom de ce dernier ne figure pas sur le manifeste de bord : seuls les membres de la Stationer’s Company, créée par charte royale, avaient le droit d’exercer l’activité d’imprimerie. Ceux qui ne respectaient pas les termes de cette franchise s’exposaient à de graves pénalités. « Je remercie Dieu », écrit sir William Berkley, gouverneur royal de Virginie, en 1671, « qu’il n’y ait ni écoles ni imprimeries libres, et j’espère qu’il en sera ainsi pendant des siècles ; car l’éducation a fait naître la désobéissance, l’hérésie, les sectes, et l’imprimerie les a propagées dans le monde… Que Dieu nous préserve de ces deux fléaux. »


 

jeudi 15 décembre 2022

[Faguer, Emmanuelle] Les Désobéissantes

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Désobéissantes

Auteur : Emmanuelle FAGUER

Parution : 2023 (Harper Collins)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

On dit de lui qu’il a eu mille vies. Une enfance passée à l’orphelinat, une jeunesse marquée par le succès et, au faîte de sa gloire, des fiançailles avec une riche Américaine. Il était discret, virtuose, solitaire. La dernière femme de sa vie aurait pu parler. Mais en ce matin d’octobre elle gît au pied de l’escalier.
Entre les murs d’un manoir en Picardie, l’étrange duo formé par la domestique Elizabeth Storm et le pianiste Marcus Solar n’est plus. Et c’est un drôle de moment qu’a choisi l’artiste pour tirer sa révérence puisque, après vingt-six ans passés à l’abri des regards, il s’apprêtait à donner une série de concerts exceptionnels.
Qui était Marcus Solar, star déchue morte d’une overdose de morphine à soixante-dix ans et sur le point d’entrer dans la légende ? Quels mystères renfermait-il pour disparaître à la veille du grand soir, emportant avec lui une vieille femme sans passé  ?
Et qui sont ces femmes qui ouvrent et ferment la ronde tragique d’une enquête à laquelle semblent vouloir s’inviter l’amitié, la honte et les regrets  ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Emmanuelle Faguer  est scénariste. À vingt-huit ans, elle signe avec Les Désobéissantes son premier polar.

 

 

Avis :

A soixante-dix ans, alors que presque trois décennies se sont écoulées depuis son retrait, au sommet de sa gloire, de toute vie publique, le pianiste virtuose Marcus Solar a annoncé son grand retour pour une tournée exceptionnelle. Mais voilà qu’il est retrouvé mort, en même temps qu’Elizabeth, sa vieille et fidèle domestique, dans son manoir de Picardie : lui d’une overdose de morphine, elle au pied de l’escalier où elle semble être tombée en courant appeler les secours. L’affaire, nullement suspecte, est vite classée. C’est sans compter la curiosité de la jeune inspectrice Leïla Cherfa et du capitaine de police Ronan Weber, qui, s’intéressant à titre privé au destin hors du commun de la star disparue, mettent bientôt le doigt sur d’intrigantes zones d’ombre.

Pourquoi décide-t-on, en pleine ascension, d’interrompre une carrière d’exception ? Et pourquoi mettre fin à ses jours la veille d’un retour décidé quand personne ne l’attendait plus ? Dans cette vie peu banale, sauvée de l’orphelinat et de la maltraitance par le don d’une oreille absolue repérée par hasard, puis vouée à la passion de la musique jusqu’à un brutal et inexplicable repli sur soi-même, c’est comme si chaque velléité affective s’était retrouvée tour à tour soufflée comme une chandelle, ouvrant la voie à une profonde et incommensurable solitude.

Ainsi, l’amour s’est éteint quand Marcus, au firmament de sa gloire, a rompu mystérieusement ses fiançailles avec Rose, une riche Américaine. L’amitié s’est perdue avec la disparition inexpliquée de l’indéfectible Diane, juste avant que le pianiste n’annonce sa retraite anticipée. Le lien presque paternel, qui commençait à se nouer avec sa jeune agente Gabrielle depuis sa décision de revenir sur le devant de la scène, est mort-né en même temps que son suicide anéantissait ses projets. Enfin, le dévouement d’Elizabeth, sa discrète ombre de toujours, s’est avéré impuissant à le protéger. Est-ce bien seulement la pratique d’un art exclusif qui explique une telle succession de ruptures et d’échecs ? Ou d’autres facteurs plus obscurs s’en sont-ils mêlés pour aboutir à une tragédie peut-être bien moins innocente qu’elle ne semble ?

Ménageant ses effets avec un art consommé du suspense, l’auteur nous entraîne dans un page-turner dont les intrications savamment élaborées ne masquent toutefois pas tout à fait leur improbabilité générale et une certaine platitude d’écriture. Entre violence conjugale, homosexualité refoulée, et toute une palette d’affects contrariés aux imprévisibles effets en cascade, ce premier roman reste un très honorable moment de lecture, à dévorer sans ennui ni déplaisir. (3/5)

 

 

Citation :  

La musique n’avait pas comblé le manque des autres. Elle n’avait fait que renforcer leur absence.


 

mardi 13 décembre 2022

[Diallo, Diaty] Deux secondes d'air qui brûle

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Deux secondes d'air qui brûle

Auteur : Diaty DIALLO

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Entre Paname et sa banlieue : un quartier, un parking, une friche, des toits, une dalle. Des coffres de voitures, chaises de camping, selles de motocross et rebords de fenêtres, pour se poser et observer le monde en train de se faire et de se défaire. Une pyramide, comme point de repère, au beau milieu de tout ça.

Astor, Chérif, Issa, Demba, Nil et les autres se connaissent depuis toujours et partagent tout, petites aventures comme grands barbecues, en passant par le harcèlement policier qu’ils subissent quotidiennement.

Un soir d’été, en marge d’une énième interpellation, l’un d’entre eux se fait abattre. Une goutte, un océan, de trop. Le soulèvement se prépare, méthodique, inattendu. Collectif.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Diaty Diallo a grandi entre les Yvelines et la Seine-Saint-Denis, où elle continue d’habiter aujourd’hui. Elle pratique depuis l’adolescence différentes formes d’écriture : de la tenue journalière d’un Skyblog à quinze ans à la rédaction d’un livre aujourd’hui, en passant par la création de fanzines et la composition de dizaines de chansons. Deux secondes d’air qui brûle est son premier roman.

 

 

Avis :

C’est une soirée banale, « presque chiante ». Chérif fête ses partiels universitaires avec ses copains Astor, Issa et Demba autour d’un barbecue improvisé au pied des tours de leur quartier, sur la dalle où trône la pyramide emblématique de la cité, un bâtiment où l’on se rassemble en sous-sol pour la musique et la fête. Mais soudain tout bascule. Un énième contrôle d’identité en surface et une évacuation, à coups de gaz lacrymogène, de la teuf souterraine en cours, tournent au drame et à la bavure policière : Samy, le petit frère de Chérif, est abattu d’une balle. Pour les jeunes du quartier habitués au harcèlement des « gens en bleu », c’est la goutte de trop : entre douleur et colère, ils préparent une sédition collective, pour le moins explosive.
 
Issue des banlieues, Diaty Diallo est aujourd’hui une militante antiraciste, une fidèle des « trop nombreux événements de commémoration et marches qui ponctuent [les] années de lutte ; des mères, pères, frères, sœurs, ami·es qui à la suite de la perte de l’un·e des leurs ont été forcé·es de s’engager au combat. » Ce roman crie sa rage et sa révolte, au fil d’une écriture incandescente et vibrante, pleine d’une oralité brute, sans fard ni artifice, qui ne le rend que plus percutant. Dans un crescendo enflammé dépeignant des quartiers de plus en plus encerclés, par la pression immobilière qui grignote inexorablement friches et espaces encore libres, par le harcèlement policier qui, sempiternellement, force les habitants à justifier d’une existence invalidée « par principe », s’appesantit une atmosphère de cocotte-minute, que chaque nouvelle humiliation, chaque injustice supplémentaire, rendent dangereusement plus explosive.

C’est donc assez logiquement, qu’après avoir créé l’empathie pour ses personnages endeuillés après des années d’iniquité et d’impuissance, après avoir partagé leur sentiment de révolte grossi depuis des profondeurs qui ne suffisent plus à le contenir, le récit s’achemine vers sa déflagration finale, une insurrection collective qui retentit comme une prémonition crédible et un véritable acte politique de la part de l’auteur engagée.

Résolument manichéen dans sa colère et dans sa détermination à se faire entendre, ce livre est un véritable cri de guerre, un brûlot qui n’a que faire du politiquement correct et met les pieds dans le plat pour crier à la face du monde l’urgence, la révolte, la peur aussi : « Faut pas nous plier, faut pas nous plier, faut pas nous pourchasser, arrêtez de nous faire courir, faut pas nous tabasser, nous violer, nous flinguer. Faut arrêter s’il vous plaît. » C’est aussi un premier roman admirablement maîtrisé. (3,5/5)

 

 

Citations :  

Les petits frères ont le rire et l’apostrophe faciles – ou ils ont l’air borné et arrogant selon le point de vue –, et ils se promènent toujours par grappes d’une dizaine. Mais dans les faits chacun est souvent accaparé par un truc noir, insondable. Une affaire bien à lui qu’il tente de chasser, en bande et en allant plus vite que le vent. Solitaires entre eux. T’as des problèmes chez toi ? Fais de la bécane.



Peine. Période qui ne possède pas d’instruments de mesure. Ni sablier ni clepsydre ni bougie ni horloge. Personne n’aura l’autorisation de venir s’asseoir et de lui expliquer ce qu’il vit, ni de donner de noms à son épouvante, ni de formes à ses larmes. S’il veut en pleurer des froides, il pleurera des perles de glace, et s’il ne veut pas parler, il ne parlera pas.


 

dimanche 11 décembre 2022

[Caillabet, Carlos] Hôtel Lebac

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hôtel Lebac

Auteur : Carlos CAILLABET

Traduction : Thomas EVELLIN

Parution : en espagnol (Uruguay) en 2017
                  en français en 2022 (Baromètre)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Montevideo, automne 1960. Marta et son fils Tomy sont contraints de quitter leur maison pour s'installer dans une pension de famille des faubourgs de la capitale. Du haut de ses 14 ans, l'adolescent dépeint son nouveau lieu de vie, populaire et bigarré, et ses pérégrinations hors de la pension. Dans ce monde d'adultes, entre Lebac, l'imposant propriétaire de l'établissement, Elsa, l’infirmière revêche, et don Manuel, le patron de bar douteux, sans oublier sa mère en quête d’émancipation, comment grandir et trouver sa place ?
Narré avec sobriété et humour, ce roman d’initiation nous plonge dans l’univers intimiste d’une microsociété contrastée. Un regard tendre et acéré sur un monde en mutation, entre tragédie et comédie humaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Carlos Caillabet est né en 1948 à Paysandu (Uruguay). Engagé dans le mouvement d'extrême gauche MLN-Tupamaros, il est incarcéré de 1972 à 1985, durant toute la période de la dictature militaire. A sa sortie de prison, il exerce la profession de journaliste et publie divers essais. Hôtel Lebac est le dernier volet d'une trilogie composée de deux autres romans, Otro mundo et Verano, portant sur les années antérieures à la dictature uruguayenne.

 

Avis :

Devenu journaliste après treize ans d’emprisonnement politique, l’Uruguayen Carlos Caillabet s’est lancé dans la littérature avec une série de trois romans centrés sur des adolescents découvrant la vie et ses vicissitudes dans la période qui a précédé la dictature militaire. Chaque volet de la trilogie met en scène un très jeune homme, issu d’un quartier chaque fois différent de la capitale Montevideo, au travers duquel l’on découvre le quotidien de la population au cours des années soixante, alors que la crise économique commence à déliter à son insu une société jusqu’ici citoyenne et pacifique.

Seul des trois romans aujourd’hui traduit en français, Hôtel Lebac clôt le triptyque mais se lit indépendamment sans problème. En 1960, alors que, licencié pour avoir fait grève, son père est parti chercher du travail en Argentine et ne donne plus signe de vie, Tomy et sa mère, privés de ressources, se voient contraints de quitter leur maison et de se rabattre sur une modeste pension de famille dans un quartier populaire de Montevideo. Soutenu par les encourageants commentaires du voisinage : « Quand on part, on meurt », « Vous allez y rester si vous déménagez », le garçon de quatorze ans qui n'avait « jamais imaginé un jour devenir pauvre » aborde cette épreuve avec angoisse, leur ancienne vie désormais toute entière contenue dans un sac et une valise, le minuscule pécule tiré de la vente de leurs possessions ne leur laissant que deux mois pour voir venir.

Déroulée sobrement au gré des souvenirs de Tomy, se retournant à l’âge adulte sur cet épisode de sa vie, aussi marquant pour lui que représentatif des tragiques mutations de la société uruguayenne à cette époque, la narration excelle à recréer le micromonde de la pension, fièrement baptisée « Hôtel Lebac » du nom de son imposant propriétaire, où les pensionnaires, qui ont tous connu des jours meilleurs, apprennent à cohabiter avec plus ou moins de bonheur. Si chacun donne soigneusement le change, personne n’est dupe : tous se savent sur l’étroit chemin de crête qui les sépare de l’abîme de la grande pauvreté, et, s’efforçant de n’en pas regarder le fond, s’évertuent par tous les moyens possibles de conserver un équilibre qu’ils n’auraient jamais imaginé devenir un jour aussi incertain.

Dans cet échantillon humain bigarré, nageant entre deux eaux dans une dangereuse précarité et souvent, bien malgré lui, à la lisière de l’interlope – usure, prostitution, paris clandestins –  et de sa violence associée, finissent par se dessiner des personnalités croquées avec autant de tendresse que de férocité, en une galerie de portraits d’une singulière véracité démontrant que, dans ce climat menaçant, c’est uniquement sa solidarité qui préserve alors encore tant bien que mal cette frange fragilisée de la population.

Le journaliste engagé réussit ici en peu de pages un roman plus social que politique, qui, au travers du regard d’un adolescent découvrant le monde des adultes, nous montre les lézardes de la société uruguayenne des années soixante, préfigurant le basculement à venir du pays. C’est avec un serrement de coeur que l’on achève cette lecture sur l’écho de son épigraphe empruntée à J.D. Salinger : « Dès lors que l’on commence à raconter, le monde entier se met à nous manquer ». Car, l’on se doute bien que si, après en avoir eu si peur, le narrateur repense maintenant avec tant de nostalgie « à ce monde, si petit et si grand, de l’Hôtel Lebac », c’est bien parce que, à l’image du parcours de l’auteur, de bien plus terribles épreuves l’attendaient par la suite. (4/5)

 

 

Citations :  

- Maaaaarta...! Ma grand-mère dit que quand les choses vont mal, il faut pas bouger et rester calme pour éviter ce qui est arrivé aux Rodriguez.
- Ah bon ? a répondu ma mère en se retournant.
Puis, elle a laissé la valise par terre et a foncé vers Paquito.
Lui n’a pas reculé. Il l’a attendu de pied ferme et, quand ils se sont retrouvés face à face, il lui a lâché :
Quand on part, on meurt, Marta. Voilà ce que dit ma grand-mère.
 

Jusqu’alors, je n’avais jamais imaginé un jour devenir pauvre. Pourtant, c’était bel et bien le cas. Je découvrais que personne n’est vraiment à l’abri, que tout le monde peut se trouver à court d’argent. En plus, nous n’avions pas d’autres pauvres sur qui compter pour nous filer un coup de main comme c’est souvent le cas chez les pauvres. Nous étions de nouveaux pauvres. Deux nouveaux pauvres, inconnus, assis dans un bus, avec une valise et un sac sur les genoux. Pendant que je pensais à tout cela, ma mère continuait de parler.
- Dans la vie,il faut aller de l’avant. Tu comprends, Tomy ? De l’avant. Tomy, tu m’écoutes ? Il faut regarder loin qu’elle disait même si, elle, pour le coup, ne voyait pas plus loin que la nuque du type chauve assis juste devant.


 

vendredi 9 décembre 2022

[Quintana, Pilar] Nos abîmes

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos abîmes (Los abismos)

Auteur : Pilar QUINTANA

Traduction : Laurence DEBRIL

Parution : en espagnol (Colombie) en 2021
                  en français en 2022 (Calmann Lévy)

Pages : 320

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avant la dispute de mes parents, la dispute de ma mère et de ma tante, avant que Gonzalo n’arrive dans la famille, j’avais des certitudes. Les mamans avaient des enfants parce qu’elles le désiraient.

1983, Cali. Claudia, huit ans, adore sa mère, mais cet amour n’est pas réciproque. Sa mère n’aime pas non plus son mari plus âgé et déjà chauve. Elle qui rêvait d’une vie glamour… Mais un jour, sa belle-soeur lui présente sa nouvelle  conquête, et la mère de Claudia en tombe immédiatement amoureuse.
Sous les yeux de l’enfant, elle va entamer une relation cachée, vivre un amour impossible, puis sombrer. Pris de pitié, son mari lui loue une maison haut perchée dans les montagnes pour qu’elle se repose. Mais ce changement de décor pourra-t-il la sauver de son agonie?

Un roman déchirant dont l’unique narratrice est une petite fille désarmée face à la tristesse de sa mère. Le portrait d’une famille fissurée de l’intérieur, mêlé à un décor foudroyant où les précipices sont omniprésents. Une lecture terriblement marquante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pilar Quintana est une romancière reconnue en Colombie. La Chienne (Calmann-Lévy, 2020), son quatrième roman, est devenu un best-seller dans son pays avant d’être vendu aux meilleures maisons littéraires du monde entier. Nos abîmes a connu un succès encore plus grand et a reçu le prestigieux prix Alfaguara 2021 couronnant le meilleur roman de langue hispanique.

 

Avis :

Nous sommes dans les années quatre-vingts en Colombie, dans la métropole de Cali située au pied de la cordillère occidentale du pays. Claudia, huit ans, grandit entre un père vampirisé par son travail de directeur de supermarché, et une mère dont, malgré tous ses efforts, elle n’obtient guère qu’une attention froide et distraite. Beaucoup plus jeune que son époux, cette jolie femme, issue d’une famille bourgeoise qui lui a refusé des études universitaires au nom de ce seul destin digne d’une jeune fille respectable qu’est le mariage, ne trouve un dérivatif à son ennui de mère au foyer que dans les pages de la presse du coeur. Jusqu’au jour où elle amorce une liaison, vite découverte, avec son jeune beau-frère. Tremblante, Claudia assiste à la colère de son père, puis à la dépression de sa mère, alors que le couple menace d’exploser. Pour sortir son épouse de son apathie, le père l’installe avec sa fille pour un séjour de repos dans une finca, au calme dans la montagne.

A partir d’une histoire extrêmement banale, mais racontée à hauteur d’enfant, Pilar Quintana réussit à nous happer dans une narration pleine de tensions et de menaces, menée par une fillette solitaire qui n’a que sa poupée préférée à qui confier ses peurs, mais aussi à protéger, comme bientôt sa mère, d’un environnement familial qui ne joue plus son rôle de cocon protecteur. Déstabilisée par les morts mystérieuses, accidents ou suicides, qui frappent par deux fois son entourage, l’enfant, témoin du mal-être maternel qu’elle absorbe comme une éponge, ne voit bientôt plus autour d’elle que dangers et motifs d’angoisse. Et tandis qu’avec inquiétude, elle observe sa mère s’étourdir de chimères, se lancer dans des initiatives toutes vouées à l’échec, pour finalement se replier dans l’inaccessible refuge de l’alcool et de la dépression, ses cauchemars semblent prendre de plus en plus forme dans la réalité, quand la colère transforme son père en un inconnu aux allures de monstre, quand leur maison pleine de plantes que l’on croirait toutes incontrôlablement volubiles devient une jungle étouffante, et quand autour de la finca, entre brouillards d’altitude, faune venimeuse et récits peuplés de fantômes, se creusent de vertigineux à-pics aux parapets absents ou défaillants.

C’est ainsi que, sous l’apparente simplicité de faits ordinaires, se dévoilent peu à peu, pour cette petite fille douloureusement et trop tôt arrachée à l’enfance, les sombres gouffres sur lesquels l’existence avance à pas de funambule, dans un fragile équilibre qu’elle réalise prêt à rompre à tout instant. Un récit aussi sobre que subtil, comme seuls savent en produire les auteurs de talent. (4/5)

 

 

Citation : 

Cette nuit-là, le sommeil ne m’a pas emportée et je n’ai pas non plus réussi à sombrer dans les profondeurs, là où tout est doux et où l’on se coupe du monde, mais je suis restée dans les limbes, ce qui s’apparente à dormir éveillée, piégée dans le minuscule espace entre mes paupières fermées et mes yeux.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mercredi 7 décembre 2022

[Gregory, Philippa] La sorcière de Sealsea

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La sorcière de Sealsea (Tidelands)

Auteur : Philippa GREGORY

Traduction : Mathias LEFORT

Parution : en anglais en 2019,
                  en français en 2021 (Haute Ville)

Pages : 640

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Angleterre, 1648. Une époque périlleuse pour toute femme indépendante…
À la veille du solstice d’été, l’Angleterre est déchirée par une guerre civile entre Charles 1er et le parlement insurgé. Cette lutte fait rage partout dans le royaume, et trouble même l’île de Sealsea, où vit Alinor. Descendant d’une famille de guérisseuses, la jeune femme est tous les jours confrontée à la pauvreté et aux superstitions. Un soir de pleine lune, elle rencontre James Summer, un noble catholique, qui a pour mission de sauver le roi. Très vite, tous deux tombent amoureux. Mais l’ambition et la détermination de la jeune femme la distinguent un peu trop de ses voisins. C’est l’ère de la chasse aux sorcières et Alinor, une femme sans mari, qui connaît les plantes et qui s’extirpe soudain de la misère grâce à James, s’attire la jalousie de ses rivaux et éveille l’effroi du village. Tout l’accuse…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippa Gregory est l’auteure de nombreux succès de librairie, et plusieurs de ses romans historiques ont été adaptés à la télévision. Historienne reconnue de la condition des femmes, elle est diplômée de l’université du Sussex et a soutenu sa thèse de doctorat à l’université d’Édimbourg, dont elle est l’une des administratrices Elle est docteur honoris causa de l’université de Teeside et est chargée de recherches auprès des universités du Sussex et de Cardiff.

 

Avis :

1648 : la guerre civile fait rage en Angleterre, opposant les royalistes regroupés autour de Charles 1er avec le soutien catholique écossais et les forces parlementaires menées par le puritain Oliver Cromwell. Sur l’île de Sealsea reliée à la côte sud du pays par une chaussée submersible et un bac, l’on observe de loin les évènements, sans se laisser distraire des dures conditions de la pêche et des travaux agricoles, auxquels l’on s’échine au rythme des marées qui régentent ce coin de terre marécageuse hanté par les moustiques, les fièvres et les superstitions.

Alinor y vit très pauvrement avec ses deux enfants, usant de ses talents de guérisseuse et d’accoucheuse transmis de mère en fille depuis des générations pour compléter ses seuls maigres revenus de journalière agricole depuis la disparition inexpliquée de son mari. Sa situation est d’autant plus précaire, que, ne pouvant se prétendre veuve, son indépendance, qui plus est assise sur ce qui dans l’esprit des villageois s’apparente à de la sorcellerie, rend sa moralité suspecte. Alors, quand, ayant secrètement secouru un noble catholique venu en mission à l’ancien évêché de Sealsea pour y comploter en faveur du roi, elle en tombe amoureuse et en obtient quelques coups de pouce améliorant trop visiblement son destin, jalousies et rivalités ne tardent pas à enflammer contre elle les esprits déjà échauffés...

L’intrigue est extrêmement romanesque et la romance assez improbable. Pourtant, l’on se laisse emporter avec le plus grand plaisir dans cette vaste fresque, dont les plus de six cents pages laissent le temps de si bien s’attacher aux personnages et de tant s’imprégner de son atmosphère que l’on n’en achève la lecture qu’à regret. Philippa Gregory prouve une fois de plus son talent de conteuse, qui, déployé à partir d’un sérieux travail d’imprégnation historique, lui permet, au fil d’une narration précise et rythmée, de nous transporter à une époque qu’elle excelle à faire revivre de manière réaliste et crédible, et en un lieu – l’île de Selsey, près de Chichester, où elle a elle-même vécu quelque temps – dont elle réussit à nous ensorceler.

Habituée des biographies romancées de personnages historiques, l’auteur inaugure ici une nouvelle série de romans, qui, commencée au temps de la guerre civile anglaise, se poursuivra pendant la Restauration, les Lumières et l’Empire, en une longue saga familiale s’employant à mettre en lumière le destin de tous ces gens trop ordinaires pour retenir habituellement l’attention des historiens. L’on attendra donc avec impatience la suite de cette épopée, qui, au travers de figures comme Alinor, déterminée à trouver sa voie à une époque où les femmes ne comptaient pas et risquaient opprobre et persécution lorsqu’elles sortaient du rang, continuera à rendre hommage à toutes celles qui ont pavé le long chemin de l’amélioration de la condition féminine. (4/5)

 

 

Citations :  

À la fin du sermon, alors que les plus dévots de la congrégation s’exclamaient « Dieu merci ! » et « grâce au Seigneur ! », le pasteur s’avança vers le banc des Peachey, attendit que sir William se lève, puis ils se tournèrent vers l’assemblée pour une remontrance, garants de la vertu morale : l’un représentant le pouvoir temporel, l’autre l’autorité spirituelle.
— Et en ce jour de sabbat, que le Seigneur nous demande de respecter, il nous faut appeler une sœur devant l’autel pour sa pénitence, déclara le pasteur. C’est notre devoir et une décision de la justice ecclésiastique.               
Alys lança un rapide regard en coin à sa mère, dont les yeux écarquillés manifestaient son ignorance de l’affaire. Elles se raidirent et attendirent de voir ce qui allait suivre, curieuses de savoir qui avait été reconnue coupable.               
— Une femme a fait l’objet de plaintes de la part de ses voisins, et son propre mari affirme qu’il lui est impossible de la faire obéir, poursuivit l’homme d’Église. C’est par elle qu’arrive le scandale, et certains disent qu’elle n’aurait pas été chaste. Qui a présenté des preuves contre elle au tribunal ecclésiastique ?
— C’est moi, dit Mme Miller en se levant du banc réservé aux riches paysans, au centre de l’église.
Sa fille et son fils l’entouraient.
— Évidemment que c’est elle, murmura Alys à sa mère. Elle a toujours du mal à dire de tout le monde.
— Madame Miller, du moulin à marée, se présenta-t-elle bien inutilement à tous ces voisins qui la connaissaient depuis l’enfance.
— Et qu’avez-vous affirmé à ce tribunal ? demanda le pasteur. Brièvement, précisa-t-il.
Tout le monde savait combien elle était difficile à arrêter une fois lancée.
— J’ai dit que je l’avais vue lors du glanage se faufiler derrière une haie avec un homme de cette paroisse, puis revenir avec la robe et les cheveux défaits.
Tous les gens présents spéculèrent tout bas sur l’identité de l’homme « de cette paroisse », mais son nom allait de toute évidence être tu. La femme pécheresse serait dénoncée, mais la réputation de son complice demeurerait intacte. De toute manière, ce n’était pas un péché pour un homme – c’était simplement dans sa nature.
 

Il était aussi aisé de pénétrer dans la demeure de M. Hopkins que cela l’avait été d’entrer à la Cour dans les glorieux jours à Londres, quand n’importe quel homme riche pouvait venir voir le monarque et sa famille. Le roi était d’avis que sa table à manger devait être à la vue de tout le monde dans la grand-salle, comme un autel devait être bien en vue dans une église. Le caractère divin des deux était irréfutable. À Newport, malgré une garde postée à chaque porte, pas un soldat ne refusait l’entrée à quiconque était bien habillé. Le roi était libre d’aller et venir à sa guise, tenu par sa seule parole de ne pas quitter l’île. La rue devant la maison était bondée tout le jour de sympathisants royalistes aux habits somptueux qui formaient un cortège incessant foulant les pavés fraîchement balayés – commentant sans gêne la simplicité de la ville et la pauvreté des constructions –, de gens du peuple souhaitant apercevoir cet homme qui se disait à moitié divin, et de mendiants et malades qui arpentaient le pâté de maisons. Le roi Charles était renommé pour le pouvoir de guérison de ses longs doigts blancs. Un malade pouvait s’agenouiller devant lui et guérir d’un simple toucher et d’une bénédiction murmurée. Personne ne se voyait refuser les pouvoirs de guérison du roi. Déjà une jeune femme proclamait que sa grâce divine l’avait guérie de sa cécité. Tout le monde savait que le roi n’était pas un simple mortel. Il portait l’huile sainte sur son torse sacré, il était le descendant de rois de droit divin, et il était juste en dessous des anges.
 
 
Ma chère, une toise de dentelle, c’est tout ce qui me tient à l’écart de la mendicité, se lamenta la vieille dame. Vous êtes trop belle pour comprendre ce que c’est que d’être pauvre et un poids pour vos voisins, mais si je ne vends rien pendant une semaine, ils arrêteront de m’ouvrir leur porte par peur de me voir venir les supplier pour une miche de pain, ou un quart de lait, même s’ils ont tout un troupeau de vaches. Et en moins d’un mois, ils se mettraient à réfléchir à me placer auprès d’une autre paroisse. Ils me demandent des nouvelles de mes enfants, et pourquoi je ne vais pas les voir. Ils voudraient me forcer à vivre à leurs crochets. Ce n’est pas facile d’être vieille et pauvre. Priez pour que Dieu vous épargne ça.              
— Amen, souffla Alinor.              
La dentellière se tourna alors vers Alys, qui la dévisageait d’un air médusé.              
— Tu peux me croire ! Ils peuvent se retourner contre vous en un instant. Un seul mot déplacé et ils font venir un chasseur de sorcières et vous accusent de sorcellerie pour se débarrasser de vous une bonne fois pour toutes ! C’est un crime d’être pauvre dans ce comté ; et c’en est aussi un d’être vieux. Et puis il ne fait jamais bon être une femme.


Cet enfant est venu à moi alors que je pensais ne plus jamais en avoir, et je refuse de le tuer.              
— Mais tu sais comment faire ? insista Alys.              
— Oui, répondit sa mère d’une petite voix.              
— Est-ce que ta mère l’a déjà fait ?              
— Oui. Quand elle jugeait que c’était préférable pour la mère, ou pour l’enfant, pauvre petite chose, parce qu’il était déformé ou de travers – sans avenir. Elle le faisait pour épargner la souffrance. Je le ferais aussi, pour empêcher un autre être de souffrir. Je pense que c’est la bonne chose à faire quand le but est d’épargner de la douleur. Si j’avais mon mot à dire, les femmes seraient libres de choisir si elles veulent concevoir, porter et mettre au monde un enfant. Ça ne devrait pas être aux hommes de décider de ça, parce que c’est la vie de la femme et de son enfant. Mais je ne ferai pas ça au mien. Je préfère la douleur que de le perdre.
— Est-ce qu’il faut des plantes ?
— On commence par des plantes, et si l’enfant ne s’en va pas, alors il faut utiliser un fuseau ou un poinçon, un long couteau fin ou une alêne, qu’on fait entrer dans la femme pour poignarder le bébé recroquevillé dedans, expliqua calmement Alinor alors qu’Alys l’écoutait, horrifiée, les mains plaquées sur la bouche. Il faut enfoncer l’aiguille six fois, sans savoir si on perce la tête du bébé, si ça passe dans l’œil, l’oreille, la bouche, ni même si on ne transperce pas la mère en même temps. C’est aussi impitoyable que de massacrer un veau. Pire, même. Tu ne vois rien de ce que tu fais, et tu ne peux pas savoir ce qui se passe. La femme peut se vider de son sang à l’intérieur, ou bien le bébé peut mourir sans sortir, et il pourrit en elle. Ou alors elle donne l’impression d’avoir expulsé l’enfant mort, mais elle meurt d’une fièvre. C’est la mort pour l’enfant, et parfois aussi pour la mère. Est-ce que c’est ça que tu veux pour moi ?


 

lundi 5 décembre 2022

[Gallois, Anne] L'Amanticide

 



 

J'ai aimé

 

Titre : L'Amanticide

Auteur : Anne GALLOIS

Parution : 2022 (De Borée)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

J'ai été fascinée par la meurtrière. Cette femme, qui clame son innocence, aurait pu être n'importe laquelle d'entre nous. Le psychiatre l'a d'ailleurs confirmé à l'audience : ''Cette affaire est d'une banalité consternante''
Un mari gentil et fidèle, deux beaux enfants, une belle maison, un travail qu'elle aime... Aux yeux des autres, Hélène a tout pour être heureuse mais cette fille d'ouvrier qui a épousé un notable se morfond. A l'orée de la quarantaine, elle panique. Sa peur de vieillir vire à l'obsession, entraîne une succession de dérapages incontrôlés, de mensonges fatals.
Au cours de visites oppressantes en prison, la narratrice tente de comprendre comment, en une seconde, la vie de la femme rangée a tourné au cauchemar. 
Un amanticide dans une atmosphère digne d'un film de Claude Chabrol.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Journaliste indépendante, Anne Gallois a travaillé pour des quotidiens et magazines de la presse écrite et réalisé des documentaires pour la télévision. L'Amanticide est son sixième livre. Le précédent, Mes Trente Glorieuses, a reçu le prix de l'Académie française Anna de Noailles.

 

Avis :

Elles ont toutes les deux fait un mariage d’amour et finalement vécu les mêmes désillusions, leur vie de quadragénaires ne s’avérant plus qu’ennui et désespérance. L’une, Hélène, a fini par tuer son amant avec préméditation. L’autre, la narratrice, est obsédée par leurs similitudes et s’interroge : qu’est-ce qui, soudain, vous pousse à l’acte, faisant exploser la banalité du quotidien en un de ces faits divers qui défraient la chronique ? C’est ce qu’elle va essayer de comprendre en se rendant régulièrement au parloir de la prison où Hélène purge une peine de vingt ans d’emprisonnement.

La narratrice a épousé un homme aux antipodes de son milieu bourgeois, Hélène s’est mariée bien au-dessus de sa condition. Le résultat est le même après vingt ans : les deux se sentent prisonnières d’un quotidien pour lequel elles ne sont pas faites et, sans encore se résoudre à tenter d’y changer quoi que ce soit, supportent de plus en plus difficilement leurs désillusions. Typiquement bovaryste, Hélène rêve pourtant d’une grande passion, s’aveugle quand elle croit l’avoir trouvée auprès d’un amant d’un soir, et, incapable de revenir à la réalité, commet ce qui ressemble à un suicide indirect : un meurtre étrangement signé qui, malgré ses dénégations désespérées, ne lui donnera aucune chance d’échapper à ses responsabilités.

Troublée de se reconnaître en découvrant dans les journaux le parcours d’Hélène avant son passage à l’acte, la narratrice multiplie les conversations avec cette femme qui, du fond de sa prison, continue à se réfugier dans le déni de la réalité, mentant autant à elle-même qu’à tout le monde dans sa version des faits pleine de contradictions. Loin d’un monstre, c’est une personnalité fragile, souffrant d’état limite, qui se révèle peu à peu, au fur et à mesure que l’on devine ses troubles affectifs et narcissiques, venus dès l’enfance.

Rapide et plaisant à lire, ce livre qui, avec un certain suspense, entremêlent les récits de deux vies banales, pleines de similitudes, pour en faire dérailler une quand l’autre réussit à retrouver un cap, pose d’intéressantes questions : qu’est-ce qui finit par transformer une personne ordinaire en meurtrier ? Pourquoi l’une, et pas l’autre, lorsque les circonstances sont comparables ? Si l’auteur pointe les failles personnelles de son personnage, laissant le lecteur libre de tirer lui-même ses conclusions, l’on aurait quand même aimé que la narration s’enrichisse d’une réflexion plus approfondie, qui lui donne davantage de corps et en renforce l’intérêt. A défaut, l’on ressort un peu sur sa faim de cette lecture, en tous les cas troublante lorsqu’elle fait entrevoir les incertains rivages de ce qui ressemble à la névrose et à la psychose. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Un jour, j’ai surpris mon amant dans notre lit avec une femme qui n’était pas moi. Je les ai vus depuis l’extérieur de la maison, par la fenêtre qui donne sur la chambre. En un éclair, j’ai cassé avec le poing les quatre carreaux. Sans m’en rendre compte, sans voir que le sang coulait, sans ressentir la douleur. J’aurais eu un fusil, aurais-je tiré ?
Les tueurs ne m’ont jamais paru des monstres mais des êtres fragiles, incapables, à cause d’une faille dans leur système, de bloquer le passage à l’acte. J’ai toujours tenté de comprendre comment une personne nullement prédisposée à donner la mort pouvait accomplir le geste fatal et franchir la frontière.


Pour en revenir à ma cliente, on l’a jugée sur ses mensonges. Oui, elle a beaucoup menti, elle s’est enferrée dans ses contradictions. Comme l’a dit mon confrère : « Le mensonge est contagieux. Un premier en enchaîne forcément mille autres, des trains de mensonges, lourds et interminables convois. » Les bien-pensants ne comprennent pas le mensonge, conclut la jeune femme qui dévie sans transition vers une réflexion déroutante : Pourquoi certains basculent et d’autres pas ? C’est rassurant de savoir qu’on y échappe, qu’on ne le fait que par procuration. C’est une façon d’exorciser cette pulsion qui est en nous.


Pourquoi un mensonge serait-il plus grave qu’un autre ? A enchaîné Me Féliaud. Quand vous étiez écolier et que vous aviez des mauvaises notes, ne vous est-il pas arrivé de trafiquer votre bulletin scolaire ? Et si un de vos proches est atteint d’un cancer et n’en a plus que pour quelques mois, allez-vous lui dire la vérité ? Ma cliente a menti certes, mais y a-t-il une échelle de valeurs dans les mensonges ? Elle a menti pour se sauver, pour protéger ses enfants et ne pas ternir l’image de la mère parfaite.

 

Du même auteur sur ce blog :