jeudi 11 novembre 2021

[Trevanian] L'été de Katya

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'été de Katya
           (The Summer of Katya)

Auteur : TREVANIAN

Traductrice : Emmanuèle de LESSEPS

Parution : en anglais en 1983,
                  en français en 2017 et 2021
                  (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À l’été 1914, Jean-Marc Montjean, jeune médecin tout juste diplômé, revient s’installer à Salies, petit village du Pays basque dont il est originaire. Rapidement, il est appelé à soigner Paul Tréville dont la jolie sœur jumelle, Katya, l’intrigue de plus en plus. Bien accueilli chez les Tréville, le jeune homme devient un ami de la famille, qu’il fréquente assidûment en dépit d’une certaine ambiguïté dans leurs relations. Et même s’il devine derrière leur hospitalité et leurs bonnes manières un lourd et douloureux secret, il ne peut s’empêcher de tomber éperdument amoureux de Katya, quelles qu’en soient les conséquences.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Écrivain inclassable, échappant à toute catégorisation, Trevanian est autant une légende qu’un mystère. Un auteur sur lequel les rumeurs les plus incroyables ont circulé et qui a attisé la plus folle curiosité du monde littéraire. Un écrivain sans visage dont les livres se sont vendus à plus de cinq millions d’exemplaires et ont été traduits en près de quinze langues sans qu’il ait jamais fait de promotion.

Tout commence par la parution de La Sanction en 1972, succès planétaire qui sera adapté au cinéma trois ans plus tard par Clint Eastwood. Le film connaîtra le même retentissement que le livre, mais toujours aucune trace du romancier : le livre a été publié sous l'anonymat le plus complet et à aucun moment l'écrivain ne dissipe le mystère.

Un an plus tard, Trevanian donne une suite à La Sanction avec L'Expert. Même succès, même silence de l’auteur.

Après trois années d’absence, Trevanian publie un roman policier dont l’action se situe au Canada, The Main. À cette période, Trevanian a eu un corps. Celui d’un Texan qui faisait des apparitions lors de cocktails littéraires. Il s’avérera être un imposteur, de mèche avec le véritable Trevanian.

En 1979, pour le lancement de Shibumi, Trevanian accepte de donner une interview par téléphone et de lever un tant soit peu le voile sur ses inspirations et ses goûts littéraires - toujours sans révéler son identité. En 1983, il publie L'Été de Katya. À l’occasion de la parution de ce livre, qui tranche radicalement avec les précédents ouvrages, un article du Washington Post révèle qui se cache derrière Trevanian, et l’éditrice du Who’s Who in America renchérit : elle indique que le véritable auteur s’appelle Rodney Whitaker, qu’il est né au Japon en 1925, est titulaire d’un doctorat en communication et a été professeur à l’université du Texas.

Bien que l’auteur véritable ait été découvert, cela n’empêche pas le mythe de perdurer au rythme des parutions sporadiques de Trevanian : à la toute fin des années 1990, la rumeur court qu’il est mort (il l’avait déjà été en 1987), mais il publie bientôt un recueil de nouvelles.

À la publication d'Incident à Twenty-Mile, en 1998, le créateur de cet étrange auteur, dont tout le monde semble vouloir nier l’existence, se livre enfin dans deux entretiens réalisés par fax. Et le jour où le monde découvre qui se cache derrière Trevanian se révèle un autre mystère : celui de son créateur, Rodney Whitaker. Un écrivain protéiforme et inclassable qui aura écrit des ouvrages sur le cinéma et d’autres romans et nouvelles, sous son propre nom, sous le pseudonyme de Trevanian, mais également sous ceux de Benat Le Cagot (le nom d’un personnage de Shibumi), Nicolas Seare, Edoard Moran ou Jean-Paul Morin.

Il révèle que tous les pseudonymes qu’il utilise sont d’abord des personnages qu’il a lui-même créés. Après avoir eu l’idée du livre, Whitaker invente l’auteur le mieux à même de raconter l’histoire, lui donnant la voix, le style, le passé, le milieu social, tout ce qui fait de lui le meilleur écrivain pour ce texte précis. La clé du mystère Trevanian est là : ce besoin éperdu de liberté dans la création littéraire, le refus d’être associé à un nom de plume - en particulier pour pouvoir aborder tous les genres, toutes les histoires possibles -, l'’écriture avant tout.

À la question de son refus de se montrer, il répond : “Je préfère la dignité à la richesse.”

Depuis cette longue explication par fax, des éléments biographiques concernant Whitaker sont apparus. Né en 1931 à Granville, dans l’État de New York, il passe son enfance entre les côtes Est et Ouest des États-Unis. Une partie de sa famille a des origines indiennes du Canada. Il effectue son service militaire dans l’US Navy en Corée et au Japon, de 1949 à 1953. À son retour d’Asie, il s’inscrit à l’université de Washington pour y suivre des études de théâtre, avant d’obtenir un doctorat en communication à l’université Northwestern. Il enseigne la mise en scène au Dana College à Blair, dans le Nebraska, puis devient professeur associé à l’université du Texas, à Austin – département cinéma.

En 1970, il obtient le Esquire Magazine’s Publisher’s Award pour un moyen métrage, coécrit et codirigé avec Richard Kooris, intitulé Stasis et adapté de la nouvelle de Sartre, Le Mur. La même année, il publie sous son vrai nom The Language of Film, un essai sur le cinéma, avant de s’atteler au roman qui fera connaître Trevanian dans le monde entier.

Au milieu des années 1970, après avoir quitté l’université du Texas, il devient professeur à l’université Bucknell, en Pennsylvanie, ainsi qu’au Emerson College, à Boston, avant de quitter définitivement les États-Unis et de partager son temps entre la France, dans un petit village basque du nom de Mauléon, et l’Angleterre, à Dinden, dans le Somerset. Il y passera le reste de sa vie avec sa femme, rencontrée à Paris, et ses quatre enfants. Il meurt en 2005.

 

Avis :

L’été 1914, le médecin tout frais émoulu Jean-Marc Montjean revient s’installer dans son village natal du pays basque. Ses fonctions lui font rencontrer Paul Tréville et sa piquante jumelle Katya. Fréquemment invité chez eux, il devient l’ami de la famille malgré le comportement souvent déconcertant de chacun de ses membres, et tombe amoureux de la jeune femme. L’état de confusion que ses visées sentimentales provoquent chez ses hôtes le place toutefois face à un mur : quel est donc ce douloureux secret qui semble ronger les Tréville ?

Une profonde mélancolie préside à ce récit, entamé en 1938 parce que le bruit des bottes et la prescience d’une catastrophe à venir renvoient alors le narrateur au souvenir d’un autre gouffre, celui qui devait l’engloutir à la fin de l’été 1914. Cet été-là s’annonçait pourtant parfait. C’était encore pour l’insouciant jeune homme le début de tous les possibles, avant le drame et les désillusions. L’évocation de ce passé prend la saveur douce-amère de l’innocence perdue et du bonheur entrevu. Elle est une parenthèse de lumière qui s’ouvre et se referme, dans une résignation tragiquement désabusée.

C’est donc en s’attendant à la catastrophe que le lecteur se laisse emporter dans un retour en arrière à la saveur délicieusement surannée. Dans l’atmosphère un rien étouffante d’une petite station thermale où se recrée en miniature une société de classes et de convenances, la romance naissante prend très vite une coloration sombre et tourmentée, alors que se dévoile la psychologie de personnages troublants et mystérieux. Dans l’isolement de leur villa mangée par la végétation et la décrépitude, les Tréville, dont on dit qu’ils ont précipitamment quitté la capitale, rivalisent d’étrangeté. Lunaire, le père semble évadé dans son univers d’érudition, tandis que la fascinante complicité du frère et de la sœur, si étonnamment semblables, ne parvient pas à masquer l’ascendant singulièrement autoritaire du premier sur la seconde, pourtant impétueuse et volontaire. Le comportement lunatique de Paul, qui, maniant une ironie féroce volontiers menaçante, ne cesse de souffler le chaud et le froid dans son hésitation à accueillir ou à rejeter leur visiteur, déstabiliserait tout autre prétendant que le tenace Montjean. Il n’est pas jusqu’à une étrange présence fantomatique qui ne vienne épaissir le sentiment de malaise qui pèse sur le récit.

Il y a du Stefan Zweig dans l’écriture et la facture classique, mais aussi dans l’intensité psychologique de ce roman. Une ironie acide et un regard sans illusion sur la misogynie d’une société capable des plus bas instincts lorsqu’elle se sent libérée des convenances, sortent de l’ordinaire cette histoire de secret familial et d’amour contrarié au suspense prenant. Nonobstant son dénouement peut-être excessif, j’ai adoré l’élégance de la plume et le brio du récit, qui fait par ailleurs passionnément écho à la longue immersion de l’auteur en pays basque. Coup de coeur. (5/5).

 

 

Citations :

J’étais un lecteur vorace et sensible, et je commettais l’erreur habituelle de déduire de ma réceptivité en tant que lecteur un talent latent d’écrivain, comme si le fait d’être gourmand prédisposait au métier de cuisinier.
 

C’est fascinant, dit-elle, je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi préoccupé par l’avenir que vous. Mon père vit dans le passé lointain, et mon frère et moi avons toujours vécu dans l’instant, ou du moins au jour le jour. Nous ne parlons jamais de l’avenir. Je suppose que j’ai toujours considéré le futur comme un grand tas de lendemains qui attendent chacun leur tour pour devenir aujourd’hui.
 

— Oui. L’homme est si fragile. C’est presque terrifiant, quand on y songe. Nous vivons dans un univers dont la température constante est proche du zéro absolu. Aucune vie ne pourrait se développer dans les espaces infinis qui séparent ces petites taches de lumière que nous appelons les étoiles. Et cet espace forme la quasi-totalité de l’univers. Par ailleurs, la vie telle que nous la connaissons ne pourrait pas non plus exister dans la fournaise de plusieurs milliers de degrés des étoiles. La vie – toute la vie – se tient dans les insignifiantes particules de poussière qui tournent autour des étoiles… c’est-à-dire les planètes. Sauf que la plupart d’entre elles sont soit trop chaudes, soit trop froides pour que l’homme puisse y survivre. Entre les milliers de degrés qui séparent les brasiers des étoiles et le froid inerte de l’espace, l’homme ne peut subsister que dans une frange de température incroyablement étroite – de quelques degrés seulement. Qui plus est, sans toit ni feu, nous ne pouvons habiter qu’en de rares endroits de notre minuscule planète. Les hommes meurent de suffocation à 35 °C et d’engourdissement à moins 25 °C. Et même à l’intérieur de ces strictes limites, on peut prendre froid et périr de pneumonie en se faisant un peu saucer pendant le plus bel été qu’on ait connu. C’est à la fois effrayant et merveilleux de considérer la précarité de notre existence et la façon dont le moindre petit changement dans notre vie peut nous faire basculer dans l’au-delà.  
— Alors, dit Paul, il ne faut pas laisser le changement entrer dans nos vies.  
Je lui lançai un coup d’œil et vis qu’il m’observait. Son sourire était glacé. Il prit une courte inspiration :  
— Père, vous savez si bien parler. Quand nous étions enfants, on nous a enseigné à éviter dans les conversations civilisées la religion, la politique et, avant tout, les sujets bassement matériels. Nous avons appris que le seul sujet tout à fait sûr était la météo. Et vous venez de prouver que même cela peut être dangereux. Qu’en pensez-vous, Montjean ? L’humanité, à vos yeux, ne fait-elle que survivre entre les coups de soleil et les reniflements ? Un équilibre précaire, n’est-ce pas ?  
— Je suis plus ému par le miracle de notre existence que par ses dangers. Le seul fait que nous existions est, comme M. Tréville l’a souligné, stupéfiant. Mais la vraie merveille est que nous savons que nous existons et que nous méditons sur ce fait étonnant.
 
 
Pendant le reste du trajet, Paul me divertit en imitant divers commerçants et dignitaires du coin avec lesquels il avait eu affaire. Si ses dons de caricaturiste étaient surprenants, son total manque d’indulgence pour les petits travers humains ne l’était guère.  
— Il est pour le moins étonnant que vous traitiez avec des commerçants, dis-je, étant donné votre mépris pour cette classe sociale.  — On ne peut faire autrement que de traiter avec eux de temps en temps, mon vieux. Après tout, c’est eux qui possèdent le monde. Certainement pas par droit de naissance, ni en vertu de leurs mérites. Ils possèdent le monde parce qu’ils l’ont acheté.  
— C’est peut-être vrai. Mais vous devez vous souvenir que c’est votre classe qui le leur a vendu.  
Il resta silencieux un moment, puis m’approuva en douceur :  
— C’est vrai. Comme c’est vrai.


Le plus tragique effet des préjugés est que les victimes en viennent à avaliser, au plus profond d’eux-mêmes et sans se l’avouer, les stéréotypes de leurs oppresseurs.


— Il y a quelque chose dans votre ton qui suggère que vous vous préparez à me donner un conseil… Voilà bien la seule chose qu’il soit plus agréable de donner que de recevoir.


Et je sympathise avec toute victime du qu’en-dira-t-on. C’est ce qui donne à nos commères l’occasion de barboter dans les délices du péché sans avoir à se repentir, transgressions qu’elles ne commettront jamais elles-mêmes, protégées qu’elles sont de la tentation par le manque de courage, d’imagination et d’opportunités – autant de carences qu’elles considèrent comme une preuve de leur vertu. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


mercredi 10 novembre 2021

Interview de Matthieu Mével, auteur de Un vagabond dans la langue (chroniqué sur ce blog) - Novembre 2021

 




Bonjour Matthieu Mével. Vous êtes auteur et metteur en scène. Vous avez publié cette année votre premier roman Un vagabond dans la langue, une exploration autobiographique à partir de votre relation à votre frère autiste, Séverin.

Votre livre est d’abord une formidable déclaration de tendresse à votre frère, dont les difficultés de langage vous ont habitué à prêter une grande attention à la manière de communiquer avec lui. Lorsque les mots trébuchent, l’on pourrait craindre l’impossibilité de se comprendre. Entre vous, il semble, qu’au contraire, vous ayez fini par développer un niveau de communication différent, plus instinctif, plus émotionnel, plus authentique ?


Mon dernier frère parlait mal. Il m’est étrange d’utiliser le mot « mal » mais je ne vois pas comment dire mieux. Il faut imaginer sa parole comme des parents abîmés : certains mots sont juste mal articulés, d’autres sont déformés et parfois incompréhensibles, les derniers sont aussi inutiles que des jouets cassés dans un grenier. D’une part, on le comprend assez dans ma famille pour se faire une idée de ce qu’il veut dire, d’autre part, ne pas toujours le comprendre ne nous a jamais empêchés de rire avec lui, de lui raconter ce que nous vivions, ou de l’aimer, en somme d’établir ce que vous appelez une communication. Puisqu’il ne maîtrise pas correctement le langage, il est par exemple incapable de mentir. Ou si mal qu’on le devine immédiatement. C’est donc en effet une communication plus instinctive, plus enfantine, à la fois brute et lumineuse, et surtout plus proche de son état émotif qu’il sait moins que nous cacher aux autres. Les enfants ont une participation directe et spontanée à la vie, les adultes ont appris à gouverner leurs peurs, leurs habitudes, leurs paroles. Séverin est un adulte de 39 ans qui parle comme dans la langue d’un enfant. Son émotion ou plutôt son état émotif l’emporte sur le sens des mots. C’est aussi sa poésie.




A-t-on raison de penser que cette relation à Séverin vous a profondément transformé, personnellement et professionnellement ? A-t-il été un catalyseur dans votre orientation vers des métiers de la communication ?

Cette question me fut beaucoup posée pendant la promotion du livre. Je me suis étonné qu’elle intéresse autant les journalistes, elle fut omniprésente dans chaque émission de radio, dans chaque rencontre aussi, dans les librairies, ou les lieux culturels, à Paris et en province, en Belgique et en Italie. Je mesure seulement maintenant, six mois après la sortie du livre, à quel point je n’ai pas toujours bien su y répondre. Elle est sans doute si brûlante, ou si profonde, que je ne la voyais pas aussi bien que vous. Je ne me suis pas orienté vers les métiers du théâtre avec la conscience de tout cela. D’ailleurs, je ne sais pas si écrire ou mettre en scène sont des métiers de communication. Je fais une grande différence entre l’efficacité voulue et désirée de la communication politique et une mise en scène ou un livre. L’art nous transporte ailleurs pour ouvrir nos vies, il n’a pas vocation à nous communiquer un message. Je crois beaucoup à ce qui se dit dans le tremblement de la voix quand on ne sait plus très bien comment dire. La publicité sait trop ce qu’elle veut dire. Oui, donc, il est évident que grandir avec la parole de mon dernier frère nous a transformés mes frères et moi. C’est un ange gardien ou un petit « duende » qui veille dans mon dos sur ma parole. Quand je commence à faire trop le malin, à trop savoir ce que je dis, à m’éloigner trop loin des émotions pures de l’enfance, il me sourit en rêve et je comprends que je me suis perdu. Dans ce premier roman, j’ai parlé à sa place, mais il me soufflait dans le dos.




Dans votre travail de metteur en scène, vous mentionnez l’importance de l’émotion de l’acteur derrière les mots. Sans mots, les émotions vous submergent. Mais sans émotions, est-ce à dire que les mots ne signifient plus grand-chose, sur scène comme ailleurs ?

Dans les cours de théâtre que je donne, j’aime utiliser ce néologisme : émotionner le texte. Les mots ne sont rien (même s’ils portent du sens) au théâtre. Ou disons qu’ils ne sont pas tout. L’acteur ne vient pas juste réciter les mots (on dit « récitare » en italien), il vient les jouer, c’est-à-dire les remettre en jeu dans une émotion. Il s’agit de retrouver sous le poids du texte appris par cœur l’émotion dans lequel est né le texte dans la main de l’auteur. Sans cette émotion qui peut être subtile, retenue, ou même tue, le théâtre ne m’intéresse pas. Notre société contemporaine crève sous le poids des mots. Ce n’est plus la société du spectacle, c’est la société de l’hyper bavardage. Le théâtre n’a rien à voir avec ce bavardage. La langue de bois est pour moi le signe d’une société obsédée par l’idée de tout contrôler. Le contrôle s’étend jusqu’à nos habitudes corporelles avec le prétexte de cette maudite pandémie dans laquelle nous sommes tous enlisés. Mais les mots transportent du sens bien entendu. Mon frère est du côté de la poésie qui parle aux oiseaux, quand elle chante la gloire des sons, mais il y a aussi des romans, des récits, des paroles pleines de sens. Je ne peux donc pas dire avec vous que les mots ne signifient pas grand-chose, ils sont plutôt pleins de significations. Il faut les parler (les jouer) en enlevant la mauvaise graisse de la signification. Vous savez ce que cela veut dire vous « gouvernance » ? Et « crise » ? Le mot a quelle signification pour vous ? La crise pétrolière ? La crise économique dans laquelle j’ai grandi ? La crise démographique ? Climatique ? On ne cesse de parler avec des mots dont les significations s’abîment comme de vieilles semelles, la littérature, c’est ce qui réveille la parole. C’est ce qui relance les mots dans la vie.




Au-delà de votre expérience et ressenti personnels, avez-vous utilisé d’autres sources pour nourrir votre réflexion ?

Je lis deux livres par semaine depuis trente ans. Ce sont comme mes voyages. Ils sont toujours là comme le souvenir de paysages merveilleux. J’ai longtemps admiré les écrivains qui parlaient dans une langue obscure. Je pensais comme Baudelaire : « le beau est toujours bizarre. » J’aimais les belles « disproportions » de la langue pour reprendre l’expression de Baltazar Gracian. Mais pour écrire mon Vagabond dans la langue, je n’ai pas cherché ma langue obscure, il s’est passé quelque chose de mystérieux qui m’a rempli de joie pendant le temps de l’écriture, je ne cherchais pas ma langue, la parole jaillissait : quelque chose s’écoulait dans la langue pure des émotions dont j’ai parlé pour mon frère. Je ne cherchais pas mon style, j’essayais juste de raconter de la façon la plus claire possible la langue obscure de mon frère autiste. Pour finir de façon plus concrète, je lisais en écrivant les œuvres complètes du pédagogue Fernand Deligny. C’est un gros livre orange qui m’a accompagné comme un talisman.




En conclusion, avez-vous pu évoquer votre livre avec Séverin ? Qu’auriez-vous aimé qu’il puisse en penser ?

Séverin ne sait pas lire. Il vit dans un institut médicalisé. Quand le livre est sorti, il voulait l’avoir dans sa chambre qu’il appelle « studio. » Gallimard ne lui avait pas envoyé le livre, ils ont dû inventer un subterfuge. Ma mère a envoyé par mail la première et la quatrième de couverture. Et dans son foyer, ils ont photocopié la première et la quatrième de couverture pour les coller sur un autre livre. Puis ils le lui ont apporté comme un cadeau. Ils avaient même écrit une fausse dédicace. Quand je suis allé le voir, je lui ai apporté le vrai livre en annonçant que l’éditeur avait fait une version plus belle. C’était le vrai livre qui doit dormir dans un coin de son studio avec le premier livre bricolé. Je lui ai lu le début qui commence par un dialogue entre nous deux. Il aime écouter les dialogues quand il comprend qu’on parle de lui. Je suis moins sûr que mes méditations sur la parole le passionnent. Je ne sais pas ce qu’il en pense. C’est le propre de ses difficultés de langage que de nous empêcher de savoir vraiment ce qu’il pense. J’aurais aimé qu’il soit fier de sa vie.




Merci Matthieu Mével d’avoir répondu à mes questions.
 
Retrouvez ici la chronique de Un vagabond dans la langue.
 

 

 

mardi 9 novembre 2021

[Sire, Guillaume] Les Contreforts

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Les Contreforts

Auteur : Guillaume SIRE

Editeur : Calmann Lévy

Année de parution : 2021

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un éclair découpa l’horizon, suivi de sa morsure sonore, et une goutte tomba, grosse comme un doigt — et le grand délire commença.
Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés. Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.Ruinés, ils sont menacés d'expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.
Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque, Guillaume Sire érige une mythologie sur la terre de son enfance.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Son précédent roman, Avant la longue flamme rouge, a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard...

 

 

Avis :

Dans les Corbières, le château des Testasecca succombe de jour en jour davantage aux outrages du temps. Ses propriétaires, ruinés, sont au bord de l’expulsion. Le flamboyant père vigneron, Léon, a beau se draper dans sa superbe et multiplier les coups de poing au village,  la mère Diane jongler de son mieux avec les dettes qui plombent les comptes, leurs enfants Clémence et Pierre, dix-sept et quinze ans, se rendent bien compte que leur situation est aussi périlleuse que celle de leur fabuleuse forteresse. Pour autant, pas plus que leurs parents, la fille qui, comme un homme, s’attèle avec résolution aux travaux de gros œuvre les plus urgents, et le fils, braconnier dans l’âme, qui connaît comme sa poche les hauts plateaux alentour, ne sont prêts à se laisser chasser de leur ancestral repaire. Et s’il le faut, c’est un comité armé qui accueillera huissiers et gendarmes…

Posséder un château n’est pas une sinécure. Qui plus est une forteresse follement campée sur les contreforts montagneux du massif des Corbières, dans le paysage âpre d’une nature sèche et sauvage, à l’austérité aussi ingrate que menaçante. Car, au-delà des tracasseries financières et des appétits immobiliers sur le point de leur donner le coup de grâce, c’est d’abord l’inexorable attaque du temps et des éléments que les Testasecca affrontent dans un combat inégal et perdu d’avance. La nature des Corbières devient un personnage à part entière, magnifique mais dangereux, car doté d’une puissance imparable, imprévisible, qui, lorsqu’elle s’acharne, réveille craintes, superstitions et antiques croyances.

Parfaitement réaliste quant à son versant humain, où une poignée d’êtres anticonformistes voient leur liberté rognée peu à peu par le triomphe d’un matérialisme normatif symbolisé par le bitume et le béton, la narration verse dans la magie du conte lorsqu’elle évoque fantastiquement, comme en écho au souvenir des perceptions d’enfance de l’auteur, la fabuleuse architecture du château-fort, de terrifiants orages et de dévastateurs incendies de forêt, une faune effrayante et de maléfiques créatures cachées dans les replis de la montagne. Ne reste au lecteur qu’à lâcher prise et à se laisser porter par l’écriture magique de Guillaume Sire, qui, d’une manière qui m’a évoqué Franck Bouysse, sertit la noirceur de son histoire dans des phrases d’une beauté lumineuse lorsqu’elles évoquent son cadre naturel, et, comme dans Buveurs de vent, joue des symboles et du conte pour exprimer la rébellion contre un monde sclérosant. Une résistance qui se teinte d’ailleurs ici d’une touche de subversion, dont on pourra retrouver un écho chez Edward Abbey et les scènes de sabotage de son Gang de la clef à molette.

Dans un registre très différent d’Avant la longue flamme rouge, récit haletant et bouleversant d’une histoire vraie, ce conte symbolique, qui oppose une nature vengeresse à la cupidité suffisante d’hommes persuadés de l’avoir domestiquée, réinvente étonnamment le talent de Guillaume Sire. S'y révèle notamment une nouvelle facette, particulièrement esthétique, de sa plume. Nouveau coup de coeur pour cet auteur. (5/5).  

 

 

Citations :

Entre les Figueras et les Testasecca, les relations n’ont jamais été mauvaises. Il y a eu des disputes au conseil municipal pour la réfection du chemin du nouveau cimetière, mais rien d’impardonnable. Léon essaie de se figurer comment « Patoche » aurait pu en venir à se mettre d’accord avec un notaire véreux et son beau-frère Hugues Bourrasset pour acheter Montrafet, revendre le château et lotir le domaine ; seulement il n’y arrive pas, il ne comprend pas. Par quelle lucarne le démon est-il passé ? La colère germe en lui sous un terreau de souvenirs défectueux et, parce que c’est inexplicable, parce que rien ne justifie que le brave Figueras en soit arrivé là, la plante pousse de travers, en rhizomes purulents ; c’est de la rancune chez quelqu’un qui, d’ordinaire, en est incapable ; de la haine chez celui qui n’en a jamais ressenti ; du désespoir dans un cœur que normalement rien n’inquiète. Et c’est de la colère, une colère énorme d’animal !

Les Testasecca donnent systématiquement la chasse aux fureteurs qu’ils surprennent sur leurs terres. Un matin, Clémence n’a pas pu résister à l’envie de tirer sur l’un d’eux une de ces cartouches qu’elle fabrique avec des germes de blé. Heureusement, c’était un Néerlandais à la peau de loutre, qui n’a pas eu l’idée de porter plainte. Il paraît que, lorsqu’on est touché, le blé pousse dans les chairs et qu’on souffre pendant des semaines, beaucoup plus qu’avec les cartouches au gros sel ; les grains s’ouvrent et déchirent les tissus ; sur la couenne, les épis se déploient, et sous la peau leurs racines se mélangent aux capillaires sanguins et se greffent sur les nerfs. Si on essaie de les arracher, ils fructifient encore plus vite ; de sorte que le blessé n’a pas d’autre choix que de laisser faire, et bientôt le voilà recouvert de panicules vigoureuses l’empêchant de porter une chemise ou un pantalon. Il lui faudra attendre une saison entière, le temps de la moisson, la mort du sénevé, pour guérir, constellé à jamais de cicatrices violettes depuis qu’un champ de blé lui a poussé sur le cul.

Un automne et un hiver ont passé. Le gel a fendu les caponnières du rempart sud, et éclaté le cartel du donjon hexagonal. La grêle a marqué au cran de son couteau les ardoises des tourelles et le bois brun des palissades. Le mistral, excité par les tourbillons de givre, a viré hystérique. Les cyprès ont fouetté la citerne de gaz (Pierre entendait depuis son lit les coups sur l’acier) jusqu’à ce qu’elle crève et laisse échapper dans le gazon un venin instable. Le ciel de mars est apparu en braies mauves, traversé de nuées lustrales et de corbeaux aux regards obscènes, perchés sur les guérites de la tour d’artillerie et le perron du salon au cerf.

Dans l’enfance, Clémence et Pierre croyaient leur père immortel. Ils le croyaient vraiment, parce que Léon le leur avait répété des centaines de fois, et parce qu’il le leur avait même prouvé à deux reprises, en restant trois minutes trente sous l’eau, dans la piscine des Bertrou, et en tenant une braise dans la paume de sa main. (…)
Puis Mamita est morte. S’il avait pu, Léon lui aurait donné son immortalité, mais elle l’aurait refusée, c’est en tout cas ce qu’elle avait dit à Pierre trois jours avant de le quitter : « Tous les parents refusent l’immortalité que voudraient leur léguer leurs enfants. » Alors une pensée lui avait traversé l’esprit, dont le souvenir aujourd’hui est plus tragique que jamais : si les grands-parents peuvent mourir, les parents ne seront pas éternels longtemps.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 

dimanche 7 novembre 2021

[Collectif] Môôôsieur Philippe

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Môôôsieur Philippe

Auteur : Philippe LE CLOEREC,
               Berk SENTURK,
               Marie LOISON-LERUSTE,
               Hubert DUPONT

Parution : 2021 (Baromètre)

Pages : 120

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Cette histoire est celle de Philippe, sans domicile fixe depuis plusieurs années. Lui que les éboueurs ont retrouvé dans une poubelle quelques jours après sa naissance. Lui qui a plusieurs vies en une. Lui qui est devenu la coqueluche d’un quartier parisien, s’est retrouvé en fauteuil roulant et maintenant, remarche et repisse droit.

Raconter son histoire c’est faire caméra embarquée dans la vie d’un homme, permettre de lier passé et présent, mais aussi comprendre son courage, sa tristesse, ses rêves et ses peines. Au travers de l’histoire de Philippe, il s'agit de mettre en lumière toute une classe sociale que la société capitaliste veut rendre invisible. Se rendre compte que dans chacune de nos rues (sur)vivent des gens qu'on ne connait pas : acteurs invisibles qui demandent si peu et parfois donnent tout, y compris leur vie.

Ce court récit autobio – graphique est prolongé par une étude sociologique qui développe les thématiques principales dégagées par la vie de Philippe. Une mise en contexte objective qui permet de mieux appréhender le phénomène d’exclusion et confronter certaines des idées reçues. Replacer l’individuel dans l’universel, tel est l’objectif de cet ouvrage inédit par sa forme et son contenu.

C'est aussi le moment d'évoquer le lien social, ce fameux tissu dont on parle tout le temps, mais qu'on n'arrive plus à définir ou à retrouver et dont on sent qu'il se déchire. Ce lien qui se perd à force d’individus tournés sur eux-mêmes, pris dans la spirale consumériste. On reconnait la maturité d'une société à la façon dont elle traite ses indigents. L'histoire de Philippe dévoile ce fait social. Alors, racontons-le.

Dessins : Berk Senturk
Scénario : Hubert Dupont
Auteur essai : Marie Loison-Leruste

 

Avis :

A force de faire la manche devant la même boulangerie parisienne, Philippe a fini par nouer une relation amicale avec un des habitants du quartier. De leurs conversations est ressortie l’histoire de cet homme, jeté dans une poubelle à la naissance, victime d’une sidérante maltraitance pendant l’enfance, et devenu SDF après une vie en dents de scie. Cet ouvrage retrace d’abord fidèlement son parcours sous la forme d’un court roman graphique. S’ensuit une analyse sociologique de l’exclusion en France, qui met en perspective le vécu de Philippe à partir d’une enquête ethnographique et statistique sur le « sans-abrisme ».

Il est de ces destins qui vous plombent aussi sûrement qu’un boulet le ferait d’un noyé. La transcription graphique de celui de Philippe permet en quelques planches de s’en persuader avec effroi. Dessins à l’appui, point n’est besoin de longs discours pour saisir l’implacable et choquante adversité à laquelle l’ont livré, dès le plus jeune âge, la défaillance et la cruauté humaines. Quelques belles rencontres, malgré tout, lui ont permis d’acquérir un temps un certain équilibre, malheureusement trop précaire pour résister, sans béquille ni amortisseur, aux aléas de l’existence. Et c’est le coeur serré que l’on se représente désormais Philippe, seul et abîmé sur son bout de trottoir, aujourd’hui socialement guère mieux considéré que ce « déchet » auquel on avait déjà tenté de le réduire dès ses premiers jours.

Encore sous le choc de l’histoire de Philippe, efficacement retranscrite par les dessins tout en nuances de gris de Berk Sentruk, c’est avec intérêt que l’on aborde ensuite la partie sociologique de Marie Loison-Leruste, occasion de découvrir une photographie d’ensemble du phénomène de l’exclusion en France, les facteurs de fragilisation – « une enfance difficile, un parcours migratoire, des difficultés sociales et économiques qui participent à la ‘désaffiliation sociale’ » –, les parcours-types de ceux qui s’en sortent et de ceux qui s’enfoncent irrémédiablement, les difficultés rencontrées par les aidants.

Partant d’un cas individuel qui ne peut laisser indifférent, avant d’éclairer de manière factuelle et documentée le phénomène général de l’exclusion et du » sans-abrisme », cet ouvrage combat les idées reçues d’une manière parlante. Bravo à ses auteurs et à son éditeur. Un seul bémol pour ma part : l’écriture inclusive est très irritante à la lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Ainsi, « tout le monde peut un jour devenir SDF », mais pas avec la même probabilité, et il n’y a « ni fatalité, ni hasard » dans le fait de devenir un jour sans-domicile. Les travaux, tant qualitatifs que quantitatifs, montrent ainsi que les personnes sans domicile ont plus souvent connu une enfance difficile, un parcours migratoire, des difficultés sociales et économiques qui participent à leur « désaffiliation sociale ».

(…) le visage de la population privée de logement est difficile à dessiner, car derrière le mot « SDF » se cache en fait une très grande diversité d’individus et de trajectoires. Les personnes sans domicile ne correspondent plus tout à fait à l’image un peu ancienne et caricaturale du clochard, un homme seul, blanc, sans emploi et marginalisé. De nouveaux publics sont venus grossir les rangs des populations en difficulté par rapport au logement : des jeunes, des femmes, des actif-ves, des migrant-es, etc. Pour autant, ces personnes ont aussi un certain nombre de caractéristiques en commun. Leur situation est le résultat d’un processus de désaffiliation : elles ont rencontré, au cours de leur trajectoire, des ruptures qui ont fragilisé leurs liens sociaux, leurs difficultés les ont conduites à une situation d’instabilité et de précarité vis-à-vis du logement, mais aussi de l’emploi, de la santé ou de l’accès au droit. D’origine sociale modeste, avec un faible niveau d’études et des liens sociaux souvent distendus, elles rompent de toute façon avec l’idée selon laquelle tout le monde peut devenir un jour « SDF » avec la même probabilité.

Cécile Brousse remarque que : « les établissements qui offrent la meilleure prise en charge sélectionnent leurs résidents en fonction de leurs capacités financières et de leur situation familiale. Ainsi, ceux qui vivent seuls et qui ont de faibles revenus ont peu de chances d’être pris en charge de manière durable et personnalisée, à l’inverse des personnes qui vivent en couple et/ou avec des enfants ou qui ont les moyens d’acquitter les frais d’hébergement ». Finalement, « ce sont les mieux dotés financièrement, ceux qui peuvent témoigner d’un attachement local ou d’un mode de vie traditionnel (en couple, avec des enfants) qui connaissent des mobilités ascendantes », c’est-à-dire qui vont de la rue vers un centre ou d’un centre vers un logement aidé. On constate alors un fort « effet Matthieu », en référence à la parole du Christ : « car celui qui a, on lui donnera et il aura du surplus, mais celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé » (13:12) : les personnes les plus démunies sont orientées vers les solutions d’hébergement et de logement les moins durables, et vers l’accompagnement social le plus sommaire.
 
On peut par exemple s’interroger sur les politiques actuelles visant presque exclusivement l’urgence, traitant seulement les symptômes du sans-abrisme mais pas le fond du problème. Car plutôt que d’investir durablement dans des logements pérennes et d’accompagner les personnes les plus désocialisées vers le logement, les « solutions » consistent plutôt à développer l’hébergement de courte durée et à segmenter la prise en charge. (…)
Tiraillées entre leurs valeurs militantes d’accueil souvent inconditionnel et les impératifs gestionnaires qui les contraignent et les subventions étatiques dont elles ont besoin pour survivre, les associations courbent le dos et se plient aux règles de ce jeu, dont elles ne sont pourtant pas dupes… Elles se voient ainsi cantonnées dans ce rôle de faire-valoir de politiques guidées par le calendrier médiatique, la chute des températures, l’arrivée d’un nouveau ministre, un effet de mode. L’ouverture de ces structures d’urgence masque difficilement les problèmes rencontrés au quotidien dans l’accompagnement des personnes en situation de pauvreté et la difficile relation que nous entretenons tous-toutes à la pauvreté et aux différentes formes d’exclusion sociale.


 

vendredi 5 novembre 2021

[Chabas, Jean-François] Red Man

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Red Man

Auteur : Jean-François CHABAS

Editeur : Au Diable Vauvert

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans le centre rouge de l’Australie, les méfaits de la colonisation ont précipité les natifs dans l’alcool, la violence et la consommation d’une drogue qui ravage corps et cerveau. Marvellous, jeune Aborigène déjà accro à l’ice, est réduit au vol pour survivre. Même le Red Man, guerrier magique et mystérieux de la tradition aborigène, semble incapable de le sauver. Mais dans le désert, une rencontre va bouleverser sa vie à jamais.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Jean-François Chabas est né en 1967 à Neuilly-sur-Seine. Il a exercé différents métiers avant de se consacrer à l'écriture en publiant chez Casterman Une moitié de wasicun en 1995, puis Les Secrets de Faith Green en 1998 pour lequel il obtient 14 prix. Il est l'auteur de plus de 80 livres chez Gallimard, L'école des loisirs, Calmann-Lévy, etc., qui lui ont valu de nombreux prix. Considéré comme l'un des auteurs majeurs de la littérature jeunesse contemporaine, il est traduit en plus de dix langues. Une dizaine de ses livres est sur la liste de l'Éducation nationale.Red Man est son premier roman young adult au Diable vauvert. Il est le fruit de deux longs séjours de l’auteur avec les tribus, à travers toute l’Australie.

 

Avis : 

La misère, l’alcoolisme et la toxicomanie font des ravages au sein des tribus aborigènes d’Australie. Le jeune Marvellous semble bien en passe de sombrer lui aussi, quand une rencontre inattendue dans le désert vient bousculer son destin.

Ce petit livre jeunesse a tout pour séduire le public adolescent. On y découvre le sort des Aborigènes australiens, qui, dépossédés de leur terre et de leur culture par la colonisation blanche, se retrouvent aujourd’hui en butte à la pauvreté, au racisme, et à l’humiliation qu’ils partagent avec tous les peuples envahis, exploités, anéantis. Exposée avec la plus grande clarté, l’injustice qui continue à les détruire inexorablement ne peut que toucher le lecteur, vite attaché à Marvellous et bientôt tremblant pour sa survie.

Inspiré par les séjours de l’auteur auprès des tribus aborigènes, ce livre si juste et si sincère est à mettre entre les mains de tous les collégiens, mais pas seulement, pour une nécessaire sensibilisation. C’est aussi une lecture très agréable, entre aventure, suspense et un soupçon de magie. Il n’y a rien d’étonnant au succès de Jean-François Chabas auprès de la jeunesse du monde entier. (4/5)

 

 

Citations :

Comme aujourd’hui nous sommes en janvier et que la canicule écrase tout, je prends du repos le jour et je sors la nuit. Les Piranpa disent : « Regardez ces Abos, qui laissent leurs gamins traîner dehors à trois heures du matin ! Regardez comme ces abrutis sont irresponsables et arriérés ! »                                            
Et moi, je leur réponds : « Regardez comme vous êtes stupides ! Depuis des milliers d’années, quand le soleil dévore la terre, nous, les Pitjantjatjara nous reposons aux heures les plus chaudes, et nous sortons à la lune, quand il fait frais. Partez donc de notre pays, vous qui ne comprenez rien ! »                                            
Ils croient que leur technique – comme l’air conditionné dans lequel ils vivent du matin au soir (de leurs voitures à leurs supermarchés en passant par leurs bureaux et leurs maisons) – les rend supérieurs, mais ils n’ont pas compris que ça les isole de la nature. Ça les enferme dans une bulle, comme s’ils étaient dans un scaphandre sur une planète hostile.

Nous vivions dans le Tjukurpa, qui était la période de la création, mais aussi celle du présent, car le temps, pour nos tribus, ne passait pas du tout comme chez les Blancs. La notion de consommation n’avait pas de sens pour nous, et le fait de posséder le dernier téléphone en date, la dernière voiture, était contraire à la raison. Ce qui comptait, c’était ce qui se passait entre nous, les humains, et les animaux, le désert, l’eau, le ciel et les étoiles. Tout cela, c’était assez peu de temps avant ma naissance. Quand mon Tjamu, mon grand-père, était un law man respecté et craint de tous. Et puis les Blancs sont arrivés avec leurs malédictions, et tout a changé ; il y a eu des gens, parmi nous, qui ont été frappés par le rêve du Toyota. C’est comme ça qu’on appelle ce qui a pourri le cœur de beaucoup des nôtres, même parmi les Anciens, qui pour certains d’entre eux se sont mis à complètement oublier ce qu’ils étaient, obsédés par l’idée de se procurer les biens matériels des Blancs. C’est comme ça qu’ils ont été achetés, jusqu’à perdre de vue l’intérêt de leurs proches. Les 4x4, les fours micro-ondes, les motos et puis bien sûr, notre plus grand malheur, l’alcool et les substances, les poisons…
 
Je ne suis pas un garçon stupide, moi. Je sais que moi aussi je prends de la drogue. Je sais que c’est comme si je fonçais en courant vers un mur. Je sais qu’au bout c’est la fin. Serais-je assez idiot pour ne pas le comprendre ? Mais j’agis comme ceux qui m’entourent : je fuis la réalité, parce qu’elle est trop épouvantable. Je n’aime pas les Piranpa, je ne voudrais pour rien au monde les imiter, mais le chemin du rêve n’est plus le mien. Je n’ai plus de chemin dans ma vie, et j’erre dans le désert comme une poule dont on aurait coupé la tête, mais qui continuerait quand même à marcher. Comme tous les jeunes que je connais, ou presque. Il m’arrive même de penser qu’il n’y a pas de rêve, ou alors que, s’il a existé, les Blancs ont réussi à le faire disparaître. Mais si le Tjukurpa s’est évanoui… alors, nous, ses enfants, ses créations, nous partirons avec lui. Nous, les Anangu et les Yamaji, et les Ngan’giwumirri, et les Walangama, et les Kurin-gai, nous les clans de toute l’Australie, nous, les centaines de tribus, nous dissiperons dans l’histoire comme une brume matinale, et il ne restera de nous que des tableaux de dot painting dans les musées, à côté des boomerangs anciens et des didjeridoos. Quelques images en noir et blanc, où l’on voit danser nos ancêtres, couverts des lignes d’ocre sacré.

Les Piranpa, en nous arrachant à tout ce qui comptait pour notre esprit, nous ont apporté le tourment qui nous pousse à boire ; puis ils nous ont fourni la boisson qui répond à ce tourment. Cette boisson qui nous tue. Aujourd’hui, les Blancs ne peuvent plus nous assassiner comme ils le faisaient autrefois, en nous tirant une balle dans la poitrine pour nous voler, ou en torturant nos enfants pour nous obliger à travailler pour eux.Le reste du monde regarde, l’opinion internationale compte. Mais comme nous les gênons, et qu’ils veulent le reste des terres en plus de celles qu’ils ont déjà dérobées, ils s’y prennent autrement. Ils désirent exploiter le pays entier avec le fracking pour le gaz, les sondages pour le pétrole et puis encore avec les mines pour les matières précieuses. Ils souhaitent que nous ne soyons plus là. Et quel ingénieux moyen que de nous laisser nous tuer nous-mêmes, avec juste un petit coup de main pour nous y aider… En apparence, ils prétendent nous venir en aide avec des subventions, des programmes « humanitaires », comme ils disent. Mais je te le demande, tjitji : pour quelle raison ces ministres et ces conseillers ont-ils tant insisté pour ouvrir ce pub, contre l’avis de tous nos sages ? Quel était leur intérêt là-dedans ? Et pourquoi crois-tu que nous avons, ces dernières années, vu apparaître l’ice en si grande quantité dans les communautés ? Pourquoi s’est-il répandu avec une telle rapidité, jusqu’à ce que des garçons comme toi, et même plus jeunes, soient touchés ? Tu vois les morts autour de toi. Tu vois que tout le monde s’en prend à tout le monde, que c’est le chaos, qu’il ne se passe plus une journée sans que quelque chose de hideux se produise. Tu assistes aux agressions horribles des enfants en bas âge, tu regardes le mari qui casse une bouteille sur la tête de sa femme, tu vois les vieilles personnes autrefois respectées et aimées qui aujourd’hui sont assises seules par terre, hébétées, regardant dans le vide parce qu’il n’y a plus rien d’autre que ça, le vide. Tu es spectateur, mais tu n’as pas saisi l’origine du mal. Et quand un médecin blanc, une infirmière, une assistante sociale viennent dans la communauté, tu es fier de leur mentir en disant que tu ne prends jamais de produits.Tu voleras leurs affaires, si tu le peux, et tu te sentiras malin. Mais à qui portes-tu préjudice, en vérité, tjitji ?
 — Les White fellas n’ont pas à savoir le business des Black fellas !                                                       
— Mais… ils savent tout, tjitji ! Tout. Et ils nous jugent. Ils disent : « Voyez ces gens, à peine des êtres humains, voyez ce qu’ils se font entre eux ! Voyez comme ils traitent leurs bébés, et leurs vieillards ! Et voyez comme ils sont voleurs ! » Ainsi, ils peuvent justifier ce qu’ils nous ont fait – parce qu’à l’évidence nous serions beaucoup moins respectables qu’eux –, et ils soupirent, avec un accablement touchant : « Nous voudrions bien les aider, mais ils sont irrécupérables ! Ils sont appelés à disparaître, ils ne peuvent pas s’adapter à la modernité, c’est le sens de l’histoire du monde… » Avec le vol, avec la drogue, avec l’alcool, nous ne faisons que nous rendre complices de notre propre génocide, tjitji. Ce que tu crois être une vengeance n’est qu’un suicide.
 
Il y avait un élément que je retenais du discours du grand homme, un je-ne-sais-quoi qui me faisait réfléchir en fronçant les sourcils pour demeurer concentré malgré l’ice, et qui me criait soudain la vérité : nous nous entretuions parce que n’avions plus d’estime pour nous autres, à force d’avoir été humiliés.                                            
C’était une idée visqueuse, le venin d’une certitude que beaucoup d’entre nous nous cachions à nous-mêmes : on nous avait piétinés très longtemps, le titre d’être humain nous avait été dénié, et nous avions fini par perdre toute forme de pitié pour notre propre personne, et toute forme d’égards pour les autres. On nous avait inoculé le dégoût de tout. Nous vivions dans l’absurde, et l’absurde nous crevait la panse. N’importe quel peuple, de n’importe quel pays, aurait fini ainsi. Ce n’était pas dû à une faiblesse particulière à nos tribus : la fragilité des femmes et des hommes du monde entier ne pouvait résister à cela.

 

mercredi 3 novembre 2021

[Némirovsky, Irène] L'Ennemie

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Ennemie

Auteur : Irène NEMIROVSKY

Parution : originale en 1928,
                  Denoël en 2019

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Il y a un peu moins d’un siècle paraît pour la première fois L’Ennemie, petit bijou d’une jeune romancière encore inconnue du public. Dans ce roman, publié sous le nom de Pierre Nerey, Irène Némirovsky dissèque sous couvert de la fiction toutes les ambivalences de sa relation avec sa mère. Ici, Irène devient Gabri, une jeune fille de dix-sept ans en révolte, avec toute la violence confuse de l’adolescence, contre une mère indifférente, vieille coquette sur le déclin aux prises avec son dernier amour.
Ce conte cruel du Paris des années folles suit le terrible apprentissage par Gabri d’une féminité déchirée entre désirs naissants et solitude irréductible, où le visage de l’être détesté devient d’autant plus haïssable pour la jeune fille que ces traits se confondent peu à peu avec les siens. Telle une nouvelle Électre, Irène Némirovsky n’épargne pas cette mère qui ressemble furieusement à la sienne et dont elle dresse le portrait-charge sous les traits d’une coquette aussi vaine que cruelle.
Toute une société déboussolée renaît ainsi sous la plume acide d’une auteure emblématique de l’entre-deux-guerres.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Irène Némirovsky naît à Kiev en 1903. Sa famille, qui a fait fortune dans la finance, fuit la révolution russe et s'installe à Paris en 1919. L'auteur connaît le succès dès 1929, avec David Golder, puis avec Le Bal (1930). Juive, elle est déportée en juin 1940 et meurt à Auschwitz deux ans plus tard. Sa fille aînée, Denise, emporte dans sa fuite l'ultime manuscrit de sa mère, Suite française, publié en 2004 et couronné à titre posthume du prix Renaudot.

 

 

Avis :

Dans les beaux quartiers de Paris en ces années vingt, Gabri et Michette n’occupent que bien peu de place dans les préoccupations et l’emploi du temps de leur mère. Absorbée par sa vie mondaine et sentimentale, cette jolie femme collectionne les plaisirs et les amants, laissant ses deux filles aux bons soins de la bonne, pendant que le mari s’emploie à faire prospérer les affaires familiales. Gabri grandissant, la frivolité maternelle lui devient de plus en plus insupportable, surtout après le drame qui frappe sa cadette. Une véritable haine investit l’adolescente, qui, prenant conscience de son tout neuf pouvoir de séduction, entrevoit le moyen de se venger de sa vieille coquette de mère, désormais sur le retour.

Largement autobiographique, ce roman de jeunesse comprend déjà bon nombre des ingrédients qui reviendront en leitmotiv dans l’oeuvre d’Irène Némirovsky. L’Ennemie est la première version de cette histoire qu’elle ne cessera de réécrire avec un réalisme satirique : celle de sa relation conflictuelle avec sa mère, sur le fond acidement représenté de la société bourgeoise des années folles. Si tous les personnages sont peints au vitriol, en particulier les hommes, veules et amoraux quand ils ne sont pas absents et tout entiers consacrés à leur ambition et à l’argent, celui de « Petite mère » est un summum de détestation. Parvenue frivole et coquette, effrayée à l’idée de vieillir, elle ne se préoccupe que d’elle-même et de ses amants, se révélant une mère défaillante que ses enfants encombrent. Passée de la répulsion pendant l’enfance à la haine franche à l’adolescence, sa fille Gabri en vient aussi à se détester, lorsqu’elle prend conscience que sa volonté de vengeance la pousse à jouer le même jeu que sa mère.

Le style incisif, tout en phrases brèves et dures, s’accorde avec le regard acéré que Gabri porte sur elle-même et sur son entourage. Cruel, le récit se tisse d’autant de haine que d’auto-détestation. Toute entière à sa révolte, cette fille à qui personne n’a appris ce qui est bien, ce qui est mal, se perd en même temps qu’elle cherche sa revanche. La narration ne s’est pas encore débarrassée de la culpabilité de l’affrontement avec la mère, comme elle le fera un peu plus tard dans le beaucoup plus ironique - et même drolatique - Bal, dont le dénouement transforme cette femme détestée en simple objet de pitié, enfin vaincu.
 
Ce très court classique écrit dans les années trente n’a rien perdu de sa modernité. Sa concision mordante et la finesse toute autobiographique de ses personnages en font une lecture fascinante, particulièrement cruelle, mais aussi représentative de l’ambiance électrique des années folles. (4/5) 

 

 

Citations :

La nuit était venue. Des bureaux, des magasins, des jeunes gens, des jeunes filles sortaient à la hâte. Sous chaque bec de gaz, un couple qui se retrouvait, la journée de travail terminée, s’embrassait silencieusement. Ils étaient tous tellement pareils qu’on eût cru voir une seule image reflétée en de fantastiques miroirs.

Francine n’avait jamais songé à observer Gabri ; elle n’avait jamais essayé de comprendre ses rêves, ses désirs, ses chagrins. Elle ne la connaissait pas. Quand l’enfant est petit, on se forge une image idéale de ce qu’il sera plus tard, et cette image, comme un masque, dissimule sa véritable figure qu’on ne connaîtra jamais. Pour Francine, Gabri était, devait être une petite fille ignorante et pure. Voyons ? Élevée comme elle l’avait été ces dernières années, abritée de tous les dangers, de tous les contacts… car, avant, naturellement, avant la fortune et les institutrices, c’était un bébé qui ne voyait rien, ne comprenait rien. Depuis elle l’avait laissée très libre, certes, mais c’était parce qu’elle avait eu confiance en elle, simplement. Elle avait fait son devoir, tout son devoir, elle n’était coupable de rien…  
Et stupéfaite, atterrée, anéantie, elle ne concevait pas pourquoi elle souffrait ainsi, ni comment tout cela avait pu se produire à son insu. Mais, peu à peu, du chaos de pensées où elle se débattait, certains souvenirs surgirent, confus d’abord, puis singulièrement précis. Elle se rappela certaines expressions du visage de sa fille, certains sourires ambigus, certains regards… La physionomie humaine est faite ainsi de mille petits riens à peine perceptibles, excessivement subtils et ténus, absolument insignifiants, ou bien, au contraire, d’une clarté qui aveugle, selon qu’on les regarde avec indifférence ou qu’on les observe avec passion. Pour la première fois de sa vie, Francine se mit à chercher âprement l’âme tapie au fond de cette chair sortie de la sienne. Mais elle ne vit qu’incertitudes et que ténèbres.

Pour la première fois, elle sentait qu’elle aimait Gabri, parce que pour la première fois elle souffrait à cause d’elle. L’amour, souvent, comme une blessure, ne se révèle que par la souffrance.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


lundi 1 novembre 2021

[Berest, Anne] La carte postale

 

 

 
 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La carte postale

Auteur : Anne BEREST

Editeur : Grasset

Parution : 2021                 

Pages : 512

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était en janvier 2003. Dans notre boîte aux lettres, au milieu des traditionnelles cartes de voeux, se trouvait une carte postale étrange. Elle n’était pas signée, l’auteur avait voulu rester anonyme. L’Opéra Garnier d’un côté, et de l’autre, les prénoms des grands-parents de ma mère, de sa tante et son oncle, morts à Auschwitz en 1942.

Vingt ans plus tard, j’ai décidé de savoir qui nous avait envoyé cette carte postale. J’ai mené l’enquête, avec l’aide de ma mère. En explorant toutes les hypothèses qui s’ouvraient à moi. Avec l’aide d’un détective privé, d’un criminologue, j’ai interrogé les habitants du village où ma famille a été arrêtée, j’ai remué ciel et terre. Et j’y suis arrivée. Cette enquête m’a menée cent ans en arrière. J’ai retracé le destin romanesque des Rabinovitch, leur fuite de Russie, leur voyage en Lettonie puis en Palestine. Et enfin, leur arrivée à Paris, avec la guerre et son désastre.

J’ai essayé de comprendre comment ma grand-mère Myriam fut la seule qui échappa à la déportation. Et éclaircir les mystères qui entouraient ses deux mariages. J’ai dû m’imprégner de l’histoire de mes ancêtres, comme je l’avais fait avec ma sœur Claire pour mon livre précédent, Gabriële. Ce livre est à la fois une enquête, le roman de mes ancêtres, et une quête initiatique sur la signification du mot « Juif » dans une vie laïque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne Berest est l’auteur de romans : La Fille de son père (Seuil, 2010), Les Patriarches (Grasset, 2012), Sagan 1954 (Stock, 2014), Recherche femme parfaite (Grasset, 2016), Gabriële, coécrit avec sa sœur Claire (Stock, 2017), de pièces de théâtre : La Visite, Les filles de nos filles (Actes Sud, 2020).
Elle a aussi écrit la série Mytho pour Arte, qui a reçu de nombreux prix, en France comme à l’étranger.

 

 

Avis :

En 2003, Lélia, la mère de l’auteur, reçoit avec perplexité une étrange carte postale. Anonyme, elle ne comporte que les prénoms de quatre membres de la famille, morts à Auschwitz en 1942. Près de vingt ans plus tard, Anne Berest se met en tête de découvrir qui a bien pu envoyer ce message énigmatique. Son enquête va lui faire exhumer un siècle d’histoire familiale, depuis la fuite de Russie des Rabinovitch, en passant par la Lettonie et par la Palestine, jusqu’à leur installation à Paris et l’horreur qui les y attendait pendant la seconde guerre mondiale. La grand-mère de l’auteur, Myriam, fut la seule à échapper au funeste destin de la famille entière. Elle a laissé à sa fille et à ses deux petites-filles le terrible poids d’un silence étourdissant…

Bien avant Anne, Lélia avait commencé à recoller les morceaux de ce passé barricadé dans le mutisme maternel, rassemblant et recoupant au cours de longues et minutieuses investigations les traces qui, dans leurs boîtes d’archive, attendaient de trouver leur place dans la mémoire des vivants. L’histoire des Rabinovitch met en pleine lumière le vieux serpent de mer de l’antisémitisme, les exils répétés et les renaissants espoirs d’intégration, la confiance demeurée malgré les alarmes, et finalement la prise au piège d’un impensable savamment orchestré. Avec justesse et intelligence, la narration restitue contexte et processus, décortiquant comment, insensiblement, a pu s’imposer une idéologie massivement meurtrière, au point de susciter le zèle d’un Etat français devançant les exigences nazies.

Piqué par l’énigme de la carte postale, le lecteur se retrouve happé par l’enquête menée par l’auteur, et c’est à pieds joints qu’il plonge dans ce récit sensible et vivant courant sur cinq générations. Dépourvue du moindre pathos, la narration bouleverse d’autant plus qu’elle se déroule avec la plus grande sobriété. Son réalisme saisissant vous emmène coeur et dents serrés au bout de l’insoutenable, et c’est le moins que l’on puisse faire que de savoir et de se souvenir. Ecrire et lire cette histoire, c’est sortir les victimes du néant où on l’on a voulu les plonger, puis les laisser bien après la défaite allemande. Car il aura fallu des années, puis encore un demi-siècle, pour que l’administration française finisse par reconnaître d’abord le simple décès, puis la mort en déportation des victimes des camps…

Tout en creusant le sillon de la mémoire, l’enquête d’Anne Berest nous confronte également à la réalité contemporaine. Comment ne pas se sentir troublé lorsque l’on découvre avec elle ce que sont devenus la maison et les biens personnels de ses arrière-grands-parents, la gêne et l’hostilité patentes des descendants des anciens voisins ? Au fur et à mesure que s’emboîtent les bribes du passé, ce sont toutes leurs répercussions sur le présent qui nous sautent peu à peu à la figure et nous interrogent. Pour l’auteur, elles sont le déclencheur d’une réflexion intime sur son identité, sur l’influence de ce passé sur sa personnalité profonde et sur sa manière de vivre sa judaïcité. 

Initialement choisi sur un quiproquo entre les écrivains Anne et Claire, que j’ignorais sœurs, ce livre sur lequel je me suis précipitée, sans même me préoccuper à l’avance de son contenu, m’a subjuguée. Grave, parfois éprouvant, tendu comme un thriller, il est écrit avec une sincérité, une sensibilité et une clairvoyance qui vous vont aussi droit au coeur qu’il marque votre esprit. Un très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Chez mes parents, à cette époque-là, on ramassait le courrier par terre, comme des fruits mûrs tombés de l’arbre – notre boîte aux lettres était devenue si vieille qu’avec le temps elle ne retenait plus rien, c’était une véritable passoire, mais nous l’aimions ainsi. Personne ne songeait à la changer. Dans notre famille, les problèmes ne se réglaient pas de cette manière, on vivait avec les objets comme s’ils avaient le droit à autant d’égards que des êtres humains.
 

En Égypte, insistait Nachman, les Juifs étaient esclaves, c’est-à-dire : logés et nourris. Ils avaient un toit sur la tête et de la nourriture dans la main. Tu comprends ? La liberté, elle, est incertaine. Elle s’acquiert dans la douleur. L’eau salée que nous posons sur la table le soir de Pessah représente les larmes de ceux qui se défont de leurs chaînes. Et ces herbes amères nous rappellent que la condition de l’homme libre est par essence douloureuse. Mon fils, écoute-moi, dès que tu sentiras le miel se poser sur tes lèvres, demande-toi : de quoi, de qui, suis-je l’esclave ?
 

C’est le mouvement sioniste qui œuvre à la pratique de la langue.                     
— Tu veux dire que les Juifs ne parlaient pas hébreu, avant, dans leur vie quotidienne ?          
— Non. La langue hébraïque était la langue des textes, uniquement.          
— Un peu comme si Pascal, au lieu de traduire la Bible en français, avait encouragé les gens à parler latin ?          
— Exactement. 
 

Il va falloir partir. De nouveau partir. C’est ainsi. Myriam s’est habituée. Elle sait que, pour ne pas souffrir, il suffit de marcher droit devant soi et ne jamais, jamais, se retourner.
 

— Papa… ne dit-on pas « Heureux comme un Juif en France » ? Ce pays a toujours été bon avec nous. Dreyfus ! Le pays entier s’est levé pour défendre un petit Juif inconnu !          
— Seulement la moitié d’un pays, mon fils. Pense à l’autre moitié…          
— Arrête… dès que j’aurai assez d’argent, je vous ferai venir.         
 — Non merci. Besser mit un klugn dans gehenem eyder mit un nar dans ganeydn… Mieux vaut être un sage en enfer qu’un imbécile au paradis.
 
 
L’immeuble, nouvellement bâti, possède le confort moderne, gaz de ville, eau et électricité. Ephraïm est heureux de pouvoir offrir un tel luxe à sa femme et à ses enfants. Il se passionne pour la croisière jaune, une expédition organisée par la famille Citroën entre Beyrouth et la Chine.          
— Une famille juive de Hollande qui vendait des citrons avant de faire fortune dans les diamants puis l’automobile… Citrons, Citroën !


Quelques mois plus tard, Ephraïm se procure le pamphlet de Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre. Il veut comprendre ce que lisent les Français – plus de 75 000 exemplaires se sont vendus en seulement quelques semaines.          
Le livre en main, il s’installe dans un café. Et comme un vrai Parisien, il commande un verre de bordeaux – lui qui ne boit jamais d’alcool. Il commence sa lecture. « Un Juif est composé de 85 % de culot et de 15 % de vide… Les Juifs, eux, n’ont pas honte du tout de leur race juive, tout au contraire, nom de Dieu ! Leur religion, leur bagout, leur raison d’être, leur tyrannie, tout l’arsenal des fantastiques privilèges juifs… » Ephraïm fait une pause, la gorge nouée, il termine son verre de vin et en commande un autre. « Je ne sais plus quel empoté de petit youtre (j’ai oublié son nom, mais c’était un nom youtre) s’est donné le mal, pendant cinq ou six numéros d’une publication dite médicale (en réalité chiots de Juifs), de venir chier sur mes ouvrages et mes “grossièretés” au nom de la psychiatrie. » Ephraïm suffoque en pensant au nombre de gens qui achètent cette logorrhée délirante. Il sort dans la rue, chancelant, la nausée au fond de la gorge. Il remonte à pied le boulevard Saint-Michel, longe péniblement les grilles du Luxembourg. Et, ce faisant, il se remémore ce passage de la Bible, qui l’effrayait enfant :          
« Dieu dit à Abraham : sache bien que tes descendants seront pour toujours des étrangers sur une terre qui n’est pas la leur. On les asservira et on les fera souffrir pendant quatre cents ans. »


— Tu es triste que ton fils ne croie pas en Dieu ? demande Jacques à son grand-père.      
— Autrefois oui, j’étais triste. Mais aujourd’hui, je me dis que l’important est que Dieu croit en ton père.


Les Allemands ont envahi la Pologne. Les Français et les Anglais lancent de faibles offensives, ils semblent ne pas véritablement y croire. C’est une sorte de « fausse guerre », que les Anglais surnomment the phoney war. Un journaliste français confond avec le mot funny et cette histoire devient pour toujours la « drôle de guerre ».
 
 
Pétain est le chef de l’État français. Il engage une politique de rénovation nationale et signe la première « loi portant statut des Juifs ». Tout commence là. Avec la première ordonnance allemande du 27 septembre 1940 et la loi du 3 octobre suivant. Myriam écrira plus tard, pour résumer la situation :          
— Un jour, tout se perturba.          
Le propre de cette catastrophe réside dans le paradoxe de sa lenteur et sa brutalité. On regarde en arrière et on se demande pourquoi on n’a pas réagi avant, quand on avait tout le temps. On se dit, comment ai-je pu être aussi confiant ? Mais il est trop tard. Cette loi du 3 octobre 1940 considère comme juive « toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif ». Elle interdit aux Juifs les métiers de la fonction publique. Les enseignants, le personnel des armées, les agents de l’État, les employés des collectivités publiques – tous doivent quitter leurs fonctions. Elle leur interdit aussi de publier des articles de presse dans les journaux. Ou d’exercer les métiers qui concernent le spectacle : théâtre, cinéma, radio.   
 
                  
— Il n’y avait pas aussi une liste d’auteurs interdits à la vente ?          
— Tout à fait, la « liste Otto », du nom de l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, Otto Abetz. Elle établit la liste de tous les ouvrages retirés de la vente des librairies. Y figuraient évidemment tous les auteurs juifs, mais aussi les auteurs communistes, les Français « dérangeants » pour le régime, comme Colette, Aristide Bruant, André Malraux, Louis Aragon, et même les morts, comme Jean de La Fontaine…
 
 
— … Ce qui est très important aussi, c’est de noter que les premiers départs concernent uniquement « les Juifs étrangers ».           
— C’est pensé, j’imagine…           
— Bien sûr. Les Français assimilés ont des appuis dans la société. Si les ordonnances avaient commencé par s’attaquer aux Juifs « français », les gens auraient davantage réagi – les amis, les collègues de travail, les clients, les conjoints… Regarde ce qui s’est passé pendant l’affaire Dreyfus.          
 — Les étrangers, eux, sont moins enracinés dans le pays – donc ils sont « invisibles »…
— Ils vivent dans la zone grise de l’indifférence. Qui va s’offusquer qu’on s’attaque à la famille Rabinovitch ? Ils ne connaissent personne en dehors de leur cercle familial ! Donc ce qui va compter, au départ, dans la mise en place de ces ordonnances, c’est de faire des Juifs une catégorie « à part ». Avec, à l’intérieur de cette catégorie, plusieurs catégories. Les étrangers, les Français, les jeunes, les vieux. C’est tout un système réfléchi et organisé.           
— Maman… il y a bien un moment où on ne pourra plus dire « on ne savait pas »…           
— L’indifférence concerne tout le monde. Envers qui, aujourd’hui, es-tu indifférente ? Pose-toi la question. Quelles victimes, qui vivent sous des tentes, sous des ponts d’autoroute, ou parquées loin des villes, sont tes invisibles ? Le régime de Vichy cherche à extraire les Juifs de la société française, et y parvient…


Un matin, à Lodz, les parents d’Emma se réveillent prisonniers. Leur quartier a été bouclé pendant la nuit, avec des barrières en bois, doublées de fils barbelés. Les patrouilles de la police régulière empêchent les gens de s’enfuir. Impossible d’entrer, impossible de sortir. Les magasins ne sont pas approvisionnés. Les germes et les microbes se répandent. Semaine après semaine le ghetto devient un tombeau à ciel ouvert. Chaque jour, des dizaines de personnes y meurent de famine ou de maladie. Les corps s’entassent sur des charrettes dont on ne sait pas quoi faire. Il se répand des odeurs infectes. Les Allemands n’entrent pas à cause des épidémies. Ils attendent. C’est le début de l’extermination des Juifs, par mort « naturelle ».


— Mais tout le monde ne sera pas indifférent. Je me souviens de cette phrase de Simone Veil : « Dans aucun autre pays, il n’y a eu un élan de solidarité comparable à ce qui s’est passé chez nous. »          
— Elle avait raison. La proportion de Juifs sauvés de la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale en France fut élevée par rapport aux autres pays occupés par les nazis.
 
 
Les premiers déportés, ceux de 1941, étaient uniquement des hommes, dans la force de l’âge. La plupart polonais. On a appelé cela : la convocation du billet vert. Parce que les hommes qui étaient embarqués recevaient une assignation sous forme d’un billet de couleur verte.          
Ils prennent d’abord les hommes, vaillants, pour crédibiliser l’idée qu’on va envoyer cette main-d’œuvre travailler. Les jeunes pères de famille, les étudiants, les ouvriers costauds, etc. Ephraïm, qui a plus de 50 ans, n’est donc pas concerné. Cela permet d’éliminer en premier les hommes forts. Ceux qui peuvent se battre, ceux qui savent se servir d’une arme. Tu vois, quand tu disais que tu ne comprenais pas pourquoi les gens s’étaient laissé faire, comme des vivants déjà morts – et que cette idée était insupportable… Eh bien ces hommes, les « billets verts », ne se sont pas laissé embarquer sans réagir. Tout d’abord, presque la moitié d’entre eux ne sont pas allés à leur convocation. Les billets verts se sont ensuite battus. Beaucoup vont s’échapper – ou essayer de s’échapper – des camps français de transit où ils sont enfermés. J’ai lu des récits d’évasions, de bagarres terribles avec les surveillants de camps. Sur les 3 700 billets verts arrêtés, presque 800 ont réussi à s’échapper – même si la plupart ont été arrêtés de nouveau.          
Tout cela est calculé pour faire croire aux gens qu’il s’agit « seulement » d’emprisonner les Juifs et de les envoyer travailler quelque part en France. Pas de les tuer. En gros, on les associe à des prisonniers de guerre. Et puis, petit à petit, on va arrêter aussi des jeunes, comme Jacques et Noémie, puis d’autres nationalités – et puis petit à petit tout le monde va y passer, les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, les étrangers, les pas étrangers… même les enfants. J’insiste sur cette question des enfants, tu sais sans doute que les Allemands voulaient déporter les enfants après leurs parents. De son côté, le gouvernement de Vichy voulait se débarrasser des enfants juifs le plus vite possible. L’administration française a exprimé à l’administration allemande « le souhait de voir les convois à destination du Reich inclure également les enfants ». C’est écrit noir sur blanc.


Ce qu’on appelle la Zone, m’explique Lélia, était à l’origine un grand terrain vague qui encerclait Paris. Une zone de tir… réservée au canon pour l’artillerie française. Non aedificandi. Mais y poussa peu à peu toute la pauvreté des rejetés de la capitale, des misérables hugoliens, des familles aux mille enfants, tous ceux que les grands travaux du baron Haussmann avaient chassés du centre de Paris s’y entassèrent dans des baraques, dans des cabanons de bois ou des roulottes, des cahutes qui baignaient dans la boue et l’eau croupie, dans des bicoques rafistolées. Chaque quartier avait sa spécialité, il y avait les chiffonniers de Clignancourt et les biffins de Saint-Ouen, les boumians de Levallois et les rempailleurs d’Ivry, les ramasseurs de rats, qui revendaient les bestioles aux laboratoires des quais de Seine pour leurs expériences. Les ramasseurs de crottes blanches, qui revendaient la merde au kilo, à des artisans gantiers qui s’en servaient pour blanchir le cuir. Chaque quartier avait sa communauté, il y avait les Italiens, les Arméniens, les Espagnols, les Portugais… mais tous étaient surnommés les zonards ou les zoniers.
 
 
Les corbeaux sont des mets recherchés sous l’Occupation, ils se vendent jusqu’à 20 francs pièce – et font de bons bouillons.


Le camps de Pithiviers n’a pas la capacité d’accueillir autant de monde d’un seul coup. Il n’y a plus de place dans les baraques, plus de lit nulle part, rien n’est prévu ni adapté à ce flot.
(…)
L’administration pénitentiaire n’a rien prévu pour les enfants en bas âge. Il n’y a pas de nourriture appropriée, il n’y a pas de quoi les laver, ni les changer. Pas de médicaments adaptés. Dans la chaleur de ce mois de juillet, la situation des mères est effroyable, elles n’ont pas de langes, pas d’eau propre, les autorités n’ont pas pensé qu’il faudrait fournir du lait – ni des ustensiles pour faire bouillir l’eau. Un rapport d’inspection est envoyé à ce sujet au préfet. Qui n’en fera rien. Mais de nouveaux fils barbelés sont rapidement livrés, afin de doubler ceux existants. Les gendarmes ont eu peur que les petits enfants puissent s’échapper en se faufilant.
Au camp, le rapport d’un policier indique que « le contingent de juifs arrivé aujourd’hui se compose, pour 90 % au moins, de femmes et d’enfants. Tous les internés sont très fatigués et déprimés par leur séjour au Vélodrome d’Hiver, où ils ont été très mal installés et ont manqué de tout ». Quand Adélaïde Hautval prend connaissance de ce rapport, elle se dit que les termes « très fatigués » et « déprimés » sont de drôles d’euphémismes. Les familles arrivent du Vél’ d’Hiv dans un état de détresse absolue. Elles ont passé plusieurs jours entassées dans un stade, dormant par terre, sans sanitaires, dans des gradins ruisselants d’urine à l’odeur insoutenable. La chaleur était étouffante. L’air saturé de poussière, irrespirable. Les hommes sont sales, ils ont été traités comme du bétail, humiliés, battus par les policiers, les femmes aussi sont puantes de chaleur, celles qui ont eu leurs règles ont leurs habits ensanglantés, les enfants sont poussiéreux et dans un état d’épuisement inimaginable. Une femme s’est suicidée en se jetant depuis les gradins sur la foule. Sur les dix toilettes, la moitié a été condamnée, à cause des fenêtres qui donnaient sur la rue et pouvaient permettre aux gens de s’échapper. Il ne restait donc que cinq latrines pour près de huit mille personnes. Dès la première matinée, les cabinets débordèrent et il fallut s’asseoir sur les excréments. Comme on ne leur donnait ni nourriture ni eau, les pompiers ont fini par ouvrir les vannes d’incendie pour désaltérer les hommes, femmes et enfants qui mouraient littéralement de soif. Désobéissance civile.

 
Figurez-vous qu’autrefois, je vous parle de ça… au XIXe siècle… on payait le courrier deux fois. Une fois pour envoyer la lettre. Et une deuxième fois pour la recevoir. Vous comprenez ?          
— Il fallait payer pour lire ? Je ne savais pas…          
— Oui, au tout début de l’histoire de la Poste, c’était comme ça. Mais vous aviez le droit de refuser la lettre qu’on vous envoyait. Et on ne payait pas, à ce moment-là… Alors les gens ont imaginé un code, pour ne pas payer la deuxième fois. Suivant la façon dont le timbre était positionné sur l’enveloppe, cela voulait dire quelque chose de particulier, par exemple, si vous mettiez le timbre sur le côté, penché à droite, cela signifiait « maladie ». Vous voyez ?          
— Très bien, dis-je. Pas besoin d’ouvrir la lettre ni de payer la taxe. Le message était contenu dans le timbre. C’est ça ?          
— Tout à fait. Depuis ce temps-là, les gens ont attribué un sens à la position des timbres, a-t-il ajouté. Par exemple, encore aujourd’hui, les aristocrates collent les timbres à l’envers, en signe de contestation. Une façon de dire, à mort la République.


— Ensuite, ajouta William, tu te souviens, les déclarations antisémites de Raymond Barre.          
— … oui, il était Premier ministre à l’époque… il a dit que cet attentat [3 octobre 1980] était d’autant plus choquant qu’il avait frappé « des Français innocents » qui se trouvaient dans la rue, par hasard, devant la synagogue.          
— Il a dit « des Français innocents » ?          
— Oui, oui ! Comme si dans son esprit, nous, les Juifs, n’étions ni tout à fait français ni vraiment innocents…


J’étais confrontée à une contradiction latente. Avec d’un côté, cette utopie que mes parents décrivaient comme un modèle de société à bâtir, gravant en nous jour après jour l’idée que la religion était un fléau qu’il fallait absolument combattre. Et de l’autre, planquée dans une région obscure de notre vie familiale, il y avait l’existence d’une identité cachée, d’une ascendance mystérieuse, d’une étrange lignée qui puisait sa raison d’être au cœur de la religion. Nous étions tous une grande famille, qu’importe notre couleur de peau, notre pays d’origine, nous étions tous reliés les uns aux autres par notre humanité. Mais au milieu de ce discours des Lumières qu’on m’enseignait, il y avait ce mot qui revenait comme un astre noir, comme une constellation bizarre, qui revêtait un halo de mystère. Juif. Et des idées s’affrontaient dans ma tête. Pile, la lutte contre toute forme d’héritage patrimonial. Face, la révélation d’un héritage judaïque transmis par la mère. Pile, l’égalité des citoyens devant la loi. Face, le sentiment d’appartenance à un peuple élu. Pile, le refus de toute forme d’« inné ». Face, une affiliation désignée au moment de la naissance. Pile, nous étions des êtres universels, citoyens du monde. Face, nous tirions nos origines d’un monde aussi particulier que fermé sur lui-même. Comment s’y retrouver ? De loin, les choses enseignées par mes parents me semblaient claires. Mais de près elles ne l’étaient plus.
 
 
Ce jour-là, en rentrant à la maison, je suis triste. J’ai le sentiment que la seule chose à laquelle j’appartienne vraiment, c’est la douleur de ma mère. C’est cela, ma communauté. Une communauté constituée de deux personnes vivantes et de plusieurs millions de morts.


— Tu sais Gérard, dans ma vie j’ai toujours eu beaucoup de mal à prononcer la phrase : « Je suis juive. » Je ne me sentais pas autorisée à la dire. Et puis… c’est bizarre… comme si j’avais intégré les peurs de ma grand-mère. D’une certaine manière, la partie juive cachée en moi était rassurée que la partie goy la recouvre, pour la rendre invisible. Je suis insoupçonnable. Je suis le rêve accompli de mon arrière-grand-père Ephraïm, j’ai le visage de la France.          
— Toi tu es surtout un cauchemar d’antisémite, a dit Gérard.          
— Pourquoi ? lui ai-je demandé.          
— Parce que même toi tu en es, a-t-il conclu en éclatant de rire.


— Il faut attendre encore un an, jusqu’au 26 octobre 1948, pour qu’Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques soient officiellement reconnus comme « disparus ». Myriam accuse réception de ces actes le 15 novembre 1948. Une nouvelle étape commence pour elle : les décès doivent être officiellement attestés. Seul un jugement du tribunal civil peut suppléer à l’absence de corps.          
— Comme pour les marins disparus en mer ?          
— Exactement. Les jugements sont rendus le 15 juillet 1949, sept ans après leur mort. Or, tiens-toi bien, dans les actes de décès fournis par l’administration française, le lieu officiel de leur mort est : Drancy pour Ephraïm et Emma ; Pithiviers pour Jacques et Noémie.          
— L’administration française ne reconnaît pas qu’ils sont morts à Auschwitz ?          
— Non. Ils sont passés de « non rentrés » à « disparus » puis « morts sur le sol français ». La date retenue officiellement est celle des départs de France des convois de déportation.          
— Je n’en reviens pas…          
— Pourtant une lettre du ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre au procureur du tribunal de première instance demandait à ce que le lieu de mort soit Auschwitz. Le tribunal en a décidé autrement. Mais ce n’est pas tout, on refusait de dire que les Juifs étaient déportés pour des questions raciales. On disait que c’était pour des raisons politiques. Les associations d’anciens déportés obtiendront seulement en 1996 la reconnaissance de « mort en déportation » ainsi que la rectification des actes de décès.
 
 
Les voisins du dessus jouaient du piano, la musique qui provenait du plafond m’enveloppait. Un soir j’ai eu la sensation que les notes tombaient dans ma chambre comme une pluie fine.


Tu comprends, ce qui me fascine dans cette histoire, c’est de penser que dans une même administration, l’administration française, puissent coexister au même moment des justes et des salauds. Prends Jean Moulin et Maurice Sabatier. Ils sont de la même génération, ils ont reçu à peu près la même formation, ils deviennent tous les deux préfets, avec des similitudes de parcours. Mais l’un devient le chef de la Résistance et l’autre, préfet sous Vichy, supérieur hiérarchique de Maurice Papon. L’un est enterré au Panthéon et l’autre inculpé de crime contre l’humanité. Qu’est-ce qui détermine l’un et l’autre ? 


Le véritable ami n’est pas celui qui sèche tes larmes. C’est celui qui n’en fait pas couler.


S’arrêtant devant un saule blanc, il avait dit :          
— Cet arbre, c’est l’aspirine. Les laboratoires veulent nous faire croire qu’il n’y a que la chimie pour soigner les hommes. On finira par y croire.          
L’oncle montrait aux filles comment cueillir les fleurs, à quel endroit les pincer, pour ne pas qu’elles perdent leurs propriétés médicinales. Parfois il s’arrêtait, prenait Myriam et Noémie par les épaules, et poussait leurs bustes de jeunes filles en direction de l’horizon.     
     

Myriam constate que Madame Chabaud fait partie de ces êtres qui ne sont jamais décevants, alors que d’autres le sont toujours.          
— Pour les premiers, on ne s’étonne jamais. Pour les seconds, on s’étonne chaque fois. Alors que ce devrait être l’inverse, lui dit-elle en la remerciant.
 
 
La nature n’est pas un paysage. Elle n’est pas devant vous. Mais à l’intérieur de vous, tout autant que vous êtes à l’intérieur d’elle.