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dimanche 7 avril 2024

[Tesson, Sylvain] Avec les fées

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Avec les fées

Auteur : Sylvain TESSON

Parution :  2024 (Les Equateurs)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’été venait de commencer quand je partis chercher les fées sur la côte atlantique. Je ne crois pas à leur existence. Aucune fille-libellule ne volette en tutu au-dessus des fontaines. C’est dommage : les yeux de l’homme moderne ne captent plus de fantasmagories. Au XIIe siècle, le moindre pâtre cheminait au milieu des fantômes. On vivait dans les visions. Un Belge pâle (et très oublié), Maeterlinck, avait dit : « C’est bien curieux les hommes… Depuis la mort des fées, ils n’y voient plus du tout et ne s’en doutent point. »

Le mot fée signifie autre chose. C’est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle de l’immémorial et de la perfection. Le reflet revenu du soleil sur la mer, le froissement du vent dans les feuilles d’un hêtre, le sang sur la neige et la rosée perlant sur une fourrure de mustélidé : là sont les fées.

Elles apparaissent parce qu’on regarde la nature avec déférence. Soudain, un signal. La beauté d’une forme éclate. Je donne le nom de fée à ce jaillissement.

Les promontoires de la Galice, de la Bretagne, de la Cornouailles, du pays de Galles, de l’île de Man, de l’Irlande et de l’Écosse dessinaient un arc. Par voie de mer j’allais relier les miettes de ce déchiquètement. En équilibre sur cette courbe, on était certain de capter le surgissement du merveilleux.

Puisque la nuit était tombée sur ce monde de machines et de banquiers, je me donnais trois mois pour essayer d’y voir. Je partais. Avec les fées.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Tesson est l’auteur d’une œuvre désormais considérée comme majeure. Il est notamment l’auteur du Petit traité sur l’immensité du monde (Equateurs), La Panthère des neiges (Prix Renaudot), Dans les forêts de Sibérie (Prix Médicis Essai).

 

 

Avis :

« Partout bruit, raison, calcul, fureur. » Aimant à fuir « le vacarme des hommes, la bêtise des chiffres » pour renouer avec le merveilleux et la beauté, là où la nature conserve son caractère, l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson s’est élancé pour trois mois de cabotage, à la voile, à pied et à bicyclette, sur le fil de côte qui, entre falaises et récifs du cap Finisterre en Espagne aux îles Shetland en Ecosse, relie les vestiges de la civilisation celte.

C’était à l’été 2022. Partageant avec deux amis la barre d’un voilier de 15 mètres et sautant à terre de loin en loin pour parcourir à pied ou en vélo les tronçons de côte les plus spectaculaires, il part à la rencontre des « fées », non pas de ces «  filles-libellules » qui « volettent en tutu au-dessus des fontaines », mais en quête de ces instants fugaces et imprévisibles où surgit le merveilleux : une émotion « difficile à capter, encore plus à définir », comme une « vibration » que le pinceau de certains peintres parvient à saisir et qui, se refusant quand on la cherche et disparaissant quand on veut la saisir, nous étreint parfois lorsqu’on ressent intensément un lieu ou un paysage. « Le mot fée signifie (...) une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle. Le reflet revenu du soleil sur la mer, le froissement du vent dans les feuilles d’un hêtre, le sang sur la neige et la rosée perlant sur une fourrure de bête : là sont les fées. »

Là, sur ces côtes déchiquetées où, sous des cieux « fermés comme des huîtres », mer et terre opposent leurs forces en d’austères champs de bataille, « eaux noires bousillées de rafales » contre pointes, caps et rochers intimant la fuite aux promeneurs ; face à la mer qui bave, le ciel qui roule et le vent qui mêle ses lamentos aux « agonies de cornemuse » des phoques ; en ces lieux taillés par les éléments à grands coups de boutoir, où le soleil s’en va mourir en des eaux tantôt « pavées de nacre », tantôt roussies, par la lune, la magie noire et puissante des paysages appelle le souvenir des hommes qui, des rites celtiques aux ex-voto marins, en passant par les légendes et les grands textes qui ont chanté ces décors et leurs habitants, ajoute à l’aura de ces parages.

Aussi, l’auteur qui n’abandonne jamais ses livres n’illustre pas seulement ses carnets de voyage des croquis et des cartes retraçant son parcours. A sa recherche d’absolu en ces confins à conquérir entre caprices du ciel et paquets de mer, de brouillards en trouées de lumière, se marie son interprétation de la quête d’un autre Graal, celle de la légende arthurienne fondée par Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes. Et puisque ce long pointillé de falaises et de stacks séparant la lande de l’infini a abondamment nourri la littérature, les bivouacs sont autant d’occasions de convoquer, parmi d’autres, Hugo, Chateaubriand ou Renan, Shakespeare, Yeats ou Byron.

N’en déplaise aux polémistes empressés de faire feu ici de l’anti-modernisme sous-jacent et des sympathies royalistes affichées par l’auteur à l’occasion du décès de la reine d’Angleterre, l’on prend grand plaisir à ce voyage qui s’attache aux portions les plus sauvages du trait de côte atlantique, dans une quête d’expériences autant spirituelles que physiques, une démarche à la fois littéraire et sportive. Avec son sens génial de la formule, la beauté fulgurante de ses images et ses irrésistibles traits d’humour, ce livre est lui-même plein de magie. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Au cap de Nave, un chalutier remontait ses filets dans des confettis de mouettes. Au cap Ortegal, le vent giflait si fort la mer que l’Atlantique débordait et forçait le golfe de Gascogne à la saillie. Des troupeaux de lumière fuyaient sur les eaux noires bousillées de rafales. Au cap Asturien, un tracteur labourait les champs, contre la ligne de falaise. Les céréales poussaient devant la mer. On ferait la moisson au-dessus des barques. 


Le promontoire recèle trois trésors : la promesse, la mémoire, la présence.
On se tient au bout d’un cap de l’Ouest, impatient de ce qui surgira (la promesse), heureux de ce qui se tient dans le dos (la mémoire) et campé sur la falaise (la présence).
Devant, la mer. Le ciel s’y fond. Les hommes appellent « horizon » cette sublimation. (…)
Derrière, s’étend le pays avec ses guerres et ses fêtes et tous les êtres qu’on laisse dans le dos. C’est le livre des hommes dont le récit a poussé certains personnages sur le bord de la page, c’est-à-dire de la plage.


Les peuples des promontoires – de Galice, Bretagne, Irlande, Calédonie – se campent devant le large de toute la puissance de leur mémoire ! Rivés à l’Histoire, ils projettent le regard à l’horizon. La terre (truffée de morts) se déploie derrière eux. Les pensées prennent leur élan. Rien ne saurait les arrêter. Devant : un roman. Derrière : le récit. Une patrie pour les hommes d’ouverture ne dédaignant pas l’arrimage.


La navigation à la voile réalisait le rêve d’Héraclite ! Libérer l’énergie de la conjonction des contraires. Au départ, tout s’oppose : le poids enfonce la coque. La poussée la relève. La gîte s’accroît, le vent adonne, puis refuse. La mer freine. La vague entraîne. L’étrave frappe. Soudain l’instrument s’accorde : les tensions se résorbent. Alors, pour un instant, le marin demeure immobile, jouissant de l’équation. En un endroit précis du bateau situé légèrement sous le pont convergent les forces. On appelle point vélique cette croisée des poussées. Seul ce point est animé. Il meut la masse.
Est féerique le moment où la perfection des choses autorise à ne plus faire un geste. À quand la vie vélique ?


Ce soir, définition du féerique : tout spectacle aperçu depuis un poste de vigie. Son accès devait être suffisamment difficile pour qu’on fût le seul à le contempler.
La fée : ce qui se mérite dans l’ordre de la beauté.


L’homme, lui, est stupidement construit. Il rêve de la mer en haut de la falaise et regrette sa clairière quand il a pris le large. Pour se consoler, il donne le nom d’« espoir » à sa déception.


Aux murs, des ex-voto et des bannières d’exhortation. Parfois, une maquette de navire de bois flottait sous l’arc d’ogive. Dans la mer, les corps. Dans le ciel, les bateaux. Jadis, en Bretagne, une femme se mariait à un futur noyé puis élevait un fils qui épouserait une future veuve. Pour les femmes, la géographie était drôlement au point. Il y avait les promontoires pour guetter le retour et les chapelles pour pleurer le naufrage.
 
 
On quitte le quai des départs, on grimpe sur la passerelle, on pose le pied sur le pont, alors il vous semble avoir passé un porche vers un monde où ni le temps ni les hommes ne possèdent la même essence. Un bateau est une planète. Ce qui s’y passe appartient à un ordre clos, secret. Le livre de bord consigne ce que le capitaine a bien voulu dire. Seul le sillage connaît la vérité. Il se referme aussitôt.


Le sergent s’appelait Martin. Deux trimestres auparavant, il avait sauté sur un explosif en Afrique. Visage emporté. Mâchoire fracassée. On lui avait sauvé l’œil. Greffé, couturé du menton au front, il avait survécu. Exophtalmique, la gueule cassée me fixa. Je vivais moi-même avec ma propre grimace, contractée à la suite de cinq fractures du crâne. En somme, nous nous étions réveillés tous deux avec un visage inconnu. Il avait fallu l’accepter, apprivoiser la laideur, opposer l’indifférence à notre propre reflet. Il est difficile de vivre avec un autre, surtout quand c’est soi-même.


Les blessés contractent un syndrome de l’errance. Ils veulent oublier. Ils cherchent l’explication de la chute. Relevés, ils fuient, vous voyez ?
Je voyais très bien. Après ma chute, j’avais cherché salut sur les chemins. J’avais traversé la France à pied car vivre, c’est s’en aller. On tombe. Quand on se relève, il faut partir.


La lune se leva, encore pleine, en ce 12 juillet. Elle pava l’eau de nacre. Martin semblait vivre un moment d’importance. La splendeur chasserait peut-être ses ombres. À contempler le cosmos sur le bord d’une falaise, on peut réussir le vœu de Sartre : « se faire boire par les choses comme l’encre par un buvard » (L’Être et le Néant). Le merveilleux a son pouvoir d’absorption.


À six heures du matin, on leva l’ancre pour traverser la rade de Brest. Adieu Crozon, diamant du miracle. Dans l’anse de Bertheaume, le monde redevenait normal. Aux pontons de plastique, chacun gênait l’autre. La fée recule où l’homme progresse.


C’était une leçon pour mon chemin celtique : le merveilleux émanait du réel. Il n’avait pas besoin d’inventions. Le rayon rayonnait, cela suffisait. Fallait-il ornementer le monde d’un carnaval grotesque ? La fontaine était merveilleuse parce qu’elle coulait. Elle pouvait se passer de sa créature afférente. « La naïade détruisait la poésie... » Chateaubriand toujours. La beauté seule constituait la réalité supérieure. Et la révérence que mon regard offrait au lieu était à la fois reconnaissance et manifestation.


Le littoral celtique est une même patrie, large de quelques kilomètres courant sur deux mille kilomètres de long, de la Galice à l’Écosse. Pour parler simplement, appelons-le « bande passante du baladin du monde occidental ».
La même atmosphère régit ce ruban. Il abrite le même peuple d’oiseaux, se hérisse des mêmes rochers, se heurte au même ressac. Les clochers tintent du même métal et les yeux des hommes, délavés par la même iode, sont d’un identique turquoise. La société adoubée d’un saint chrême mêmement salé a connu un destin similaire de chagrins venus du levant et de rêves projetés au couchant. Un Asturien ne saurait se perdre dans une lande d’Écosse ni un Irlandais dans un bar de Roscoff. Un parapet peut constituer un monde. 


Sur la Côte d’Azur, il y a les plages à gens couchés. En Bretagne, les plages à gens debout. Au sud, on porte des marques de bronzage. À l’ouest, des rayures horizontales.


Je récapitulai. Le merveilleux jaillit sans s’annoncer. Il sourd du ciel, de l’eau, de la terre ou d’un visage. C’est un clignement. On le cherche, il se refuse ; on le veut saisir, il a disparu. Il est difficile à capter, encore plus à définir. Le peintre y réussit un peu (Monet à Pourville) parce que le pinceau rend la vibration. On a intérêt à se tenir aux aguets.


J’aimais me convaincre de cette idée. Depuis trente ans sur la route, je remâchais la supériorité des invariants sur les agitations du monde. Quand on manque d’ordre, on tente de le faire entrer en soi en s’extasiant sur les systèmes ! Pour cela, les livres, les ruines, les arbres et les parois m’attiraient : ils se maintenaient, je tournicotais. Leur contemplation palliait mes déficiences. L’homme cherche à combler le gouffre de ses manquements en vénérant ce qu’il n’atteindra pas.


Sur les falaises, les cormorans séchaient leurs soutanes. Les pétrels, accrochés aux parois, blanchissaient les schistes noirs. Les oiseaux tendent leur linge en famille.


Qu’est-ce qui émanait de la profondeur de ce vieux paysage ? « Une grâce », dit Benoît qui savait prier Dieu. « Le merveilleux », dis-je, moi qui ne savais pas. Quelle était la différence ?
Le merveilleux émane des choses. La grâce les surplombe. Le merveilleux est contenu dans le monde car il en est l’essence. La grâce s’en distingue car elle en est la source. Le merveilleux rayonne. La grâce ruisselle. L’un va de la chose à l’homme. L’autre du créateur à la chose. Le merveilleux irradie du réel et se diffuse au ciel. La grâce descend des nuées et inonde la terre. Le merveilleux révèle par le regard une force contenue. La grâce convoque dans le cœur une présence extérieure. Le merveilleux est le nom du génie du lieu ou, mieux, de son esprit. La grâce celui de son gardien ou, pire, de son maître. Le merveilleux part du réel pour y revenir. La grâce descend de l’abstrait pour expliquer le monde. Le merveilleux est ici et maintenant. La grâce sera toujours ailleurs.


Contrairement à l’huître, le ciel ne s’ouvre pas toujours. En Angleterre, le soleil est Dieu. On ne le voit pas, il faut y croire. Il ne vient pas, on l’espère. Le voilà, on est déjà parti.


Dans ces ports de plaisance prospèrent les navigateurs du rêve. Sur le quai, ils préparent leur bateau, lustrent les accastillages. Cela dure des années. Ils ne partent jamais. Le voilier est leur lampe d’Aladin : ils astiquent, espèrent. Le songe prime l’acte. Ces marins ont embarqué depuis bien longtemps dans l’imaginaire. Pourquoi partir quand on sait rêver ? « Rien n’est si précieux qu’on le croit » (Aragon).


Une petite île est un cachot proclamé « royaume de la liberté » par ses habitants.


De l’Irlande, j’héritai d’un enseignement. La fée ne s’apprivoise, ni ne se commande, pareille à l’oiseau de Carmen. On ne l’attend pas elle est là, on la cherche elle se dérobe. On peut lui donner le nom de tout instant où, devant la beauté d’un visage, d’un paysage, l’être s’allège dans un lavement d’oubli.
À seize ans, j’avais fait un poème de mirliton : « Pourquoi a-t-on brûlé les fées de mon enfance ? » J’avais eu tort. Aucune fée ne flambe. C’est simplement qu’un jour le cœur l’oublie, l’esprit ne veut plus la reconnaître, les sens ne savent plus la détecter, distraits par d’autres captations.


Saint Colomba y débarqua au VIe siècle pour répandre le christianisme dans les ronces. Le saint venait d’Irlande à bord d’une barque pleine de prédicateurs. Cette image des saints embarqués dans un esquif vers une île à féconder fit florès. Les pères pilgrims du Mayflower ne faisaient rien d’autre en cinglant vers le Nouveau Monde : ils continuaient la civilisation sur une « terre promise ». Iona : préfiguration du saut de 1620 par-dessus l’Atlantique. Aujourd’hui, les descendants obèses des pères fondateurs flinguaient les pauvres nègres dans des villes de béton. Tant de rêves pour en arriver là. Quelle promesse que la géographie, quelle déception que l’Histoire !


Dans la baie de Carsaig, le paysage rompait le principe de perfection. Les étagements appartenaient à des représentations trop disparates pour s’harmonier. Les rêveries s’opposaient. On aurait dit qu’un enfant avait assemblé les motifs en désordre. La furie des vagues battait une plage basaltique ourlée de murets. Ils séparaient des pâturages tondus par les moutons du domaine. Les pentes montaient vers un manoir néogothique soucieux comme un visage protestant. Cette pastille ponctuait une forêt noire. Couronnant l’austérité, un crêt d’orgues portait un plateau de landes couleur cuivre. Une cascade en tombait dont le voile se faisait retrousser par le vent. Au loin, les promontoires électriques, battus de bleu, vitalisaient le ciel. Ces paysages-là criaient « fuyez ! » quand d’autres agençant la marqueterie des sources et des bois disaient « venez ! ».


Assis au bord du vide, je regardais les pilastres, dressés devant la falaise. Les Anglais appellent stacks les piliers d’érosion, nés du retrait de côte. Sous les coups du ressac, la falaise s’éboule et la terre recule. Pourquoi un pilier résiste-t-il, dressant sa solitude devant la terre à laquelle il n’appartient plus ? Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? La Terre poursuit le roman de sa destruction. Dans le conte, demeure ici ou là une quenouille magique. (…)
Les Anglais appellent old man les stacks. Ils ont raison. On dirait des vieillards, partant mourir au large. S’en aller, noblesse ultime.
Politiquement, ces piliers symbolisent la position du dissident. Le stack se détache. Désarrimé (désengagé, dirait-on en politique), il n’appartient plus au corps constitué. Vomissant la masse, il s’en distingue. « Ni au-dessus, ni au-dessous, à côté », disait le dandy des bocages, Barbey d’Aurevilly.
Si le stack était un homme, il serait le réfractaire, solitaire plus que solidaire, esthète plutôt que militant, préférant la posture à la position. Pourquoi se battrait-il contre l’autorité ? So vulgaire ! Son pas de côté est sa protestation. Son départ sa légitimité. En s’écartant, il embarrasse l’État. L’autorité sait lutter contre le terroriste : il suffit d’envoyer la troupe. Mais comment s’en prendre aux fantômes ?


Le cri des phoques n’arrangeait rien. Leurs agonies de cornemuse se répercutaient sur les ruines. Les oiseaux nous insultaient. La mer bavait. Le ciel roulait. Le vent poussait ses lamentos et me retroussait le kilt. On se sentait de trop dans ce sépulcre.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
   


 

vendredi 5 avril 2024

[Tudoret, Patrick] En marchant. Petite rhétorique itinérante

 

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En marchant
            Petite rhétorique itinérante

Auteur : Patrick TUDORET

Parution :  2023 (Tallandier), 2024 (MonPoche)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un livre qui mêle étroitement pérégrinations pédestres, vagabondage philosophique et littéraire, souvenirs personnels et interrogations sur le sens de l’existence, Patrick Tudoret, marcheur invétéré, convie le lecteur à le suivre, à s’interroger lui-même sur ce qu’est la marche.

Dans ce Vendômois qui lui est cher, sur les chemins de Compostelle, dans les forêts de Sologne ou les rues de Paris, mais aussi aux quatre coins du monde et dans ses métropoles, Patrick Tudoret réfléchit au sens de cette quête ambulante – si importante pour lui, et qui est le propre de l’homme. Car marcher n’est pas qu’utilitaire, mais participe de toute la vie humaine, de la découverte du monde à la flânerie nocturne, du corps à corps avec la nature jusqu’à la réflexion philosophique, la contemplation, la spiritualité, jamais aussi vivantes que lorsque l’homme met un pied devant l’autre.

Dans ce compagnonnage avec l’auteur, le lecteur trouvera la joie de rencontres pleines de surprises et le bonheur de se découvrir lui-même, en traçant son propre chemin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Tudoret est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces de théâtre. Son roman, L’Homme qui fuyait le Nobel (2015), a connu un vif succès et obtenu, en 2016, le prix Claude Farrère et le prix des Grands Espaces. Il a publié, chez Tallandier, Petit traité de bénévolence (2019) et Juliette. Victor Hugo, mon fol amour (2020) a été adapté depuis au théâtre.

 

 

Avis :

Ecrivain et auteur dramatique, Patrick Tudoret aime aussi à larguer les amarres et partir, au gré des chemins, se griser de temps, d’espace et de silence. Il rassemble ici les réflexions, intimes et érudites, nées de ses pérégrinations pédestres, autant d’occasions pour lui, comme pour son esprit, de battre la campagne dans le meilleur sens de l’expression.

« Il y a chez les marcheurs les hauturiers, les caboteurs et les insulaires. » Entre les marcheurs au long cours et volontiers de l’extrême, et ceux capables de s’évader en eux-mêmes en arpentant, concentrés, n’importe quel lieu, il y en a d’autres qui se contentent de s’échapper sur la pointe des pieds dès que l’occasion s’en présente. Patrick Tudoret est de ceux-là, ravis de mettre les pouces chaque fois que possible pour une parenthèse hors du temps et du tumulte ordinaire, et, « en marchant », de penser et de rêver, de contempler et de comprendre, de se connaître mieux et de se reconnecter à l’essentiel : le bonheur de sentir battre en soi le pouls de la vie en ressentant la profondeur d’un paysage. Ce que certains, comme l’auteur et ceux qui savent prier Dieu, nomment une « grâce », et Sylvain Tesson dans Avec les fées, le « merveilleux ».

Dans ses déambulations qui prennent le temps de se donner le temps, de faire un pas de côté pour « redécouvrir le sens de l’horizon », de s’écarter des contingences dont on finit par oublier qu’elles nous font courir comme des poulets sans tête, l'auteur a le goût de l’authenticité et de l’émerveillement, d’une « lenteur orchestrée qui fait durer le temps » et, dans un mouvement plutôt que dans l’atteinte d’une destination, vous replace face à vous-même et au simple bonheur d’exister, vous « lustrant l’âme et l’esprit » en laissant décanter pensées et sentiments. Et puis, le plaisir intellectuel et l’amour de la littérature n’étant jamais loin, marcher s’avère une excellente dynamo pour la réflexion et pour la tension créatrice. Comme à son habitude minutieusement documenté, Patrick Tudoret double la randonnée d’une promenade littéraire fort érudite et intéressante qui, de Sénèque, Dante et Pétrarque à Amin Maalouf, Nicolas Bouvier et même Raymond Devos, en passant par Balzac, Hugo, Proust et bien d’autres, dessine une philosophie de vie étayée par mille références toutes aussi marquantes les unes que les autres.

Erudit et admirablement écrit, un petit livre dense et revigorant, à conserver en toute complicité dans sa besace de randonnée, qu’elle soit pédestre ou simplement littéraire, comme une petite boussole philosophique. (4/5)

 

 

Citations :

Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous. (Paul Eluard)  


Il faut se hâter de flâner. Cette évidence résonne en moi comme jamais. Est-ce un effet paradoxal de l’âge – ou devrais-je dire, flirtant avec l’euphémisme – d’un certain mûrissement ? Je n’ai plus guère de patience. Possède-t-on dans ses jeunes années un stock de patience qui va s’épuisant, peu à peu, comme la force de contrition d’un pénitent ? Devrais-je au contraire gagner en sagesse et me confiner en patience comme d’autres en dévotion ? Et si cette impatience témoignait d’une autre sagesse, sagesse plus immédiate qui se heurte au grand large, celle dont Sénèque fut le héraut éloquent : «  Pendant qu’on la diffère, la vie passe en courant » ? Marcher n’est pas différer la vie, bien au contraire, c’est donner, par l’ébranlement de son corps, le mouvement même de la vie.  « Le monde est une branloire pérenne, rappelle Montaigne. Toutes choses y branlent sans cesse, je ne peins pas l’être, mais le passage. » Oui, devant cet écoulement inexorable du temps, la marche est école de patience et de lenteur. A cette impatience devenue chronique qui me vaut parfois des mouvements d’humeur, je ne sais, aujourd’hui, qu’un seul remède efficace : marcher.


A-t-on remarqué à quel point l’intelligence est souvent discrète, quand la bêtise s’étale, à la une des gazettes, dans les stades ou le bocal télévisuel ? N’oublions jamais que l’ennemi de la parole, ce n’est pas le silence, mais le bruit, le bavardage, le vacarme, l’insignifiance vibratoire.


Le plus court chemin de soi à soi passe par l’autre. (Paul Ricoeur)


Il fut un temps où la vanité humaine se repaissait d’immobilité. Aujourd’hui elle s’étourdit dans la danse panique ou le catapultage aérien, dans le voyage, qui n’en est d’ailleurs plus un quand on se contente d’une ellipse dans le ciel au lieu d’aligner, une à une, les bornes milliaires du « dépaysement », au sens le plus fort du mot. Ce n’est que céder à l’évidence que de constater la disparition du voyage. Voilà déjà longtemps que cette ellipse que permet l’avion – souvent salutaire, soyons justes – a sacrifié le voyage au profit du séjour, du stationnement tarifé. (…) Sur l’ellipse du voyage, pourtant moins criante en son temps, Rousseau avait déjà ce verdict : « Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied. » (…) Dans ce même esprit, comme le déplore Le Breton, même s’il est une belle invention, le GPS (sauf bien sûr en cas de danger ou d’égarement sans remède) « est contraire à la philosophie de la marche. Il transforme le chemin en parcours. Il le subordonne au but et le dissout pour le transformer en pur passage indifférent. »


« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » (Nicolas Bouvier)


Sun Tsu disait : «  Nous serons invulnérables tant que nous serons en mouvement. ». (…)
[Et] Napoléon lui-même : «  Le meilleur soldat n’est pas tant celui qui combat que celui qui marche. »
 
 
Elle [la marche] est pour moi un monde dans le monde, une manière de bâtir une île autour de soi (c’est ce que j’appelle l’insularité du marcheur), une île protectrice sur laquelle nous sommes libres d’aller et venir à notre guise. Une manière aussi de rendre le monde habitable, ce pauvre monde tant salopé par des siècles d’indignité. 


La marche est, bien sûr, l’art de la tangente, de l’évitement, de cette distance que l’on met entre le monde – du moins ce qu’il y a de moins reluisant en lui – et soi. J’aime, à échéance régulière (pas toujours parce que je suis gourmand…), pratiquer une certaine ascèse, cet éloignement de soi et de ces « besoins » pas si nécessaires au fond. Marcher, c’est aussi se mettre à l’écart de soi, faire ce fameux pas de côté, cesser de tourner en boucle autour de son ego, sortir des gonds d’un narcissisme infantile, ne pas s’appesantir sur son petit sort, écoeurant de banalité quand tant croient y voir une apothéose. Marcher, c’est préférer les lointains nébuleux aux premiers plans trop nets, la perspective atmosphérique des peintres de la Renaissance, les sfumatos de Léonard ou de Raphaël, au motif principal qui s’offre trop facilement et jusqu’à l’écoeurement.


Il y a chez les marcheurs les hauturiers, les caboteurs et les insulaires. Sylvain Tesson, Alexandra David-Néel, Jen-Louis Etienne, Bruce Chatwin ou Nicolas Bouvier, d’autres encore, me font en effet penser à des marcheurs hauturiers quand je serais, plus modestement, un caboteur opportuniste ou un modeste insulaire. Entendons-nous bien : le marcheur hauturier dont j’admire l’audace, comme celle des terre-neuvas et autres navires de grande pêche, part volontiers loin de son port d’attache, pousse sa quête du monde jusqu’à ses limites – le terme est éloquent - les plus extrêmes (...). Il est en quête – pour faire écho au mot fameux de Sainte-Beuve – d’un Kamtchatka intime, métaphysique, et en infère que la marche confine aux marches. Les caboteurs (…) sont, eux, des opportunistes. Ils ne décident pas forcément de prendre l’avion pour aller marcher à 15 000 kilomètres de chez eux dans un espace précis, mais saisissent toute opportunité. (…) Quant à ceux que j’appelle les insulaires, bien sûr, ils n’arpentent pas exclusivement les îles (…) mais ont une certaine aisance à se bâtir une île intérieure. A l’abri des nuisances, des agressions multiples du monde, ils peuvent éprouver du plaisir à marcher partout, au coin de la rue, y compris dans les lieux les moins avenants de la terre, forts qu’ils sont – don suprême – d’y instiller de la poésie.


Parvenir à une telle intimité avec un lieu, se faire accepter de lui  prend souvent des années, des décennies même. Pourtant, il arrive que des villes s’offrent à nous plus facilement que d’autres, et c’est là tout leur mystère. La marche, la déambulation, la flânerie amoureuse, sont les armes hautement pacifiques de cette cour empressée que je m’autorise à leur faire, me coulant dans leurs lois intimes, leur haleine, leur respiration. Comme l’écrit Gracq, encore lui, chaque ville a sa « hauteur de regard ».


Je l’ai déjà dit, pour moi, trois choses nous sauvent des basses contingences du monde : le temps, l’espace et le silence. C’est exactement à quoi la marche permet d’accéder. Même dans une de ces « villes tentaculaires » au vacarme assourdissant que j’eus l’occasion de sillonner, le silence était là. Silence intérieur qui vaut largement tous les autres et même sans doute davantage. 


Je ne suis pas ce qui m’est arrivé, je suis ce que je choisis de devenir. (Jung)


« En marchant, tout redevient possible, on redécouvre le sens de l’horizon. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le sens de l’horizon : tout est à plat. Labyrinthique, infini, mais à plat. On surfe, on glisse, mais on reste à la surface, une surface sans profondeur, désespérément. Le réseau n’a pas d’horizon », dit encore Frédéric Gros.


Jean Follain écrit de Charles-Albert Cingria qu’il aimait manger – comme marcher, sans doute – avec « une lenteur orchestrée qui fait durer le temps ». Une lenteur orchestrée qui fait durer le temps : ne tient-on pas là une merveilleuse définition de la marche ? Oui, la marche est un fastueux déploiement de lenteur et de silence. Lenteur pour soi, silence en soi. Et comme elle nous l’enseigne souverainement : les trois seuls vrais luxes du monde, où superflu et vanité pullulent, sont le temps, l’espace et le silence. Le reste n’est que fumées.


Seuls se félicitent d’être arrivés ceux qui se savent incapables d’aller plus loin. (Amin Maalouf)


Mon pied droit est jaloux de mon pied gauche. Quand l’un avance, l’autre veut le dépasser. Et moi, comme un imbécile, je marche… (Raymond Devos)


« Il était revenu de tout, sans doute pour n’y être jamais allé... », pourrait-on dire d’un être blasé. Rien de plus désastreux que cette banalisation qui, de fait, renvoie Homo sapiens à sa condition. Où que nous allions, ce ne sera jamais que nous-même que nous finirons par trouver… Marcher, c’est par essence dire, par la mise en mode ambulatoire, que l’on n’est pas blasé, qu’il y a toujours quelque chose qui nous attire, nous attend derrière telle colline toscane, telle crête alpine ou telle échancrure de la côte bretonne. Comme nous y exhorte Béatrice Commengé, il faut « voyager vers des noms magnifiques », des lieux magnifiques, des visages magnifiques, pour, justement, ne pas en revenir, se laisser capturer par eux, par ce que l’on pourrait appeler la grâce.

 

 

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lundi 18 novembre 2019

[Cognetti, Paolo] Les huit montagnes





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les huit montagnes
            (Le otto montagne)

Auteur : Paolo COGNETTI

Traductrice : Anita ROCHEDY

Parution : 2016 en italien (Einaudi)
                2017 en français (Stock)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus  de nos têtes. »
Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana,  au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la  montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers,  puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.
Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès  de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son  passé – et son avenir.
Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle  l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage  et de filiation.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paolo Cognetti, né à Milan en 1978, est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles – dont Sofia s’habille toujours en noir (Liana Levi, 2013) –, d’un guide littéraire de New York et d’un carnet de montagne Le Garçon sauvage (Éditions Zoé, 2016). Les Huit Montagnes (Stock, 2017), son premier roman, a reçu le prix Médicis étranger, le prix François Sommer, le prix Strega et a été traduit dans 39 pays.

 

 

Avis :

Revenant chaque été dans le même hameau perdu des montagnes du Val d’Aoste, un petit citadin se lie d’amitié avec un gamin du cru et découvre à son contact la rudesse et les beautés de la nature alpine. Parvenu à l’âge adulte et cherchant sa voie après la disparition d’un père qu’il n’a jamais vraiment compris, Pietro finira par retourner auprès de son ami, toujours resté sur le même pan d’alpage où il tente obstinément de maintenir un mode de vie d’un autre siècle.

Il est impossible de ne pas voir de larges traits autobiographiques dans la narration de Pietro, tant cette histoire exprime d’intime ressenti et revêt des accents d’authenticité jusque dans ses plus infimes détails. L’intrigue, très simple, tire son épaisseur de ses personnages, dont on découvre peu à peu les multiples nuances, restituées avec une sensibilité toute de finesse et de pudeur. Chez Paolo Cognetti, l’émotion ressemble à ce petit torrent de montagne qui, dans son livre, court sous-terre avant d’émerger plus en aval : on la ressent plus qu’on ne la lit, elle sourd au travers des lignes et se laisse deviner plus qu’elle ne s’exprime. Et elle s’enterre parfois au tréfonds d’une génération pour rejaillir à la suivante, dans de curieuses répétitions des mêmes destins.

La couleur de ce livre est d’abord celle d’une indéfectible amitié, entre deux garçons, puis deux adultes, que tout sépare : Pietro se cherche de par le monde, Bruno s’accroche à la montagne qu’il n’a jamais quittée, mais, chacun à leur façon, ils vivent les mêmes apprentissages et les mêmes blessures, tentant de se construire un avenir en se réconciliant avec leur passé et leur héritage filial.

Aux prises avec leurs tâtonnements et leurs drames, tous deux tirent leur force de leur seul vrai point d’ancrage : la montagne et l’amour viscéral qu’elle leur inspire. Omniprésente, elle est leur refuge, leur lieu de repli, leur cachette face à un monde oublieux des vrais essentiels. Elle leur offre la liberté et la solitude au sein de grandioses espaces de nature préservée, une vie rude et spartiate au rythme des saisons, le calme et l’apaisement au contact d’une simple authenticité, la souffrance et le plaisir de l’effort physique.

Une grande tristesse et une vraie sincérité émanent de ce livre que l’on quitte le coeur serré et les larmes aux yeux, mais les jambes musclées, les poumons oxygénés et les yeux tournés vers les cimes de l’avenir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Je commençai alors à comprendre que tout, pour un poisson d’eau douce, vient de l’amont : insectes, branches, feuilles, n’importe quoi. C’est ce qui le pousse à regarder vers le haut : il attend de voir ce qui doit arriver. Si l’endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir en amont. Voilà ce que j’aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes.


Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. Moi, j’étais plus attiré par la montagne qui venait après : prairie alpine, torrents, tourbières, herbes de haute altitude, bêtes en pâture. Plus haut encore la végétation disparaît, la neige recouvre tout jusqu’à l’été et la couleur dominante reste le gris de la roche, veiné de quartz et tissé du jaune des lichens. C’est là que commençait le monde de mon père. Au bout de trois heures de marche, prés et bois cédaient la place aux pierrailles, aux petits lacs cachés dans les combes à neige, aux couloirs creusés par les avalanches, aux ruisseaux d’eau glacée. La montagne se transformait alors en un lieu plus âpre, plus inhospitalier et pur : là-haut, mon père arrivait à être heureux.


« Il faut pas croire qu’on l’appelle Rose parce qu’il est rose, disait-il. Ça vient d’un mot ancien qui signifie glace. La montagne de glace. »
 

(…) et il faisait les comptes à voix haute pour lui prouver qu’avec les prix et les normes absurdes qu’on imposait désormais aux éleveurs, son travail n’avait plus aucun sens, et s’il le faisait c’était uniquement par passion.
Il dit : « Quand je serai mort, là-haut, je ne donne pas dix ans à la forêt pour reprendre ses droits. Ils auront la paix, comme ça.
– Vos fils n’aiment pas le métier ? demanda mon père.
– C’est surtout se faire enculer que mes fils n’aiment pas. »
Plus que le vocabulaire utilisé, c’est sa prophétie qui me frappa. Je n’avais jamais pensé qu’un pré avait pu un jour être une forêt, ni qu’il pourrait le redevenir. Je regardai les vaches éparpillées au-dessus de l’alpage et tentai tant bien que mal d’imaginer les premiers arbustes coloniser ces prés, puis grandir, effaçant chaque signe de ce qu’il y avait avant. Les canaux, les murets, les sentiers et même les maisons.


« On appelle ça l’altitude des neiges éternelles , expliqua-t-il : c’est la hauteur à laquelle il ne fait pas assez chaud l’été pour faire fondre toute la neige qui est tombée l’hiver. Une partie résiste jusqu’à l’automne et finit ensevelie sous la couche de neige de l’hiver suivant. À ce stade, elle ne craint plus rien. Petit à petit, elle se transforme en glace, s’ajoute aux autres couches du glacier qui s’entassent, exactement comme les anneaux des arbres, et il suffit de les compter pour connaître son âge. Mais un glacier ne reste jamais au sommet de la montagne. Il bouge. Toute sa vie, il ne fait que glisser.
– Pourquoi ? demandai-je.
– Pourquoi, d’après toi ? 

– Parce qu’il est lourd, dit Bruno.
– Parfaitement, dit mon père. Le glacier est lourd, et la roche sur laquelle il est posé, très lisse. Du coup, il descend. Lentement, mais sûrement. Il glisse jusqu’à ce qu’il ne supporte plus la chaleur. C’est l’altitude de la fusion . Vous la voyez, là-bas ? »
Nous marchions sur une moraine qui semblait faite de sable. Une langue de glace et d’éboulis s’avançait en contrebas, bien plus bas que le sentier. Elle était zébrée d’infimes ruisseaux qui se rejoignaient en un petit lac opaque, métallique, glaçant rien qu’à le regarder.
« Cette eau-là, dit mon père, il faut pas croire que c’est la neige de l’hiver dernier. C’est une neige que la montagne a conservée pendant des années et des années : l’eau qu’on voit a peut-être même cent hivers derrière elle.
 

L’hiver, la montagne n’était pas faite pour les hommes et il fallait la laisser en paix. Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui lui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire.


Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement différent à des yeux d’adulte et se révéler une déception, à moins qu’il ne nous rappelle celui que l’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse.

Le lac en contrebas ressemblait à de la soie noire, avec le vent qui la dentelait. Ou qui, au contraire, faisait tout sauf de la dentelle : il posait une main glacée qui effaçait les plis.


J’observais l’alpage et l’étrange contraste entre la désolation des choses humaines et la vigueur du printemps : les trois baite dépérissaient, leurs murs se voûtaient comme le dos des vieillards, les toits cédaient sous le poids des hivers ; et tout autour, les herbes et les fleurs sourdaient. 


Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu’un qui s’en va : les autres continuent de vivre sans lui.


Le sapin, il faut éviter, parce que c’est un bois mou. Le mélèze est plus dur. (…) Le fait est que le sapin pousse à l’ombre et le mélèze au soleil : le soleil rend le bois dur, alors que l’ombre et l’eau le ramollissent, c’est pour ça que le sapin ne fait pas de bonnes poutres.


Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait, on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu’un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle.


« Nous disons qu’au centre du monde, il y en a un autre, beaucoup plus haut : le Sumeru. Et autour du Sumeru, il y a huit montagnes et huit mers. C’est le monde pour nous. » (…) « Et nous disons : lequel des deux aura le plus appris ? Celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? »


Et il disait : c’est bien un mot de la ville, ça, la nature . Vous en avez une idée si abstraite que même son nom l’est. Nous, ici, on parle de bois , de pré , de torrent , de roche. Autant de choses qu’on peut montrer du doigt. Qu’on peut utiliser. Les choses qu’on ne peut pas utiliser, nous, on ne s’embête pas à leur chercher un nom, parce qu’elles ne servent à rien.


La caillette, c’est un petit morceau de l’estomac du veau, m’expliqua-t-il. Imagine-toi : ce que le veau a dans son estomac pour mieux digérer le lait, nous, on le prend et on s’en sert pour faire du fromage. C’est logique, non ? N’empêche, c’est quand même fou, sans ce bout d’estomac, le fromage ne prend pas.

 

 

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