Affichage des articles dont le libellé est Cancer. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cancer. Afficher tous les articles

dimanche 10 septembre 2023

[Reinhardt, Eric] Sarah, Susanne et l'écrivain

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Sarah, Susanne et l'écrivain

Auteur : Eric REINHARDT

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sarah a confié l’histoire de sa vie à un écrivain qu’elle admire, afin qu’il en fasse un roman. Dans ce roman, Sarah s’appelle Susanne.
Au départ de ce récit, Susanne ne se sent plus aimée comme autrefois. Chaque soir, son mari se retire dans son bureau, la laissant seule avec leurs enfants. Dans le même temps, elle s’aperçoit qu’il possède soixante-quinze pour cent de leur domicile conjugal. Troublée, elle demande à son époux de rééquilibrer la répartition et de se montrer plus présent, en vain. Pour l’obliger à réagir, Susanne lui annonce qu’elle va vivre ailleurs quelque temps. Cette décision provoquera un enchaînement d’événements aussi bouleversants qu'imprévisibles…
Réflexion sur le lien troublant et mystérieux qui peut apparaître entre lecteurs et écrivains, ce roman puissant, porté par la beauté de son écriture, fait le portrait d’une femme qui cherche à être à sa juste place, quelque périlleux que puisse être le chemin qui y mène.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1965, Eric Reinhardt est romancier et éditeur d'art. Chevalier des Arts et des Lettres, il a reçu en 2012 un Globe de cristal d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre. Ses livres ont été couronnés de plusieurs prix littéraires.

 

Avis :

Rééditant le schéma narratif de son roman L’amour et les forêts paru il y a presque dix ans, Eric Reinhardt poursuit son exploration des jeux de miroir et de la mise en abyme multiple avec une nouvelle histoire d’écrivain à qui une femme demande de s’inspirer de son récit de vie pour en faire une fiction.

En rémission d’un cancer, Sarah se retrouve soudain à questionner son existence bourgeoise jusqu’ici sans histoires. Mariée depuis vingt ans, la voilà qui tout à coup ne parvient plus à se satisfaire de ses soirées seule avec leurs deux grands enfants, son époux préférant s’isoler tous les soirs dans son bureau aménagé à la cave. Et puis, naïve qu’elle était, elle vient de réaliser que son mari détient les trois-quarts de tous leurs biens, y compris ceux acquis au cours de leur vie commune. N’obtenant de lui que de vagues réassurances paternalistes, elle décide de provoquer un électrochoc en prenant le large quelques semaines, mais, à sa grande stupéfaction, ne réussit qu’à déclencher un engrenage de brutalité qui la mènera jusqu’aux rivages de la folie.

Sous la plume de l’écrivain, les douloureuses confidences de cette femme donnent naissance à un nouveau personnage, Susanne, création mêlant au reflet de Sarah les propres projections de l’auteur. Le récit avance donc triplement, partie de billard à trois bandes rebondissant sans cesse entre réel, symbolique et imaginaire, à mesure que l’écrivain propose à son premier personnage d’en affiner avec lui le second sans hésiter à faire référence à son vécu personnel. Réalité et distorsions se pourchassent alors à l’infini, le plus diabolique étant sans doute que, bien avant d’apprendre à se regarder au travers de son reflet littéraire, Sarah, brutalement évincée de sa vie par les perverses manipulations d’un mari habile à la faire passer pour ce qu’elle n’est pas, se retrouve réduite à observer les siens en catimini, ombres se découpant la nuit sur l’écran éclairé des fenêtres de leur appartement. Voyeuse espionnant une existence dont elle est sortie, elle a l’impression de ne plus exister. Elle leur est complètement sortie de l’esprit. Comment peut-on disparaître aussi vite de la vie de ceux que l’on aime ? C’est comme si elle était morte de son cancer et qu’elle avait eu la faculté de revenir les voir vivre une fois décédée. Ils ont fait disparaître Sarah de leur vie aussi sûrement que l’eût fait la maladie si elle s’était révélée fatale. 

Alors, tandis que Sarah raconte, que Suzanne vit la même chose à sa façon, et que l’écrivain vient y mêler des éléments de sa propre histoire, le tourbillon de la narration s’accélère pour, de tous ces fils narratifs, ne plus faire qu’un, celui tout simplement de l’acte créateur dont on ne sait jamais vraiment où il va puiser sa source. Et comme l’auteur conserve tout du long un coup d’avance sur son lecteur, ce dernier, tenu en haleine, aura droit au renversement final inattendu, histoire de ne pas laisser le dernier mot aux réalités les plus méprisables du patriarcat.

Ce livre à la construction vertigineuse donne non seulement une voix à une femme qui refuse d’abandonner ses idéaux face à l’égoïste indifférence de son mari, mais fait aussi voyager le lecteur, avec beaucoup d’originalité, au coeur du processus créatif. Pris par les sentiments en même temps que séduit intellectuellement, l'on ne peut que s’incliner, entre coup de coeur et coup de chapeau. (5/5)

 

Citations : 

Cela ne voulait pas dire qu’il ne l’aimait pas, ni qu’il était dénué d’empathie. Mais il flottait. Lorsqu’il se tenait devant elle dans la chambre d’hôpital, il était comme un nuage aperçu par une fenêtre un jour d’été. Ainsi que des avions, les phrases de Sarah le traversaient sans modifier le moins du monde son indolente physionomie de cumulus.
 

Sarah n’avait pas tort. Susanne Sonneur aurait pu concevoir des doutes au sujet des qualités morales de son mari. De sa loyauté finalement. Mais a-t-on jamais envie, dans la vie, de se constituer des doutes ? Les doutes, à la première occasion, on préfère les dissiper, voir le bon côté des choses, se persuader d’avoir été trompé par des impressions fallacieuses. On aime se dire que tout va bien, que son mari est formidable. Qu’il vous protège de vos démons morbides.
 

Écoutez, qu’est-ce que c’est, un besoin ? Qu’est-ce que c’est réellement ? Tout dépend de la conception que l’on s’en fait. En dehors des besoins naturels évidemment. Un week-end à Venise qui vous coûte deux mille euros, est-ce que c’est plus approprié, en termes de dépense, qu’un tableau en compagnie duquel vous vivrez durant des décennies, que vous pourrez transmettre à vos enfants ? Avec lequel vous dialoguerez à l’infini, qui vous apportera du réconfort toutes les fois que vous le lui réclamerez ? Je dirais non personnellement. On se fait souvent une idée fausse de ce que l’on doit considérer comme un besoin.
 

Elle n’existe plus. Elle leur est complètement sortie de l’esprit.
Comment peut-on disparaître aussi vite de la vie de ceux que l’on aime ?
C’est comme si elle était morte de son cancer et qu’elle avait eu la faculté de revenir les voir vivre une fois décédée. Ils ont fait disparaître Sarah de leur vie aussi sûrement que l’eût fait la maladie si elle s’était révélée fatale.


 

dimanche 10 avril 2022

[Houellebecq, Michel] Anéantir

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Anéantir

Auteur : Michel HOUELLEBECQ

Parution : 2022 (Flammarion)

Pages : 736

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«Avec Anéantir, Houellebecq entrouvre une porte vers la lumière.» (LE SOIR)
«Anéantir, chef-d’œuvre de Houellebecq et évènement de la rentrée littéraire.» (LA LIBRE BELGIQUE)
« Mais au fond, ce roman qu’on ne lâche pas laisse pas laisse aussi en soi des visages pleins d’espoir (…)» (LIBERATION)
« Avec son nouveau roman, Anéantir, qui imagine la France de 2026, l’écrivain Michel Houellebecq devrait être la star de la rentrée littéraire de janvier.» (LE PARISIEN)
« Trois ans après Sérotonine, l’écrivain français le plus connu dans le monde revient avec Anéantir, un grand roman sur les maux de notre société.» (LE FIGARO)
« Anéantir : Houellebecq fidèle à Houellebecq.» (LE TELEGRAMM)
« Portrait d’un caméléon.» (LE PARISIEN)
« Alors, faut-il lire Anéantir ? Oui évidemment (…) parce que c’est un livre qui happe, formidablement.» (LA VOIX DU NORD)
« Ce qui est sûr, c’est que Houellebecq possède de la « grandeur » d’un Balzac (…)» (LE JOURNAL DU DIMANCHE)
« C’est LE livre du début 2022.» (QUOTIDIEN)
« Sous ce titre catastrophe Anéantir se cache un roman renversant.» (ELLE)
« Avec Anéantir, son huitième roman, la star des lettres nous entraine sur un long fleuve intranquille entre drames familiaux, épopée politique et activisme terroriste. Un récit houellebecquien en diable.» (L'EXPRESS)
« À l’ironie provocatrice filtrant délicieusement l’air du temps, il [Michel Houellebecq] ajoute une bienveillance inédite.» (MIDI LIBRE)
« Ainsi Anéantir nous baigne-t-il dans un flot d’humour tendre et de compassion qui font de ce roman son livre le plus bouleversant.» (LE MONDE DES LIVRES)
« Avec Anéantir, l’auteur français (...) signe un roman virtuose sur un monde au bord du chaos.» (LE FIGARO MAGAZINE)
« L’émouvante saga sociologique et familiale de Michel Houellebecq.» (LA PROVENCE)
« N’attendez pas (…) pour lire Anéantir, roman le plus délicat, le plus mélancolique et le plus sensible de Michel Houellebecq.» (CHARLIE HEBDO)
« Michel Houellebecq dépeint la condition humaine, avec mélancolie et ironie, comme lui seul sait le faire.» (VERSION FEMINA)
« Anéantir est un roman digne des grands écrivains du XIXe siècle.» (LA SEMAINE)
« Anéantir est un flamboyant roman de désir, d’amour et de mort.» (MADAME FIGARO)
« Impossible d’ignorer Anéantir.» (LE QUOTIDIEN DU MÉDECIN)
« Un texte poignant, essentiel et, à la fois, lumineux et crépusculaire.» (COURRIER PICARD)
« À la fois roman à suspens et à clés (…) le nouvel opus de Michel Houellebecq fait rire autant qu’il fait pleurer.» (POINT DE VUE)
« Délicieux.» (S, LE MAGAZINE DE SOPHIE DAVAN)

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier, essayiste, poète, considéré par de nombreux critiques comme l’écrivain français le plus marquant de notre époque, il est lu dans le monde entier depuis Extension du domaine de la lutte (1994). Michel Houellebecq a reçu le prix Goncourt pour son roman La Carte et le territoire, en 2010.
Soumission, paru en 2015, a suscité admiration et polémique ; il a été un best-seller dans la plupart des pays européens. Aujourd'hui, il demeure toujours parmi les auteurs français contemporains les plus lus. Parmi les livres de Michel Houellebecq les plus marquants, citons également La possibilité d'une île (2013) et plus récemment Les particules élémentaires (nouvelle édition parue en 2019).

 

 

Avis :

Paul Raison est un haut fonctionnaire de l’État, au service de Bruno Juge, ministre de l’Économie et des Finances. En cette année 2026, la campagne présidentielle se déroule dans un climat incertain : une série d’attentats, non revendiqués mais manifestement coordonnés par un groupe d’une étonnante puissance technologique et financière, frappe des cibles apparemment sans lien de par le monde. Bientôt quinquagénaire, Paul doit par ailleurs composer avec une accumulation de graves problèmes personnels et familiaux.

Parvenu en ce qu’il aimerait considérer comme le mitan de son existence, Paul se retrouve en fait baigné dans une atmosphère crépusculaire. Sa lucidité désabusée lui fait appréhender un monde décadent au bord du précipice, tandis que sa sphère privée lui semble se résumer à un déprimant vide existentiel. Comment ne pas se sentir sombrer quand les perspectives ne cessent de s’assombrir, entre une société où l’on ne se reconnaît plus et le vieillissement qui grignote de plus en plus avidement l’avenir ? Les doutes de Paul sont l’occasion d’une peinture froidement pessimiste, pleine d’un cynisme aussi caustique que désespéré, de la société contemporaine et de ses dérives, entraînant une large réflexion sur ce qu’il reste de portes de sortie pour éviter de s’y anéantir. Une certaine résignation pousse notre homme à se replier sur son individualité pour trouver l’apaisement. Et tandis que, comme lui, chacun des personnages explore sa voie, entre spiritualité, engagement et famille, en s’y perdant parfois, c’est l’amour qui met tout le monde d’accord, en une série de tableaux d’autant plus lumineux qu’ils s’inscrivent en faux contre l’inanité fatale et absurde de la condition humaine.

Les sept-cent-trente pages de ce livre se parcourent avec plaisir et facilité, au gré des multiples facettes de la narration. Tout à la fois cyber thriller, satire sociétale et chronique familiale, Anéantir est une œuvre protéiforme, où la profonde mélancolie de l’auteur face au destin d’anéantissement de l’homme, mais aussi de toute civilisation, trouve la rémission dans la célébration du bonheur d’aimer, seule valeur qui tienne dans cette vallée de larmes. De ce texte en clair-obscur, se détachent plusieurs magnifiques portraits de femmes, où elles paraissent, bien mieux que les hommes, savoir faire spontanément la part de l’essentiel. Pour parvenir aux mêmes priorités et enfin décrypter les messages freudiens des rêves qui ne cessent de le poursuivre, il aura fallu à Paul l’écrasant poids de l’impondérable. Seulement alors, avant qu’il ne soit définitivement trop tard, trouvera-t-il la force de se réconcilier avec sa mortelle, et peut-être pas si absurde, condition d’être humain.
 
Humour grinçant, mais aussi émotions, sont au rendez-vous de ce livre, qui, à partir de constats terriblement noirs et anxiogènes sur le monde contemporain, mène une analyse aussi juste que féroce, et trouve à se recentrer sur ce qui peut, malgré tout, préserver un sens à notre existence. (4/5)

 

 

Citations :

Dix ans plus tôt son père avait été mis à la retraite, et quelques jours plus tard sa mère mourait. Paul avait alors sérieusement craint pour la santé, et même pour la vie de son père. Il n’avait plus son travail, il n’avait plus sa femme, il ne savait tout simplement plus aller. Il restait là, des heures entières, à feuilleter ses anciens dossiers. Faire sa toilette, manger ne lui traversaient plus l’esprit ; il buvait par contre toujours, malheureusement, et même plutôt davantage. Un séjour à l’hôpital psychiatrique de Mâcon-Bellevue apporta une solution partielle, sous la forme de psychotropes variés qu’il absorbait avec une bonne volonté remarquable, c’était un patient tout à fait compliant, pour reprendre les termes du médecin-chef. Puis il y eut le retour à Saint-Joseph, dans cette maison qu’il aimait, qui était une partie de sa vie, mais qui n’était qu’une partie de sa vie. Il y avait eu son travail à la DGSI, c’était fini ; son mariage, c’était fini également ; son existence venait de se simplifier dans des proportions considérables ; la maison demeurait, certes, mais ce ne serait peut-être pas suffisant.
 

C’était une aide-ménagère, capable d’accomplir les tâches classiques (ménage, courses, cuisine, lavage, repassage) auxquelles son père était radicalement inapte, comme tous les hommes de sa génération - non que les hommes de la génération suivante aient gagné en compétence, mais les femmes avaient perdu de leur côté, et une certaine égalité s’était de mauvaise grâce installée, ayant pour conséquence chez les riches et les demi-riches une externalisation des tâches (comme on le disait aussi pour les entreprises, qui sous-traitaient en général ménage et gardiennage à des prestataires extérieurs), chez les autres une progression générale de la mauvaise humeur, des attaques parasitaires et plus généralement de la saleté.
 

Au chômage ? Comment est-ce qu’un notaire pouvait être au chômage ? Il se souvint soudain qu’Hervé avait beau être notaire il n’était pas issu d’un milieu aisé, bien au contraire. Il venait de Valenciennes ou de Denain, enfin d’une de ces villes du Nord où les gens sont au chômage depuis trois générations ; lors de leur première rencontre, lorsqu’il lui avait demandé ce que faisaient ses parents, il avait d’ailleurs répondu « chômeurs », sur le ton de l’évidence.
 « Il était notaire salarié cadre 4 quand son étude a fait faillite, poursuivit Cécile. Retrouver un emploi dans la région ce n’est vraiment pas facile, la crise immobilière est terrible, les transactions sont au point mort. Et l’immobilier c’est la base, pour les notaires.
– Mais. ça va ? Vous vous en sortez ?
 – Tant qu’il est indemnisé, oui ; mais ça ne va pas durer longtemps. Après, il va falloir que je trouve quelque chose. Mais je n’ai pas fait d’études, tu sais bien ; je n’ai même jamais vraiment travaillé. À part la cuisine et le ménage, je ne sais rien faire. »
 C’est à partir de ce moment de la soirée que Paul commença à se sentir gêné en pensant à ses huit mille euros mensuels - ce salaire n’était pas du tout anormal, compte tenu de son parcours universitaire et professionnel, mais il commença à se sentir gêné. Il avait choisi un travail et une femme qui le rendaient malheureux - avait-il choisi, d’ailleurs ? La femme, oui, sûrement, un peu, et le travail aussi, un peu, sûrement -mais au moins il n’avait pas de problèmes d’argent. Au fond, lui et Cécile s’étaient engagés dans des voies diamétralement opposées, et leur destin, avec ce pénible déterminisme qui caractérise en général le destin, était lui aussi diamétralement opposé.
 
 
Son pavé de skrei norvégien mi-salé n’avait pas été desservi au moment où le serveur apporta leurs desserts ; une légère faute avait été commise dans un service jusqu’à présent parfait. Paul ne chercha pas à la minimiser ; il accueillit les excuses du serveur avec le sourire demi-indulgent de l’homme riche - l’homme riche qui pardonne, mais qui pardonne seulement pour cette fois.


Comme l’espérait Paul, l’évocation des filles de Cécile avait notablement allégé l’atmosphère, au fond les jeunes n’ont jamais de vrais problèmes, de problèmes lourds, on s’imagine toujours que les choses vont s’arranger, pour les jeunes. Un homme de cinquante ans qui se retrouve au chômage, par contre, personne ne croit plus vraiment à ses chances de retrouver un emploi. On feint de le croire pourtant, les conseillers de Pôle Emploi produisent de remarquables imitations d’optimisme, ils sont payés pour ça, sans doute ont-ils des stages de théâtre, voire des ateliers de clown, ça s’était beaucoup amélioré, ces dernières années, la prise en charge psychologique des chômeurs. Le taux de chômage par contre n’avait pas baissé, c’était un des seuls véritables échecs de Bruno en tant que ministre ; il avait réussi à le stabiliser, c’est tout. L’économie française était pourtant redevenue puissante et exportatrice, mais le niveau de productivité du travail avait augmenté dans des proportions hallucinantes, les emplois non qualifiés avaient à peu près complètement disparu.


Les quais de la Saône étaient beaucoup plus calmes que ceux du Rhône, la circulation y était à peu près inexistante. Sur la rive opposée s’étendaient des collines boisées entrecoupées de groupes d’immeubles anciens, datant probablement du début du XXe siècle, il y avait également des pavillons, et même quelques hôtels particuliers. Tout cela était plutôt harmonieux, et surtout remarquablement apaisant. On ne pouvait malheureusement pas s’empêcher de constater qu’un paysage agréable, aujourd’hui, était presque nécessairement un paysage préservé de toute intervention humaine depuis au moins un siècle. 
 
 
Un autre concurrent surprenant s’était manifesté depuis peu. Benjamin Sarfati, dit parfois « Ben », ou encore « Big Ben », sortait des zones les plus basses du divertissement télévisuel. Il avait fait toute sa carrière sur TF1, où il avait d’abord animé une émission destinée aux adolescents, nettement inspirée de Jackass, à ceci près que les défis proposés jouaient beaucoup plus sur l’humiliation que sur le danger : déculottages, vomissements et pets constituaient la matière première d’un programme qui devait permettre à TF1, pour la première fois de son histoire, d’arriver en tête des audiences sur le segment des adolescents et des jeunes adultes. Sa carrière devait ensuite être marquée par une totale fidélité à la chaîne, ainsi que par une druckerisation, équivalent télévisuel de la gentrification des quartiers urbains, qui devait culminer lors de son invitation à l’émission d’adieux de Michel Drucker, le jour de son quatre-vingtième anniversaire - un des moments majeurs de la télévision des années 2020. À son talk-show hebdomadaire, puis quotidien, se pressèrent bientôt hommes politiques de premier plan et grandes consciences - le plus difficile à convaincre fut Stéphane Bern, qui craignait la frilosité de son public du quatrième âge ; mais il vint lui aussi, et ce fut l’une des plus grandes joies de la carrière de Sarfati, qui avait bénéficié presque en même temps de la sortie de route de Cyril Hanouna. (…)
Sans jamais favoriser de manière trop ostensible le parti du président - cela aurait été contraire à son éthique d’animateur - Benjamin Sarfati faisait implicitement connaître ses positions politiques, ne serait-ce que par son choix des opposants les plus médiocres - il n’en manquait pas - lorsqu’il s’agissait d’organiser une confrontation avec un membre important du gouvernement ; il commença ainsi à se rapprocher des cercles les plus intimes du pouvoir. Il lui restait pas mal d’étapes à franchir avant d’envisager une candidature à la présidentielle, mais il s’employait à les franchir, nul ne le contestait plus à présent. Un moment décisif avait certainement été sa rencontre avec Solène Signal, présidente du cabinet de consulting Confluences, qui s’occupait depuis de sa communication.
Contrairement à la plupart de ses concurrents, Solène croyait peu à la nécessité d’occuper le terrain sur Internet. Internet, aimait-elle à dire, n’avait que deux utilités : télécharger du porno, insulter autrui sans risques ; seule une minorité de gens particulièrement haineux et vulgaires s’exprimait en réalité sur le Net. Internet constituait cependant une sorte de passage obligé d’un point de vue fictionnel, un élément nécessaire de la story ; mais il lui paraissait suffisant, et même préférable, de faire savoir qu’on était populaire sur le Net, sans que cela ne corresponde à aucune réalité. On pouvait annoncer sans crainte des chiffres de centaines de milliers, voire de millions de vues ; aucune vérification n’était envisageable.  
La véritable innovation de Solène était la seconde étape, celle qui suivait immédiatement Internet, et qui, sous son influence, devint peu à peu incontournable, pour tous les cabinets de consulting, dans l’établissement d’une story moderne : celle des people intermédiaires (actrices prometteuses, chanteurs en devenir). Leur fonction, dans les médias auxquels ils avaient accès - hype le plus souvent, mais occasionnellement lourds - était de relayer inlassablement le même message concernant le candidat : humanité, proximité, empathie - mais aussi patriotisme, sérieux, attachement aux valeurs de la république. Cette étape, la plus importante selon elle, était aussi la plus longue, et de loin la plus coûteuse en temps comme en investissement individuel ; car il fallait bien rencontrer ces people intermédiaires, leur parler, sympathiser avec leurs ego aussi démesurés que lamentables. Benjamin, à cet égard, était particulièrement favorisé : sa position télévisuelle, l’incroyable audience de son talk en faisaient, pour les people intermédiaires, un interlocuteur indispensable. Ils pouvaient tout au plus envisager de légers différends avec lui ; mais se fâcher avec Benjamin, pour un people intermédiaire, n’était pas une option.  
Sur la troisième étape, le troisième étage de la fusée, Solène n’apportait aucune innovation, ses contacts étaient exactement les mêmes que ceux de ses concurrents. Elle connaissait les mêmes sénateurs, les mêmes directeurs de cabinet, les mêmes journalistes des quotidiens de référence ; c’est au second stade surtout qu’elle entendait creuser l’écart (et, depuis quelque temps, Benjamin Sarfati était clairement passé au troisième) ; elle était chère évidemment, mais son cabinet était encore jeune, elle ne pouvait pas se permettre d’être hors de prix.
 
 
Les couples qui vont bien n’aiment pas, en général, se pencher sur le sort des couples qui vont mal, on dirait qu’ils éprouvent une espèce de crainte, comme si la mésentente conjugale était un état contagieux, comme s’ils étaient tétanisés par l’idée que tout couple marié, de nos jours, est presque nécessairement un couple en instance de divorce. À ce recul instinctif, animal, émouvante tentative de conjurer le sort commun de la séparation et de la mort solitaire, s’ajoute l’écrasante sensation de leur incompétence ; c’est un peu comme les non-cancéreux, ils ont toujours du mal à parler aux cancéreux, à trouver le ton juste.


Ce n’était pas grand-chose, les vignes, à cette époque de l’année : de médiocres entités tordues et noirâtres, plutôt laides, tentant de préserver leur essence au cours de la traversée de l’hiver, on n’imaginait nullement que de si vilaines petites choses puissent plus tard donner naissance à du vin, le monde était quand même bizarrement organisé, se dit Paul en circulant entre les ceps. Si Dieu existait vraiment, comme le pensait Cécile, il aurait pu donner davantage d’indications sur ses vues, Dieu était un très mauvais communicant, un tel degré d’amateurisme n’aurait pas été admis, dans un cadre professionnel.


Un net silence s’ensuivit ; Bruno se servit un verre de Pomerol. Donc, la configuration du monde se modifiait à l’heure actuelle, se dit Paul. En général la configuration du monde reste stable, les choses vont sur leur erre ; mais il arrive parfois, rarement, qu’un événement ait lieu. Il en va de même, songea-t-il de manière plus générale et plus vague, de la configuration des vies humaines. La vie humaine est constituée d’une succession de difficultés administratives et techniques, entrecoupée par des problèmes médicaux ; l’âge venant, les aspects médicaux prennent le dessus. La vie change alors de nature, et se met à ressembler à une course de haies : des examens médicaux de plus en plus fréquents et variés scrutent l’état de vos organes. Ils concluent que la situation est normale, ou du moins acceptable, jusqu’à ce que l’un d’entre eux rende un verdict différent. La vie change alors de nature une seconde fois, pour devenir un parcours plus ou moins long et douloureux vers la mort.


Dans le célèbre début de La Fille aux yeux d’or, où Balzac dépeint les humains comme mus par la quête du plaisir et de l’or, on peut s’étonner qu’il ait omis de parler de l’ambition, cette troisième passion, d’une nature tout à fait différente, à laquelle il était lui-même particulièrement soumis. Bruno par exemple n’avait jamais paru porté par un grand appétit de jouissance, de lucre encore moins ; mais ambitieux, oui, il l’était. On ne pouvait d’ailleurs pas très bien déterminer si l’ambition était une passion généreuse ou égoïste ; si elle correspondait au désir de laisser une trace positive dans l’histoire de l’humanité, ou à la simple vanité d’être compté parmi ceux ayant laissé une telle trace. En somme, Balzac avait un peu simplifié.
 

La vraie raison de l’euthanasie, en réalité, c’est que nous ne supportons plus les vieux, nous ne voulons même pas savoir qu’ils existent, c’est pour ça que nous les parquons dans des endroits spécialisés, hors de la vue des autres humains. La quasi-totalité des gens aujourd’hui considèrent que la valeur d’un être humain décroît au fur et à mesure que son âge augmente ; que la vie d’un jeune homme, et plus encore d’un enfant, a largement plus de valeur que celle d’une très vieille personne ; je suppose que vous serez également d’accord avec moi là-dessus ?   
– Oui, tout à fait.   
– Eh bien ça, c’est un retournement complet, une mutation anthropologique radicale. Bien sûr, du fait que le pourcentage de vieillards dans la population ne cesse d’augmenter, c’est assez malencontreux. Mais il y a autre chose, de beaucoup plus grave. » Il se tut à nouveau, réfléchit encore une à deux minutes.   
« Dans toutes les civilisations antérieures, dit-il finalement, ce qui déterminait l’estime, voire l’admiration qu on pouvait porter à un homme, ce qui permettait de juger de sa valeur, c était la manière dont il s’était effectivement comporté tout au long de sa vie ; même l’honorabilité bourgeoise n’était accordée que de confiance, à titre provisoire ; il fallait ensuite, par toute une vie d’honnêteté, la mériter. En accordant plus de valeur à la vie d’un enfant - alors que nous ne savons nullement ce qu’il va devenir, s’il sera intelligent ou stupide, un génie, un criminel ou un saint - nous dénions toute valeur à nos actions réelles. Nos actes héroïques ou généreux, tout ce que nous avons réussi à accomplir, nos réalisations, nos œuvres, rien de tout cela n’a plus le moindre prix aux yeux du monde - et, très vite, n’en a pas davantage à nos propres yeux. Nous ôtons ainsi toute motivation et tout sens à la vie ; c est, très exactement, ce que l’on appelle le nihilisme. Dévaluer le passé et le présent au profit du devenir, dévaluer le réel pour lui préférer une virtualité située dans un futur vague, ce sont des symptômes du nihilisme européen bien plus décisifs que tous ceux que Nietzsche a pu relever - enfin maintenant il faudrait parler du nihilisme occidental, voire du nihilisme moderne, je ne suis pas du tout certain que les pays asiatiques soient épargnés à moyen terme. Il est vrai que Nietzsche ne pouvait pas repérer le phénomène, il ne s’est manifesté que largement après sa mort. Alors non, en effet, je ne suis pas chrétien ; j ai même tendance à considérer que c est avec le christianisme que ça a commencé, cette tendance à se résigner au monde présent, aussi insupportable soit-il, dans l’attente d’un sauveur et d’un avenir hypothétique ; le péché originel du christianisme, à mes yeux, c’est l’espérance. »


Le philosophe René Girard est connu pour sa théorie du désir mimétique, ou désir triangulaire, selon laquelle on désire ce que les autres désirent, et par imitation. Amusante sur le papier, cette théorie est en réalité fausse. Les gens sont à peu près indifférents aux désirs d’autrui, et s’ils sont unanimes à désirer les mêmes choses et les mêmes êtres, c’est simplement parce que ceux-ci sont objectivement désirables. De même, le fait qu’une autre femme désire Aurélien ne conduisait nullement Indy à le désirer à son tour. Elle était par contre furieuse, et presque folle de rage, à l’idée qu’Aurélien désire une autre femme et ne la désire pas, elle ; les stimulations narcissiques basées sur la compétition et sur la haine avaient depuis longtemps, et peut-être depuis toujours, pris le pas en elle sur les stimulations sexuelles ; et elles sont, dans leur principe, illimitées.
 

Les chrétiens ont du mal en général, avec l’absurde, ça n’entre pas vraiment dans leurs catégories. Dans la vision chrétienne du monde Dieu prend les événements en main, parfois le monde semble temporairement abandonné au pouvoir de Satan, mais dans tous les cas les choses ont un sens fort ; et le christianisme a été conçu pour des êtres forts, au vouloir nettement marqué, parfois orienté vers la vertu, parfois malheureusement vers le péché. Quand les créatures de Dieu tombent sous l’emprise du péché, alors la miséricorde peut intervenir. Il se souvint soudain d’un verset de Claudel qui l’avait frappé quand il avait quinze ans : « Je sais que là où le péché abonde, là votre miséricorde surabonde. » Le mot de surabonder était assez laid, il n’y avait bien que dans un poème de Claudel qu’on pouvait trouver des mots pareils, heureusement il se rattrapait avec le verset suivant : « Il faut prier, car c’est l’heure du Prince du monde. » Mais ces mots, devait-on les entendre au sens littéral ? La miséricorde devait-elle être considérée comme une conséquence du péché ? Et le péché n’avait-il été autorisé que pour permettre la surrection de la grâce, et partant de la miséricorde ? (...°
Le déterminisme, pas davantage que l’absurde, ne fait réellement partie des catégories chrétiennes ; les deux sont d’ailleurs liés, un monde intégralement déterministe apparaît toujours plus ou moins absurde, non seulement à un chrétien, mais à un homme en général.
Lorsqu il songeait à ces questions dans sa jeunesse, Dieu tel qu’il se l’imaginait s’accommodait parfaitement du déterminisme, puisque c était lui qui en avait créé les lois, et c était certainement à son avis quelqu un comme Isaac Newton qui s’était approché au plus près de la nature divine. Ou peut-être David Hilbert, mais c était moins sûr, les mathématiques pouvaient parfaitement se passer du monde pour exister, devait-on considérer David Hilbert comme une sorte de collègue de Dieu ? À vrai dire il n’avait jamais consacré énormément d’efforts intellectuels à ces questions, y compris pendant sa jeunesse, sans doute même y avait-il uniquement pensé pendant son année de terminale, la seule de sa scolarité qui prévoyait une « initiation aux grands textes philosophiques ». Son intérêt pour la philosophie avait donc commencé à l’âge de dix-sept ans et trois mois, pour prendre fin à dix-huit ans tout ronds.


Paul se souvenait encore du jour où son dentiste lui avait annoncé son départ à la retraite. À l’époque il n’avait pas encore rencontré Bruno, ses relations avec Prudence étaient inexistantes, sa solitude était presque absolue. Lorsque le vieil homme lui avait annoncé qu’il cessait son activité, il avait été envahi par une vague de tristesse disproportionnée, affreuse, il avait failli fondre en larmes à l’idée qu’ils allaient mourir sans se revoir, alors qu’ils n’avaient jamais été particulièrement proches, que leurs relations n’avaient jamais dépassé celles d’un praticien et de son patient, il ne se souvenait même pas qu’ils aient eu de véritable conversation, qu’ils aient abordé ensemble des sujets non-dentaires. Ce qu’il ne supportait pas, il s’en était rendu compte avec inquiétude, c était l’impermanence en elle-même ; c était l’idée qu’une chose, quelle qu’elle soit, se termine ; ce qu’il ne supportait pas, ce n’était rien d’autre qu’une des conditions essentielles de la vie.


La cérémonie d’hommage eut lieu mercredi, le surlendemain ; aucun chef d’État n’avait fait défaut, et elle fut retransmise par l’ensemble des chaînes info. Sans surprises, le commentateur avait décidé d’axer sa péroraison sur la dignité, ça faisait déjà pas mal d’années que la dignité avait le vent en poupe, mais cette fois de l’avis général le président avait envoyé du bois, son niveau de dignité avait été tout à fait exceptionnel. Au bout de quelques minutes, Paul coupa le son. Quand des gens manifestement en désaccord sur tous les points se retrouvent pour célébrer certains mots, et le mot de « dignité » en était un parfait exemple, c’est que ces mots ont perdu toute signification, se dit Paul.
 

Il n’avait pourtant pas tellement été heureux dans ces bureaux, du moins avant sa rencontre avec Bruno, mais ce n’est pas le fait d’avoir été heureux dans un endroit qui vous rend douloureuse la perspective de le quitter, c’est simplement le fait de le quitter, de laisser derrière soi une partie de sa vie, aussi morne ou même aussi déplaisante qu’elle ait pu être, de la voir s’effondrer dans le néant ; en d’autres termes, c’est le fait de vieillir. 


On communique toujours, plus ou moins, à l’intérieur d’une même tranche d’âge ; les gens qui appartiennent à une tranche d’âge différente, et qui ne vous sont par ailleurs pas apparentés par un lien familial direct, les milliards d’êtres humains qui partagent avec vous cette planète, n’ont pas d’existence réelle à vos yeux. 


Au fond, avait finalement dit Bruno à Paul, le président a une conviction politique, et une seule. Elle est exactement la même que celle de tous ses prédécesseurs, et peut se résumer en une phrase : “Je suis fait pour être président de la république.” Sur tout le reste, les décisions à prendre, l’orientation de l’action publique, il est prêt à peu près à n’importe quoi, pourvu que ça lui paraisse aller dans le sens de ses intérêts politiques. 
 

L’amour des parents pour leurs enfants est attesté, c’est une sorte de phénomène naturel, surtout chez les femmes ; mais les enfants ne répondent jamais à cet amour et n’en sont jamais dignes, l’amour des enfants pour leurs parents est absolument contre nature. Si par malheur ils avaient eu un enfant, se dit Paul, aucune chance de se retrouver avec Prudence ne leur aurait jamais été accordée. Dès qu’il atteint les rivages de l’adolescence, la première tâche que s’assigne l’enfant est de détruire le couple formé par ses parents, et en particulier de le détruire sur le plan sexuel ; l’enfant ne supporte en aucun cas que ses parents aient une activité sexuelle, et surtout pas entre eux, il considère avec logique que du moment qu’il est né cette activité n’a plus aucune raison d’être, et qu’elle ne constitue plus qu’un vice écœurant de vieillards. Ce n’est pas exactement ce que Freud avait enseigné ; mais Freud, de toute façon, n’y avait pas compris grand-chose. Après avoir détruit ses parents en tant que couple, l’enfant s’emploie à les détruire à titre individuel, sa principale préoccupation étant d’attendre qu’ils soient morts pour toucher l’héritage, comme l’établit clairement la littérature réaliste française du XIXe siècle. Encore peut-on s’estimer heureux quand ils ne s’emploient pas à hâter l’échéance, comme chez Maupassant qui n’inventait rien, les paysans normands il les connaissait mieux que personne. Enfin c’est comme ça que ça se passe, en général, avec les enfants.
 

C’est au fond tout récemment que les codes de politesse en vigueur dans le milieu de Paul avaient inclus l'obligation de dissimuler sa propre agonie. C'était d'abord la maladie en général qui était devenue obscène, le phénomène s’était répandu en Occident dès les années 1950, d’abord dans les pays anglo-saxons ; toute maladie, en un sens, était maintenant une maladie honteuse, et les maladies mortelles étaient naturellement les plus honteuses de toutes. Quant à la mort elle était l’indécence suprême, on convint vite de la dissimuler autant que possible. Les cérémonies funéraires se raccourcirent - l’innovation technique de l’incinération permit d’accélérer sensiblement les procédures, et dès les années 1980 les choses étaient à peu près pliées. Beaucoup plus récemment on avait entrepris, dans les couches les plus éclairées et les plus progressistes de la société, d’escamoter également l’agonie. C était devenu inévitable, les mourants avaient déçu l’espoir qu’on plaçait en eux, ils avaient souvent rechigné à envisager leur trépas comme l’occasion d’une méga teuf, des épisodes déplaisants s’étaient produits. Dans ces conditions, les couches les plus éclairées et les plus progressistes de la société étaient convenues de passer l’hospitalisation sous silence, la mission des conjoints ou à défaut des parents les plus proches étant de la présenter comme une période de vacances. Dans le cas où elle se prolongerait, la fiction déjà plus hasardeuse d’une année sabbatique avait parfois été utilisée par certains, mais elle n’était guère crédible en dehors des milieux universitaires, et de toute façon elle n’était plus que rarement nécessaire, les hospitalisations prolongées étaient devenues l’exception, la décision d’euthanasie était généralement prise en quelques semaines, voire en quelques jours. La dispersion des cendres était opérée anonymement, par un membre de la famille quand il s’en trouvait, sinon par un jeune clerc de l’étude notariale. Cette mort solitaire, plus solitaire qu’elle ne l’avait jamais été depuis les débuts de l’histoire humaine, avait récemment été célébrée par les auteurs de différents ouvrages de développement personnel, les mêmes qui encensaient le dalaï-lama il y a quelques années, et qui avaient pris plus récemment le virage de l’écologie fondamentale. Ils y voyaient le retour bienvenu à une certaine forme de sagesse animale. Ce n’étaient pas seulement les oiseaux qui se cachaient pour mourir, selon le titre francisé du célèbre best-seller d’une auteure australienne, qui avait par ailleurs donné lieu à une série télévisée encore plus célèbre et plus rémunératrice ; la grande majorité des animaux, et même lorsqu’ils appartenaient à une espèce au plus haut point sociale, comme les loups ou les éléphants, éprouvaient lorsqu’ils sentaient la mort venir le besoin de s’écarter du groupe ; ainsi parlait la voix de la nature dans sa sagesse immémoriale, soulignaient les auteurs de différents ouvrages de développement personnel.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

samedi 19 mars 2022

[Besson, Philippe] Paris-Briançon

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Paris-Briançon

Auteur : Philippe BESSON

Parution : 2022 (Julliard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le temps d’une nuit à bord d’un train-couchettes, une dizaine de passagers, qui n’auraient jamais dû se rencontrer, font connaissance, sans se douter que certains n’arriveront jamais à destination. Un roman aussi captivant qu’émouvant, qui dit l’importance de l’instant et la fragilité de nos vies.
 
Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit n5789. À la faveur d’un huis clos imposé, tandis qu’ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l’intimité et la confiance naître, les mots s’échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l’époque, des voyageurs tentant d’échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l’ignorent encore, mais à l’aube, certains auront trouvé la mort.
Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Besson est un écrivain, scénariste et dramaturge. En l'absence des hommes, son premier roman, publié en 2001, est couronné par le Prix Emmanuel-Roblès. Depuis lors, il construit une œuvre au style à la fois sobre et raffiné. Il est l’auteur, entre autres, de Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), Un garçon d’Italie et La Maison Atlantique. En 2017, il publie Arrête avec tes mensonges, vendu à plus de 120 000 exemplaires, couronné par le Prix des Maisons de la Presse et Un personnage de roman, portrait intime d’Emmanuel Macron, alors engagé dans la campagne présidentielle. Il revient à l'autofiction en 2019 avec Un certain Paul Darrigrand puis Dîner à Montréal​. Ses romans sont traduits dans vingt langues. 

Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris près de 200 fois en 2014 et 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.
Il a également multiplié les collaborations avec le milieu du cinéma et de la télévision, ayant notamment écrit le scénario de Mourir d'aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling.

 

Avis :

Ils sont une dizaine d'inconnus, que les hasards de la vie ont réunis dans la même voiture du train de nuit Paris-Briançon. Le temps de traverser la France endormie, le huis clos crée quelques proximités, et les conversations prennent d'autant plus facilement un tour personnel qu'elles n'auront pas de lendemain. Se révèlent ainsi brièvement différentes trajectoires de vie, chacune marquée par les maux ordinaires de notre époque. Personne ne se doute alors que certaines d'entre elles vont bientôt s'interrompre tragiquement, avant même d'arriver à destination...

Hasard ou fatalité, il suffit de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment pour que le destin bascule. Alors quand se produit une catastrophe, l’on ne peut songer qu’avec un certain trouble à l’enchaînement de circonstances qui a mené les acteurs, parfois tout à fait incidemment, sur le théâtre de leur drame. L’auteur nous ayant prévenu d’entrée de jeu que la mort est montée à bord de ce train, c’est donc tout à la fois suspendu au développement du récit et étreint par anticipation d’un sentiment d’impuissance désolée, que l’on fait connaissance avec une poignée d’inconnus ordinaires, des gens comme vous et moi emportés sur le fleuve banalement si peu tranquille de leur existence. Entre préoccupations diverses, notamment familiales et professionnelles, mille violences, petites et grandes, viennent perturber le cours de ces vies, empoisonnant ce qu’il conviendrait pourtant d’en apprécier chaque minute, tant le temps nous est compté et tant tout cela, au final, ne tient qu’à un fil.

Parmi ces destins bientôt brisés, il en est un qui va encore plus que les autres provoquer notre émotion, en tout cas qui semble à ce point tourmenter Philippe Besson qu’il resurgit ça et là dans son oeuvre, comme dans son récit autobiographique Arrête avec tes mensonges. Au-delà de la catastrophe et des réflexions désabusées qu’elle suscite en passant chez l’auteur, sur l’indécence d’une époque où tout est spectacle et où rumeurs et accusations se propagent plus vite que la lumière, le vrai coeur du drame est ce qui révolte le plus l’écrivain : la peur du rejet et le refus de soi-même qui empêchent encore tant d’homosexuels à assumer leur identité, et qui les enferment dans une existence intolérablement douloureuse. Face à l’implacable brièveté et aux inéluctables cruautés de la vie, quel plus grand gâchis que de s’empêcher de la vivre en la sacrifiant aux apparences et aux conventions, de la subir en se contraignant à en rester à jamais à la marge ?

Avec la justesse et la sobriété qui lui sont coutumières, Philippe Besson réussit dès les premières phrases à suspendre le lecteur à son récit, l’embarquant, à l’occasion du dramatique télescopage de quelques vies ordinaires, dans un émouvant plaidoyer pour le droit à être soi-même : la vie est bien trop fragile et bien trop fugitive pour, en plus, se la laisser voler ! (4/5)

 

 

Citations : 

Époque vulgaire, où plus rien n’est privé, où tout est spectacle, et surtout la souffrance, surtout la désolation, où la décence pèse si peu devant la prétendue « priorité à l’information », où le goût de l’immédiateté prive de tout discernement, où les dommages collatéraux constituent un détail dérisoire. (…)
Époque accusatoire, où il faut nommer des coupables, souvent sans preuves, les traîner dans la boue, les offrir à la vindicte populaire, et qu’importe s’il est démontré in fine qu’ils n’y étaient pour rien. Quelqu’un doit payer, quelqu’un doit prendre la colère comme on prend la foudre, quelqu’un doit expier, afin que tous les autres puissent déverser leur haine, se soulager de leur mauvaise bile et se croire, eux, irréprochables.

« Je crois au hasard. Sans le hasard, je ne t’aurais pas rencontré. »
Alexis ne pense pas qu’une puissance mystérieuse joue notre existence aux dés même s’il aime les imprévus, et être surpris. S’il osait, il confierait même qu’il aime les accidents, pour leur part d’imprévu, pour leur irrégularité, mais en l’espèce ce serait déplacé. Il s’efforce surtout de voir le bon côté des choses, ce qui est pour le moins audacieux quand on constate les dégâts alentour, mais cela ne vaut-il pas mieux qu’un abattement, un accablement ? Et c’est sa manière à lui, probablement maladroite, d’affirmer une tendresse, de témoigner une gratitude.
« C’est drôle, moi, j’ai l’impression, au contraire, que les gens ne déboulent pas par hasard dans notre vie. »
Victor soupçonne désormais qu’ils surgissent pour combler un vide, répondre à une attente, même ténue, même informulée, peut-être même exaucer une prière mais cela, il ne le formulera pas.

La première caméra de télévision vient de débarquer. Il n’était pas question de laisser aux réseaux sociaux l’exclusivité de l’émotion et des images d’un désastre. Bien sûr, le reporter jurera, la main sur le cœur, que seule importe l’information, mais bon, il ne faut pas cracher sur l’audience non plus. Sauf que la police a installé un cordon pour délimiter un périmètre de sécurité et interdire l’accès au lieu de l’accident, et même des bâches, précisément pour préserver victimes et secouristes des regards indiscrets. L’envoyé spécial doit donc se contenter de filmer de loin, entre les rares interstices, ce qui donne un visuel grossier, imprécis, occultant les détails frappants alors qu’un peu de sang sur le ballast aurait produit son effet. Il ne peut pas approcher non plus, et tendre son micro aux suppliciés du rail. Il se rabat donc sur des badauds, des curieux accourus après coup. Ceux-là n’ont rien vu, n’ont été témoins de rien, ils peuvent à la limite énoncer qu’ils ont entendu « comme une déflagration », mais pour l’instant, faute de mieux, ça fera l’affaire. Une femme corpulente, bras repliés sur la poitrine, l’assure : « Trente ans que j’habite dans le coin, je n’avais jamais vu ça. » Ce « Je n’avais jamais vu ça » vaut de l’or, songe le reporter. Il s’agit pourtant d’un lieu commun mais l’effroi est garanti. On est dans l’exceptionnel, donc dans le sensationnel.

Les voici donc libres, libres de retourner dans le monde réel. Ils en sont soulagés, évidemment, et cependant ils éprouvent des sentiments mélangés. L’autre monde, celui du fracas et de la stupeur, celui des débris et de la peur, du sang et du fer, a été le leur, le leur uniquement, pendant deux heures, ils y ont connu ce que personne ne connaîtra, ce que personne ne pourra comprendre ni même entrevoir, ce qui les tiendra résolument à part. Et d’ailleurs, eux-mêmes, plus tard, sauront-ils en parler, trouver les mots justes ? Voudront-ils en parler ?
Ce qu’ils ignorent, c’est qu’ils l’emportent néanmoins avec eux, et qu’ils ne s’en débarrasseront pas de sitôt. Abandonner le territoire de son effroi ne signifie pas s’en affranchir. Certains feront des cauchemars ou seront rattrapés par de brèves crises d’angoisse pendant des années. D’autres développeront une extrême vigilance ou s’obligeront à l’amnésie. D’autres encore découvriront l’émerveillement d’avoir survécu, la joie des épargnés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

mardi 20 octobre 2020

[Saïani, Christelle] Lumière

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Lumière

Auteur : Christelle Saïani

Parution : 2020 (Librinova)

Pages : 189

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ambre et Olivier sont voisins : elle se débat dans les difficultés, il a le bonheur insolent, une famille unie, des amis présents. Ce déséquilibre, trop difficile à supporter, devient un véritable point de crispation pour Ambre qui nourrit peu à peu un ressentiment tenace à l'égard de son voisin. Un jour, elle s'en prend à lui, pour déverser sa douleur, avant de venir lui présenter ses excuses. Elle découvre alors une faille dans la vie parfaite d'Olivier et le bonheur auquel elle aspire se lie curieusement au destin de cet homme si longtemps détesté...

 

Le mot de l'auteur : 

Je n'ai jamais croisé la route du Dalaï-Lama. Je n'ai pas marché sur la Lune. Je n'ai pas développé le courant alternatif.
Pourtant, j'ai créé ma machine à traverser le temps et l'espace : invention, observation ou torsion du réel, souvenirs, exploration personnelle se sont révélés de formidables ressorts pour faire vivre tout ce que j'avais en moi.
Je ressemble à toutes les femmes et à aucune autre à la fois. Je suis sensible, pugnace et opiniâtre au travail. J'aime l'humour et l'autodérision, utile certains matins devant mon miroir !
Ma vie est la même que la vôtre, je ne la changerais pour rien au monde. J'aime ma vie et les êtres qui la peuplent. Mes enfants, ma famille, mes amis, mes élèves.
J'habite à quelques kilomètres de la Sainte Victoire, terre à laquelle je suis viscéralement attachée. Incontestablement et sans chauvinisme le plus bel endroit du monde. Un des fils d'or de mon roman.
J'ai attendu longtemps avant de vous rencontrer... 

 

 

Avis :

Dévastée par une dépression consécutive à une blessure sentimentale, Ambre ne supporte plus de voir s'afficher sous ses yeux l'insolent bonheur de ses voisins. Quelle n'est pas sa stupéfaction de découvrir que la bonne humeur de cette famille cache en fait un terrible combat contre la maladie. Une indéfectible amitié, qui contribuera largement à sa reconstruction personnelle, va bientôt lier la jeune femme à ses voisins.

Cette belle et touchante histoire, habitée de personnages attachants restitués avec sensibilité, se lit d'autant plus agréablement qu'elle est portée par un style fluide et soigné, et par une imprégnation indéniable de l'auteur quant aux sujets évoqués, qu'il s'agisse des phases de la maladie et de l'expérience hospitalière, ou encore de la vie et des conditions de travail sur les chantiers en haute mer. La maladie est ici l'occasion d'une réflexion sur les vrais fondamentaux de l'existence, qui se traduit dans le récit par un recentrage des protagonistes sur leurs valeurs les plus essentielles, définitivement humanistes.

Malgré son traitement tout à fait réaliste du thème de la maladie et de la mort qui, immanquablement, arrachera des larmes au lecteur, le ton du roman reste globalement optimiste et positif, peut-être un peu trop d’ailleurs : à l’exception d’un seul, tous les personnages sont globalement présentés sous un jour très favorable, dans un cheminement difficile qu’ils effectuent avec un tel courage et de manière si exemplaire que l’ensemble a fini par m’apparaître presque trop romanesque dans sa perfection.

Quoi qu’il en soit, même si à mes yeux un peu trop idéaliste, ce roman bien écrit et construit sur une sérieuse investigation de ses sujets s’avère une découverte agréable et émouvante, d’une grande sensibilité et d’une profonde humanité. Saluons par ailleurs le geste de l’auteur qui reverse tous ses droits à la Croix Rouge. (3/5)
 

 

 

Citations :

La mort me paraissait une expérience si ordinaire avant de la voir incarnée. Sûrement l’est-elle pour ceux qui n’y sont pas directement confrontés. Sans échéance arrêtée ou du moins appréhendable, la mort se place au cœur de la vie, postulat que nous intégrons tous d’autant plus facilement que nous nous en distancions affectivement. En revanche, il faut oser penser la mort face à soi.

Aimer et être aimé, c'est ce qui rend la mort redoutable.

En face de moi, deux personnes âgées, sèches et fripées comme des écorces, se tiennent serrées l'une contre l'autre, muettes. Sous son feutre, le visage de l'homme, complètement édenté, rappelle la tête d'une grosse tortue terrestre : ses yeux fixes et ovales, d'un gris profond, ont dû, il y a soixante ans, être très beaux. En dessous d'arcades pierreuses, aux rares sourcils, ils sont maintenant entourés de paupières gonflées et crevassées comme des coques de noix. Le cou distendu, parcheminé, a la couleur des peaux tannées et jaunies des vieux tambours de mendiant. La femme doit avoir le même âge mais sa beauté et sa féminité, laves fécondes, ne se sont pas éteintes : elles courent sous la peau et continuent de l'irradier. Leurs mains, couvertes de tâches brunes, sont entremêlées, la main féminine encore belle, à la peau fine et fragile logée dans celle, calleuse, déformée et couverte d'hématomes qui la protège depuis toujours. Des mains qui sont devenues des lieux d'histoire et qui témoignent, dans leurs habitudes, de décennies à s'aimer.

 

mardi 30 avril 2019

[Colombani, Laetitia] La tresse






J'ai aimé

Titre : La tresse

Auteur : Laetitia COLOMBANI

Année de parution : 2017

Editeur : Grasset et Le Livre de Poche

Pages : 240








 

Présentation de l'éditeur :   

Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.
Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.
Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.
Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est réservé et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.
Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs-métrages, À la folie… pas du tout et Mes stars et moi. Elle écrit aussi pour le théâtre. La Tresse est son premier roman.

 

 

Avis :

La tresse entrelace le récit de trois vies aux antipodes les unes des autres, et pourtant réunies par… des cheveux : l’Indienne Intouchable Smita qui rêve d’une vie meilleure pour sa fille, la Sicilienne Giulia soudain propulsée à la tête de la fabrique familiale de perruques, et l’avocate canadienne Sarah qui se retrouve atteinte d’un cancer.
L’histoire est parfaitement maîtrisée et réunit tous les ingrédients du succès : des personnages touchants, une thématique originale et intéressante, un style agréable à lire. Ces qualités accroissent d’autant ma déception de ne trouver au final qu’un ensemble un peu trop « facile » : on devine assez vite où l’auteur nous emmène, le récit est rapide, presque journalistique, et ne prend pas le temps de la nuance et de la subtilité. Ma perception dominante est celle d’un assemblage d’images choc, choisies pour impressionner et séduire le lecteur, mais au final assez artificiel et sans profondeur.
Un petit livre plaisant donc, mais dont, en raison de son succès, j’attendais sans doute trop, et qui n’a pas réussi à me toucher : trop convenu, trop simpliste, trop manichéen… autant de « trop » qui résultent en un « pas assez » convaincant. (3/5)

 

Citations :

Il le répétait souvent : une femme n’est pas l’égale de son mari, elle lui appartient. Elle est sa propriété, son esclave. Elle doit se plier à sa volonté. Assurément, son père aurait préféré sauver sa vache, plutôt que sa femme.

Pas loin d’ici, on tue les filles à la naissance. Dans les villages du Rajasthan, on les enterre vivantes, dans une boîte, sous le sable, juste après leur naissance. Les petites filles mettent une nuit à mourir.

A ce qu’il paraît, le Mahatma avait déclaré le statut d’Intouchable illégal, contraire à la Constitution et aux droits de l’homme, mais depuis rien n’a changé. La plupart des Dalits acceptent leur sort sans protester. D’autres se convertissent au bouddhisme pour échapper au système des castes, à la manière de Babasaheb, le maître spirituel des Dalits. Smita a entendu parler de ces grandes cérémonies collectives, où ils sont des milliers à changer de religion. Des lois anti-conversion ont même été promulguées, pour tenter de contenir ces mouvements qui affaiblissent le pouvoir des autorités – les candidats à la conversion doivent désormais obtenir une autorisation, sous peine de poursuites judiciaires, un détail qui ne manque pas d’ironie : autant demander à son geôlier la permission de s‘évader.

Elle sait qu’ici, dans son pays, les victimes de viol sont considérées comme les coupables (…) On punit l’homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses sœurs. Le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive. Certains parlent d’épidémie. Une récente décision d’un conseil de village a défrayé la chronique près d’ici : deux jeunes femmes ont été condamnées à être déshabillées et violées en place publique, pour expier le crime de leur frère parti avec une femme mariée, de caste supérieure. Leur sentence a été exécutée. (…) Smita a déjà entendu ce chiffres, qui l’a fait frissonner : deux millions de femmes, assassinées dans le pays, chaque année. Deux millions, victimes de la barbarie des hommes, tuées dans l’indifférence générale. Le monde entier s’en fiche. Le monde les a abandonnées.

Bien sûr, il ne dit pas le mot (cancer), c’est un mot que personne ne prononce, un mot qu’il faut deviner, derrière les périphrases, le jargon médical dans lequel on se noie. On dirait qu’il est une insulte, qu’il est tabou, maudit. C’est pourtant de cela qu’il s’agit.

Se plaignant de douleurs à la tête, elle s’était confiée au médecin qui l’employait ; il l’avait alors auscultée. Après lui avoir fait passer un examen, il l’avait convoquée le soir-même, pour lui signifier son licenciement : elle avait un cancer. Bien sûr, les raisons alléguées étaient « économiques », mais personne n’était dupe. La procédure avait duré trois ans, la femme avait fini par gagner. Elle était décédée peu après.

Ce n’est pas elle qui est malade, c’est la société tout entière qu’il faudrait soigner. Les faibles qu’elle devrait protéger, accompagner, elle leur tourne le dos, comme ces vieux éléphants que le troupeau laisse derrière lui, les condamnant à une mort solitaire.


Le coin des curieux :

Les perruques existent depuis l’Antiquité : les Egyptiens en portaient en plantes tressées ou en crin pour protéger leurs crânes rasés du soleil ou lors de cérémonies. Elles étaient répandues chez les Assyriens, les Phéniciens, les Grecs et les Romains, mais presque inconnues en Orient, sauf dans les théâtres traditionnels chinois et japonais.

Après la chute de l’Empire romain, la perruque disparût complètement d’Europe occidentale, jusqu’à ce que la mode en revint au 16e siècle, par souci non seulement esthétique, mais aussi utilitaire : des cheveux rasés sous une perruque limitaient les infections liées au manque d’hygiène. Les Cours d’Europe, qui faisaient alors les modes, eurent une influence décisive. En France, ce fut Louis XIII qui, le premier, lança la mode de la perruque masculine au 17e siècle.

Progressivement, les perruques devinrent un incontournable pour qui désirait tenir son rang social. En 1673, un édit de Louis XIV institua la corporation des perruquiers et ce métier hautement qualifié se répandit bientôt dans toute l’Europe, alors que les perruques, de plus en plus sophistiquées et imposantes, couvrant dos et épaules, se faisaient aussi onéreuses que lourdes et inconfortables. Au 18e siècle, les perruques se firent plus petites et plus formelles, et devinrent partie intégrante de l’uniforme de certaines professions, comme encore aujourd’hui chez les hommes de loi de certains pays. Très répandues en Europe occidentale et en Amérique du Nord, elles restèrent un important symbole social sous l’Ancien Régime, jusqu’à la création des États-Unis d’Amérique et la Révolution française. Leur usage persista en Angleterre jusqu’à l’institution en 1795 d’une taxe sur la poudre à cheveux destinée à soutenir le financement de la guerre contre la France.

Pour les femmes, les perruques complètes passèrent de mode dès le 18e siècle. Elles réapparurent brièvement en France sous le Directoire, juste après la Terreur, avec l’extravagance des Merveilleuses, sous toutes les formes et de toutes les couleurs.