vendredi 22 septembre 2023

[Hoemmel, Livie] Le sacrifice du roi

 





J'ai aimé

 

Titre : Le sacrifice du roi

Auteur : Livie HOEMMEL

Parution : 2023 (Plon)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Un roman événement, qui dévoile enfin la vérité sur le grand mystère du monde des échecs. Ou comment une incroyable machination du KGB a mis fin, en pleine guerre froide, à la carrière du meilleur joueur de tous les temps, Bobby Fischer.
 
En 1972, en pleine guerre froide, un Américain de 29 ans devient champion du monde d’échecs en battant le Russe Boris Spassky, sous les yeux médusés de l’opinion mondiale. Bobby Fischer vient ainsi de mettre un terme à une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948. De cette débâcle naîtra une promesse faite par les dirigeants de l’Union soviétique à la Russie tout entière : « Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l'Américain ! » 
1975, coup de tonnerre : Bobby Fischer renonce à son titre. Il abandonne sans combattre, ni donner d'explication, et disparaît de la scène médiatique. Le monde des échecs est en deuil. Pourquoi le Mozart de cet art n’a-t-il pas défendu son titre, alors qu'il se savait invincible ? Sa décision demeure un mystère. Les historiens, les philosophes, les psychiatres finiront par enterrer cette énigme de manière simpliste : Bobby aurait tout simplement perdu la raison.
Ce livre, presque 50 ans plus tard, nous dévoile enfin la vérité, en s'appuyant sur des faits réels. Mi-roman d'espionnage, mi-grand roman d’amour, ce récit explosif nous entraîne dans une épopée historique poignante, des clubs d'échecs enfumés new-yorkais aux couloirs du Kremlin. La vie du prodige est réécrite à travers une série d'anecdotes encore jamais dévoilées. Et le plus grand secret du monde des échecs résolu.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Livie Hoemmel est passionné par le monde des échecs. Avec ce pseudonyme sibyllin, l’auteur crée une mise en abîme de l’histoire, entretenant le mystère à la fois autour de sa personnalité et de la conception du Sacrifice du roi, son premier roman. Entre personnage fictif et réel, Livie Hoemmel immerge son lecteur dans une expérience littéraire à son image, complexe et fascinante.

 

 

Avis :

Discrétion ou ruse marketing, de l’auteur de ce roman l’on ne sait rien, sinon ce que le récit prétend laisser croire. Lui et le narrateur ne seraient qu’un, et sous le pseudo, anagramme de « le vieil homme », se cacherait à la fois le fils d’un espion du KGB installé à New York et l’ami de toujours du champion d’échecs américain Bobby Fischer. Célèbre pour avoir mis fin en 1972, en pleine guerre froide, à l’hégémonie soviétique qui perdurait sur le titre depuis 1948, ce génie inégalé d’un jeu alors devenu affrontement politique avait à nouveau stupéfié le monde trois ans plus tard, quand, sans explication, il s’était déclaré forfait lors de la remise en jeu de son titre. L’explication, détonante si l’on en croit les supposées révélations de cet ouvrage, le narrateur était bien placé pour la connaître. C’est incognito qu’il se décide à la révéler dans ces pages, déplaçant le mystère vers... sa propre identité cette fois. A moins que l’indice de sa maîtrise, autant de la langue que des références littéraires françaises, ne suffise à faire pencher le lecteur perspicace vers l’hypothèse de la mystification romanesque…

Empilant donc les manipulations en un échafaudage à plusieurs étages incluant le lecteur lui-même, l’auteur s’empare de faits historiques propres à frapper les imaginations, entre un joueur iconique qui « était aux échecs ce que Mozart est à la musique » –  champion des Etats-Unis à quatorze ans, grand maître à quinze ans, champion du monde à vingt-neuf ans à l’issue de ce qu’on appela le « match du siècle » –, son retrait inexpliqué alors qu’il passait pour imbattable, et le déplacement de la guerre froide à l’intérieur d’un plateau de soixante-quatre cases, pour y adjoindre la construction d’une intrigue encore plus hallucinante.

Tout part de cette affirmation des dirigeants soviétiques au lendemain de leur défaite politiquement trop symbolique contre Bobby Fischer : "Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l’Américain !" Encore leur faut-il en trouver le moyen, puisqu’en vérité aucun Russe ne se sent en mesure de le battre. Parce qu’il figerait définitivement Bobby en vainqueur mythique, le poison – tant craint par le champion qui, dans la vie réelle, ne quitta plus une petite valise emplie d’antidotes – est écarté. Et le KGB se met activement à la recherche du génie capable de trouver la solution. Il va se matérialiser sous les traits d’une femme, surdouée à tendance Asperger, qui, puisque la cible ne vit que pour les échecs, va elle aussi s’immiscer à l’intérieur des soixante-quatre cases, pour une partie convoquant – excusez du peu –  Dieu lui-même. Mais peut-être devrait-on également évoquer le Diable, tellement cette histoire est une prouesse d’ingéniosité machiavélique…

Si l’on peinera sans doute à trouver ce texte tout à fait brillant, tant rebondissements et twists, qui plus est un peu trop scolairement surchargés de références littéraires et philosophiques semblant parfois au récit comme autant d’artificielles décorations en stuc, finissent par former une accumulation presque aussi épuisante qu’abracadabrantesque, l’on restera néanmoins estomaqué par la virtuosité inventive de ce roman, bien décidé à embrouiller son lecteur en mimant ingénieusement toutes les apparences de la véracité. En somme, un monument de manipulation… (3,5/5)

 

 

Citations :

Bobby Fischer n’est pas celui qui a été choisi pour marcher sur la Lune : il est celui dont le génie l’a conduit à marcher sur l’échiquier du monde.  
 

(…) l’Autrichien Wilhelm Steinitz, ancien champion du monde qui était persuadé de pouvoir rivaliser avec Dieu. Afin de L’inciter à accepter le défi, il Lui donnait un pion de plus. Avait-il peur de gagner et de s’attirer les foudres divines ? Le Créateur était-Il mauvais perdant ? Ou Steinitz était-il si génial qu’il était obligé de laisser l’avantage au Seigneur ?
 

Pourtant, le 11 mai 1997, lorsque la foule a applaudi la victoire de l’ordinateur Deep Blue sur Garry Kasparov, considéré comme le représentant humain le plus doué pour cet art, la communauté a craint que l’attrait pour ce jeu ne s’essouffle. Et pour cause, l’ordinateur n’est qu’un super-calculateur : il se contente d’inventorier, de recenser, de déterminer la plus forte probabilité de gagner. Le meilleur joueur serait donc celui qui possède la plus grande capacité à sonder l’infinité des variantes, un point c’est tout. Au bout du compte, les échecs auraient été inventés pour faire briller les monstres de silicium.
J’étais présent ce jour-là. Quelque part dans la salle, une poignée de grands maîtres faisaient bande à part. Ils se demandaient si le résultat aurait été différent contre un autre adversaire. Peu à peu, dans ce petit cercle d’initiés, un autre point de vue s’est dessiné :
— Pour avoir une chance de l’emporter, il faudrait que notre joueur ait une conception des échecs instinctive, que son style soit comparable à la pureté d’un Bach, que ses idées soient le fruit de la raison autant que de l’imagination, que son approche de l’art nous donne une valeur ajoutée : l’intuition.
Tout l’auditoire, suspendu aux lèvres du vieux maître, s’est arrêté de respirer. Il a finalement conclu :
— Un seul sur cette Terre réunit dans son jeu ce savant mélange de science et de conscience : BOBBY FISCHER. Oui, Bobby aurait pu triompher d’une lignée de microprocesseurs !
C’est avec joie que je suis intervenu dans leur discussion :
— Merci ! Il existe encore des gens qui font la différence entre le titre de champion du monde, le talent, des facultés hors normes et le génie… Bien sûr, seul Bobby Fischer serait en mesure de battre l’ordinateur ! Laissez-moi pour l’occasion citer Kant : « Le génie consiste dans un heureux rapport entre l’imagination et l’entendement, qu’aucune science n’enseigne, qu’aucun labeur n’acquiert. »
 
 
(...) c’est lors de la sixième et dernière partie du match l’opposant à Deep Blue que Garry Kasparov, digne représentant de l’espèce humaine, s’est effondré. Nerveusement épuisé, il s’était « suicidé » dès l’ouverture et avait perdu en dix-neuf coups ! Kasparov était pourtant un roc inébranlable. Mais l’ordinateur a été sacré champion du monde. Que s’était-il passé ?
Pour le comprendre, il nous faut revenir à un moment clé de la première partie lorsque, à la sidération générale, la machine a sacrifié un pion sans obtenir de réelle compensation. Kasparov se prend la tête entre les mains. Perdu, il divague : cette offrande est-elle le signe d’une intelligence supérieure ? IBM a-t-il enfoui une caractéristique improbable dans les lignes de codes : l’inspiration ? Le sacrifice positionnel à long terme n’est pas concevable pour un dispositif qui ne sait que calculer. C’est un geste trop raffiné, trop sophistiqué pour une machine binaire.
Notre champion vacille sur sa chaise. Dès lors, il n’a de cesse de tester son adversaire sur un point. Il va tenter de découvrir la vérité, de répondre à la question qui le tourmente : Deep Blue est-il capable de pressentir la voie à emprunter pour gagner ?
Kasparov en oublie l’essentiel : jouer aux échecs, trouver la meilleure réplique, le plus beau tracé de lumière qui aurait donné un ascendant à l’espèce humaine.
A posteriori, il semblerait que ce « sacrifice » puisse s’expliquer par un bug de la machine. Incapable de choisir entre plusieurs coups dotés strictement des mêmes évaluations, Deep Blue a joué un coup au hasard – tel un acte divin. De cette collision entre deux mondes que tout oppose le Russe ne se relèvera pas.


Les échecs ne sont-ils pas le seul jeu qui, dans un espace clos de soixante-quatre cases, ouvre des possibilités exponentielles ? En d’autres termes, un lieu unique à la frontière de deux univers, le fini et l’infini. Un passage étroit dans lequel, fugacement, il est possible de ressentir une présence supérieure.


En 1991, l’État était propriétaire de la Russie à 100 %. En 1994, 75 % des richesses étaient devenues privées. Aujourd’hui, en 2019, l’État s’endette pour préserver les richesses colossales d’une poignée d’entre nous. Un service très spécial a même été créé pour les protéger, le FSO.


« Il n’y a au monde que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie ou par l’imbécillité des autres. » [La Bruyère]


C’était donc ça, la littérature, une plongée dans la nature humaine, immuable malgré l’écoulement des siècles. 


Alors qu’elle prenait la mesure de la technique d’endoctrinement mise en place, il lui devint de plus en plus difficile de refréner son envie de communiquer. Elle entrait dans le paradoxe de la condition humaine : l’impossibilité de devenir soi-même sans l’influence des autres. 


La méthode consiste à nous isoler dès notre arrivée, à nous exiler. Nous n’avons plus aucune attache avec notre vie d’avant, même notre nom nous est confisqué. Le tout se traduit par un vide en nous qui ne cesse de grandir. La douleur engendrée crée à son tour un besoin impératif : combler ce manque affectif. Privé de la possibilité de créer des liens véritables, l’on se débat autant que possible avant de s’abandonner à une déstructuration psychique. C’est là que l’on devient malléable, stade récompensé par l’obtention d’une troisième étoile. Une rééducation est orchestrée, propre à chaque individu. Sa réussite apaise les douleurs, et c’est alors qu’un quatrième insigne est octroyé. Plus tard, lorsque la personne est totalement “guérie”, elle intègre la cinquième dimension. Elle a perdu tout sens critique et toute capacité à s’insurger. Elle entre dans une phase de latence pour intégrer définitivement les nouveaux paramètres de sa psyché. À ce moment précis, l’équipe médicale fait un autre travail important. Puis, dans un dernier geste d’inhumanité, et non sans la satisfaction d’avoir modelé son sujet, le médecin l’expose aux yeux de la société.  


Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. 


Au cours des siècles, le jeu avait subi maintes modifications. Mais l’une d’elles la laissait perplexe. La pièce qui était, à l’origine, un « ministre » était devenue au Moyen Âge, par un concours de circonstances, la vierge, puis la reine. Olga interprétait cette curieuse transformation comme un signe du rôle grandissant qu’avait alors pris la femme. Les règles avaient donc suivi l’évolution de la société. Ce jeu n’était pas seulement une distraction, il était aussi le miroir de notre monde. 


Le corbeau, que La Fontaine fait passer pour un fieffé imbécile lâchant son fromage sous les vaines flatteries du renard, est en réalité bien plus malin que cela. Quand, dans la savane, une hyène repue laisse une carcasse, l’oiseau vient se régaler des restes. Mais d’autres animaux convoitent également ce butin. Or, le corbeau est dénué de toute arme contre eux, excepté celle de la ruse : pour induire les autres en erreur, il fait donc le mort ! Ces derniers, découvrant ce qu’ils croient être son cadavre, imaginent que la viande est avariée. Ils s’éloignent alors, laissant l’ingénieux volatile profiter seul du festin.


(…) comme l’a écrit le poète John Dryden, « les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent. »


Aux échecs, l’intensité de la réflexion peut soumettre le corps à une pression telle que ses capacités sensorielles en sont momentanément altérées : la vision à plus d’un mètre se brouille, les oreilles bourdonnent. D’autres manifestations ahurissantes témoignent de la violence de cette joute intellectuelle, comparable, dans son ampleur, à un match de boxe : la température corporelle augmente, le rythme cardiaque ralentit. On est proche de l’embolie cérébrale. Au cours d’un affrontement de cinq heures, un joueur peut perdre jusqu’à quatre kilos sans avoir quasiment fait aucun mouvement. Heureusement, seuls les plus grands champions du monde, aux confins des capacités de l’esprit, sont victimes de ces troubles physiques.


Platon croyait que l’invention était le fruit d’une inspiration divine, un cadeau des dieux. Descartes ne partageait pas cet avis ; selon lui, tout raisonnement innovant était le produit de l’esprit déductif plutôt que des muses. Pour Kant, penseur du siècle des Lumières, la création était une activité spontanée, volontaire, indépendante de l’assistance divine ou de règles antérieures. Olga, dans l’un de ses carnets, en donne, elle, une définition poétique :
« Les ailes déployées, le corps haletant, on se sent léger, privé de toutes les contraintes sociales et même morales. Alors, l’homme, dans un instinct de vengeance, défie l’apesanteur et, d’un sursaut, s’élève. »
J’ai fini par comprendre la symbolique de ce fragment : la capacité de créer est intimement liée à la non-acceptation, c’est un acte de bravoure qui s’affranchit des codes pour établir un ordre nouveau. À son apogée, nous pouvons accéder à la folie. Voilà pourquoi, de toutes les spécialités, Olga avait choisi la psychiatrie, afin de vivre au plus près de ce qu’elle convoitait : l’aliénation, la plus puissante des révoltes de l’esprit.


Anatoli Karpov avait gagné le tournoi des candidats en battant en finale son compatriote Viktor Kortchnoï. Petit homme, maigre et chétif, il devait désormais se préparer à affronter Bobby Fischer, alors qu’il n’avait que vingt-trois ans. La ville de Manille, aux Philippines, s’était portée candidate, avec une dotation de cinq millions de dollars. Cela en faisait l’événement planétaire le plus lucratif de l’histoire ! Nous étions bien loin des deux cent cinquante mille dollars proposés par Reykjavik en 1972. Si nous devions évaluer cette somme aujourd’hui, elle s’élèverait à cinquante millions de dollars. Les chiffres montrent à eux seuls l’importance de cette confrontation entre les deux nations. Trente-cinq chefs d’État projetaient d’y assister ! Il faut l’admettre, l’essence même de la guerre froide s’était concentrée dans un jeu, un art, les échecs.


Écris-moi une histoire et je te dirai qui tu es.
Le choix des mots est à l’écriture ce que l’homme est à sa destinée.
Qu’elle soit longue ou courte, une fiction ou un témoignage, poignante, enivrante ou décevante,
Je saurai mieux te définir, t’appréhender, te nommer.


 

mercredi 20 septembre 2023

[Sénanque, Antoine] Croix de cendre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Croix de cendre

Auteur : Antoine SENANQUE

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

1348. La peste noire déferle sur l’Europe
1367. Deux jeunes frères dominicains se rendent à Toulouse pour trouver le précieux papier sur lequel leur prieur entend écrire le récit de sa vie. Et sa confession risque de faire basculer l’Eglise en révélant la vérité sur les origines de la Peste et la façon dont elle fut liée au destin de son maître, Eckhart de Hochheim, dit Maître Eckhart, théologien mystique et prêcheur le plus admiré de la chrétienté. Puis maudit.
 
Guerres, inquisition, persécution et trahisons  ; des bancs de la Sorbonne aux plaines reculées d’Asie centrale, Antoine Sénanque mêle les destins de personnages historiques et de fiction, marie petite et grande Histoire, et signe un texte exceptionnel, tout à la fois roman d’aventures, fresque historique, étude théologique et policier médiéval. Un page-turner spirituel et dramatique dans lequel les paroles d’Eckhart et les choix de nos héros font sonner autrement le beau nom grave de fraternité. Un coup de maître.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Antoine Sénanque est l'auteur, chez Grasset, entres autres de Blouse (2004), La grande garde (Prix Jean Bernard, 2007), L'ami de jeunesse (Prix Découverte Figaro Magazine, 2008), Salut Marie ! (Prix Version Femina, 2012) et Que sont nos amis devenus ? (2020). 

 

Avis :  

Lorsque leur prieur les envoie à Toulouse y chercher la meilleure qualité d’encre et de vélin pour son testament, les frères dominicains Robert et Antonin sont loin de se douter que cette mission va les mener tout droit dans les griffes de l’Inquisition. Tandis que, retenu en otage, le premier est jeté au plus secret des terribles geôles du tribunal pontifical, le second se voit contraint, pour espérer le libérer, de transmettre au grand Inquisiteur les confessions à venir de leur maître. Quels secrets sont-elles donc supposées dévoiler pour, en pleine Inquisition, faire trembler l’Église et son ambitieuse et intrigante hiérarchie ?

Désormais doublement tenus en haleine, par le sort de Robert livré aux affres de la torture et par les mystérieuses révélations qui vont occuper plus de quatre cents pages aussi denses en surprises qu’un polar, nous voilà, par une habile mise en abyme nous plaçant dans la même perspective qu’Antonin, récipiendaire des mémoires de son aîné Guillaume, les témoins emplis de curiosité du monde intellectuel du XIVe siècle. Le récit à l’intérieur du récit nous place cette fois dans les pas de Maître Eckhart, personnage bien réel disparu quarante ans plus tôt, en 1328, et dont Guillaume fut le jeune disciple et assistant.

A son époque, Maître Eckhart était un théologien de grande renommée qui enseignait dans les universités, les monastères et les confréries religieuses de toute l’Europe. La narration de Guillaume est l’occasion de découvrir sa pensée, de considérable influence, dans le contexte d’effervescence intellectuelle qui, en ce tournant du XIVe siècle, accompagnait la renaissance des villes et l’essor des échanges à travers l’Europe. Monastères, ordres, mais aussi confréries à vocation religieuse - béguinages ou autres - se développaient, en même temps que les écoles et les universités où clercs et laïcs se disputaient l’accès au savoir et à l’enseignement. Les rivalités étaient telles que l’on en venait souvent aux mains entre factions étudiantes, ces frictions reflétant à leur échelle les luttes politiques pour le pouvoir entre les diverses autorités.

Dans une telle foire d’empoigne, un moyen radical de se débarrasser d’un importun consistait à le dénoncer à l’Inquisition, pour peu que, comme Eckhart, certains de ses propos sortis de leur contexte pussent fleurer l’hérésie. Si sa mort avant la fin de la procédure d’Inquisition coupa court à toute sanction, son œuvre ayant été condamnée post mortem à l’oubli, toutes les mesures furent prises pour qu’elle disparût avec lui. Un retour à l’obscurité qui en devançait un autre, d’une ampleur cataclysmique, puisque vingt ans plus tard, en 1348, la peste ravageait et terrorisait l’Europe, tuant les idées dans un regain de ferveur religieuse. Cet épisode noir de l’Histoire offre à l’écrivain l’un des passages les plus impressionnants de son livre, à l’occasion du siège de Caffa que les armées mongoles abandonnèrent, décimées par la peste, mais non sans contaminer la ville en y catapultant leurs cadavres pestiférés...

Mêlant l’Histoire et la fiction avec autant de réalisme que d’originalité, Antoine Sénanque signe un roman passionnant, polar médiéval mâtiné d’aventures, habile emboîtement de symboliques et éclairante vulgarisation de la pensée philosophique et religieuse de l’époque. Quelle ironie que ce personnage qui, après avoir tant travaillé à son union à Dieu selon le principe de divinisation de l’homme, se fait plus vengeur que le plus biblique des Dieux, allant jusqu’à préférer la compagnie des rats à celle de ses semblables ! Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans la mémoire du prieur Guillaume, les souvenirs formaient des croix, plantées sur les dépouilles des actes qu’il avait laissés s’accomplir. Le temps les avait brûlées, mais les croix marquaient leur place. Toutes les mémoires étaient recouvertes de croix de cendre, de grands cimetières d’actes dont l’oubli avait emporté les ombres. Chacun pouvait prétendre renier leur existence. Mais les croix demeuraient, elles prouvaient qu’on ne décidait pas du destin de nos actes et qu’aucune trace ne s’effaçait jamais de la surface de la terre.
 

Depuis cinquante ans, les plus grandes tanneries d’Europe commerçaient avec les Turcs dont personne ne surpassait l’habileté dans le traitement des peaux. Après des années de factures « déshonorées », les commerçants de Constantinople avaient jugé préférable de commercer avec eux-mêmes en envoyant sur le continent des représentants de leur race. Les peaussiers turcs avaient envahi la périphérie des villes où on les prélevait en temps d’épidémie comme victimes expiatoires en compagnie des usuriers juifs. Les bûchers réunissaient ces pécheurs et réconciliaient leurs croyances dans les flammes. Depuis les années de peste, il s’en allumait partout. Les prophètes des rues appelaient à une grande purification car les derniers jours de la terre étaient proches. Il était écrit qu’aucun juif ni aucun Turc ne connaîtrait la fin du monde en Europe, tant on les massacrait pour les priver d’apocalypse.
 

La rue était un tas d’immondices sur lesquelles poussaient des échoppes crasseuses. Des cochons en liberté assuraient l’entretien. Gare à ne pas buter dessus, leurs morsures étaient plus redoutables que celles des chiens. Leur groin couvert de merde et de vermine vous infectait mieux qu’un ciseau de chirurgien. 
 

— Tu vois… commença Robert, l’encre…
— Quoi l’encre ?
— C’est les arbres, quand ils deviennent malades.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu sais bien. Les noix de galle, c’est comme un bubon sur l’écorce des chênes quand un genre de mouche venimeuse les pique, ça les fait gonfler par endroits comme la peau de ces malheureux. Et c’est de ces tumeurs d’écorce qu’on tire la belle encre pour tes vélins.
— Et alors ?
— Alors, c’est pareil pour les lépreux. Ils font de l’encre. C’est à Dieu qu’elle va servir pour écrire ses volontés. Et pour la peste, aussi. Et pour nous… Tout fait de l’encre. Nos larmes sont noires, le ciel écrit avec, c’est pour ça qu’on est là.
 

La nuit était tombée, épaisse et humide. Les chandelles de la maison Seilhan n’éclairaient rien. Dans les couloirs, une lumière jaunâtre dégoulinait avec la cire qui s’en échappait et tombait comme elle, en gouttes jaunes guidant le chemin des cafards. Le cloître désert lui apparut ainsi : chemin de cafards. Les frères qui y tournaient suivaient leur ligne tracée par des lueurs aussi rachitiques que leurs cœurs.
 
 
Ces deux hommes que mon maître a été, comment pourront-ils être jugés ensemble ? Comment le châtiment de l’un et la grâce de l’autre pourront-ils être équitablement partagés ? Tous les jugements sur nous-mêmes sont des moyennes entre le pire et le meilleur de nos actes. Mais quand l’écart est si grand, comment choisir entre celui qui mérite tous les pardons et celui qui devrait souffrir tous les enfers ?


Quelquefois, Antonin pensait que Dieu se foutait bien de la gueule du monde, comme s’Il n’avait plus rien à y faire et que tout ça ne le concernait plus. Désintéressé de ses enfants confiés au grand orphelinat de la nature, avec charge pour elle de les élever comme elle pouvait. Voilà bien le monde, se disait Antonin, un grand orphelinat où l’on passait son temps à se demander pourquoi on avait été abandonné. Quant à la nature, Dieu l’avait créée en oubliant la tendresse en route, elle aimait « dur », si elle avait un cœur, ce dont on pouvait douter.


On lui avait appris que la goutte était une maladie d’humeur, ce qui convenait bien à son malade. L’équilibre des quatre humeurs du corps réglait la bonne santé. L’une d’elle, la bile, pouvait s’accumuler en excès dans le crâne et verser à travers le corps comme l’eau d’un vase trop rempli. Goutte à goutte, jusqu’au pied. D’où le nom que les anciens avaient donné à l’affection. Peut-être était-ce l’excès de dureté qui commençait à s’égoutter de l’âme du sacristain pour enflammer ses orteils ?


« Il y avait des clans et des combats, racontait Guillaume. Le peuple de la Sorbonne était essentiellement composé de gens d’Église. Ce qui ne les empêchait pas de se battre comme des soudards. Entre les moines réguliers dont je faisais partie et les prêtres séculiers qui nous méprisaient, tout ce petit monde se bénissait d’ecchymoses et de bosses.
Les convictions philosophiques étaient aussi matière à contusions.
Parce que le maître paraissait défendre les thèses des platoniciens, le clan de l’inquisiteur général nous traitait de “Plats”, en prenant des airs de condescendance infinie. Eux n’avaient qu’Aristote à la bouche, un philosophe grec que l’on étudiait depuis moins d’un siècle. On disait qu’on devait aux Arabes d’avoir conservé et traduit ses œuvres. Alors on les appelait les “Sarrazins”. Les échauffourées entre les “Plats” et les “Sarrazins” de la Sorbonne étaient fréquentes et les bottes de paille qui servaient de chaises volaient dans les étages. Souvent, les concierges devaient séparer les novices qui se battaient comme les canailles du quartier. (…)
Les clercs n’étaient pas les seuls à combattre pour des convictions philosophiques d’autant mieux défendues qu’elles étaient moins comprises. Il y avait aussi le clan des laïcs qui nous sommaient de retourner à nos couvents. Ils méprisaient tout ce qui venait de l’Église et prétendaient que l’université écraserait un jour les cathédrales. Pourtant, leurs maîtres étaient tous des clercs. Ils crachaient sur les serviteurs de Dieu mais écoutaient leurs leçons. Comme ces apothicaires qui venaient apprendre leur métier auprès des moines thérapeutes avant d’afficher leur mépris pour ces ignorants sans diplôme à qui ils devaient leur culture.
Rejeter la religion, aux yeux des étudiants laïcs, garantissait une certaine élévation d’esprit. Dieu, dans sa très grande sagesse, n’avait pas cru bon de créer l’intelligence pour ses moines, se satisfaisant de leur foi. Il revenait donc aux laïcs de s’atteler à combler ce manque, ce dont ils se chargeaient en nous accablant d’insultes et de coups.
 
 
— Tu voulais savoir la différence entre Platon et Aristote ? Demande au lion. Pour le sculpter, Platon l’aurait cherché dans sa tête, Aristote dans la pierre. L’un croyait que la mémoire contenait le modèle de toutes choses, l’autre que rien ne pouvait exister sans la matière. Platon aurait demandé à l’artiste de copier le lion qui posait dans son esprit, Aristote lui aurait dit de l’extraire du marbre où il attendait sa main habile pour le libérer. L’un va chercher la beauté hors du monde, l’autre la trouve ici-bas. Tu as compris ? (…)
Étienne à mes côtés m’observait avec l’extraordinaire inexpressivité dont il était capable. Je m’étais empressé de partager avec lui la réponse du maître. Il avait plissé ses grands yeux, comme si une idée lui apparaissait mais elle avait dû lui échapper avant qu’il ne parvienne à la saisir. Il donnait l’impression de la chercher à l’extérieur de lui-même, au loin, en rétrécissant le regard pour mieux la distinguer à l’horizon. N’y repérant rien, il me proposa d’aller traîner vers les cantines où sa mère travaillait, ce qui nous valait un supplément de soupe quand l’humeur de cette femme rugueuse était légère.
— Ils sculptaient des lions, Platon et Aristote ? demanda Étienne sur le chemin des cuisines.
— Il faut croire, assurai-je. 


Il y avait des rumeurs sur des laïcs qui jouaient aux moines sans l’être vraiment. Parmi eux, on trouvait des femmes, souvent des veuves, de bonnes personnes qui se réunissaient en communauté sans prononcer de vœux. Indépendantes des ordres monastiques, elles agissaient comme des moniales sans clôture, sous la surveillance de l’évêque. Leurs seuls engagements étaient la chasteté et l’obéissance. Installées dans de petites maisons regroupées en béguinage, elles s’occupaient des pauvres et des malades, catéchisaient et menaient tranquillement leur chemin de prière et de méditation. Leur vie édifiante leur valait un statut social et le respect du peuple. Rien de menaçant ne paraissait pouvoir venir de ces congrégations simples et vertueuses. Pourtant l’ordre dominicain devait redouter de sérieux périls pour envoyer une figure aussi prestigieuse qu’Eckhart diriger leur enseignement. Les béguines lisaient, écrivaient, débattaient des questions spirituelles en toute liberté, le monde ne restait pas à leur porte. Or, à cette époque, une vague d’hérésie recouvrait l’Europe et avait particulièrement infecté les communautés dans les Pays-Bas et en Allemagne. »
Le prieur Guillaume appuya sa voix :
« La liberté, Antonin, elle avait prêté son nom à la grande hérésie qui faisait trembler l’Église : le Libre Esprit. Ces saintes femmes furent accusées de le propager.
Les béguines étaient comme les Franciscains, elles mettaient de l’amour partout. Pour elles, l’amour était suffisant pour “voguer sur l’océan de Dieu”, ainsi qu’elles le répétaient. La raison devait rester au port. Le pur contraire de l’esprit dominicain qui, pour voguer vers Dieu, s’en remet à la seule intelligence en respectant la distance de majesté.
La “Marguerite” dont m’avait parlé Étienne était une béguine célèbre qui avait écrit un livre que tu ne trouveras pas dans les scriptoriums des monastères, ni dans les bibliothèques des universités. Une œuvre en langue vulgaire qui pouvait contaminer les esprits non préparés et non surveillés, et dont les copies ont été détruites par l’Inquisition. Toutes, sauf quelques-unes que tu pourras obtenir si tu sais à qui demander.
La pauvre Marguerite fut brûlée avec son livre pour une phrase qu’elle aurait dû peser. Des mots empoisonnés, remplis d’un venin mortel, connus de toutes ses sœurs et de nous, dominicains, qui les avons condamnés : “Je suis Dieu, car amour est Dieu et Dieu est amour… Je suis Dieu par nature divine.” Comment pouvait-on accepter une telle folie ? Si chacun peut se transformer en Dieu par l’extase, à quoi sert l’habit que nous portons ? À quoi sert de prêcher la bonne parole et de confesser les âmes de leurs péchés.  
 
 
Antonin n’arrivait pas à imaginer le prieur Guillaume sous les traits d’un novice maladroit qui peinait à écrire comme un enfant laborieux. Il était plus facile de se représenter le gros inquisiteur au même âge. On sentait que rien en lui n’avait fondamentalement changé. Sa dureté garantissait la résistance au temps. La vieillesse ne s’intéressait pas à ce genre d’homme. Elle ne pouvait les abîmer qu’en surface.


Il n’exigeait aucune prière, aucun rituel. Il me demandait de laisser faire la nature, de la laisser prier pour nous et pour le monde car sa beauté était action de grâce. C’était la première leçon du maître, Antonin, voir dans la nature une action de Dieu.


— Quel est le but d’une existence terrestre, Guillaume ? me demanda-t-il.
— Le bonheur.
— Bien sûr, mais quel bonheur ? La santé, la bonne humeur, la paix intérieure, le confort pour toi et pour les tiens ?
— Je ne vois rien de plus désirable.
— Non ? Alors pourquoi ceux qui les obtiennent désirent-ils encore ? Si l’assouvissement du désir n’exigeait rien au-delà de ses limites, à quoi servirait cette force en nous qui ne s’apaise jamais ? Non, Guillaume, notre désir est fait pour Dieu, puisqu’il est infini.
— Alors tous les hommes devraient se faire moines ?
— Tous les hommes devraient se faire passants. Rien sur terre ne devrait les arrêter.
— Il suffit de désirer Dieu ?
— De désirer s’unir à Dieu.


Le feu nous enveloppait ou peut-être était-ce la grâce de cette nuit, ou celle des souvenirs qu’elle éveillait. Tu verras, Antonin, murmura le prieur soudain pensif, les souvenirs ont des bras. Pour nous enlacer comme ceux d’une mère bienveillante et réchauffer nos cœurs ou bien serrer nos gorges pour étouffer notre soif de vivre.


Un paysan nous avait offert un poulet contre une bénédiction et, à ma surprise, le maître l’avait accepté. Tu connais la rigueur de notre ordre sur l’interdiction absolue de la consommation de viande. Durant mon noviciat, ma bouche n’en avait jamais effleuré le goût. L’abstinence devait être totale, mais aux novices qui montraient des capacités intellectuelles et de l’ardeur à la lecture, du poulet était consenti pour l’unique repas du soir. Beaucoup de moines se découvraient ainsi une passion pour les livres. Une page pour une cuisse… 
 
 
— Et vous, maître, pourquoi priez-vous ?
Sa réponse me saisit.
— Je prie pour que Dieu ne me donne rien. C’est cela qu’il faut attendre, Guillaume. Si Dieu donne du néant, il donne le juste prix de la prière.
Déconcerté, je continuai :
— Cela ne sert donc à rien de prier ?
— Je n’ai pas dit cela. Quand tu demandes quelque chose à Dieu, que crois-tu faire ? Lui rappeler son devoir envers toi ? L’inciter à t’offrir sa protection ? Personne ne peut inciter le ciel à quoi que ce soit. Ta voix pourrait porter à l’infini, elle ne ferait pas obéir les anges. Dieu n’est pas comme un roi qui distribue sa bienveillance et que tu pourrais émouvoir ou séduire. Dieu n’a pas de cœur, Il a sa propre guise.


Dieu n’est rien de ce que tu peux en dire. Mieux vaut dire alors que Dieu n’est rien. Ou dire ce qu’Il n’est pas, plutôt que ce qu’Il est à l’horizon de notre faible intelligence. Dès que tu parles de Dieu, dès que tu le qualifies, tu le fais exister comme une créature. Et c’est cela, dont il faut se séparer. Du Dieu créature.
Je ne comprenais pas comment je pouvais voir Dieu autrement. Il fallait bien que je voie quelque chose pour accueillir mes prières. Il fallait bien que Dieu, malgré sa toute-puissance, soit un être vivant pour qu’il me parle et que mon amour puisse s’échanger avec le sien. Mais Eckhart ne concevait pas les choses de cette façon. Pour lui, la création nous séparait de Dieu et la distance de majesté était infranchissable dans le monde matériel. L’union ne pouvait se faire que sous une forme purement spirituelle, en rejoignant la pensée de Dieu et la place que nous y occupions éternellement.


— Quand le sculpteur conçoit son œuvre avant de commencer à tailler la pierre, est-ce que cette œuvre n’est rien ?
— Elle est dans sa pensée.
— Tu vois, Guillaume, “elle est”, tu l’as dit toi-même. Et c’est là que commence l’histoire de notre ressemblance avec Dieu, quand nous sommes dans sa pensée, pas encore créés dans le monde. Là… il désignait mon front, et seulement là ! Ce n’est que sous une forme purement spirituelle que nous pouvons nous unir à Lui, car Dieu est esprit. Si tu veux être de même nature que l’esprit, deviens pensée. Deviens “Idée d’homme”, il n’y aura alors aucune différence entre ce qui pense et ce qui est pensé. Aucune différence, Guillaume, entre celui qui pense et celui qui est pensé.


L’alchimie est une voie spirituelle. Le plomb, c’est l’homme misérable que nous sommes lorsque nous vivons selon les désirs terrestres. L’or, c’est l’homme spirituel, enrichi de Dieu. Et la pierre philosophale qui transforme l’un en l’autre s’appelle le détachement. Lorsque tu auras abandonné la volonté d’obtenir quelque chose, tu auras gravi la première marche du détachement.


Notre église était un champ de bataille. Les prêtres détestaient les moines qui se méprisaient entre eux. Le pape allait excommunier l’empereur élu contre sa volonté. Les Franciscains, fidèles à l’empereur, complotaient contre les Dominicains fidèles au pape. L’interdit lancé contre l’Allemagne fermait les portes des églises. Plus de messe, plus de sacrements et des hérésies qui poussaient partout. Les bûchers s’allumaient à travers le pays. On brûlait pour une parole, pour un livre. On chassait les juifs, les bégards, les sorciers. Chaque jour moissonnait une énergie puissante et sombre. Le monde grondait sous ces courants contraires qui s’entrechoquaient. 
 
 
Leur mythologie était pleine de fantaisies et d’extravagances mais aussi de leçons subtiles. Comme celle de Dionysos. Ce dieu était le fils chéri de Zeus. Dès sa venue au monde, tous les ennemis du ciel le jalousèrent. Des forces archaïques et brutales, les titans, qui convoitaient le pouvoir, le pourchassèrent. L’enfant s’enfuit, se cacha mais ne parvint pas à leur échapper. Les titans finirent par le dévorer au cours d’un horrible festin. Chacun digéra cette chair sacrée qui imprégna de lumière leurs corps monstrueux. Quand il le découvrit, Zeus foudroya les assassins. De leurs cendres naquirent les hommes que nous sommes, fils de la matière des titans mélangée aux restes d’un dieu. Vois-tu, Guillaume, les Grecs savaient déjà qu’il existait dans le cœur humain une petite étincelle divine. Et cette petite étincelle, je ne cesse de la prêcher. Quelquefois, je l’appelle l’étincelle, quelquefois la citadelle de l’âme, quelquefois l’intellect. C’est la part que Dieu a laissée en nous pour que nous puissions revenir en lui. Si tu ne comprends pas mes sermons, pense au festin des titans et n’oublie pas le dieu qui est en toi.
— Je croyais que ces écrits grecs étaient pour les païens.
— Ils le sont, raison pour laquelle je ne les apprends pas à nos sœurs. D’autant que les yeux de l’Inquisition nous guettent. Je pense, ajouta-t-il en souriant, que l’histoire de Dionysos règlerait mon compte une fois pour toutes auprès de l’archevêque. Et que ce petit titan ne ferait qu’une bouchée de moi.


Je me demandais pourquoi Dieu m’avait créé s’il fallait que je rejette tout ce qui faisait de moi une créature. Eckhart répondait à cela que Dieu avait besoin de moi pour sortir du néant. Dieu se réalisait dans la création. 


L’Inquisition se meurt, Guillaume, et ne se relève pas des temps de peste, continua-t-il après avoir bu une longue gorgée du breuvage sans paraître en ressentir la brûlure. Tu sais comment les gens du peuple appellent la grande épidémie ? Le fléau de Dieu. C’est le nom qu’ils donnaient à mon tribunal. Mais le bras qui les a châtiés s’est abattu bien plus fort que le mien. C’est la peste qui a redressé la chrétienté. Aucun de nos châtiments, aucune de nos tortures n’aurait pu terrifier les pécheurs à ce point. Depuis, le peuple fait pénitence. En Allemagne et tout au long du Rhin, entre Bâle et Strasbourg, des groupes de laïcs se regroupent dans la simplicité et le service des autres. Leur seule aspiration est d’imiter le Christ. On les appelle les « amis de Dieu ». On devrait dire les « amis de la peste ». Ils ne sont pas guettés par les hérésies car ils ne réfléchissent pas. Ils ne pensent pas leur foi, ils la vivent. Simplement. La peste a tué la pensée. Les idées sont mortes sur les charrettes qui portaient les corps de ses victimes. Les catastrophes ont cet effet sur l’humanité, elles tuent les ambitions. Elles rendent l’humilité au monde et les inquisitions inutiles. Les amis de la peste n’essaieront jamais d’atteindre le ciel. Ils prennent Jésus comme maître de vie. Jésus, l’homme, pas le fils de Dieu. La hauteur d’homme, Guillaume, c’est l’altitude de l’avenir. Personne ne voudra monter plus haut.


 

lundi 18 septembre 2023

[Lambert, Michel] Cinq jours de bonté

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cinq jours de bonté

Auteur : Michel LAMBERT

Parution : 2023 (Le beau jardin)

Pages : 252

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 « J’étais le veilleur. Celui qui veillait, ou était censé veiller, sur Raya. Pendant cinq jours. Pas un de plus. Il fallait rentrer à l’heure dite à la clinique. Aucun retard, quelle qu’en soit l’excuse, ne serait toléré. »
Un couple séparé par la maladie dispose de cinq jours pour se retrouver. Parenthèse enchantée ou retour cruel à la réalité ? Pour cette première sortie depuis tellement longtemps, il emmène Raya à Ostende. Goûter au vent de la mer et de la liberté. Il va y en avoir, des choses à rattraper. Retrouver la parole. La proximité. L’intimité. Il faudra aussi lui apprendre toutes les nouvelles survenues depuis son hospitalisation. Les bonnes et les mauvaises. Les renoncements, les pertes, les trahisons.Comment tout faire tenir en cinq jours ? Comment, sans violence, offrir à cette femme encore si faible en apparence à la fois le rire et les larmes, la douceur et la vérité ?
Michel Lambert dépeint avec une grande délicatesse les rapports ambigus de la bonté et de la cruauté.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michel Lambert est un écrivain belge, né à Oischa en République démocratique du Congo. Il vit dans la région de Bruxelles. Plusieurs de ses livres ont obtenu des prix en France et en Belgique, entre autres le prix Rossel, le prix de la nouvelle de l’Académie royale de Belgique, le prix triennal du roman de la Communauté française de Belgique et le Grand Prix de la nouvelle de la Société des Gens de lettres. Ses deux derniers ouvrages ont figuré dans la sélection de printemps du prix Renaudot.

 

Avis :  

« Il faudra être vigilant » a averti le médecin. Alors, c’est avec la sensation de « bombes invisibles » les attendant « à chaque coin de rue, à chaque coin de pensée », ne sachant trop à quoi s’attendre sinon à n’avoir « plus droit à l’erreur », que le narrateur Thomas Noble emmène son épouse pour sa première autorisation de sortie depuis son hospitalisation en établissement psychiatrique. Plutôt que leur domicile bruxellois, où l’on devine que c’est là qu’eut lieu l’ultime crise, violente, probablement dépressive, qui fit exploser leur vie, l’homme a choisi de passer ces cinq jours de retrouvailles à Ostende, où doivent précisément se dérouler le Carnaval et le Bal du Rat Mort, une trêve symboliquement placée sous les auspices de la fraternité et de la bonté.

Mais, en fait d’exorciser leur malaise, le climat ambiant d’insouciance joyeuse de la ville balnéaire ne soulignera-t-il pas plus cruellement encore le tragique de  leur situation ? Alors que l’un et l’autre s’évertuent tant bien que mal à se montrer naturels et enjoués dans leur rôle, l’angoisse les étreint et les paralyse, lui d’ailleurs plus encore qui devrait pourtant s’avérer le plus solide des deux. Il s’agit chez lui d’un sentiment diffus et d’autant plus pernicieux, mêlant à des bouffées de « frayeur subite et sans fondement » une sensation d’impuissance honteuse et coupable. Coupable des mauvaises nouvelles - la perte de son travail, la mort d’un ami, ses errances et trahisons amoureuses - que, dans sa fragilité à elle, il ne se sent pas de lui annoncer, mais que, dans sa maladresse à lui mentir, alors qu’à fleur de peau elle devine et pressent tout, il finit par lâcher un peu à tort et à travers. Coupable, peut-être, comme dans le cas de cet ami en réalité suicidé, de quelque responsabilité – que n’a-t-il dit, fait ou pas fait, manqué ou provoqué, qui ait pu contribuer au désespoir de deux de ses proches ? Coupable enfin de sa honte et de ses difficultés face à cette maladie, de sa peur alors que sa femme et sa vie lui échappent désormais, de son malaise en société quand il faut assumer le regard d’autrui.

En réalité, la maladie psychiatrique de son épouse a transformé la vie du narrateur en champ de mines. Tout est devenu imprévisiblement dangereux et explosif, et tandis que le monde poursuit sa course – « cette vie qui éclatait partout » –, lui se sent à ce point dépossédé qu’il pense à qui il était avant comme à un autre, « cet homme qui lui ressemblait ». Déstabilisé et incertain, voulant bien faire mais ne sachant s’y prendre, il en vient à paraître encore plus déséquilibré que sa moitié, pour sa part sagement résignée à son protocole médical et réussissant aussi dignement que bravement à faire face à toutes les embûches de ces cinq jours. Et finalement, c’est grâce à son calme à elle, alors qu’elle se montre souriante et aimante, pressée de parler à son fils envolé outre-Atlantique, rassurée de se sentir utile lorsqu’il lui arrive même de remonter le moral d’un couple d’amis, qu’en dépit des maladresses et des faux-fuyants, cette parenthèse de tous les doutes prend le virage de la tendresse. Ces deux-là s’aiment toujours, et si leur avenir reste pavé d’incertitudes et d’interrogations, au moins ce séjour les aura-t-il rassurés sur ce plan.

Avec un art consommé de la suggestion, Michel Lambert use de mille détails, comme l’état changeant du ciel du nord semblant refléter tout au long de la narration les émotions des personnages, l’ambiance carnavalesque évoquant jeux de masques et faux-semblants, le tableau de couverture mais aussi celui dont le narrateur ne parvient pas à décider s’il veut le garder ou le vendre, ce chapeau qui ne cesse de se perdre ou cette maison rose inaccessible depuis la plage, pour souligner sans les dire la souffrance des personnages, leurs fêlures et leurs ambiguïtés, leur sentiment de perte et d’impuissance, leurs doutes et leurs contradictions. Alors, plongé dans leur vie le seul temps de ce bref intermède, ne pouvant que conjecturer, et leur passé, et leur avenir, sur la base d’indices ouvrant toutes les questions, c’est un peu de leur égarement et de leur vacillement face à cette maladie aux contours impalpables dont le lecteur se sent à son tour envahi.

Un livre qui vous taraude longtemps, entre ambiguïtés de ses personnages, souffrance et désarroi face à la maladie mentale et, au final, persistance des sentiments chez ce couple naufragé. A l’image du tableau d’Edward Hopper figurant en couverture et ouvrant si largement le champ de ses interprétations possibles, de l’isolement, l’anxiété et la solitude, à l’introspection, la respiration et la sérénité, les pages de ce roman ne cesseront de vous suggérer mille lectures et perceptions différentes, aussi changeantes et nuancées que le ciel d’Ostende. (4/5)

 

Citations : 

Je l’ai regardée s’approcher de moi, raide et mécanique, traînant sa valise à roulettes tel un automate aveugle et sourd, et je me suis demandé si son cœur aussi cassait la baraque ou si la camisole des médicaments l’avait transformée en un robot programmé à revenir ici même, dans ce lieu de relégation, cinq jours plus tard, à l’heure dite, l’esprit toujours sage, dressé une fois pour toutes à ne plus penser. À ne plus se souvenir. À ne plus souffrir.

J’avais l’impression d’être un figurant dans un film muet, car aucun bruit ne me parvenait distinctement tant je m’étais claquemuré à double-tour dans mes pensées. Peu à peu la rumeur des voitures, le glissement métallique d’un tram sur ses rails, sans compter le roulement de la valise que je traînais, entrecoupé de brefs hoquets entre deux pavés, m’ont fait prendre conscience que nous n’étions plus dans le couloir de la mort, mais dans celui de la vie.

C’est vrai que nous avions fait beaucoup de choses plus vite que tous les autres. Mariés en deux mois, un enfant sept mois après, l’appartement qui, l’année suivante, nous était tombé de la cassette de son père, et un an plus tard, la société de fret maritime créée à trois, Jean-Paul, Brice et moi. Sans compter la résidence secondaire.


 

samedi 16 septembre 2023

[Chami, Yasmine] Casablanca Circus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casablanca Circus

Auteur : Yasmine CHAMI

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le destin du plus ancien bidonville de Casablanca alors que les autorités au pouvoir veulent déplacer, recaser disent-ils, ses habitants à des kilomètres du centre-ville. L’avenir d’un couple amoureux, celui d’un jeune architecte et de sa femme historienne alors que les enjeux politiques de cette affaire viennent les opposer profondément, détruire leurs convictions face à la pieuvre de l’urbanisme, la violence de la mondialisation, l’attrait du carriérisme. Et plus encore la représentation du masculin initiée par la famille dans les pays du sud.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1966 à Casablanca, Yasmine Chami poursuit ses études supérieures au Lycée Louis le Grand à Paris, avant d'intégrer l'Ecole Normale Supérieure Ulm en philosophie. Elle est également agrégée de sciences sociales. Elle se tourne alors vers l'anthropologie et travaille sur les lignées de femmes migrantes, remontant les généalogies et les histoires de la France vers le Maroc, dans une tentative d'élucidation des conséquences de la migration sur les représentations de la maternité et de la filiation. Elle publie son premier roman Cérémonie en 1999 chez Actes Sud. À la naissance de ses fils en 2001 à New York, elle décide de retourner vivre au Maroc où elle dirige la Villa des Arts de Casablanca avant de fonder et diriger pendant 10 ans une entreprise de production audio visuelle qui propose à travers des émissions sociales diffusées par la télévision marocaine une compréhension des enjeux des évolutions de la société marocaine liées à l'urbanisation. Elle y aborde entre autres les questions liées au patriarcat, l'éducation, la place des femmes, l'argent, la sexualité et la transmission religieuse, questionnant toujours le rapport entre normes et réalités. Depuis 2011, elle se consacre à l'enseignement. Casablanca Circus est son cinquième roman.

 

Avis :  

Après des années d’études à Paris, un jeune couple de retour au Maroc s’y retrouve confronté à un décalage inattendu. De leurs rêves et idéaux à la réalité vécue, leurs illusions ne tardent pas à s’effriter face aux antagonismes sociaux et culturels qui s’ouvrent entre eux et leur famille, viennent infléchir leur carrière, et, bientôt, s’immiscent jusque dans leur intimité au travers du rapport entre masculin et féminin.

Tous deux originaires de Casablanca, May et Chérif se sont tout de suite sentis sur la même longueur d’onde, lorsque, étudiants, ils se sont rencontrés à Paris. Rapprochés par leurs appartenances communes, leurs frustrations et aspirations de gens du Sud du monde découvrant l’Occident, ils n’ont alors pas réalisé tout ce qui, dans leur ville natale, viendrait les séparer. Elle a toujours vécu dans les beaux quartiers et leur luxe tapageur. Lui est issu d’un milieu modeste et, dans son désir d’acceptation par sa belle-famille autant que par la bonne société de Casablanca, se retrouve très vite obsédé par une obligation de réussite professionnelle. Tandis que pour le faire briller, son métier d’architecte l’amène à toujours plus de compromissions politiques, entre népotisme et conflits d’intérêts, elle, de son côté, se voit de plus en plus réduite au rôle de faire-valoir, ses travaux d’historienne désormais tout à fait secondaires, surtout depuis la naissance de leur fille.

Au travers de ce couple malgré lui sur la ligne de friction de multiples frontières et contradictions, se révèle une ville de tous les contrastes, véritable coeur du roman. De ses quartiers prestigieux aux luxueuses demeures jusqu’à son misérable bidonville que les plans d’urbanisme prévoient de reléguer loin du centre et du bord de mer, de sa classe de nantis prêts à bien des arrangements jusqu’à son humanité la plus précaire, mais aussi la plus fraternelle, c’est un brassement de puissants courants de convection qui semble animer la tectonique sociale et territoriale de cette ville protéiforme défiant les cases et les définitions pré-établies.

Enchâssant dans cette ample fermentation la gestation d’une vie nouvelle à travers les cahiers où, durant sa grossesse, May s’adresse à sa future fille et lui promet le monde meilleur, plus juste et égalitaire, pour lequel elle entend mener bataille, le récit mène une réflexion rigoureuse, lucide et engagée, sur les constructions du masculin et du féminin au Maroc, questionnant l’équilibre des pouvoirs en place. Toute en subtilité et empathie, adjoignant à son histoire de touchants personnages secondaires illustratifs d’autant de situations réelles – comme la non-reconnaissance par l’état civil des enfants nés hors mariage, qui, privés de papiers et d’identité, n’ont droit à aucune existence dans la société –, la narration est aussi un vibrant hommage à ceux qui font bouger les lignes vers plus de justice sociale et pour les droits liés au genre, en même temps qu’un chant d’amour pour cette ville et ce pays sur lesquels l’auteur porte un véritable regard d’anthropologue.

Une grande acuité d’analyse préside à cet ouvrage dont, peut-être plus que les qualités romanesques, l’on retiendra surtout la portée sociologique et l’engagement féministe. Il en résulte une lecture réellement éclairante sur les ressorts de la société marocaine et sur ce qui y construit les relations entre les hommes et les femmes. (4/5)

 

Citations : 

“C’est Dieu qui décide, confirme-t-elle en me guidant vers la sortie avec tendresse. Il peut tout”.
Chérif le soir a haussé les épaules, “Dieu si elle veut, mais plutôt les politiques publiques en faveur de la jeunesse, la réhabilitation des quartiers, la remise à niveau de l’école, la réouverture des maisons de jeunes fermées dès les années 1980, le théâtre, la musique, le sport, c’est ce qui sauve de la drogue, ce qui construit la jeunesse populaire. Ce pays est plein de jeunes, mais vit en l’ignorant !”  
“Ce n’est pas si simple, a plaidé mon père après le dîner, et ma mère a hoché la tête en signe d’acquiescement, la réalité est complexe.”
Je n’ai rien dit parce que je sais que leur accord sur ce sujet est profond, inébranlable, mais j’y vois un subterfuge tacitement reconduit pour ne pas affronter dans une culpabilité dévorante la réalité de cette jeunesse abandonnée. Comment jouir de tant de privilèges s’il faut dans le même temps remettre en question toute l’organisation sociale et politique qui les protège ?
 

“Rien n’est simple, May. Les maisons de jeunes ont été fermées dès la fin des années 1970, après les coups d’État, elles étaient, c’est évident, des lieux extraordinaires de création, d’expression, le pays regorgeait de talents, la question de notre lien avec la modernité était au centre des préoccupations intellectuelles et politiques, tu as lu Khatibi et Khair-Eddine, il y avait des poètes, Zriqa bien sûr et Laabi mais pas seulement, je me souviens de l’un d’entre eux, ton oncle Yazid l’adorait au début des années quatre-vingt, Abdallah Alwaddane, il ne reste plus trace de lui… Il y avait aussi des peintres et des romanciers, Chraïbi, vois-tu, Edmond Amran el Maleh, proche de Mohamed Berrada, mais aussi de Jean Genet et de Juan Goytisolo, Zefzaf et tant d’autres… Toute une génération ouverte sur les transformations du monde, le non-alignement et les Palestiniens, la question de la langue, et l’évolution politique du pays, la révolte contre le passé, la tradition mais aussi le pouvoir et les inégalités. Les maisons de jeunes ont été délibérément condamnées et remplacées par des masjids consacrés à la récitation du Coran. Tu as raison évidemment. Mais aujourd’hui les jeunes, qui ont été laissés à l’abandon, c’est un fait, sont embrigadés par des imams obscurantistes, prosélytes, qui trouvent des ramifications dans de nombreuses associations de proximité, c’est très complexe, ma fille… Rouvrir de tels lieux serait aussi un risque important de les voir investis par les islamistes.”
 

'’Nous savons que nous pouvons rêver et inventer autre chose, c’est pourquoi nous rentrons chez nous, n’est-ce pas ? Pour ne pas vieillir exilés, séparés de nos enfants par notre propre enfance dont les récits ne pourraient résonner avec la leur d’aucune manière, pour pleurer et rire ensemble des travers de notre terre, pour nous indigner légitimement de ce qui est injuste, non pas en étrangers mais dans le vif de cette appartenance qui nous fonde et nous tient unis aux autres. Et aussi bien sûr pour apporter notre contribution, inventer à notre tour une autre manière de vivre tous ensemble, en accord avec ce que nous pensons juste.’’
 
 
C’est ainsi que May, bouclant à nouveau leurs valises, constatait dès la perspective de leur installation l’évidence d’une organisation qui la mettait en première ligne de la gestion des impératifs liés à l’éducation de leurs enfants, et assujettissait sa présence à Casablanca à la proximité de la maison de ses parents conçue comme un repère stable et pourquoi pas enviable, un atout pour Chérif inconsciemment libéré du poids exclusif de la sécurité des siens, dans une configuration mentale qu’il ne percevait pas mais qui agrégeait sa femme, Ilias et Selma en une entité homogène légèrement pesante.


La rupture pour nous, j’étais adolescent alors, ce n’est pas septembre 2001, c’est l’Irak, May, nous avons compris que nous ferions les frais de la nouvelle configuration américaine du Moyen-Orient. Et que les Palestiniens connaîtraient le sort des Indiens d’Amérique. Ces sociétés portent en elles de si grands crimes impunis, le génocide des Indiens et la destruction de leur monde, l’esclavage à une échelle inouïe, avec des corps et des âmes réduits à leur stricte valeur marchande, la prédation coloniale et l’humiliation de tant de peuples, la Shoah, les deux bombes envoyées sur Hiroshima et Nagasaki, comment avons-nous été assez naïfs pour croire à ce socle de valeurs dont se prévaut l’Occident et qu’il bafoue si aisément hors de son territoire, mais aussi bien chez lui, les juifs en ont fait les frais. La raison toute-puissante est effrayante, elle produit des œuvres immenses, mais lorsque Dieu s’absente, elle résonne d’un bruit de bottes et de schlague.


Mais ce qui agitait May tandis qu’elle parcourait avec précaution l’espace rocailleux qui la séparait de la pointe extrême de la presqu’île, c’était l’étonnante permanence de la ségrégation, les nouvelles élites nationales, le plus souvent francophones, prenant la place des anciens colons dans les quartiers d’habitation huppés, maintenant de fait la division de Casablanca entre ville européenne et ville populaire.


J’ai fait des rencontres uniques dans cette ville. Je vais y mettre au monde ma fille. J’y suis née. C’est dire si j’y suis liée. J’aime sa beauté, et l’éprouvante laideur de ses faubourgs me révolte. La prédation qui y règne aussi. Le cynisme dont on veut nous faire croire qu’il est la forme ultime du pragmatisme moderne. Ce que j’ai cru, en revenant y vivre, c’est que Chérif et moi ensemble, nous pouvions inventer une manière d’y exister autrement. Ça a sans doute été ma naïveté. Nessim n’est que le visage dans lequel s’est incarnée face à nous la voracité de Casablanca, sa violence, sa perversion comme tu dis, ce qu’elle impose à ceux qui, mus par une ambition légitime, doivent accepter la corruption de leurs intentions, de leurs actes pour avancer… et l’écrasement que les aménagements de ses espaces inscrivent jusque dans sa géographie, la hogra des plus démunis dont on se débarrasse comme de débris encombrants. Regarde les aménagements du bord de mer, l’enrichissement fulgurant des promoteurs, les passe-droits pour les marchés publics, les attributions opaques dont bénéficient toujours les mêmes, masqués derrière des sociétés écrans. Je suis écœurée à la seule pensée de souscrire de près ou de loin à cette prédation.
Othmane regarda pensivement sa belle-sœur : “Tu es écœurée, May, mais que devrais-je dire moi qui suis le témoin de la manière dont les cliniques privées retiennent en otages les patients arrivés en urgence, atteints dans leur corps, ligotés par la terreur de souffrir, de mourir, exigeant un dépôt exorbitant sous forme de chèque, monnayant la santé au prix fort… Certains médecins sont aujourd’hui des affairistes, de mèche avec les laboratoires privés, avec les centres de radiologie, avec les firmes pharmaceutiques. Ce sont eux que l’on respecte parce qu’ils roulent dans des voitures de luxe tandis que je me déplace à pied, en tramway ou dans ma vieille Fiat. Nos élites sont rongées par l’avidité, la parade et l’apparat, elles adorent le veau d’or May. Est-ce que Chérif va y succomber ? Je ne le crois pas, ce n’est pas ce qu’il cherche, même s’il semble fasciné par le monde de Nessim non pas l’argent en soi, mais l’argent pour pouvoir agir et faire exister sa vision de la ville. L’architecture est politique.
 
 
C’est ainsi qu’enveloppés de la bienheureuse indistinction que confère à Paris, comme dans les grandes cités occidentales, l’appartenance initiale au Sud du monde, ils avaient renforcé leur lien en s’éprouvant unis dans des positions communes, évidentes, en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes, contre la présence américaine au Moyen-Orient, pour l’existence d’un État palestinien, et pour la fin de la conception néocoloniale des liens entre la France et les pays africains. De la même manière, leurs appartenances conscientes et inconscientes accordées, ils éprouvaient la même impatience lassée face au racisme décomplexé des médias grand public qui embrassaient les vieux stéréotypes coloniaux jamais réellement disparus en même temps que leur adaptation au goût du jour sous la forme d’une islamophobie légitimée par la menace de l’islam politique par ailleurs largement toléré au moment de son implantation dans l’Hexagone au cours des décennies précédentes.
Ces positions revendiquées dans l’intimité mais aussi dans leur cercle d’amis proches, eux-mêmes français ou venus de pays appartenant aux deux rives de la Méditerranée, avaient masqué ce qui venait les séparer dans leur ville natale, leurs identités d’homme et de femme en premier lieu, mais aussi les univers sociaux qui avaient été les leurs avant leur rencontre et leur vie ensemble.


“Nous avons été hostiles ces jours-ci, May. Ne te désolidarise plus de moi ainsi.” Une exigence, mais aussi une manière de me faire porter seule la responsabilité de ce qui nous sépare, comme si ce que je pensais n’avait pas d’importance, ou moins que ses projets. C’est ce que la ville a fait de nous, ma fille, en quelques mois, ma parole est devenue enfantine, idéaliste, et surtout seconde, face à la nécessité pour ton père de s’affirmer, de construire une réussite selon des termes qui jusque-là ne semblaient pas le définir.


Chérif connaissait assez sa femme pour prévoir qu’elle n’accepterait pas de vivre selon des codes et des perceptions qui prescrivaient son retrait, d’autant que la réussite financière de Chérif installerait définitivement au regard de la société sa position à elle, attendue et évidente, une mère de famille dont toute la force et l’intelligence se déploieraient pour garder à ses côtés le père de ses enfants. Dans un renversement prévisible, Chérif, désirable et convoité, grandirait en puissance et en stabilité cependant que May serait invisiblement sommée de concourir à la réussite de son conjoint autant qu’à la sienne propre sinon davantage, sous peine de devenir infiniment vulnérable.


C’est ainsi que le sacrifice des femmes soutient notre société, ma chérie, les milliers de sacrifices invisibles qui permettent aux hommes d’être ce qu’ils sont. Ce que je découvre à mon corps défendant dans le karyane, c’est qu’ici, dans ces maisons de tôle et de plastique, si bringuebalantes, exposées aux vents de l’Atlantique qui mugit à leurs portes, les hommes et les femmes connaissent leur destin commun, chacun sait ce qu’il doit obscurément à l’autre, ce qui n’empêche ni les violences ni les déséquilibres. Mais plus les maisons sont fortifiées, plus le sentiment de sécurité grandit, plus la puissance sociale augmente, moins la conscience de cette communauté de destin est présente. Sans doute parce que cette puissance est celle des hommes davantage que celle des femmes. Souvent je me suis interrogée adolescente, puis jeune femme, sur la dureté qui imprègne les visages de mes tantes maternelles parées comme des châsses, leur amertume perceptible, leur sécheresse de cœur suivie de brusques et brèves effusions sentimentales et là je comprends la vigilance de tous les instants qu’implique leur lien avec ces hommes installés dans leur supériorité, encensés par toute la société, dont elles ont organisé la réussite avant d’en être exclues au profit d’une jeune maîtresse plus complaisante. Chaque bijou, chaque voyage, chaque privilège est une dîme versée et obtenue de haute lutte, et qui consacre aux yeux de leurs sœurs de caste la longévité d’un pouvoir incertain. À Paris, malgré des lois plus favorables, je n’ai pas constaté autre chose, exprimé autrement, c’est certain, les femmes y ont gagné de haute lutte la quasi libre disposition de leur corps, des droits, mais les révélations du mouvement MeToo ont mis à nu la trame des rapports de pouvoir et de domination sexuelle des hommes sur les femmes.  


Nous nous sommes attablées toutes les deux et j’ai mangé de bon appétit tandis qu’elle me racontait les nouveaux développements du mariage de Latefa dont la future belle-mère était une peste jalouse, puis elle a conclu avec satisfaction : “Seul Dieu connaît la perfection, j’ai conseillé à ma fille d’ignorer ses provocations et de toujours lui témoigner du respect. Ainsi elle ne trouvera rien à dire à son fils.”
Une mère aux prises avec son fils amoureux, face à elle une toute jeune femme et surtout une autre femme de sa génération, ma Rabea, leur lutte pour le pouvoir, les deux jeunes au milieu du duel larvé… Quelle vie pour ce couple otage d’une guerre ancienne ? Je me surprends à estimer le prix à payer pour ces liens familiaux étroits, le risque de l’étranglement de ces jeunes gens qui tentent de construire leur vie. Mais quelle alternative ? Rabea me sourit à son tour, convaincue que j’apprécie sa stratégie pleine de perfide sagesse. Et elle me dit sur le seuil : “Si elle veut faire la guerre à ma fille, elle va me trouver !” Voilà, mieux qu’un feuilleton turc !


(…) elle a effleuré de ses prunelles voilées mon ventre arrondi, et quand j’ai rencontré son regard, elle a souri avec une tristesse cachée. Peut-être qu’elle pensait à la grossesse honteuse de sa fille, peut-être même qu’elle regrettait à ce moment précis sa complicité avec la réaction violente de ses fils, de son mari. Pourquoi ne s’était-elle pas tenue, solidaire, aux côtés de Zohra ? Elle observait à présent, assises de l’autre côté de la pièce, lui faisant face, sa fille et sa petite-fille si évidemment liées, la main de Rahma dans celle de Zohra. Ce qui aurait pu être… Ce qu’elles auraient dû partager… J’y ai pensé aussi, toute cette violence aveugle de la loi des hommes qui ampute les femmes… Partout. Toujours. Leur obsession d’une pureté qui n’est que l’envers de leur désir, comme un fantasme fou de l’engendrement sans le sexe, la Vierge mère infiniment répliquée dans toutes les femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères… Chez nous… Et ailleurs…


Je me suis souvenue, assise dans ce salon, au milieu de cette famille frappée de plein fouet par la violence des injonctions liées à la sexualité des femmes, de ma colère face aux images de Donald Trump, élu par tous ces hommes blancs en perte de vitesse, inquiets de leur dégringolade sociale, de ce qu’ils ressentaient comme une perte de puissance et de statut : ils se sont identifiés sans peine à ce président misogyne qui a incarné avec une jouissance non dissimulée le triomphe du patriarcat, du libéralisme économique, de la suprématie de l’homme blanc, le grand retour du refoulé de l’Occident pris au piège de ce qu’il continue de faire dans une tourmente infernale aux corps des femmes : industrie de la pornographie, culte de la minceur, de l’éternelle jeunesse, sexualisation des petites filles dans une ronde de fantasmes qui tous profanent infiniment la vie des femmes.


“C’est un ambitieux, fulmina Chérif, il veut présenter des chiffres de relogement au-dessus de ceux attendus pour être promu ailleurs. May avait raison, les habitants du karyane sont sacrifiés au nom de calculs politiciens dissimulés derrière l’impératif de l’éradication des bidonvilles ! Nous ne pouvons pas accepter ça.”
Nessim fumait son cigare avec calme : “C’est la ville qui est ainsi. Votre agence doit vivre, vos familles aussi. Si vous ne voulez plus participer à ce projet, cent architectes sont prêts à le faire pour une moindre rémunération. Nous autres promoteurs ne faisons pas les lois, nous travaillons avec les budgets alloués. Les habitants du karyane vont troquer des habitats de fortune pour des logements urbains décents, électrifiés, avec des sanitaires, une vraie cuisine équipée, dans un quartier salubre. Pensez-y. Et vous pourrez avec les revenus de votre participation à ce projet financer ailleurs la construction d’une école écologique à Tétouan ou Imilchil. Ainsi va le monde… Ainsi va Casablanca… Nous apprenons à négocier avec nos idéaux… Le fameux principe de réalité, mon cher, conclut-il en se tournant vers Chérif.
 


 

jeudi 14 septembre 2023

[Andrea, Jean-Baptiste] Veiller sur elle

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Veiller sur elle

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Parution : 2023 (L'Iconoclaste)

Pages : 592

Accès au livre : ISBN 9782378803759  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au grand jeu du destin, Mimo a tiré les mauvaises cartes. Né pauvre, il est confié en apprentissage à un sculpteur de pierre sans envergure. Mais il a du génie entre les mains. Toutes les fées ou presque se sont penchées sur Viola Orsini. Héritière d'une famille prestigieuse, elle a passé son enfance à l'ombre d'un palais génois. Mais elle a trop d'ambition pour se résigner à la place qu'on lui assigne. 
Ces deux-là n'auraient jamais dû se rencontrer. Au premier regard, ils se reconnaissent et se jurent de ne jamais se quitter. Viola et Mimo ne peuvent ni vivre ensemble, ni rester longtemps loin de l'autre. Liés par une attraction indéfectible, ils traversent des années de fureur quand l'Italie bascule dans le fascisme. Mimo prend sa revanche sur le sort, mais à quoi bon la gloire s'il doit perdre Viola ?
Un roman plein de fougue et d'éclats, habité par la grâce et la beauté.
Prix du roman FNAC.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1971, Jean-Baptiste Andrea a d’abord été réalisateur-scénariste, puis s’est lancé dans l’écriture avec un premier roman au succès immédiat, Ma reine (douze prix littéraires dont le Femina des lycéens et le prix du Premier Roman), suivi de Cent millions d’années et un jour (2019) et de Des diables et des Saints (2021).

 

Avis :  

En 1986, un vieil homme agonise dans une abbaye italienne. Il n’a jamais prononcé ses vœux, pourtant c’est là qu’il a vécu les quarante dernières années de sa vie, cloîtré pour rester auprès d’elle : sa Pietà et son chef d’oeuvre de maître sculpteur, que le Vatican a pris le parti de soustraire au monde et de tenir au secret, tant, sans que l’on sache se l’expliquer, la statue suscitait l’émotion et la polémique dans le monde. Qu’a donc de si spécial cette œuvre mystérieuse ? Et quel est le secret de son étrange influence, celé dans son tombeau de pierre en même temps que dans le silence de son créateur ? Nul ne saura jamais, à moins comme le lecteur, d’avoir accès aux pensées du mourant qui, en ses dernières heures, remet mentalement son histoire en ordre…

Né en France de parents italiens, Michelangelo, dit Mimo, perd son père lors de la première guerre mondiale. A douze ans, le garçon, atteint de nanisme, n’en dépasse pas moins déjà largement les talents paternels de sculpteur. Sa mère l’envoie donc chez son oncle, sculpteur lui aussi, à Pietra d’Alba. Exploité et maltraité par son parent plus assidu à manier la bouteille que les ciseaux, l’adolescent desservi par son physique n’est pas pris au sérieux lors de ses premières armes dans la profession. Mais, les chantiers de son oncle l’ayant envoyé chez les Orsini, les riches maîtres du village, il y fait la connaissance de Viola, la fille de la famille, qui, brillante et rêvant d’instruction et d’indépendance, se heurte elle aussi aux murs des préjugés inégalitaires, sexistes cette fois-ci.

Naît alors, entre Viola et Mimo qu’en apparence pourtant tout sépare, une formidable amitié qui, à défaut de jamais laisser la place à un amour impossible, malgré les séparations, les brouilles et les divergences de vue, ne cessera plus de lier ces âmes sœurs. Les deux devront se battre pour leurs rêves et leurs idéaux, Viola pour sa liberté de femme dans une société patriarcale qui la condamne à l’obscurité, Mimo pour celle de son art qui, en l’exposant bientôt à la lumière du succès, le place aussi au coeur des enjeux politiques du fascisme montant. « Toute frontière est une invention, il suffit de croire ». De la tyrannie intime à la tyrannie politique, cette foi leur vaudra chacun un chemin de croix aboutissant très symboliquement à la si dérangeante pietà…  Une preuve s’il en fallait que, de nos jours encore, il n’est pas donné de bousculer les conventions structurant profondément la société, qu’il s’agisse de condition féminine, d’art ou de religion…

Campés avec autant de justesse que de tendresse, les deux magnifiques personnages de ce roman confirment la récurrence chez l’auteur des duos attachant platoniquement un jeune garçon malmené par la vie à une jeune fille plus mûre et plus forte au même âge. Un amour d’une grande pureté les lie, qui survit silencieusement aux circonstances faisant diverger leurs trajectoires de vie, et qui, avec toutes leurs failles et leurs complexités, les fait s’incarner dans une histoire lumineuse, habitée et universelle, un vrai moment de grâce et d’émotion, une ode à la liberté sur le fond historique d’une Italie à la fois terre de création artistique, de tradition patriarcale et religieuse, et, en ces années trente, d’invention du fascisme.

On ne se lasse décidément pas des beautés de plume de Jean-Baptiste Andrea. Sobre, poétique et d’une justesse parfaite, celle-ci souligne superbement l’universalité de ses histoires, entre amour le plus pur, sublimation artistique et préservation des idéaux fondamentaux. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Quand je repense à cette époque, c’est étrange : je n’étais pas malheureux. J’étais seul, je n’avais rien ni personne, on retournait des forêts dans le nord de l’Europe, on y semait de la chair lardée de métal, plus quelques obus qui exploseraient des années plus tard à la figure de promeneurs innocents, on inventait une désolation à faire pâlir Mercalli, qui n’avait donné que douze degrés à sa pauvre échelle. Mais je n’étais pas malheureux, je le constatais chaque soir, quand je priais un panthéon personnel d’idoles qui changèrent tout au long de ma vie et inclurent même, plus tard, des chanteurs d’opéra et des joueurs de football. Peut-être parce que j’étais jeune, mes jours étaient beaux. Je ne mesure qu’aujourd’hui ce que la beauté du jour doit à la prescience de la nuit.
 
 
Elle me sourit, un sourire qui dura trente ans, au coin duquel je me suspendis pour franchir bien des gouffres.


– Tu veux voler ?
– Oui.
– Avec des ailes ?
– Oui.
– Je n’ai jamais vu un avion de ma vie. Je n’ai jamais vu personne voler. Comment tu comptes t’y prendre ?
– Je vais faire des études.
– Tu en as parlé à tes parents ?
– Oui.
– Et ils sont d’accord ?
– Non. Viola m’épuisait. De drôles de nuages pommelaient le ciel, promenaient leurs doigts d’ombre dans le cimetière.
– Comment tu espères voler s’il faut faire des études et que tes parents ne veulent pas ?
– Mes parents sont vieux. Je ne parle pas de leur âge. Ils sont d’un autre monde. Ils ne comprennent pas que demain, nous volerons comme nous montons à cheval. Que les femmes porteront la moustache et les hommes des bijoux. Le monde de mes parents est mort. Toi qui as peur des morts-vivants, c’est lui que tu devrais craindre. Il est mort mais il bouge encore, parce que personne ne lui a dit qu’il était mort. C’est pour ça que c’est un monde dangereux. Il s’effondre sur lui-même.


Un saint pleure. Il n’est pas encore vraiment saint – c’est un détail. Il s’est arrêté sur un plateau bien différent des vallées qu’il a traversées, c’est peut-être la fatigue, le soulagement. Il n’a pas pleuré depuis la nuit où ils ont emmené son meilleur ami, celui pour lequel il était prêt à mourir. Prêt à mourir, oui, juste pas ce soir-là, puisqu’il le renia trois fois avant le chant du coq.
Ses larmes s’infiltrent dans une crevasse. Et parce que ce n’est pas n’importe quel homme, parce que l’ami qu’il a trahi n’est pas n’importe qui non plus, les larmes traversent la pierre dont il porte le nom et se transforment en source miraculeuse. Sur ce plateau où ne vivent que des cailloux pousseront bientôt des hommes et des agrumes. Une approche plus scientifique soulignerait la nature karstique du sous-sol, constamment changeante et propice à l’irruption de sources où il n’y en avait pas, mais la science n’enlève rien au miracle, elle en parle juste avec une poésie qui lui est propre. La conclusion reste la même : l’hydrographie du plateau est essentielle à qui souhaite comprendre Pietra d’Alba. L’eau, patiente, façonna le destin du plateau et de ses habitants, qui auraient pourtant répondu, à la question de savoir à quoi elle servait : « À boire et à arroser. » Quand la bonne réponse était : « À jalouser et à ravager. »
À Pietra d’Alba comme ailleurs, qui comprend l’eau comprend l’homme.
 
 
Ma vengeance ne serait pas de les tuer. Elle serait de leur sourire, de ce même sourire condescendant qu’ils m’adressaient aujourd’hui
 
 
Difficile d’imaginer qu’elle fut, un jour, une simple montagne. La montagne devint carrière à Polvaccio. On en tira un bloc de marbre, qu’on livra à un homme au visage fruste, marqué par une bagarre avec un confrère jaloux. L’homme, fidèle à sa philosophie, attaqua la pierre pour libérer la forme qui s’y trouvait déjà. Et la femme parut, d’une beauté insensée, penchée sur son fils abandonné dans un sommeil de mort sur ses genoux. Un homme, un burin, un marteau, de la pierre ponce. Si peu de choses pour donner naissance au plus grand chef-d’œuvre de la Renaissance italienne. La plus belle statue de tous les temps, et elle s’était simplement cachée au fond d’une pierre. Michelangelo Buonarroti eut beau chercher, hurler, il n’en découvrit plus de pareille dans le moindre bloc de marbre. Ses Pietà suivantes ressemblent à des ébauches de la première.


– Je voulais te montrer qu’il n’y a pas de limites. Pas de haut ni de bas. Pas de grand ou de petit. Toute frontière est une invention. Qui comprend ça dérange forcément ceux qui les inventent, ces frontières, et encore plus ceux qui y croient, c’est-à-dire à peu près tout le monde. Je sais ce qu’on dit sur moi, au village. Je sais que ma propre famille me trouve étrange. Je m’en fiche. Tu sauras que tu es sur le bon chemin, Mimo, quand tout le monde te dira le contraire.
– Je préférerais plaire à tout le monde.
– Bien sûr. C’est pour ça qu’aujourd’hui tu n’es rien. 


Imagine ton œuvre terminée qui prend vie. Que va-t-elle faire ? Tu dois imaginer ce qui se passera dans la seconde qui suit le moment que tu figes, et le suggérer. Une sculpture est une annonciation.


Moi aussi, un jour, j’ai cru que j’avais du talent. J’ai compris depuis qu’on ne peut pas avoir du talent. Le talent ne se possède pas. C’est un nuage de vapeur que tu passes ta vie à essayer de retenir. 


– Tu sais pourquoi Neri est un bon chef d’atelier ? Parce qu’il est stable. Il est posé là, sur ses pieds, il sait ce qu’il fait.
– Mais il n’ira jamais plus loin.
– Non. Il a atteint un mur. Mais l’avantage des murs, c’est qu’on peut s’appuyer dessus. Toi, en revanche, tu cours à perdre haleine comme un type emporté par sa course dans une descente, à ceci près que ta descente monte. Il y a du génie en toi. Je le reconnais, parce que je crois l’avoir partagé, sans fausse modestie. C’était… avant. (…)
– Je ne progresserai jamais à l’atelier si je ne sculpte que des œuvres mineures, dis-je quand nous atteignîmes l’autre rive.
– L’important n’est pas ce que tu sculptes. C’est pourquoi tu le fais. Est-ce que tu t’es posé la question ? C’est quoi, sculpter ? Et ne me réponds pas « casser de la pierre pour lui donner une forme ». Tu sais très bien ce que je veux dire.
Je ne pouvais pas connaître la réponse à une question que je ne m’étais jamais posée, et ne fis pas semblant. Metti acquiesça.
– J’en étais sûr. Le jour où tu auras compris ce que c’est que sculpter, tu feras pleurer des hommes avec une simple fontaine.  


Son directeur de thèse, autrefois, avait eu cette phrase surprenante, en lui remettant son doctorat cum laude : Vous avez étudié de longues années pour rien, Williams. Rien de ce qui fait l’art, le vrai, n’est explicable ici, puisque l’artiste lui-même ne sait pas ce qu’il fait.
Williams a parfaitement compris ce qu’essayait de lui dire son professeur. L’art n’est pas raison. 


J’avais bientôt vingt et un ans, je n’étais pas à l’âge où l’on trouve que c’était mieux avant. Je vivais justement cet avant que je regretterais plus tard.


Je rentrai à Pietra d’Alba à la fin du printemps, débarrassé pour de bon de tout souci financier. J’avais résolu l’étrange équation du capitalisme et, en acceptant peu de commandes, pouvais me permettre de les vendre à des prix insensés. Il y avait toujours quelqu’un pour acheter. Moins j’en faisais, plus j’étais riche. Viola suggéra qu’à ce rythme, je pourrais bientôt me faire payer pour ne pas travailler. 


Malgré tout ton fric, malgré ton succès et les nombreuses femmes que tu as profanées dans tes nuits de débauche, malgré les litres d’alcool que tu as ingérés et vomis, malgré toutes les horreurs que tu t’apprêtes encore à commettre, ta mère pense toujours que tu as six ans. Un fils qui a de bons rapports avec sa mère a renoncé à la persuader du contraire.


J’avais atteint ce point étrange qu’il faut avoir connu pour le comprendre, celui où les riches se pensent pauvres. Je gagnais dix fois le salaire d’un professeur, j’étais payé comme un chef d’entreprise. Mais j’avais des employés, besoin d’un chauffeur, je devais m’habiller correctement, par goût et pour mes clients. Tout ce que je gagnais, je le dépensais. Il fallait gagner toujours plus, ce qui me conduisait à dépenser davantage, pour conserver cet équilibre de course en descente. L’équation ne changeait de nature que lorsque l’on devenait vraiment riche, et qu’il devenait difficile de dépenser ce que l’on gagnait, même si j’avais croisé, durant mes années romaines, quelques personnages qui y excellaient.


Stefano dut fermer la porte de son bureau tant je criais.
– Tu m’as menti, espèce de salopard ! Tu vas faire sortir cette femme de votre putain de camp !
Il m’ordonna de me calmer, affirma qu’il n’avait rien fait de mal, et c’était vrai. Personne ne fait jamais rien de mal, la beauté du mal étant précisément qu’il ne demande aucun effort. Il suffit de le regarder passer.


Il marine dans la bêtise depuis qu’il est petit, avait-elle grommelé. Et avec l’âge, il s’est acidifié. Autrefois, c’était un concombre. Maintenant, c’est un cornichon.


– Partons, Viola. J’en ai assez de cette violence.
– Partir ne changera rien. La pire violence, c’est l’habitude. L’habitude qui fait qu’une fille comme moi, intelligente, car je pense l’être, ne peut pas disposer d’elle-même. À force de me l’entendre dire, j’ai cru qu’ils savaient quelque chose que j’ignorais, qu’ils avaient un secret. Le seul secret, c’est qu’ils ne savent rien. Voilà ce que mes frères, voilà ce que les Gambale, et tous les autres, essaient de protéger.


Sculpter, c’est très simple. C’est juste enlever des couches d’histoires, d’anecdotes, celles qui sont inutiles, jusqu’à atteindre l’histoire qui nous concerne tous, toi et moi et cette ville et le pays entier, l’histoire qu’on ne peut plus réduire sans l’endommager. Et c’est là qu’il faut arrêter de frapper

 

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