vendredi 15 mai 2020

[Sackville-West, Vita] Au temps du roi Edouard




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Au temps du roi Edouard
           (
The Edwardians)

Auteur : Vita SACKVILLE-WEST

Traductrice : Alice TURPIN

Parution : en anglais en 1930,
                en français en 1933 chez Grasset,
                en 2012 chez Livre de Poche

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Margaret prétend qu'elle veut épouser un peintre, dit Sylvia, en regardant sa fille avec compassion. — Quoi ! s'écria la duchesse, un peintre ? Quel peintre ? A-t-on jamais entendu chose pareille ? La fille de lady Roehampton épouser un peintre ? Mais non, mais non... Vous épouserez Tony Wexford, et nous verrons après ce qu'on pourra faire pour le peintre », ajouta-t-elle, en lançant à Sylvia un coup d'œil rapide. Dans cette chronique grinçante de l'aristocratie anglaise du début du XXe siècle, Vita Sackville-West fait craquer sous les passions le vernis des bonnes manières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Vita Sackville-West (1892-1962) fut amoureusement liée à Violet Trefusis, qu’elle connut dès l’enfance, et amie intime de Virginia Woolf. Écrivain prolifique (poèmes, biographies, manuels sur l’art du jardin, journaux, récits de voyage…), elle a signé recueils de nouvelles et romans dont le plus célèbre, Au temps du roi Édouard (1930), fait revivre avec grâce le monde de la haute aristocratie anglaise au début du XXe siècle.

 

 

Avis :

L’ère victorienne s’achève au tout début du vingtième siècle, avec le couronnement du roi Edouard VII en 1902 : encore très attachée aux sévères conventions de l’étiquette, l’aristocratie anglaise commence avec circonspection à sentir le souffle d’un vent nouveau, n’osant s’autoriser de libertés que soigneusement cachées derrière les apparences les plus traditionnellement respectables. Le jeune Sébastien, oscillant entre ordre ancien et émancipation moderne, se retrouve au coeur de déchirements sentimentaux où l’hypocrisie et la vanité pourraient bien l’emporter sur l’amour.

L’apprentissage de Sébastien n’est que le prétexte d’une virulente critique de la société édouardienne, que Vita Sackville-West connut durant son enfance : bien loin de se douter que l’ordre établi sera bientôt balayé par la première guerre mondiale, l’aristocratie britannique de l’époque s’accroche bec et ongles à la tradition, qui lui permet sans grande contrepartie de maintenir son prestige et ses privilèges, selon un mode de vie immuable hérité « du temps des Deux Roses ». L’auteur n’est pas tendre pour ses congénères et dénonce la mesquinerie quotidienne d’une coterie qui s’observe et dénigre impitoyablement le moindre travers derrière sourires et flatteries, la tartuferie morale d’adultères appliqués, envers et contre tout, à laisser sauve la façade de mariages respectables, tout comme l’hypocrisie sociale d’un paternalisme d’abord soucieux de préserver à son avantage une hiérarchie de classes inchangées depuis des siècles.

La plume acérée et sarcastique dessine les personnages et restitue leur contexte avec une précision et un réalisme qui donnent au lecteur l’impression d’évoluer dans leur quotidien. La lecture est fluide et passionnante, et amène à s’interroger sur la personnalité de l’écrivain : tandis que l’on est tenté d’imaginer Vita jeune se profiler sous les traits de Viola, la soeur de Sébastien, seule dans cette histoire à porter un regard lucide sur son milieu et à avoir le courage de s’affranchir de son hypocrisie, l’on ne peut également que sourire en se rappelant le conformisme social dont l’auteur fit preuve en menant sa vie amoureuse, homosexuelle et mouvementée, sous les apparences d’un mariage rangé. (4/5)

 

 

Citations :

Ce qui était inquiétant chez Sébastien, c’est qu’il n’avait jamais d’idées définitives sur aucun sujet. En un mot, il n’avait pas d’opinions, mais des humeurs, dont l’intensité dévastatrice n’égalait que la brièveté.

Viola regarda ce visage enfantin et troublé. Elle aurait voulu dire à Margaret : « Très bien, si vous voulez la vérité, la voilà. La société dans laquelle vous vivez est faite de gens à la fois dissolus et prudents. Ils veulent s’amuser sans renoncer à leur situation. Ils ont un certain vernis, mais au fond, ils ne comprennent que ceci : qu’ils ont besoin d’argent, qu’ils doivent se montrer dans certains endroits, avec certaines gens. Bien qu’ils tendent à n’être que des fantoches, il y a encore chez eux un coin d’humanité et ils s’accordent quelques histoires d’amour artificielles ou, parfois, trop vraies. Quoi qu’il arrive, il faut d’abord penser à ce que dira le monde, et cette hypocrisie fait des êtres vils et médiocres. De plus ils sont envieux, malveillants et vénaux, froids et arrogants. Quant à nous, leurs enfants, ils nous laissent dans une ignorance complète de la vie, nous inculquant seulement les idées auxquelles nous devons nous soumettre, et ils nous traitent avec une sauvage cruauté si nous manquons de nous y conformer. »

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

mercredi 13 mai 2020

[Josse, Gaëlle] Une femme en contre-jour





 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Une femme en contre-jour

Auteur : Gaëlle JOSSE

Editeur : Notabilia / Noir sur Blanc

Année de parution : 2019

Pages : 160

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille.
Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meuble de la banlieue de Chicago. Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste. Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique. 
L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts. Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. »
 
Dix ans après la mort de Vivian Maier, Gaëlle Josse nous livre le roman d’une vie, un portrait d’une rare empathie, d’une rare acuité sur ce destin troublant, hors norme, dont la gloire est désormais aussi éclatante que sa vie fut obscure.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les Heures silencieuses en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Également parus en édition de poche, ces trois titres ont remporté plusieurs prix, dont le prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées. Ils sont étudiés dans de nombreux lycées et collèges, où Gaëlle Josse est régulièrement invitée à intervenir. Le roman Les Heures silencieuses a été traduit en plusieurs langues et Noces de neige fait l’objet d’un projet d’adaptation au cinéma.

Aux Éditions Notabilia/Noir sur Blanc, Gaëlle Josse a publié trois romans : Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014), L’Ombre de nos nuits (2016), Une longue impatience (2018) et Une femme en contre-jour (2019).

Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle anime, par ailleurs, des rencontres autour de l’écoute d’œuvres musicales et des ateliers d’écriture auprès d’adolescents ou d’adultes.

Elle a reçu le prix 2015 de littérature de l’Union européenne pour Le Dernier Gardien d’Ellis Island (Notabilia/Noir sur Blanc).

 

Avis :

Les photographies réalisées sa vie durant par Vivian Maier, Américaine d’origine française et autrichienne née en 1926, n’ont été découvertes qu’après sa mort, tout à fait par hasard. Désormais au panthéon des plus grands photographes de son siècle, cette gouvernante d’enfants issue d’un milieu modeste, voire misérable, grandie sans amour auprès d’une mère dysfonctionnelle, mena une existence solitaire et étrangement libre pour l’époque, centrée sur l’obsession de sa collection d’images qu’elle n’a jamais cherché à faire connaître, qu’elle n’a parfois même jamais vues elle-même, faute de moyens suffisants pour développer ses plaques et pellicules. Elle a laissé la trace de son regard sur le monde et sur elle-même, au travers de scènes de rues croquées sur le vif où elle s’intéresse aux failles de ses sujets, souvent marginaux et laissés-pour-compte, et d’auto-portraits sans coquetterie où elle ne se profile que sous la forme d’ombres ou de reflets. Son personnage reste un mystère, que Gaëlle Josse tente d’approcher au travers de son histoire, étonnante à plus d’un titre, et qu’elle nous restitue fidèlement, avec sensibilité et élégance.

Ce qui frappe chez Vivian Maier est sa volonté de ne pas exister et de s’effacer, qui la fait se transformer en témoin quasi invisible, en regard qui traverse le monde sans se donner le droit d’y laisser sa marque ni d’y devenir quelqu’un : dans ses images d’êtres souvent misérables et marqués par la vie, ces invisibles anonymes qui la fascinent, on est tenté de voir une projection d’elle-même, elle qui assiste au naufrage de ses proches dans le dénuement, la violence, les addictions et la folie, et qui, privée d’amour dans une famille où chaque naissance engendre honte et rejet, ne se reconnaît aucune valeur et préfère se faire discrète pour moins souffrir.

Au fur et à mesure que l’on devine les failles de la personnalité de Vivian, que certains témoignages viennent même teinter d’une suspicion de pathologie quasi psychiatrique, l’on perçoit aussi l’importance vitale qu’a pu revêtir pour elle la prise quotidienne d’images. Loin d’un hobby, la photographie est chez elle un acte salvateur, un moyen qui lui permet sans doute, inconsciemment, d’exprimer et de mettre à distance sa souffrance, de vivre sous la protection de reflets qui la dévoilent et la masquent en même temps. L’appareil-photo de Vivian devient une sorte d’instrument de camouflage, qui en la transformant en miroir réfléchissant, lui permet d’exister au travers de ses sujets, sécurisée par son invisibilité.

L’on ne peut désormais plus que s’émouvoir de la trace fantomatique laissée par cette artiste, et frémir à l’idée que son œuvre aurait bien pu disparaître corps et bien avec elle.

Gaëlle Josse a donné à son récit un équilibre parfait : sans ajouter aux prédispositions romanesques de cette biographie, avec fidélité, sobriété et discrétion, elle réussit à faire revivre cette femme et son histoire de façon crédible et vivante, dans un style élégant, sensible et soigné qui hypnotise de la première à la dernière ligne. Il ne reste plus ensuite qu’à courir découvrir les clichés de Vivian Maier, et à éternellement s’interroger sur la manière dont elle aurait considéré sa notoriété posthume. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. Un temps d’avant dont quelques fragments épars surnagent peut-être dans l’océan enténébré d’une mémoire oscillante, fugitivement embrasés, par instants, comme sous le faisceau d’un phare à éclats.

Il faut aussi trier les possessions de Vivian trouvées dans les cartons ; vêtements, chaussures, chapeaux, papiers et documents divers, vieux appareils photo, caméras. Il faut aussi faire développer les photos en couleurs trente-cinq millimètres et les films de huit et seize millimètres, écouter les cassettes audio. La tâche est gigantesque. C’est entrer dans un monde foisonnant et fascinant. Un continent disparu, une Atlantide qui ressurgit. C’est aussi approcher, peu à peu, la personnalité de Vivian Maier, entrer dans une intimité qui ne peut plus rien faire savoir de ses vœux et de ses désirs. C’est aussi faire surgir des témoignages contrastés, troublants. Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus.

En pleine ségrégation raciale, au cœur des années cinquante, Vivian Maier photographie les Noirs, les Hispanos. Les exclus, les marginaux, les abandonnés, les abîmés, les fracassés. Et que dire de ces innombrables autoportraits qui suffiraient à faire œuvre ? Elle s’y montre dans une troublante présence-absence, en dévoilant des fragments de corps ou de visage, champ et hors-champ, décalée, décentrée, inventant une forme de désagrégation, d’effacement du sujet, comme une métaphore de sa propre existence. Une dérisoire résistance contre le néant, comme la réassurance de sa propre identité.

Vivian entre dans la famille des plus grands, et prend place au panthéon des photographes de rue. Comme si elle réalisait une synthèse de leurs travaux, de leurs talents, avec quelque chose d’autre, d’unique, qui n’appartient qu’à elle. En ce temps-là, ces années cinquante, soixante, ce genre photographique est un domaine pionnier ; peu de femmes se risquent à se confronter à l’espace public, vibrant d’imprévus, mais aussi de dangers. Vivian ne se pose pas cette question. Elle va au contact. Sans appréhension. La rue, elle connaît. Elle montre une société brutale, des existences âpres, malmenées, des horizons fermés, des enfances meurtries, parfois traversées par la grâce. La misère, là, celle qui dort recroquevillée sur le pavé. Dans la ville saturée de vie, de mouvement, l’humain est son territoire.

Et comme nous aimons tous les histoires, comme nous vibrons devant les énigmes, les destins brisés, le mystère Maier n’en finit pas de nous interroger. Insoluble secret d’une existence, terrifiante solitude d’une femme dont le geste photographique, le geste seul donna un sens à la vie, la sauva peut-être du désespoir. Inconcevable pour nous aujourd’hui, en ces temps où nos fragiles et exigeants ego quêtent sans fin l’approbation, l’admiration, le regard. Être vu, reconnu, aimé. Passions, désirs, profits, plaisirs, notre insatiable cavalcade avant le néant.

Elle n’est qu’un réceptacle, un révélateur, plaque sensible de la vie qui vient à elle, dans tout ce qu’elle offre. Aucune gratuité dans ses prises de vue. Aucun hasard. Extrême virtuosité, lorsqu’on connaît un peu le maniement malcommode d’un Rollei. Une photo par sujet, sauf si elle cherche à saisir une séquence, une suite d’actions. Pellicule vierge. Toile blanche. Une pellicule par jour, douze poses. Faible marge d’erreur. Le geste est parfait.

Son regard prodigue a multiplié les miracles nés d’une exceptionnelle, d’une troublante empathie envers l’univers des exclus, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne possèdent rien, à peine leur propre vie. Elle leur a offert son seul bien, son trésor : le regard.

Que vaut une société terrifiée par ses fous, ses artistes, incapable de protéger les plus vulnérables d’entre eux ?

Il y a de la fierté chez elle. Une grande fierté. Celle des vaincus. Ce qui reste quand on a tout perdu. Le regard droit. La nuque raide. Ne rien demander, ne rien attendre. S’épargner le refus, le rejet.

Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

lundi 11 mai 2020

[Vitkine, Benoît] Donbass






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Donbass

Auteur : Benoît VITKINE

Editeur : Les Arènes

Année de parution : 2020

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé. L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit. Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.
Un enquêteur dans le bourbier ukrainien, le thriller du correspondant du Monde à Moscou.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. Donbass est son premier roman.

 

Avis :

Le Donbass, bassin minier qui forme la partie Est de l’Ukraine, est depuis 2014 le théâtre d’une guerre entre le régime ukrainien pro-européen et les séparatistes russophones soutenus par Poutine. Dans la petite ville de Vdiïvka, en plein sur la ligne de front, la vie continue tant bien que mal, sous les tirs d’obus et de roquettes qui détruisent et tuent chaque jour un peu plus. La corruption et les trafics en tous genres ne semblent que mieux s’en porter, dans l’indifférence générale. Pourtant, lorsqu’un enfant est retrouvé assassiné, le chef de la police Henrik Kavadze sort soudain de sa torpeur pour se lancer dans une enquête dont il est loin de soupçonner les liens avec son passé de vétéran d’Afghanistan.

Au-delà du polar, en l’occurrence addictif et bien ficelé, ce sont les connaissances et l’expérience du reporter de terrain et du journaliste spécialiste de la zone qui donnent tout son relief à ce livre : Benoît Vitkine excelle à dessiner et à rendre intelligible l’intriqué contexte géo-politique de son histoire, mais aussi à restituer le climat si particulier de cette ville sinistrée, qui cumule la grisaille et la misère héritées des années soviétiques à la tension et aux dangers d’un conflit armé dont tous ont oublié les troubles raisons. Plongé dans ces lieux comme s’il y était, le lecteur y part à la rencontre de personnages plus vrais que nature, qui tous crèvent les pages et donnent le frisson : petites gens résignées à la peur et à la misère, hommes tués avant l’âge par la violence, les trafics et l’alcool, femmes acculées à la prostitution ou trop souvent laissées veuves sans ressources, fonctionnaires corrompus et voyous de tout poil, tous tentent de survivre avec les moyens du bord et une absence totale d’horizon. A la souffrance des civils s’ajoute celle des militaires, dont beaucoup ont connu le bourbier afghan et, quand ils en sont revenus, traînent leur traumatisme jusqu’à la folie. Le chaos règne autant dans les têtes que dans les rues dévastées…

Impressionnant de précision et de véracité, ce livre qui se lit avec la facilité addictive du roman policier est avant tout un excellent reportage empli d’images fortes et inoubliables, une galerie de portraits représentatifs d’une population martyrisée oubliée par l’opinion publique internationale, et une manière aussi plaisante qu’instructive de comprendre le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

 


samedi 9 mai 2020

[Postel, Alexandre] Un automne de Flaubert






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un automne de Flaubert

Auteur : Alexandre POSTEL

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2020

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«1875 : à cinquante-trois ans, Gustave Flaubert se considère comme un homme fini. Menacé de ruine financière, accablé de chagrins, incapable d’écrire, il voudrait être mort.
Il décide de passer l’automne à Concarneau, où un savant de ses amis dirige la station de biologie marine. Là, pendant deux mois, Flaubert prend des bains de mer, se promène sur la côte, s’empiffre de homards, observe les pêcheurs, regarde son ami disséquer mollusques et poissons.
Un jour, dans sa petite chambre d’hôtel, il commence à écrire un conte médiéval d’une grande férocité – pour voir, dit-il, s’il est encore capable de faire une phrase...
À partir de ces éléments avérés, j’ai imaginé le roman de son oisiveté, le rêve de sa rêverie, la légende de sa guérison. Cela aurait pu s’appeler : Gustave terrassant le dragon de la mélancolie.» (Alexandre Postel)

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alexandre Postel est né en 1982. Il est l’auteur de trois romans parus aux Éditions Gallimard : Un homme effacé (Goncourt du premier roman 2013, prix Landerneau découvertes), L’ascendant (prix du Deuxième Roman 2016) et Les deux pigeons (2016).

 

Avis :

A cinquante-trois ans, Flaubert est en 1875 en pleine crise existentielle : anéanti par les difficultés financières, dévasté par la perspective de devoir vendre sa chère maison en Normandie, il ne trouve même plus la consolation auprès de ses pairs et proches, dont beaucoup ont déjà quitté ce monde. Il décide de fuir ce présent insupportable en se rendant à Concarneau, auprès de son ami le naturaliste Pouchet : il va y passer la parenthèse d’un automne, à ne penser qu’à manger et dormir, à se baigner et respirer l’odeur de sardine qui monte du port jusqu’à la fenêtre de sa petite pension, et à observer les travaux de dissection de sa scientifique relation. Saura-t-il retrouver la force et le goût d’écrire encore une ligne ?

Comme le homard dont il observe la mue dans les aquariums du Docteur Pouchet, Flaubert se retrouve en suspension entre deux périodes de sa vie, moment d’angoisse et de vulnérabilité, où l’écrivain, comme à nu et écorché, se retranche dans cette petite ville fortifiée de Bretagne, le temps de retrouver les ressources nécessaires à la poursuite de son existence. Pendant cette période de flottement et d’attente, l’on découvre un homme sensible et mélancolique, ennemi de la médiocrité et désemparé de se voir tiré de son univers littéraire par des contingences matérielles, souffrant d’avoir perdu l’inspiration mais néanmoins bonhomme et bon vivant : un portrait tout en nuances et saisissant de vie, dans un style élégant qui incorpore très naturellement les mille détails fournis ou suggérés par la correspondance de l’écrivain.

L’on y assiste aux affres de la création et de l’écriture, au long travail de maturation qui fait soudain couler l’idée, au travail d’orfèvre de l’auteur qui cisèle son texte, le tout reconstitué à partir des avants-textes et des manuscrits de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, l’un des Trois Contes que Flaubert publiera deux ans plus tard, peu avant la fin de sa vie.

Admirablement documenté et réussissant à redonner vie avec simplicité et naturel à l’homme qu’était le grand écrivain, ce texte très abouti fait aussi vivre de l’intérieur le processus créatif et la lente gestation d’une œuvre devenue intemporelle. (4/5) 


 

Citations :

Au dîner, Flaubert se montre toujours joyeux. À la détente qui suit l’effort de nager s’ajoute la satisfaction, propre aux mélancoliques, d’être venu à bout de la journée, le soulagement du crépuscule.

Heureux celui qui accorde à son travail suffisamment de consistance, de réalité objective, pour pouvoir se blâmer d’être en retard. En comparaison, la littérature est une bien fuyante occupation : projets avortés, sables mouvants, irréalité perpétuelle – devant une horloge sans aiguilles, qui peut se dire en retard, qui sait s’il est à l’heure ?

Malgré toutes les choses qui le séparent de ces ouvrières de la mer, c’est un sentiment de proximité qu’il éprouve. L’activité de ces femmes n’est pas si différente de la sienne : de même que la sardinière ressuscite les poissons morts dans la vie éternelle de la conserverie, le travail de la phrase ne consiste-t-il pas à figer les idées dans l’éternité du style ?

jeudi 7 mai 2020

[Hodasava, Olivier] Une ville de papier






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Une ville de papier

Auteur : Olivier HODASAVA

Editeur : Inculte

Année de parution : 2019

Pages : 135

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

États-Unis, années trente. L’industrie automobile fait la pluie et le beau temps de l’économie américaine. Le pays, gigantesque, s’offre à des routes rectilignes qui en traversent chaque état. Les citoyens s’équipent en nouveaux modèles, le crédit marche à flot, les autoroutes fleurissent, les stations-services éclosent. Afin d’encourager ces trajets qui enrichissent géants du pétrole et adeptes du fordisme automobile, on offre à tour de bras des cartes autoroutières aux conducteurs. Et pour s’assurer qu’elles ne sont pas copiées par des concurrents, on y place des fausses villes en guise de signature invisible, des « villes de papier ».

Desmond Crothers, jeune cartographe, conçoit une telle carte de l’état du Maine pour Esso. Mais sa ville aura un tout autre destin : elle existera vraiment, une fois qu’un commerçant obstiné décidera de la fonder quelques années plus tard, comme pour valider cette ville imaginaire. Autour de ce monde qui prend forme, on croise des cartographes, une violoniste au destin tragique, Stephen King, des acteurs venus pour y tourner un épisode de Twilight Zone, des amoureux qui n’ont que ce territoire pour s’épancher. C’est une ville à froisser, qui ne disparaîtra jamais vraiment.

S’inspirant de la véritable destinée d’une telle ville de papier — Agloe, dans l’état de New-York —, Olivier Hodasava livre un roman émouvant et nostalgique d’un monde plié et déplié qui tente d’exister.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Enfant, Olivier Hodasava passait des heures à observer à la loupe les détails des cartes postales. Il se perdait aussi dans la contemplation des plans de sous-préfectures des Guides Rouge Michelin. Plus tard, il a participé à des aventures éditoriales (éditions Ad Hoc ; éditions Moreno) consistant à produire des objets atypiques (livres tamponnés, cartes dépliantes, etc).
Il est aujourd’hui graphiste pour la presse et l’édition. Chaque jour, sur Dreamlands Virtual Tour, son blog, il fait le compte-rendu d’un voyage virtuel débuté il y a déjà quatre ans. Olivier Hodasava est membre fondateur de l’Ouvroir de CARtographie Potentielle.

 

Avis :

Dans les années trente aux Etats-Unis, en plein boom de l’industrie automobile, les compagnies pétrolières encouragent la consommation de carburant en distribuant gratuitement des cartes routières. Les cartographes se protègent alors du plagiat en introduisant des erreurs volontaires dans leurs documents, souvent par l’ajout d’une ville ou d’un lieu imaginaires. Parmi ces « villes de papier », Agloe dans l’état de New York, transposée dans ce livre en Rosamond dans le Maine, a connu un sort très particulier, puisque ce lieu fictif a fini par devenir réel, avant de retomber dans le presque néant quatre-vingts ans plus tard.

Quel étonnant et pittoresque livre que celui-ci ! Brodant autour d’un fait réel, l’imagination de l’auteur nous entraîne dans une passionnante enquête aux multiples rebondissements, qui se dévore sans jamais laisser retomber ni la curiosité ni la surprise. Entre des protagonistes anonymes aux destins peu ordinaires et souvent émouvants, mais aussi de grands noms que cette histoire exploite avec humour, entre concours de circonstances et événements parfois spectaculaires, l’on ouvre des yeux d’enfant ébahi devant ce récit aux allures de conte poétique, où réalité et irréalité échangent constamment leurs visages, au fil d’une écriture précise, limpide et magnétique.

J’ai été envoûtée sans réserve par cette lecture fascinante, où ce qui n’aurait pu être qu’une anecdote originale devient une épopée aussi captivante que poignante : une petite pépite à ne manquer sous aucun prétexte ! Coup de coeur. (5/5)


mardi 5 mai 2020

[Mizubayashi, Akira] Ame brisée






 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ame brisée

Auteur : Akira MIZUBAYASHI

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2019

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter. Autour du Japonais Yu, professeur d’anglais, trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle la politique expansionniste de l’Empire est en train de plonger l’Asie.
Un jour, la répétition est brutalement interrompue par l’irruption de soldats. Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père... L’enfant échappe à la violence des militaires grâce au lieutenant Kurokami qui, loin de le dénoncer lorsqu’il le découvre dans sa cachette, lui confie le violon détruit. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie... 


Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur d’Une langue venue d’ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l’art qui, s’approfondissant au fil du temps jusqu’à devenir la matière même de la vie, défient la mort.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Akira Mizubayashi est un écrivain japonais né en 1951. Professeur de français dans une université de Tokyo, il a rédigé six essais en japonais avant de commencer à écrire en français.

 

Avis :

En 1938 à Tokyo, Yu, professeur d’anglais et violoniste amateur, est arrêté sous les yeux de son fils de onze ans, Rei, au beau milieu d’une répétition musicale avec trois de ses étudiants chinois restés sur place malgré la guerre sino-japonaise. Rei grandira sans son père, avec deux souvenirs particulièrement obsédants datant de ce jour-là : le violon paternel brisé, et la vaine tentative d’intercession d’un officier mélomane nommé Kurokami.

Ecrit dans un français impeccable par un Japonais de souche, le texte possède un je ne sais quoi d’étrange et de déroutant, issu tant du style que de l’histoire : mi roman réaliste, mi conte féerique, le récit qui pourrait sembler idéaliste et naïf en raison des destins tout à fait improbables de ses personnages très lisses, presque trop « parfaits » dans leurs rôles, emporte le lecteur par son indéniable charme et par l’esthétisme de sa symbolique.

A l’oppression martiale et au bellicisme nationaliste, mais aussi à la rigidité hiérarchique de la société japonaise, l’auteur oppose l’universalité de l’émotion musicale et de la beauté, la puissance de l’amitié et de l’amour, la fidélité de la mémoire et l’inextinguible attachement à ses racines, enfin tout ce qui constitue l’âme humaine et que Rei s’obstine à faire refleurir en consacrant sa vie à la lutherie et à la résurrection d’un violon détruit par obscurantisme.

Certes idéalisé et non exempt de quelques clichés, ce roman est une jolie parabole dont le charme séduit volontiers, une ode à la musique où l’âme humaine se confond de bonne grâce avec celle prêtée par les luthiers à leurs plus beaux instruments. (4/5)

 

 

Citation :

Pour Philippe, la langue, en l’occurrence le français, est un bien commun que ses usagers partagent équitablement. Les relations sociales de supériorité et d’infériorité ne sont pas encastrées dans la langue… comme dans le cas du japonais.
(…)
Le partage par tous de la langue comme bien commun, déclara Yanfen, ça facilite nécessairement les relations sociales horizontales qui tendent à restreindre la possibilité de la domination des uns sur les autres…
(…)
… alors qu’en japonais, s’exprima Kang à son tour, on doit nécessairement choisir un mot adapté à sa position vis-à-vis de son interlocuteur…
(…)
De même qu’en japonais on ne peut pas utiliser le pronom personnel « vous » d’une manière universelle…


 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

Avec également un violon pour fil rouge :

 

 



dimanche 3 mai 2020

[Altan, Ahmet] Je ne reverrai plus le monde





Au-delà du coup de coeur 💓💓💓

 

Titre : Je ne reverrai plus le monde
           (
Dünyayi Bir Daha Gôrmeyecegim)

Auteur : Ahmet ALTAN

Traducteur : Julien LAPEYRE

Parution : en turc en 2018,
                en français en 2019 chez Actes Sud

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Ahmet Altan est romancier, essayiste et journaliste, il était aussi rédacteur en chef du quotidien Taraf jusqu’au 15 juillet 2016. À cette date, la Turquie s’enflamme, des milliers de personnes descendent dans la rue à Istanbul et à Ankara suite à une tentative de putsch. Le lendemain commence une vague d’arrestations parmi les fonctionnaires, les enseignants, l’armée et les journalistes. Ahmet Altan fait partie de ceux-là, il sera condamné à perpétuité, accusé d’avoir appelé au renversement du gouvernement de l’AKP. Ahmet Altan a 69 ans.

Ces textes sont écrits du fond de sa geôle. Poignants, remarquablement maîtrisés, ces allers-retours entre réflexions, méditations et sensations expriment le quotidien du prisonnier mais ils disent aussi combien l’écriture est pour lui salvatrice. Tel un credo il s’en remet à son imagination, à la force des mots qui seule lui permet de survivre et de franchir les murs. Un livre de résilience exemplaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

[12 novembre 2019] Une semaine après sa libération de prison, l’écrivain et romancier turc Ahmet Altan a été de nouveau arrêté, sur une décision de justice.

 

 

Avis :

L’écrivain et journaliste turc Ahmet Altan a été emprisonné lors de la vague d’arrestations consécutives à la tentative de putsch de 2016 en Turquie. Ses caractéristiques : il est célèbre et, favorable à l’opposition, s’est exprimé dans le passé contre le gouvernement en place. Aujourd’hui âgé de soixante-neuf ans, condamné à perpétuité sans motif connu ni procès digne de ce nom, il a écrit ce livre du fond de sa cellule.

Voici une lecture qui laisse abasourdi et sans voix, horrifié de cette flagrante et révoltante atteinte aux droits de l’homme, mais tout autant étonné de la force de cet auteur, de taille à résister à l’anéantissement et, toujours, à faire entendre une voix que tout contribue à faire taire. Digne et douloureux, ce texte est un véritable pied-de-nez à l’oppression, la démonstration du pouvoir des mots, capables de traverser les murailles et de donner son vrai sens à la liberté.

Etonnamment légère et facile à lire, l’écriture est magnifique : éclairée, cultivée, profonde et élégante, elle impressionne par la sagesse et la qualité de ses réflexions, elle émeut par son humour et sa poésie, et elle vous plonge dans un profond respect tant pour l’auteur que pour son œuvre. Ce témoignage d’une injustice et d’une expérience d’enfermement que le lecteur ressentira presque physiquement, est aussi un essai philosophique et un formidable hommage à la littérature, à la force des rêves et à l’indomptabilité de l’esprit. Tant qu’il y aura des livres, la pensée et les émotions seront toujours libres de voyager. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations :

J’assistais de nouveau à ce phénomène qui veut que lorsque votre existence doit affronter une réalité qui en bouleverse le cours, au lieu de vous laisser renverser par cette réalité comme par les eaux d’un torrent déchaîné, vous vous pliez à sa loi pour vous y adapter, naturellement, comme si vous y étiez préparé depuis longtemps. Et puisque je suis cet homme qui s’est retrouvé pris, jeté, ballotté dans les flots crasseux d’une réalité sordide, je peux dire avec assez de certitude que les “victimes” sont toujours les êtres “raisonnables” qui croient à la nécessité de “s’adapter” aux circonstances.


Dans certaines épreuves, lorsque le danger menace de tous côtés, que le réel vous encercle, on attend de vous certains mots, certaines réactions ; mais si vous ne vous conformez pas aux attentes, si à cet instant-là vous faites preuve d’une réaction ou d’une parole inattendues, alors c’est le réel lui-même qui se brise en miettes contre cette digue que votre esprit a farouchement dressée pour le contenir. Ensuite, dans la rade paisible de l’esprit, ramassant ces débris, vous trouverez sans peine la force de construire une réalité nouvelle.



Ma vie serait faite de toutes ces invisibles luttes que livre la conscience entre quatre murs de pierre ; j’allais être contraint de vivre en m’accrochant aux branches de mon propre esprit, les pieds suspendus au-dessus du gouffre, sans pouvoir jamais m’abandonner, ne serait-ce que l’espace d’un instant de faiblesse, à ces douces ivresses qui font dévier les hommes de leur route.
J’étais face au monstre de la réalité. Et il me faudrait désormais vivre au bord du gouffre comme un homme agrippé à sa branche.
Avoir peur, perdre le contrôle, me laisser envahir par l’effroi, m’abandonner au désir d’être libre, devenir fou, prêter le flanc, même une seconde : tout cela m’était interdit.
Un instant de faiblesse et tout ce que j’aurais fait, mon présent, mon futur, mon existence seraient anéantis. Si je lâchais ne fût-ce qu’une seule fois la branche à laquelle je m’accrochais tant bien que mal, c’en serait fini, ce serait le premier et l’ultime décrochage, après quoi on me retrouverait au fond du gouffre, petit tas d’os et de sang.
Mais combien de jours, de semaines, d’années, arriverais-je à tenir agrippé à cette branche sans jamais la lâcher, les pieds balançant au-dessus du vide ?
Si je lâchais la branche et finissais en morceaux au fond du gouffre de l’apathie, il n’y aurait pas que mon passé et mon futur de brisés, aussi ma force d’écrire.
L’éventualité de ne plus pouvoir écrire étant ma plus grande terreur, j’y puiserais une force capable de réprimer cette peur et toutes les autres ; la peur me donnerait du courage.



Je suis certain que vous n’avez jamais passé ne fût-ce qu’une seule journée sans voir votre visage. Vous en avez tellement l’habitude que vous finissez par oublier que c’est un miracle de voir votre visage, un miracle pour l’homme que de tomber face à lui-même.
(…)
Le miroir te regarde, il prouve que tu existes. La distance entre le miroir et toi crée un espace qui t’est propre, un espace qui te circonscrit, où les autres ne pénètrent pas, un espace qui t’appartient. L’absence de miroir avait aboli cette distance. Dès lors, tout et tout le monde se collait à toi, te pressait, t’oppressait. Tu pouvais voir tes mains, tes bras, tes jambes, tes pieds, mais pas ton visage. Et ces bras, ces mains, ces pieds, ces jambes dépourvus de visage te faisaient ressembler à l’une de ces créatures entre le singe et l’oiseau comme on en trouve dans les forêts de Madagascar. Maintenant que ton visage avait disparu, tu n’étais même plus vraiment certain que ces mains et ces jambes t’appartiennent encore.
Dans tout ce quartier de cages, on ne trouvait pas un seul miroir, ni bout de verre réfléchissant, pas la moindre surface brillante. Qui que soit le concepteur de cet endroit, il l’avait conçu sciemment afin que les détenus y vivent sans visage. Il devait penser qu’on briserait plus facilement la résistance des gens lors des interrogatoires s’ils avaient d’abord “perdu” leur visage.



À force d’aimer on s’habitue à l’amour. Or, pour comprendre l’immensité de l’amour que cette habitude recouvre, il faut parfois en avoir été brutalement sevré.



Quelles que puissent être par ailleurs les idées, les opinions ou la foi de ceux qui croupissent avec vous au cachot, il y a toujours quelqu’un pour vous tendre la main. Tout le monde s’entraide. Un bloc compact et solidaire, comme les étourneaux lorsqu’ils s’unissent contre les oiseaux de proie. 



L’une des plus grandes libertés qui puissent être accordées à l’homme : oublier. Prison, cellule, murs, portes, verrous, questions, hommes – tout et tous s’effacent au seuil de cette frontière qu’il leur est strictement défendu de franchir.
Le fait d’écrire contient ce paradoxe fabuleux qu’il est à la fois un refuge à l’abri du monde et un moyen de l’atteindre. Il te permet en même temps d’oublier et de rester dans les mémoires. Comme tous les écrivains, je veux oublier le monde et que le monde se souvienne de moi.

(...)
Et laissez-moi vous dire que lorsqu’on est condamné à l’oubli, égaré sur une chaise en plastique dans une cellule fermée par une porte en fer, il n’est pas de plus humaine revanche que de désirer qu’on se souvienne de vous.
Quand j’écris, je me dis : “Moi je vais vous oublier, et vous vous souviendrez de moi.”



Nous vivons sur une planète où les vivants mangent les vivants. Les hommes ne se con­tentent pas de tuer d’autres créatures, ils s’assassinent aussi entre eux, constamment. Les montagnes crachent du feu, la terre s’ou­vre, engloutit hommes et bêtes, les eaux se déchaînent, détruisent tout sur leur passage, des éclairs tombent du ciel.
Ici me semble résider l’un des paradoxes les plus curieux du genre humain, capable de concevoir que la terre, ce lieu affreux, puisse être l’œuvre d’une puissance “parfaitement bonne”, et d’ainsi démontrer que les hommes sont dotés, malgré la barbarie constitutive de leur existence, d’une imagination exagérément optimiste. Ils croient qu’“une force” a créé tout cela, mais au lieu de s’en plaindre et de la détester, ils l’adulent, pleins de gratitude et reconnaissance.
Aussi suis-je fasciné, depuis ma jeunesse, par cette religion qui fait voir aux hommes une “bonté” à l’œuvre derrière le spectacle des horreurs terrestres qu’ils constatent chaque jour. Dieu, sublime métaphore.
Comme tant d’autres écrivains, j’aime à rôder autour de cette métaphore prodigieuse. L’effort infini, le hasardeux désespoir dont font preuve les hommes lorsque, cherchant à “bonifier” leur nature, inquiète de sa propre barbarie, effrayée de sa propre malignité, ils imaginent ce “foyer de bonté” situé hors d’eux-mêmes, voilà quelle pathétique recherche me semble résumer l’aventure humaine.
Non moins effrayante, l’idée qu’après avoir dégoté un Dieu qui les exhorte à “être bons”, s’être ensuite éventuellement massacrés en son nom, ils veulent en plus croire que ce Dieu, dans sa “bonté parfaite”, possède les clefs d’une chambre de torture qu’on appelle l’“enfer”. Enfer dont je soupçonne qu’il occupe dans leurs âmes infiniment plus de place que le paradis.
Que Dante, dans sa Divine Comédie, se livre à une description bien plus frappante et spectaculaire de l’enfer que du paradis, imaginant avec une espèce d’enthousiasme irrépressible le détail individuel des souffrances qu’on y inflige, voilà qui alimente littérairement ce soupçon : ce n’est pas tant le paradis que nous attendons de Dieu, mais surtout l’enfer pour nos ennemis.
Un Dieu qui crée le Diable, l’enfer… Peut-être l’homme est-il simplement incapable d’imaginer une “bonté pure et parfaite”…   



L’écrivain ne doit être apprécié ni loué pour rien d’autre que son œuvre, et face à son lecteur paraître toujours nu, son texte seul à la main.


J’ai grandi dans une maison pleine de livres. J’ai passé toute mon enfance parmi eux. Les livres étaient comme des fées au milieu d’une forêt qui me semblait oppressante, effrayante, et à cette forêt dont la nature profonde m’échappait, j’aimais mieux les charmes scintillants des fées, leur ravissant mystère et leurs sourires pleins de promesses.
(…)
Il te suffit de poser le regard sur cette flopée de signes minuscules étalés sur le papier et aussitôt, ils s’animent, pétillent, changent de forme sans cesse, tour à tour villes inconnues, ruelles étroites, roches escarpées, déserts, palais. Une poudre magique ruisselle sur ton front et soudain, te voilà quelqu’un d’autre, te voilà Peter Pan, ou le chevalier de Pardaillan, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, Ivanhoé, Lancelot !



Là où la littérature du XIXe s’était attachée à décrire, avec une profondeur inouïe, les sentiments des hommes, et ainsi à “révéler les secrets les mieux cachés de la nature humaine”, celle du XXe siècle, virant de bord, choisit de mettre le cap sur la “pensée”.
La pensée fut donc le nouvel horizon littéraire, puisque toujours plus simple à mettre en scène que les sentiments, moins ardue à exposer qu’il ne l’est de “lire dans les âmes”.
Or, inclure une “pensée” dans le roman comporte de grands risques, car c’est d’abord et avant tout l’auteur lui-même qu’elle met en scène, et plus il la développe dans son roman, plus il y prend de place, réduisant en proportion celle dévolue aux personnages, ainsi empêchés d’évoluer dans l’intrigue et, pis, de gagner en profondeur psychologique.
Regardez tous les grands classiques du XIXe, vous verrez que ce sont toujours les personnages, non leur auteur, qui y occupent le premier plan. Balzac s’efface devant le père Goriot, Tolstoï devant Anna Karénine, Flaubert devant Emma Bovary, Dostoïevski devant les frères Karamazov.
Au XXe siècle en revanche, c’est le contraire qui se produit, et généralement, l’auteur de­­vient son propre personnage.



Pour ma part, j’aime mieux lire des romans où les sentiments des personnages et les relations qu’ils entretiennent sont au premier plan.
À la clarté d’une pensée, je préfère la brume des sentiments, car c’est là que mes chères fées s’ébattent de leur mieux, tandis qu’elles se fanent sous une forte lumière.
Ce n’est pas à la pensée d’écrire le roman, c’est au roman d’inventer une pensée.  



En prison, on s’inquiète pour ses proches. Que font-ils, est-ce que tout va bien pour eux “dehors”, sont-ils en bonne santé, ont-ils assez d’argent ? Ces questions ne cessent de vous hanter. Les nouvelles qui vous parviennent de l’extérieur sont passées par une série de filtres et d’“opérations”, comme dans un laboratoire de chimie on précipite et on décante la matière dans une série de tuyaux en verre. Les événements dont on pense qu’ils vous rendraient triste, on vous les cache. Et il vous faut reconstituer la vérité à partir des bribes d’informations que vos proches, quand ils vous rendent visite, trahissent malgré eux, par leur regard, leur ton de voix, leurs hésitations, leurs phrases suspendues…


J’ai repensé à Viktor Frankl, inventeur de la “logothérapie”, et d’abord rescapé d’Auschwitz où il avait été pendant plusieurs années témoin et victime de la bestialité nazie. Il avait observé que chez les prisonniers comme chez les gardiens du camp, les comportements différaient grandement d’un individu à l’autre, constat banal en apparence, mais tout à fait percutant, qu’il formulait ainsi : “Certains êtres possèdent une noblesse d’âme, d’autres sont vils ; aussi peut-on rencontrer autant d’êtres vils parmi les prisonniers, que d’âmes nobles parmi les gardiens.”



La “vilénie” sans doute, dès lors qu’elle trouvait un climat propice, pouvait croître et se répandre sous n’importe quel habit. Elle ne se révélait qu’ensuite, chez ceux qui en étaient “dotés”, lorsque se présentait une occasion de faire le mal.



C’était, me semble-t-il, la méthode que j’avais trouvée pour me protéger : me détacher émotionnellement des petites méchancetés et humiliations pour pouvoir hiérarchiser les comportements et en déterminer les causes, enfin leur faire une place exprès dans un compartiment de ma mémoire, pour les traiter ensuite par l’écriture. Une méthode qui faisait ses preuves. Un parti pris presque inconscient grâce auquel je parvenais à me défendre, grâce auquel se dressait désormais, entre la réalité vécue et moi, un mur invisible. Quand ils vous traitent comme si vous étiez moins que rien, traitez-les à votre tour comme des sujets d’analyse scientifique, et vous rétablirez l’équilibre de la balance.



Ce qui compte, c’est de savoir qu’il existe des gens en dehors de ta cellule, d’affirmer ta propre existence en t’adressant à eux.
Pour nous, le “monde”, ce sont ces cours voisines que nous rejoignons par la voix, et en criant, c’est “avec le monde” que nous communiquons.
Un jour de printemps, Selman discutait avec la “voix” de la cour d’à côté.
Selman : “Les oiseaux sont de retour.”
La voix : “Oui, en ce moment je nourris une perruche… Elle est née dans la prison, puis sa mère est morte. Depuis, c’est moi qui l’élève…”
Selman : “Je ne l’ai encore jamais vue voler, votre perruche… J’ai pas eu cette chance, faut croire…”
La voix : “Elle ne vole pas.” Puis, avec la tendresse d’un père qui s’inquiète pour son fils : “Elle a peur du ciel…”



Je sais que tant que ces gens ne vivront que dans ma tête, je serai schizophrène, et quand, devenus phrases, ils peupleront les pages d’un livre, je serai écrivain.



Me jeter en prison était dans vos cordes ; mais aucune de vos cordes ne sera jamais assez puissante pour m’y retenir. Je suis écrivain. Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas. Enfermez-moi où vous voulez, je parcours encore le monde avec les ailes de l’imagination. Et bien que je n’en connaisse pas le quart, j’ai des amis aux quatre coins du monde qui m’aident dans mon voyage. Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survoler les plaines, les sources et les forêts, les rues, les fleuves et les mers. Et je m’invite sans un bruit dans les maisons, les chambres, les salons. Je parcours le monde depuis une cellule de prison.



Je suis écrivain. Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas. Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’en­fermerez jamais. Car comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles.

 

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