vendredi 13 février 2026

Critique de “La voie (Crux)” de Gabriel tallent | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman La voie de Gabriel Tallent




Coup de coeur 💓

 

Titre : La voie (Crux)

Auteur : Gabriel TALLENT

Traduction : Laura DERAJINSKI

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Gallmeister) en 2026

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le sud du désert de Mojave, Dan et Tamma traversent leur dernière année de lycée comme on aborde une voie d’escalade, entre appréhension et excitation. Dan est un garçon prodige et discret, Tamma, une fille bavarde et intrépide. Inséparables, ils passent leur temps à escalader des rochers durant les froides nuits du désert. C’est là qu’est né leur rêve commun, leur désir d’aventure. Mais à mesure que l’année avance, ils se heurtent aux réalités du monde adulte. Leurs différences de milieu social, de talent et d’ambition ne peuvent plus être balayées d’un rire ou d’un serment. Un choix se profile, inévitable : rester fidèles à eux-mêmes, ou céder aux exigences du monde. Chacun devra, quoi qu’il en coûte, tracer sa propre voie. Après My Absolute Darling, le deuxième roman de Gabriel Tallent est une histoire lumineuse et pleine d’adrénaline sur le pouvoir rédempteur de l’amitié et l’importance de savoir tout risquer pour changer sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gabriel Tallent naît en 1987 au Nouveau-Mexique et grandit à Mendocino, en Californie du Nord. Il met huit ans à rédiger My Absolute Darling, son premier roman, gagnant sa vie en accumulant les petits boulots. Il manque plusieurs fois d'en abandonner l'écriture, mais sa mère Elizabeth Tallent, écrivain elle aussi, le pousse à continuer. Bien lui en a pris, car dès sa parution, My Absolute Darling est encensé par la critique et devient un best-seller mondial. Gabriel Tallent vit aujourd’hui avec sa famille à Salt Lake City.
 

 

Avis :

Gabriel Tallent s’est imposé dès son premier roman comme une voix majeure de la fiction américaine contemporaine. Marqué par une enfance au contact de la nature californienne et par une pratique assidue de l’escalade, il développe une écriture physique, sensorielle, attentive aux corps et aux paysages. Après le choc provoqué par My Absolute Darling, il confirme avec La Voie sa capacité à sonder la fragilité humaine et les forces qui permettent d’y résister. 

Tamma et Dan, deux adolescents résidant dans le désert du Mojave, trouvent dans l’escalade un refuge autant qu’une promesse d’avenir. Livrés à eux‑mêmes dans des environnements familiaux instables, ils s’attachent l’un à l’autre avec une intensité farouche, comme si leur amitié était la seule force capable de les maintenir en équilibre. Gabriel Tallent construit leur parcours comme une ascension progressive, semée de prises fragiles, de chutes possibles et de sursauts inattendus, chaque paroi reflétant leurs peurs et leurs désirs. À travers ces deux figures vibrantes, il compose un roman d’apprentissage tendu vers la lumière, où la verticalité des roches ouvre paradoxalement la voie d’une émancipation intérieure.

Au‑delà de son intrigue, le roman déploie un ensemble de thèmes qui prolongent et transforment ceux de My Absolute Darling. L'auteur s’intéresse toujours à la vulnérabilité des jeunes corps exposés à la violence sociale, mais il déplace ici le centre de gravité vers la possibilité d’un dépassement. L’escalade se fait métaphore de la construction de soi, chaque prise appelant une confiance nouvelle et chaque paroi imposant d’affronter ce qui entrave l’élan. La narration explore ainsi la tension entre déterminisme et liberté, entre héritage familial et invention d’un chemin propre, tout en célébrant la puissance salvatrice de l’amitié. Cette dynamique confère au récit une tonalité plus ouverte, presque initiatique, où la lumière finit par l’emporter sur la noirceur.

L’écriture, elle, reste d’une intensité remarquable. Précise et sensorielle, elle colle aux gestes des personnages, restitue la rugosité de la roche, la brûlure du soleil et la fatigue qui gagne les muscles. Cette attention au corps et au paysage donne au roman une densité physique, tout en ménageant des moments de grâce où l’émotion affleure sans pathos. Dans le paysage littéraire contemporain, le livre s’impose ainsi comme un roman d’apprentissage qui refuse les facilités du genre, un récit de survie qui choisit la lumière plutôt que le spectaculaire, confirmant qu’un écrivain capable d’une telle justesse n’en est qu’au début de son ascension.

Une tension presque organique traverse la narration. Gabriel Tallent construit son récit comme une succession d’impulsions et de ruptures, sur un rythme qui prend à la gorge et ne relâche jamais vraiment son emprise. Chaque scène est écrite au plus près du souffle des personnages, avec une urgence qui rend leurs choix, même les plus infimes, décisifs. Cette intensité tient beaucoup à la justesse des figures qu’il met en scène, et surtout à Tamma, dont la voix, abrupte et lumineuse à la fois, porte le roman. Son langage, fait de fulgurances et de formules inimitables, révèle une personnalité farouche, instinctive et d’une sincérité désarmante. C’est par elle que le livre trouve sa vibration la plus profonde, cette manière de dire le monde sans détour, avec une vérité qui heurte autant qu’elle émeut.

Dépassant largement son cadre narratif, ce second roman interroge avec acuité ce que signifie grandir dans un monde où l’horizon se dérobe sans cesse. Gabriel Tallent y invente une manière de dire la jeunesse faite d’élans contrariés, de lucidité précoce et d’une vitalité qui persiste malgré les obstacles. La profondeur des thèmes – hésitation entre sécurité et passion, fidélité à soi-même face aux attentes du monde adulte, réflexion presque philosophique sur le choix d’une trajectoire – se conjugue à la tension sociale qui innerve le récit. À cela s’ajoutent la beauté des scènes d’escalade, la force du lien entre Tamma et Dan et la justesse de la métaphore de l’ascension. L’ensemble compose un roman puissant et haletant, porté par des personnages d’une vérité saisissante, et qui s’affirme, page après page, comme un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Les légendes de l’escalade dormaient dans des grottes, mec. Ils vivaient de vin et de bouffe trouvée dans des poubelles. Ils risquaient leur vie pour réaliser des prouesses que seulement, genre, neuf ou dix personnes au monde comprenaient. C’était des mystiques, mec. Des vagabonds. Et ils ont été remplacés par des sales gosses de riches anorexiques et superficiels, avec leurs routines beauté en neuf étapes comme Paisley Cuthers ! Ce n’est pas juste. Ce n’est pas américain. L’argent et les privilèges ne devraient pas suffire à couronner une Barbie et à la sacrer foutue reine de notre sport. On ne parle pas de tennis. On parle d’escalade. On parle de regarder en face la mort, la douleur, les ténèbres, nos démons intérieurs, pour accomplir des exploits phénoménaux ; grimper, c’est flipper à s’en chier dessus, mais continuer malgré tout, et qu’est-ce qu’elle y connaît à tout ça, Paisley Cuthers ? Je ne veux pas perdre contre cette foutue Paisley Cuthers, Dan. Je veux me tirer de ce putain de bac à sable à la con, monter sur les tapis de compétition, me dresser fièrement sous les projecteurs, et bousiller Paisley Cuthers, la bousiller, elle et ses putains d’aisselles parfaites et attirantes. Je veux prouver que la passion et les tripes valent plus que l’argent et les privilèges. Parce que c’est notre sport ! Il devrait n’être qu’à nous – nous, les sacs à merde imprudents assoiffés d’aventure.


Le problème, avec la Princesse, c’était qu’on pouvait rester planté sous le crux à le regarder sans bouger pendant une éternité. Ce passage vous obligeait à faire la différence entre la perspective du danger à l’idée d’agir, et le véritable danger de l’hésitation. C’est ce qu’il avait toujours considéré comme une mise à l’épreuve de son courage. Mais depuis qu’il avait été en contact direct avec la mort, il était en proie à une sensation de nausée permanente. Ils n’avaient pas mesuré les risques. Pas vraiment. Certains considéraient les grimpeurs comme des imbéciles accros à l’adrénaline sans la moindre conscience du danger et de ses conséquences. Et ils avaient raison.


Tu as grandi avec elle, main dans la main, et tu pensais donc qu’il existait une certaine parité entre vous, songeait-il. Tu croyais que vous aviez tous les deux la même vision du monde. Mais si vous n’aviez pas réussi la Princesse, tu avais tout de même un avenir tout tracé. Tamma n’a rien, elle. Tu as grandi dans la sécurité matérielle et financière. Même si le compte en banque parental a fondu, il y a toujours eu cette certitude que la famille Redburn remonterait en selle dès la publication du troisième roman. Alexandra procrastinait simplement, comme le faisaient si souvent les génies difficiles. Tes parents sont des lecteurs, les siens ne le sont pas. Tamma vit dans un mobile home, et toi dans une maisonnette construite par ton père. Même la façon de parler de vos familles, le vocabulaire employé, illustre ces différences. C’est tout ça à la fois, et davantage encore – tes parents croient sincèrement que tu peux réussir dans la vie. Cette certitude a contribué à façonner ta vision du monde. Personne n’a jamais cru en Tamma. Tamma croit en elle-même, contre toute attente, contre tout ce qu’on lui a toujours affirmé, elle y croit avec hésitation, avec désespoir, et c’est un labeur psychologique monumental de garder allumée la flamme de cette foi.


Les doutes, la tristesse, la douleur – c’était ça, l’intérêt. Sans les doutes, sans la tristesse, sans la douleur, atteindre le sommet ne signifiait rien.


Ce qu’il s’est passé, Danny, c’est que j’ai couru après un rêve et quand je l’ai attrapé, j’ai découvert ce que tout le monde savait sans doute déjà. Que le but et le sens de la vie ne sont pas des choses tangibles ni réelles ; qu’il n’y a pas de secret à découvrir ; rien, au-delà de la réalité sous nos yeux. Les tapis, les tasses de café et les machines à écrire qui meublent notre quotidien, ça c’est la vie. Rien de plus. Et crois-moi, j’ai longuement cherché. L’idée de l’étang de Walden, d’une version de soi différente de celle qu’on incarne déjà, c’est comme ces rangées d’arbres qu’on plante en bordure d’autoroute pour donner l’illusion agréable d’une nature sauvage florissante, là où la nature a disparu. Ce sont les miroirs installés dans les ascenseurs pour apaiser la sensation de claustrophobie. Des mythes et des mensonges, censés donner l’impression que notre monde est plus spacieux qu’il ne l’est vraiment. La mère de Thoreau se chargeait de lui faire sa lessive. C’est ce que j’essaie de te dire depuis longtemps. Va à l’université. Gagne de l’argent. Mène une vie agréable, Danny – une vie avec le chauffage central, une assurance maladie et un lave-vaisselle, une vie où jamais tu n’auras à t’inquiéter du prix d’une bouteille de lait. Fuir la sécurité financière peut te paraître romantique aujourd’hui, mais ça le sera beaucoup moins quand ton bébé hurlera dans tes bras et que le sang dans ton cœur se mettra à couler dans le mauvais sens.
 
 
Si tu vendais ton âme au diable pour devenir le meilleur grimpeur du monde, alors chacun de tes mouvements d’escalade serait un mensonge, et quelque part sur terre, une fille risquerait sa peau sur une 5,7 et ce serait elle qui ferait battre le cœur de cette discipline, parce que c’est de l’escalade seulement si tu grimpes dans des lieux déserts, effrayants et dangereux, des coins en hauteur, solitaires, loin des regards, quand tu te dis, Je ne vais jamais y arriver, mais que tu y arrives pourtant. Je suis allée à L.A. dans l’espoir d’être couronnée Reine-Mère des Enchaînements de Folie et de trouver enfin le courage de courir après mon rêve. Je voulais avoir la certitude absolue que j’en étais capable avant de faire ce grand jeté périlleux dans l’obscurité. Je voulais une garantie. Sauf que ça ne marche pas comme ça. On le découvre seulement si on tente le coup. Et peu importe ce qui nous attend, ça sera forcément effrayant. Mais la peur, ça fait partie du jeu. Réfléchis deux secondes. Tu as passé les plus belles soirées de ta vie à travailler sur la Princesse, mais si tu avais commencé à croire que le sommet de la Princesse du Doigtage avait une signification particulière, alors tu serais malheureux jusqu’à ta mort, parce qu’un sommet n’est qu’une étendue de roche nue, désolée et inutile. Tu l’aurais atteint et tu te serais dit, “C’est quoi, ce bordel ? Tout ça pour ça ? Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?” Pas vrai ? Ce type, assis sur le plateau de son pick-up à boire de la bière, il est venu t’offrir sur un plateau le sommet de Pet My Hamster. Et on a ri. Tu sais pourquoi ? 
— Parce que le sommet, c’est des conneries, répondit Dan. 
— Exactement. C’est le crux, le plus important. Le sommet, c’est juste un symbole, et sans le crux, il ne signifie rien. Le crux, c’est le cœur d’une voie. 

 

 

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2 commentaires:

  1. Un roman initiatique, sur le thème du passage à l'age adulte ?

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    1. Oui, avec une jolie métaphore à propos de l'escalade, passion de l'auteur.

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