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samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073130242  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 22 juillet 2024

[Collin, Philippe] Le barman du Ritz

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le barman du Ritz

Auteur : Philippe COLLIN

Parution : 2024 (Albin Michel)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782226479938  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Juin 1940. Les Allemands entrent dans Paris. Partout, le couvre-feu est de rigueur, sauf au grand hôtel Ritz. Avides de découvrir l’art de vivre à la française, les occupants y côtoient l’élite parisienne, tandis que derrière le bar œuvre Frank Meier, le plus grand barman du monde.
S’adapter est une question de survie. Frank Meier se révèle habile diplomate, gagne la sympathie des officiers allemands, achète sa tranquillité, mais aussi celle de Luciano, son apprenti, et de la troublante et énigmatique Blanche Auzello. Pendant quatre ans, les hommes de la Gestapo vont trinquer avec Coco Chanel, la terrible veuve Ritz, ou encore Sacha Guitry. Ces hommes et ces femmes, collabos ou résistants, héros ou profiteurs de guerre, vont s’aimer, se trahir, lutter aussi pour une certaine idée de la civilisation.
La plupart d’entre eux ignorent que Meier, émigré autrichien, ancien combattant de 1914, chef d’orchestre de cet étrange ballet cache un lourd secret. Le barman du Ritz est juif.
Philippe Collin restitue avec virtuosité et une méticuleuse précision historique une époque troublée. À travers le destin de cet homme méconnu, il se fait l’œil et l’oreille d’une France occupée, et raconte l’éternel affrontement entre la peur et le courage.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Producteur sur France Inter, auteur d’essais et scénariste de bandes dessinées, Philippe Collin est l’auteur de podcasts très suivis consacrés à Léon Blum, Napoléon, Simone de Beauvoir, Philippe Pétain ou encore aux Résistantes. Le Barman du Ritz est son premier roman.

 

Avis :

L’historien et homme de radio Philippe Collin publie son premier roman : une plongée dans une sorte de miniature de la France occupée, le bar du Ritz, quand pendant la seconde guerre mondiale s’y côtoient les officiers de la Wehrmacht et, dans une ambivalence teintée de toutes les nuances collaborationnistes n’excluant pas quelques actes secrets de Résistance, une clientèle d’habitués, Guitry, Chanel ou Cocteau, mêlée d’une faune hétéroclite, anciens hauts fonctionnaires, « comtesses » et voyous de tout poil, appliqués à jouer les caméléons pour rester dans l’orbite des puissants du moment. Tout cela sous les yeux d’un personnel partagé entre scrupules, peurs et confort de l’emploi, comme celui que l’on dit alors le meilleur barman au monde.

Juif ashkénaze vétéran de Verdun, Franck Meier est devenu, après un passage par les Etats-Unis, le célébrissime prince parisien des cocktails et, par la même occasion, le confident des grands de ce monde, parmi lesquels Hemingway et Fitzgerald. S’inspirant des nombreux éléments biographiques laissés par cet homme qui fut largement interviewé, qui fit l’objet de deux enquêtes de police pendant la guerre et qui publia un livre, « L’Art du cocktail » – réédité à la faveur du coup de projecteur occasionné par ce roman –, Philippe Collin en fait son personnage central, observateur privilégié lui-même aux prises avec toutes les ambiguïtés de son époque.

« Me voilà coincé dans le nid des Boches. » C’est en lui prêtant ces mots que l’auteur commence sa restitution romanesque. La narration va le voir louvoyer pendant toute l’Occupation, accumulant d’un côté les arrangements compromettants pour mieux cacher ses origines juives et pour ne pas perdre son emploi, s’engageant de l’autre, et presque malgré lui, dans quelques actions plus secrètes en soutien à des amis juifs ou résistants. De la confiance initiale de l’ancien poilu envers Pétain à la prise de conscience progressive des réalités terribles de cette « guerre qui s’appelle maintenant paix » et qui le ballotte « entre deux mondes qui coexistent et ne se croisent jamais : le monde du dedans, celui du Ritz, avec son faste, son confort et ses carnassiers, et le monde du dehors, celui de la faim, du froid et de l’humiliation », notre homme va, comme tant d’autres et non sans débats intérieurs, passer par toutes les nuances de gris d’une compromission la plus raisonnée possible, oscillant constamment entre courage et résignation. Mais qui peut-dire ce qu’il aurait fait à sa place ?

Documenté, habile à recréer l’atmosphère nauséabonde de cette période, Philippe Collin nous sert une vision troublante, loin du simple contraste entre le noir et le blanc, de certains comportements pendant l’Occupation, qu’il s’agisse parfois d’officiers allemands, capables d’instants d’humanité tout en exécutant par ailleurs des actes impensables, ou de Français ordinaires, dépourvus du courage sans mélange des Résistants de la première heure et ne sachant sincèrement plus quel parti prendre pour sauver leur peau ou celles des leurs. Dommage que le récit, dans l'intention sans doute de plaire au plus large public, s’autorise pour sa part quelques compromissions avec la facilité, comme son improbable et mièvre romance, ses personnages un peu trop schématisés et sa construction plutôt sommaire cochant toutes les cases d’une future adaptation télévisée.

Reste un roman raisonnablement plaisant et prenant, mais sans grande épaisseur : un de ces plats qui se mangent facilement mais qui ne remplissent pourtant pas leur homme, qui plus est mis en appétit par un bandeau beaucoup trop racoleur. (3/5)

 

Citations : 

Dans cette guerre qui s’appelle maintenant paix, Frank Meier se sent ballotté entre deux mondes qui coexistent et ne se croisent jamais : le monde du dedans, celui du Ritz, avec son faste, son confort et ses carnassiers, et le monde du dehors, celui de la faim, du froid et de l’humiliation. Frank n’arrive pas à se faire à la situation. Il s’y refuse, même. Il s’accroche au mince espoir que Pétain pourrait peut-être encore renverser la tendance, rendre aux Français l’existence digne et décente dont ils sont privés depuis des mois. Hier, au jardin des Tuileries, il a aperçu un vieillard affamé essayer vainement d’attraper un malheureux pigeon avec un filet.
 

Frank s’irrite en entendant le vieux speaker de Radio-Paris prétendre que la vie a repris son cours. Radio-Paris ment aux Français, Paris ment aux Allemands, chacun ment à tout le monde. Au moins, ne pas se mentir à soi-même, se promet Frank en sortant une nouvelle veste blanche de son placard. 
 

Depuis plusieurs jours, Frank s’étonnait de la présence de vieux vélos montés sur cales dans l’arrière-boutique du salon de coiffure. Un groom vient de la lui expliquer : Elmiger a embauché une équipe de cyclistes pour faire chauffer les casques à permanente à la force des mollets et des dynamos. Un vrai coup de génie. Les coupures de courant se multiplient dans Paris, mais les clientes auront leur mise en plis. Dehors, on traque les juifs, on fusille des gamins au mont Valérien, on meurt de faim, mais un palace se doit d’être irréprochable pour ce qui est des bigoudis. Le Ritz, lieu des illusions.