mercredi 6 avril 2022

[Del Amo, Jean-Baptiste] Le fils de l'homme

 






Coup de coeur ūüíď

 

Titre : Le fils de l'homme

Auteur : Jean-Baptiste DEL AMO

Editeur : Gallimard

Parution : 2021

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Pr√©sentation de l'√©diteur :     

Apr√®s plusieurs ann√©es d’absence, un homme resurgit dans la vie de sa compagne et de leur jeune fils. Il les entra√ģne aux Roches, une vieille maison isol√©e dans la montagne o√Ļ lui-m√™me a grandi aupr√®s d’un patriarche impitoyable. Entour√©s par une nature sauvage, la m√®re et le fils voient le p√®re √©tendre son emprise sur eux et √©dicter les lois myst√©rieuses de leur nouvelle existence. Hant√© par son pass√©, rong√© par la jalousie, l’homme sombre lentement dans la folie. Bient√īt, tout retour semble impossible.
Apr√®s R√®gne animal, Jean-Baptiste Del Amo continue d’explorer le th√®me de la transmission de la violence d’une g√©n√©ration √† une autre et de l’√©ternelle trag√©die qui se noue entre les p√®res et les fils.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Jean-Baptiste Del Amo est le pseudonyme de Jean-Baptiste Garcia, né à Toulouse en 1981. Ses nouvelles et romans, traduits dans de nombreux pays, lui ont valu plusieurs prix, dont le Goncourt du Premier Roman. Le fils de l'homme est son cinquième roman.

 

Avis :

Soudain r√©apparu apr√®s des ann√©es d’absence et de silence, un homme convainc sa compagne, enceinte d’un autre, et son fils de neuf ans, de le suivre aux Roches, une b√Ętisse difficilement accessible et √† peine habitable, perdue loin de tout dans la montagne. Leur rustique s√©jour au vert tourne rapidement √† l’aigre, alors que le p√®re, d√©vor√© par le pass√© et par la jalousie, r√©v√®le peu √† peu ses v√©ritables intentions, en m√™me temps que les signes d’une folie grandissante. La m√®re et le fils r√©alisent bient√īt qu’ils sont prisonniers des Roches…

Aucun nom ne personnalise le r√©cit, qui, construit autour des seules mentions, √† consonance biblique, d’un p√®re, d’une m√®re et d’un fils, se pare de toute √©vidence de la port√©e universelle annonc√©e par le titre et soulign√©e par le prologue. En commen√ßant par nous renvoyer aux √Ęges pr√©historiques, dans l’√©vocation accablante d’√™tres us√©s par la constante lutte pour leur survie, selon des r√®gles sauvages et violentes transmises de p√®re en fils, l'introduction du roman nous place d’embl√©e face √† la perception de notre insignifiance et de notre infinie solitude dans l’immensit√© glac√©e et min√©rale de l’univers. Le malheur semble inh√©rent au destin humain, dans une √©ternelle trag√©die rejou√©e √† chaque g√©n√©ration. Et comme son p√®re avant lui, l’homme au centre de la narration ne manquera pas de transmettre la mal√©diction de la douleur, de la violence et de la haine.

D√©sesp√©r√©ment noire, la tonalit√© du r√©cit n’autorise aucune √©claircie. D’embl√©e charg√© d’angoisse, le texte avance au rythme des observations du fils de neuf ans, instinctivement conscient de la menace en germe dans l’√©tranget√© du p√®re. Pour √©pouser la progression de son regard sur cet homme sorti de nulle part qui tient pourtant son sort et celui de la m√®re dans ses mains, la narration se nourrit des dialogues elliptiques, puis des monologues paternels de plus en plus hallucin√©s, qui laissent entrevoir en pointill√©s un pass√© tourment√©. Le langage corporel, retranscrit avec une exceptionnelle pr√©cision, prend le relais d’une analyse psychologique totalement absente. Et, tandis que se pr√©cisent les failles d’une personnalit√© en train de reproduire une histoire en de maints points semblable √† celle v√©cue une g√©n√©ration plus t√īt, l’isolement dans une nature magnifiquement d√©crite dans tout ce qu’elle peut comporter de menaces et de dangers quand on s’y retrouve abandonn√© comme un nourrisson sans ressources ni d√©fenses, ach√®ve d’alourdir le climat anxiog√®ne qui p√®se sur le lecteur depuis la premi√®re page.

Il ne se passe au final que peu de choses dans cette histoire. Mais le pessimisme accablant et l’atmosph√®re mena√ßante du r√©cit entretiennent un sentiment vivace de vuln√©rabilit√© face √† l’impond√©rable trag√©die de la destin√©e humaine. Travaill√© dans son expression et son vocabulaire, le style s’√©l√®ve souvent vers d’admirables hauteurs, et, nonobstant deux infimes mais surprenantes incoh√©rences, c’est un livre en tout point remarquable qui r√©ussit ici √† nous r√©galer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il observe l’inextricable lacis v√©g√©tal contre lequel il lui faut lutter pour avancer, les troncs partout luisants, les racines arachn√©ennes qui affleurent sous l’humus. L’odeur de la for√™t lui monte √† la t√™te et le d√©s√©quilibre. Il ne per√ßoit plus la pr√©sence des autres chasseurs. Il lui semble que la for√™t l’a pouss√© dans des profondeurs organiques, ce terrain accident√© et poisseux o√Ļ elle orchestre ses fermentations secr√®tes. Il prend appui sur l’√©corce d√©tremp√©e des arbres, tire son pied d’un trou d’eau, d’une liane, s’extirpe du grand pourrissement qui nourrit la terre et fera au printemps rejaillir de sa matrice une vie impitoyable. Le jour sourd face √† lui, rayonne par-del√† les troncs.

L’enfant entrevoit sur le bas-c√īt√© une croix de chemin supportant le corps bl√™me d’un christ √† la peau de m√©tal, parcourue de plaques de lichen ou de rouille. Les derniers lambeaux de brume se dissipent brusquement et le contour distinct du massif surgit. La nuit porte maintenant en elle l’attente de l’aube, cette infime variation qui d√©tache les contours du monde sans qu’ils soient encore intelligibles, laissant seulement para√ģtre des degr√©s d’obscurit√©. Un voile jusqu’alors invisible se d√©chire ; tout ce qui se tenait retranch√© dans la coulisse de la nuit est soudain baign√© par une lueur bleu√Ętre qui ne semble pas provenir de l’ext√©rieur des choses mais plut√īt √©maner d’elles, une phosphorescence livide qui suinterait des pierres, du bitume, du tronc des pins et de la frondaison des arbres.

La fin de l’√©t√© s’√©tire en une langueur hypnotique, nuits torpides durant lesquelles m√™me la pierre des Roches exsude sa moiteur, journ√©es accabl√©es de soleil, aubes irr√©elles, n√©buleuses, bient√īt tranch√©es net par la lame du jour, cr√©puscules d’un rouge de forge s’effondrant l’instant d’apr√®s dans des t√©n√®bres empourpr√©es, des noirs de fusain.


 

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