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vendredi 30 janvier 2026

[Row, Jess] Un monde nouveau

 





J'ai aimé

 

Titre : Un monde nouveau (The New Earth)

Auteur : Jess ROW

Traduction : Stéphane ROQUES

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 608

Accès au livre : ISBN 9782226488466  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Des névroses d’une famille moderne au tumulte du monde, un grand roman américain.

Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa sœur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique. Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien.

Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ?

À travers ces personnages, Jess Row dresse la cartographie d’un monde éclaté et d’une Amérique en crise. De New York à la Cisjordanie en passant par l’Himalaya et Berlin, il déploie des sujets d’une actualité brûlante – l’identité raciale et religieuse, le conflit israélo-palestinien, la crise climatique, l’immigration – au moment où les repères du passé cèdent à la violence d’un présent sans lendemain.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jess Row a été publié dans divers magazines tels que The New Yorker, The Atlantic, Granta. Ses nouvelles ont été sélectionnées à plusieurs reprises dans l’anthologie The Best American Short Stories et récompensées par deux Pushcart Prizes et un PEN/O. Henry Award. Il a été lauréat de plusieurs bourses prestigieuses : la fondation Guggenheim et le National Endowment for the Arts. En 2007, le magazine Granta l’a classé parmi les « 20 meilleurs jeunes écrivains américains ». Il enseigne à l’université de New York et à l’école de zen Kwan Um. Il partage sa vie entre New York et Plainfield (Vermont).

 

 

Avis :

Romancier et essayiste majeur de la scène littéraire américaine contemporaine, Jess Row se distingue par une écriture dense et engagée, attentive aux identités, aux fractures sociales et à la mémoire collective, dans une œuvre guidée par la volonté – selon ses propres termes – de penser l’Amérique au bord du gouffre. Avec ce roman ample et polyphonique, qui refuse toute séduction immédiate et privilégie une immersion patiente dans les contradictions des êtres, il explore les fissures d’une famille américaine en les inscrivant dans le tumulte d’un pays en mutation. 

Emblème de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox avance sur un fil, hantée par deux abîmes : le secret longtemps tu des origines noires de la mère et le drame irréparable de la disparition de la benjamine, frappée par une balle israélienne lors de son engagement pacifiste à Gaza. Ces ombres exercent une force souterraine qui déforme les trajectoires et imprime à chaque destin une torsion irrépressible. Nathaniel et Naomi, figures parentales écartelées entre héritage intellectuel et identité fissurée, portent ce poids tandis que leurs enfants, désormais adultes, s’éparpillent entre foi, militantisme ou retrait silencieux. Mais tous, malgré leurs chemins distincts, restent prisonniers des cicatrices communes, contraints de chercher une place nouvelle dans une constellation marquée par l’absence et la perte. 

Le récit de cette famille en crise permet à Jess Row de composer une fresque où l’intime et le collectif se confondent, les drames privés se transformant en métaphores d’une Amérique fracturée, travaillée par ses refoulements et ses pertes. Entre dispersion des voix, éclatement des liens et impossibilité de maintenir une cohésion face aux cicatrices du passé, les Wilcox apparaissent comme un miroir grossissant des contradictions nationales. A travers eux, l’auteur met en scène une Amérique qui vacille, chaque fracture intime le reflet d’une autre collective, mémoire et désarroi comme des forces souterraines dans un texte refusant la consolation pour mieux embrasser la complexité du réel. 

La richesse des thèmes témoigne de l’exceptionnelle ampleur du livre. Au‑delà de l’histoire familiale, Jess Row construit une architecture où se croisent mémoire raciale, deuil intime, fractures politiques, quête spirituelle et désarroi collectif, recréant la bande originale de l’Histoire américaine récente. L’inventivité formelle est manifeste, notamment lorsque le récit s’interrompt pour s’adresser au roman lui‑même, brouillant les frontières entre fiction et réflexion critique. Ce geste audacieux souligne l’immense travail de composition et la volonté de faire du texte un espace de pensée autant qu’un lieu narratif. 

L’on pense à Que notre joie demeure de Kevin Lambert, qui, par d’autres voies, poursuit une ambition comparable : faire de la fiction un lieu d’examen critique des paradoxes sociaux contemporains. Ici comme là, l’écriture refuse la facilité et impose une traversée exigeante, où la densité des voix et l’audace formelle fascinent autant qu’elles éprouvent, érodant le confort du lecteur pour l’obliger à affronter la complexité du réel. Un livre monumental, chronique de la gueule de bois de l’Amérique, dont la lecture elle‑même est une ascèse. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je suis né dans une ferme du Vermont, un lieu que je n’ai jamais vu. Toi, papa, tu viens de Davenport, dans l’Iowa. En tout cas c’est ce que tu dis. Je n’y suis jamais allé non plus. Je pourrais passer ma vie à poser des questions sur mes origines. Il faut croire que je n’ai jamais eu la curiosité nécessaire. Tu me dis que Zayde n’est pas mon grand-père biologique ? Je survivrai. Que j’ai un grand-père noir ? J’aurais préféré le savoir il y a longtemps. Mais dans cette famille, il n’y a jamais eu de récit cohérent sur notre histoire. On peut creuser aussi profondément qu’on veut, on en revient toujours à ça. 


– Je vais te raconter une autre anecdote et puis on changera de sujet parce que ça va me faire pleurer. Il était incapable de raconter des blagues. Ma mère dit la même chose. Il était incapable de faire rire les gens. Pas parce qu’il n’avait pas le sens de l’humour ; ça lui plaisait que je raconte des blagues. Mais lui n’en racontait jamais. Un jour, il m’a dit qu’il ne trouvait rien de vraiment drôle. Et je crois que je suis d’accord avec lui. 
– En effet. 
– Je suis d’un naturel joyeux, tu l’as peut-être remarqué. Mais là, c’est différent. La comédie, c’est une tragédie avec du recul, non ? C’est comme si j’étais d’un côté du spectre et lui de l’autre, mais ça reste le même spectre. Quand on a une bonne mémoire, rien n’est jamais vraiment drôle.


 

dimanche 17 janvier 2021

[Dillard, François-Xavier] Prendre un enfant par la main

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Prendre un enfant par la main

Auteur : François-Xavier DILLARD

Parution : 2020 (Belfond)

Pages : 336

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsque vous lâchez la main de votre enfant, êtes-vous certain de pouvoir la serrer de nouveau un jour ?
Quatre ans après la disparition de leur fille Clémentine dans le naufrage d’un voilier, Sarah et Marc sont rongés par la culpabilité et la tristesse. Jusqu’à ce que de nouvelles voisines emménagent sur le même palier avec leur enfant, Gabrielle, dont la ressemblance avec Clémentine est troublante. Au contact de cette adolescente vive et enjouée, Sarah reprend peu à peu goût à la vie. Mais lorsque le destin de Gabrielle bascule dans l’indicible, les démons que Sarah avait cru pouvoir retenir se déchaînent une seconde fois.
Prends ma main, mon cœur. Ne la lâche pas, quoi qu’il arrive. Serre-la fort !

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1971, François-Xavier Dillard écrit depuis 2012. Il a publié : Un vrai jeu d'enfant (2012, Fais-le pour maman (2014), Austerlitz 10.5 (co-écrit avec Anne-Laure Béatrix, 2016), Ne dis rien à papa (2017), Réveille-toi ! (2018).

 

 

Avis :

Marc et Sarah ne se sont jamais remis de la perte de leur fille de dix ans, Clémentine, disparue en mer alors que leur voilier essuyait une tempête. Leur émotion est donc immense lorsque, quatre ans après la catastrophe, une adolescente ressemblant beaucoup à la défunte emménage avec ses deux mères dans leur luxueux immeuble des beaux quartiers de Paris. Entre Sarah et Gabrielle se noue très vite un lien affectif fort, qui ne va pas tarder à s’avérer déterminant quand la jeune fille se retrouvera dans de bien sales draps…

Le roman exploite le thème immensément sensible et dramatique de la perte d’un enfant, une tragédie encore plus difficile à surmonter quand, au chagrin, vient se mêler le sentiment de culpabilité d’avoir failli dans son rôle de parents. A ce premier désastre s’en ajoute ici un second : celui de la souffrance de la fratrie qui se sent à jamais supplantée, dans l'âme des parents, par l’enfant disparu. C’est cette facette de l’histoire, annoncée par la très juste citation d’Annie Erneaux en introduction - « Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » -, qui m’a semblé la plus intéressante et la plus touchante.

Car, pour le reste, l’auteur n’y va tellement pas avec le dos de la cuillère que l’émotion s’en trouve presque soufflée par une sorte de surenchère dans le sensationnel. Que ce soit pour Marc et Sarah, mais aussi pour cet autre personnage qui, – n’en jetez plus, la cour est pleine -, a vécu un drame similaire, la puissance du séisme est telle qu’elle les jette dans une série de paroxysmes bien plus à même de servir la dramaturgie que la crédibilité du roman. 

Si la finesse de l’intrigue peut donc s’avérer décevante, le lecteur pourra néanmoins se laisser envahir par la montée d’une tension souvent explosive, jusqu’à la surprise d’un dénouement d’une tristesse infinie. Plus qu’un véritable suspense, c’est d’ailleurs la perception d’une situation constamment sur le point de dévisser qui entretient l’angoisse. Le rythme est soutenu, le style efficace et l’évocation puissante, faisant de cette lecture un moment captivant et plaisant.

Au final, c’est sur une impression mitigée que je referme ce livre. Certes addictif, enlevé et d’une construction maîtrisée, il m’a durablement gênée par l’impression d’une surenchère, un peu facile et sensationnelle, d’effets dramatiques nuisant à sa vraisemblance. (3/5)

 

Citations :

— Tout à l’heure, vous avez dit que vous ne saviez pas si Sarah était folle ou simplement malheureuse… Vous savez ce qu’a écrit Emil Cioran à ce sujet ?  
— Sans doute quelque chose de pas très gai…  
— Non, pas très, mais de très juste. Il a dit : « La folie n’est peut-être qu’un chagrin qui n’évolue plus »…


 

samedi 23 mai 2020

[Bomann, Anne Cathrine] Agathe





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Agathe

Auteur : Anne Cathrine BOMANN

Traductrice : Inès JORGENSEN

Parution : en danois en 2017,
                en français en 2019 chez La Peuplade

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Soixante-douze ans passés, un demi-siècle de pratique et huit cents entretiens restants avant la fermeture de son cabinet : voilà ce qu’il subsiste du parcours d’un psychanalyste en fin de carrière. Or, l’arrivée imprévue d’une ultime patiente, Agathe Zimmermann, une Allemande à l’odeur de pomme, renverse tout. Fragile et transparente comme du verre, elle a perdu l’envie de vivre. Agathe, c’est l’histoire d’un petit miracle, la rencontre de deux êtres vides qui se remplissent à nouveau. Anne Cathrine Bomann signe ici un roman intelligent et inattendu, décortiquant avec tendresse les angoisses humaines : être, devenir quelqu’un, désirer et vieillir. Serait-il possible de découvrir enfin de quoi on a vraiment peur ? Tout le monde sait qu’on ne doit pas mélanger la thérapie et la vraie vie ; vois ce qui est arrivé à ce bon Jung.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Anne Cathrine Bomann est psychologue et vit à Copenhague. Elle est douze fois championne danoise de tennis de table et conquiert maintenant le monde littéraire. Traduit dans une vingtaine de langues, Agathe est son premier roman.

 

 

Avis :

A soixante-douze ans, le narrateur, psychanalyste à Paris, en est réduit à compter à rebours les consultations qui le séparent de son départ en retraite, lorsqu’une nouvelle patiente à l’accent allemand, Agathe, vient bouleverser l’ennuyeuse routine et les grises perspectives du vieux praticien. Pour la première fois, le mal de vivre épanché dans son cabinet va éveiller chez lui d’inattendus échos personnels, et la thérapie agir autant sur lui que sur sa cliente dépressive.

Sur un rythme vif, à coups de phrases sobres et dirigées vers l’essentiel, ce court roman happe d’emblée le lecteur, piquant sa curiosité et le tenant désormais sous son charme. L’histoire assène les vérités sans avoir l’air d’y toucher, révélant en quelques mots l’âme de ses personnages, avec une simplicité et une précision non dénuées de poésie. Sans pathos et toute en pudeur, elle immerge dans l’intime et l’émotion, sans même laisser le temps de s’en rendre compte. Vous vous pensiez en terrain neutre, et vous voilà soudain au bord d’un gouffre. Tout paraissait écrit, mais la vie vous entraîne pourtant encore dans l’espoir de ses incertains possibles.

Il suffisait pour cela d’une rencontre que rien ne laissait présager, entre une jeune femme incapable d’affronter sa peur de la vie, et un vieil homme insidieusement emmuré dans l’aliénante protection de la routine et de la solitude. Alors, chacun miroir de l’autre, peut-être oseront-ils quitter la berge pour enfin suivre le flux de leur existence. (4/5).

 

 

Citations :

Pourquoi (...) n’y avait-il personne qui vous disait ce qui arrivait au corps quand on vieillissait ? Qui vous parlait des articulations douloureuses, de la peau excédante et de l’invisibilité ? Vieillir, pensai-je, pendant que l’amertume se déversait, consistait surtout à observer comment la différence entre son moi et son corps grandissait et grandissait jusqu’à ce qu’un jour on soit complètement étranger à soi-même. Qu’y avait-il là de beau ou de naturel ? Et alors que le disque se terminait et que le silence me laissait solitaire dans la pièce, vint le coup de grâce : il n’y avait aucune issue. Il me fallait vivre dans cette prison grise et traîtresse jusqu’à ce qu’elle me tue.

 

En réalité, ce que je voulais dire, c’est que je ne savais absolument pas comment parler à une autre personne en dehors des quatre murs de mon cabinet. Il y avait à présent si longtemps que je n’avais pas mené une conversation normale avec quelqu’un que cela faisait mal d’y penser.

 

Si personne ne vous aime, on peut finir comme une très petite créature. Parfois je me demande si une telle créature est vraiment une personne.

 

Sur le sol du côté droit du lit était installé un matelas avec un édredon et un oreiller. Sur la table de chevet à gauche, là où j’étais assis maintenant, il y avait une lampe, un verre d’eau, une cuvette et une boîte avec des bonbons à la menthe. C’étaient là les remèdes contre la mort.   
 — Je ne suis pas sûr du tout de la façon dont je peux vous aider, Thomas, dis-je. Je n’ai jamais aimé quelqu’un.    
Mes propres mots me prirent de court, mais Thomas se contenta de répondre :    
— Oui, nous n’avons pas tous cette chance. Peut-être vous sera-t-il plus facile de mourir.    
— Peut-être, approuvai-je. Mais plus difficile de vivre.    
Son rire était de pierre tombant sur la pierre.   
 — Vous avez peut-être raison, parvint-il à articuler, tandis que son rire se transformait en toux. Une vie sans amour ne vaut pas grand-chose.    
Je lui souris et nous restâmes un peu en silence avant que je lui demande :    
— Vous avez dit que vous aviez peur ?   
 — Complètement terrifié !    
Il sourit de nouveau, avec les yeux cette fois.    
— C’est agréable de l’avoir dit.    
— Moi aussi, en fait, j’ai peur, avouai-je, mais je n’ai pas tout à fait découvert pourquoi.    
— Je pense que le pire, c’est de ne plus revoir le visage de ma femme. D’aller quelque part où elle n’est pas.    
Pour une raison ou une autre, je comprenais exactement ce qu’il voulait dire.    
— Peut-être n’est-ce pas du tout elle que vous devez lâcher, proposai-je. Peut-être n’est-ce que tout le reste.   
Je n’étais pas sûr que cela fasse sens, mais Thomas tendit la main et prit la mienne, de la même façon que l’avait fait sa femme quelques jours auparavant.    
— C’est vrai, je sentis sa main se resserrer en une faible pression, elle, je ne pourrai jamais la lâcher. Le reste, peut-être.    
Il relâcha ma main, se recroquevilla en un nouvel accès de toux sèche, et je lui tendis l’eau, dont il but quelques gorgées.
— J’espère que vous allez découvrir de quoi vous avez peur, dit-il d’une voix éraillée en se recouchant sur l’oreiller. Tout autre chose serait un terrible gâchis.    
Je lui jetai un regard et haussai les épaules ; est-ce que cela n’avait pas été du gâchis jusqu’ici, pour la plupart ? Je lui demandai quand même :
 — Comment découvre-t-on de quoi on a peur ?    
— Mon expérience, dit Thomas, tandis que ses yeux se fermaient, c’est que l’on commence par ce dont on a la plus grande nostalgie.
 


Je crois que la vie est à la fois bien trop courte et bien trop longue. Trop courte pour qu’on ait le temps d’apprendre comment on doit vivre. Trop longue parce que le déclin devient de plus en plus visible chaque jour qui passe.