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mardi 29 août 2023

[Maurier, Daphne (du)] La maison sur le rivage

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La maison sur le rivage
            (The House on the Strand)
       

Auteur : Daphne du MAURIER

Traduction : Maurice-Bernard ENDREBE

Parution : en anglais (1969)
                  en français dès
1970
Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En Cornouailles, dans une très ancienne demeure, un homme cède à la tentation de vérifier les effets d'une nouvelle drogue mise au point par un savant réputé. C'est le début d'un long voyage, au cours duquel il va se retrouver plongé dans un passé vieux de plus de six siècles. Mais les troublantes scènes dont il va être le témoin invisible sont-elles pure illusion ? Les personnages qu'il croise ne sont-ils que des fantômes nés de son imagination ? Maniant avec une habileté diabolique la tension psychologique et le suspense, Daphné Du Maurier trame une incroyable histoire hantée où hallucination et réalité, passé et présent finissent par se recouper étrangement. Dans ce roman, un des classiques de Daphné Du Maurier, le lecteur retrouvera avec bonheur le mystère de Rebecca, le climat angoissant de Ma cousine Rachel, l'aventure de L' Auberge de la Jamaïque...

 

Un mot sur l'auteur : 

Daphne du Maurier (1907-1989) est l'une des romancières britanniques les plus lues. Rebecca, paru en 1938, est sans doute son roman le plus connu. Bon nombre de ses oeuvres ont été adaptées au cinéma, dont L'Auberge de la Jamaïque, par Alfred Hitchcock en 1939, sous le titre La Taverne de la Jamaïque.

 

 

Avis :

Sa femme et ses enfants devant l’y rejoindre sous peu, Richard est pour l’instant seul dans la très ancienne maison que son vieil ami Marcus Lane lui a prêtée pour l’été, à Kilmarth, dans les Cornouailles. Cet éminent professeur de biophysique à l’université de Londres l’a prié de tester discrètement une potion de son invention. Il s’agit d’une drogue hallucinogène capable de vous projeter dans le passé. D’abord réticent, Richard devient très vite de plus en plus impatient de renouveler l’expérience, qui le transporte, comme s’il y était mais invisible, en plein XIVe siècle dans ce même village. Mais, des complications ne tardent pas à survenir…

Sans doute davantage connue pour les ressorts gothiques et le suspense aussi bien psychologique que criminel de ses romans comme Rebecca, L’auberge de la Jamaïque et Ma cousine Rachel, Daphne du Maurier renouvelle ici l’un des thèmes les plus classiques du fantastique et de la science-fiction – le voyage dans le temps – en s’attachant tout particulièrement à la psychologie de son personnage principal. Car, Richard ne prend pas goût par hasard à ses excursions dans le passé. Evoquées avec une vérité résultant d’une vraie documentation historique – les faits et les personnages du Moyen Age sont inspirés de l’histoire véridique de la région – et du profond attachement de l’auteur pour l’endroit évoqué – elle vécut longtemps en Cornouailles, dont un temps à Kilmarth même –, les deux époques finissent d’autant mieux par se superposer, puis par se mélanger dans la tête de Richard, que sa vie contemporaine, en plein questionnement personnel et professionnel, lui est, sans qu’il ait le courage de se l’avouer, de plus en plus pesante.

Alors, d’abord expérience curieuse, cette échappatoire mentale offerte par la potion élaborée par son ami se fait de plus en plus addictive. Les hallucinations prennent toujours plus le pas sur la réalité présente. Comme un toxicomane, l’homme incapable d’affronter les décisions qu’il lui faudrait prendre dans sa vie s’évade toujours plus loin, toujours plus longtemps. Du refus de la réalité au fantasme, puis à la folie, la glissade pourrait s’avérait dangereuse. A moins que… A force de refuser de choisir, il arrive que les décisions s’imposent d’elles-mêmes…

En grande prêtresse de la tension narrative, Daphne du Maurier nous emporte au bord du gouffre pour nous y laisser chanceler, à imaginer la chute à partir des indices savamment distribués. Et, tandis que, du fantastique à la folie, le voyage dans le temps s’avère une plongée dans l’esprit dérangé d’un homme en train de perdre mentalement pied, l’on se régale à se laisser confondre par ce texte si formidablement hallucinatoire dont l’étrangeté et le mystère laissent aisément percevoir pourquoi la romancière a tant inspiré Alfred Hitchcock. (4/5)

 

 

Citation :

Je me sentis brusquement trempé de sueur. Je demeurai assis au volant, les mains tremblantes. Il ne fallait pas que cela recommence. Je devais absolument me ressaisir. Il n’était que six heures du matin. Vita et les garçons dormaient encore, tous comme nos satanés invités, et Roger, Isolda, Bodrugan étaient morts depuis plus de six cents ans. Je vivais au XXe siècle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 L'auberge de la Jamaïque

 


 

vendredi 30 juin 2023

[Baudry, Samuel] D'où vient la critique littéraire ?

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : D'où vient la critique littéraire ?

Auteur : Samuel BAUDRY

Parution : 2023 (PUL)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pourquoi, depuis la naissance de la littérature, l’être humain ne se contente-t-il pas de lire ? Pourquoi éprouve-t-il le besoin de commenter, d’analyser, d’explorer, d’interroger, en bref, de critiquer les livres ? Partant de l’Antiquité grecque et latine, cet ouvrage répond à ces questions en posant les éléments fondamentaux qui sont à l’origine de tous les discours critiques. Il parcourt l’histoire de la critique littéraire et souligne les phénomènes de dialogue, de remise en question, de stabilisation, d’opposition qui l’ont fait évoluer au cours des siècles. Il aboutit enfin à la période actuelle et à la naissance d’une nouvelle forme de critique, qui se démocratise mais signe aussi la fin d’un propos.
L’auteur offre un panorama à la fois complet et synthétique des différents types de critique littéraire qui ont existé de l’Antiquité à nos jours dans le monde occidental.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Samuel Baudry est maître de conférences en littérature britannique du xviiie et du xixe siècle, rattaché à l’Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités (IHRIM) de l’Université Lumière Lyon 2.

 

Avis :

Enseignant-chercheur à l’université Lyon 2, spécialiste en littératures anglophones, Samuel Baudry est l’auteur de nombreuses publications. Ce dernier ouvrage paraît dans les collections Synthèses et Lignes de Partage des Presses Universitaires de Lyon, destinées à rendre accessibles au plus grand nombre, et en particulier à un public étudiant, des synthèses de recherches en sciences humaines et sociales. En l’occurrence, il s’agit ici de retracer le panorama historique des différentes formes prises par la critique littéraire occidentale depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours : une occasion très sérieuse de réaliser le long parcours, qui, depuis les « kritikoi » qui choisissaient les textes à conserver dans la bibliothèque d’Alexandrie, a mené au foisonnement contemporain des commentaires littéraires sur les réseaux sociaux.

Cette longue épopée a connu des phases majeures, structurant les grandes parties de cet ouvrage :
  • de l’Antiquité où tout commence : il faut sélectionner les meilleurs textes et les meilleures versions pour l’éducation de l’homme cultivé ; apprendre à les lire, à les comprendre et à les commenter pour en exprimer toute la sagesse – autant de disciplines : grammaire, rhétorique, commentaire, qui auront une importance majeure dans la manière d’aborder les écrits jusqu’au Moyen-Age,  
  • au dialogue entre les Anciens et les Modernes à partir de la Renaissance, alors que, grâce à l’invention de l’imprimerie, la diffusion accrue des textes favorise réflexion et discussion – on commence à théoriser la littérature et son rôle, en insistant, à la manière d’Aristote avec sa Poétique, sur la catharsis du lecteur, sur son éducation morale au travers de l’imitation écrite des émotions ; face à la littérature savante, une nouvelle littérature de divertissement argumente sur ses mérites à la faveur d’une profusion de prologues et de préfaces ; des académies et des salons se mettent à proliférer dès le XVIIe siècle, où l’on converse, échange, débat avec les auteurs, où la bonne société définit le bon goût, précise les rôles éducatifs, moraux et linguistiques de la littérature, distribue des prix et joue au mécénat,  
  • puis à l’âge des critiques, au XVIIIe siècle, lorsque la démocratisation de la lecture, désormais accessible aux classes moyennes urbaines et aux femmes, suscite l’inquiétude quant aux risques d’une littérature incontrôlée, subversive et  sentimentale – c’est l’époque des essais, des guides de lecture, des revues périodiques et des florilèges qui s’érigent en outils pédagogiques pour le progrès personnel et social ; on y enseigne à juger avec goût, et Lumières obligent, à se forger une opinion débarrassée des préjugés et des dogmes ; pour les philosophes, l’étude de la littérature devient un point d’entrée pour l’étude de l’homme et l’esthétique une nouvelle discipline, on s’intéresse aux mécanismes de la créativité et aux ressorts de l’esprit, en un mot au génie, 
  • il ne manque plus que l’émergence du « champ autonome de la littérature » au XIXe siècle, avec l’opposition entre le Romantisme – qui fait de la poésie une activité mystique, fondamentale pour exprimer symboliquement un monde autrement indicible, et de la lecture une expérience visionnaire nécessitant un travail créatif d’interprétation critique – et une approche plus scientifique – le critique est un observateur externe, un historien, un professeur, un expert qui dissèque, catégorise, théorise et modélise : une activité pratique qui s’enseigne désormais à l’université et alimente des travaux de recherche,
  • avant de rejoindre l’époque contemporaine, parfois qualifiée de monde de l’après-littérature : désacralisée, la littérature s’y revisite au gré de nouveaux canons volontiers wokistes, les livres numérisés s’offrent aux nouvelles potentialités de l’intelligence artificielle, les consommateurs bénévoles prennent le relais des journalistes rémunérés pour proposer un mode de prescription horizontale faisant narcissiquement la part belle à l’expérience personnelle et nivelant la critique au niveau de pensée de la majorité statistique.  L’on évalue désormais les livres comme n’importe quel bien de consommation, les avis de lecteurs sont des baromètres commerciaux au même titre que les enquêtes de satisfaction menées maintenant après quasiment tout acte d’achat.

Avec ses cinq parties clairement structurées en chapitres comportant chacun une description du contexte, des dispositifs et des objets critiques propres à chaque époque, enfin une liste des sources, ce livre est un ouvrage d’esprit scientifique, synthétisant des travaux de recherche exhaustifs et pointus, pour une vulgarisation qui ne manquera pas d’intéresser, entre autres, quiconque se pique d’aimer les livres et, qui plus est, de partager son avis à leur propos. Cette intéressante mise en perspective ouvre par ailleurs de nombreuses pistes de réflexion quant à la place de la littérature dans la société occidentale contemporaine, quand marketing, enjeux économiques et intelligence artificielle n’ont pas fini de révolutionner notre approche des livres. (4/5)

 

Citations : 

Entre le 1er janvier et le 30 avril 2021, le moteur de recherche Google Scholar recense 1 340 articles universitaires publiés en ligne qui incluent une référence à Hamlet de William Shakespeare. Parmi eux, 31 traitent spécifiquement de la pièce. Un survol de ces textes permet d’en fixer la longueur moyenne à 5 000 mots, soit 155 000 mots environ en quatre mois. La pièce elle-même, la plus longue du répertoire shakespearien, comporte moins de 30 000 mots. Chaque mois, le nombre de mots mis en ligne autour de Hamlet excède largement le nombre de mots de la pièce.
 

Dans toute l’Europe, un genre en particulier, le roman, concentra les débats sur la marchandisation du livre et l’émergence d’un nouveau lectorat. On lui reprochait des publications en nombre excessif, des ouvrages souvent sans qualité, voire pernicieux, et on s’inquiétait de la fureur de lire d’un public incapable de les choisir avec goût et de les lire avec sagesse. La plupart des romans devaient être évités, car ils étaient considérés comme impertinents, ennuyeux ou obscènes. Et même lorsqu’ils n’étaient pas dangereux, ils étaient souvent sans originalité, de simples produits manufacturés presque automatiquement, que les lecteurs ignares admiraient parce qu’ils leur rappelaient d’autres romans similaires qu’ils avaient déjà lus.
Ces craintes, régulièrement exprimées dans les essais, les sermons, les préfaces et les revues elles-mêmes, étaient démultipliées lorsque l’on évoquait les lectrices. La psychologie d’alors leur prêtait une plus grande sensibilité, une plus intense imagination ; elles étaient plus facilement séduites par leurs lectures, en tiraient plus vite des aspirations sociales inadéquates, des désirs inappropriés. Il fallait être particulièrement vigilant afin que les livres qui tombaient entre leurs mains ne les pervertissent pas. Des craintes similaires existaient envers les lecteurs encore jeunes : les romans risquaient de les conduire à la débauche, de les dégoûter de l’effort et du travail, de leur faire préférer les mondes de l’imaginaire à la réalité. Quant aux lecteurs ouvriers, masculins ou féminins, les romans leur faisaient perdre du temps et les encourageaient à la fainéantise. Tous ces dangers, soulignés, on l’a dit, par les revues elles-mêmes, pouvaient être évités si ces lecteurs étaient guidés – également par les revues ! - vers des livres édifiants.
 

(…) le philosophe et linguiste Wilhelm von Humboldt ébaucha une théorie constructiviste du langage, qui en renforça à la fois la centralité et les limitations. Il défendit l’hypothèse que chaque langue détermine une vision du monde, qu’elle construit la réalité dans laquelle nous vivons. Les différents mots utilisés par les différentes langues ne sont pas de simples moyens d’exprimer différemment le même objet ; ces mots déterminent la perception de leurs objets. Les langues ne reflètent pas le monde, elles en expriment des conceptions distinctes. Apprendre une autre langue, c’est apprendre à penser autrement. La poésie, qui est une transformation du langage ordinaire, est également une transformation de notre manière de percevoir la réalité.
 

(…) ce langage, bien souvent, peut-être même la plupart du temps, échoue dans sa tâche de communication : il frustre nos intentions, il dit soit moins, soit plus que ce que nous voulions, il est confus et irrationnel. Et c’est précisément parce que l’expression de ses pensées et de la vérité est limitée par le langage ordinaire qu’il faut passer par un langage poétique, car celui-ci revendique sa confusion et son irrationalité, accepte de composer avec elles. Lorsqu’on ne peut s’exprimer clairement, il faut s’exprimer poétiquement. La poésie se saisirait alors des restrictions du langage, les dépasserait pour exprimer les vérités les plus originales et les plus importantes. Avec les tenants du Romantisme, le langage poétique – imaginatif, contradictoire, ambigu – pouvait prétendre à une efficacité cognitive supérieure à celles des discours savants, scientifiques, prétendument logiques et raisonnables. Il nous plongerait dans des états mentaux inédits, nous révélerait des connaissances supérieures, nous apporterait un savoir qui se dérobe aux sciences.
 
 
Les historiens de la littérature ne se contentèrent cependant pas de décrire les périodes et leur littérature spécifique. Ils cherchèrent également à dévoiler, à théoriser les liens qui unissaient le contexte et les œuvres ; à montrer le rapport qui existait entre la littérature et les institutions sociales de chaque siècle et de chaque pays.  (…)
Ce dispositif explicatif privilégiait les ressemblances entre des œuvres et des auteurs différents appartenant à la même époque. Il faisait ressortir les processus imaginatifs, les traits stylistiques communs, plutôt que les spécificités. Il révélait l’esprit des lieux et des époques plutôt que les génies inclassables. En expliquant les similitudes entre les œuvres d’une même époque sans distinguer entre leurs qualités, incluant les chefs-d’oeuvre réputés et les œuvres mineures jusqu’alors ignorées, il allait à l’encontre de l’individualité, il gommait les singularités dont le discours romantique s’était fait le porte-parole. Le dispositif niait que la création fût une expérience transcendante, mystique ou spirituelle, car il proposait une tentative d’explication mécaniste, que les causes en soient sociales ou matérielles. (…)
Le procédé fonctionnait dans les deux directions : la société expliquait les œuvres et les œuvres permettaient de reconstruire la société.


Depuis les mouvements de contestation à la fin des années 1960 et, à leur suite, l’ouverture aux études supérieures pour la majorité d’une classe d’âge (dans certains pays, tout au moins), jusqu’à la notion de « wokisme » aujourd’hui et à la littérature sur Internet (youtubeur, fanfiction, etc.), l’extension, la finalité, la légitimité de la littérature et de la critique, telles qu’elles se pratiquaient depuis des siècles, sont de plus en plus difficiles à justifier. Pour certains, nous sommes entrés dans le monde de l’« après-littérature » : au lieu de l’étude respectueuse d’oeuvres canoniques, aux valeurs esthétiques, intellectuelles ou morales reconnues, on s’abandonne à des confessions autocentrées et arbitraires à propos de textes sans valeur. Mais cette crise de la discipline peut, à l’inverse, être perçue comme une salutaire ouverture à des œuvres et à des auteurs qui étaient jusqu’alors exclus.


Les frontières entre cultures savantes et cultures destinées au grand public, entre littératures canoniques et littératures populaires, ne sont plus, dans cette perspective, fondées sur les qualités intrinsèques des œuvres, mais plutôt sur les pratiques des lecteurs et des commentateurs : d’un côté, l’approche légitime des textes, esthétique, formaliste et prétendument atemporelle, qui postulait une impossibilité de séparer la forme du fond, qui imposait une distance émotionnelle, qui valorisait la gratuité de l’engagement ; de l’autre, l’approche personnelle et contextualisée, qui recherche dans les textes des réponses à ses problèmes, à ses interrogations.
C’est à cette double reconsidération que ce désenchantement nous conduit : du canon littéraire et de l’usage de la littérature. Les textes dignes d’une étude poussée ne sont plus seulement ceux que le canon universitaire avait retenus, mais ils peuvent être choisis dans tout l’éventail que chaque époque a produit, du plus vulgaire au plus mystique, du plus formel au plus oralisé, du plus confidentiel au plus commun. En même temps les usages académiques traditionnels sont remis en question et d’autres sont valorisés (comme lire dans le but de comprendre ce que l’on est, ce que l’on ressent ou afin d’y trouver des outils d’analyse de la société). Ces transformations ont été accélérées par la diffusion des outils informatiques. Dans cette réévaluation à la fois des objets dignes de l’attention de la critique et des usages de cette critique, on peut voir une fin, une mort, un adieu – la littérature est remplacée par un objet commercial, le livre, dans lequel les lecteurs cherchent des recettes utilitaires ou la confirmation de leur statut victimaire ; on peut aussi la voir comme une démocratisation : la littérature (re)sort de l’université et peut (à nouveau) changer le monde. 
 

Cette prescription horizontale peut être perçue comme une démocratisation attendue et nécessaire qui libère enfin les lecteurs de la dictature du prétendu « bon goût » que les institutions scolaires, universitaires, académiques, journalistiques et les jurys de prix leur avaient imposée. Elle a aussi fait naître de nombreuses craintes. Le noble amateur pourrait se transformer lui aussi en dictateur, monopolisant l’espace des débats, uniquement motivé par ses goûts puérils ou par des incitations commerciales, et sans les garanties culturelles de ses savants prédécesseurs.


Les effets positifs de ce dispositif, qui encourage l’engagement du lecteur autour de problèmes psychologiques, sociaux ou éthiques complexes et qui facilite la construction de sa personnalité et de ses opinions – en particulier lorsque certains aspects de celles-ci, politiques, sexuels, religieux, sont problématiques au sein de sa société -, ont été largement soulignés, mais on peut aussi y voir une dangereuse dérive moralisatrice. Ce tournant éthique des discours métalittéraires, qui jugent les œuvres selon leur conformité aux préoccupations identitaires, morales ou sociales du critique, peut être considéré comme une chance : par la dialogue, par la confrontation d’opinions contraires et par leurs tentatives de dépasser leurs préjugés, les lecteurs apprennent les uns des autres. Il peut aussi être considéré comme responsable d’une nouvelle forme de censure, qui tente de supprimer les voix discordantes, cataloguées comme nocives pour la société.


 

jeudi 25 août 2022

[Teulé, Jean] Azincourt par temps de pluie

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Azincourt par temps de pluie

Auteur : Jean TEULE

Parution : 2022 (Mialet Barrault)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Azincourt, un joli nom de village, le vague souvenir d’une bataille perdue. Ce 25 octobre 1415, il pleut dru sur l’Artois. Quelques milliers de soldats anglais qui ne songent qu’à rentrer chez eux se retrouvent pris au piège par des Français en surnombre. Bottés, casqués, cuirassés, armés jusqu’aux dents, brandissant fièrement leurs étendards, tout ce que la cour de France compte d’aristocrates se précipite pour participer à la curée. Ils ont bien l’intention de se couvrir de gloire, dans la grande tradition de la chevalerie française. Aucun n’en reviendra vivant. Toutes les armées du monde ont, un jour ou l’autre, pris la pâtée, mais pour un désastre de cette ampleur, un seul mot s’impose : grandiose !

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1953 à Saint-Lô, dans la Manche, Jean Teulé est romancier et auteur de bande dessinée. Il a aussi travaillé pour le cinéma et la télévision.

 

Avis :

Débarquée en Normandie en août 1415, l’armée anglaise menée par le roi Henri V s’empare de la ville d’Harfleur après un mois de siège, mais, épuisée par une épidémie de dysenterie, doit provisoirement abandonner la poursuite de sa conquête. Elle met le cap vers le Nord de la France, pour rejoindre la ville anglaise de Calais et rembarquer vers l’Angleterre. A proximité du village d’Azincourt, en Artois, ses quelques milliers d’hommes se heurtent à la fine fleur de la chevalerie française, accourue en masse leur barrer la route. Contre toute attente, la bataille qui s’ensuit le 25 octobre est un désastre sans précédent pour le camp français.

La défaite est d’autant plus cuisante qu’elle prend au dépourvu une armée, qui, avec l’avantage du nombre et la puissance de ses charges caparaçonnées d’acier, pensait, en toute arrogance, ne faire qu’une bouchée de la piétaille dépenaillée adverse. C’était sans compter la configuration du terrain, les conditions météorologiques et les « long bows » anglais : enlisée dans la boue après une nuit de pluie, serrée en contre-bas d’un terrain étroit où les chevaux abattus font chuter les autres comme des dominos, la cavalerie lourde subit dans une totale impuissance les tirs de sape d’une archerie inexpugnable dans ses retranchements.

Sérieusement documenté et pédagogiquement exposé, le récit pas à pas de cette bérézina sanglante qui mit fin à l’ère de la chevalerie - supplantée par la suprématie des armes à distance, mais aussi sabordée par d’irréparables erreurs stratégiques -, est aussi passionnant qu’édifiant. Prenant appui sur les aspects les plus ubuesques de cette déculottée d’une armée, tellement convaincue de sa supériorité et de l’immuabilité de principes éprouvés, qu’elle commet déjà bévue sur bévue au-delà même de comprendre que les règles du jeu ont changé, l’auteur transforme sa narration en une pantalonnade très politiquement incorrecte, au langage cru et à l’humour trivial qui sont sa marque de fabrique.

Peu friande du ton et du style rabelaisien de ce texte, j’ai davantage apprécié la restitution revisitée et indéniablement frappante d’un fait historique jusqu’ici très vague dans ma mémoire. Il n’est désormais plus près de s’en effacer ! (3/5)

 

 Citations : 

— Venus de la mer vers la mi-août pour attaquer notre royaume par la Normandie, après avoir débarqué devant la petite ville fortifiée d’Harfleur qui, sans aucune aide de l’armée royale, s’est défendue vaillamment et dont la prise a beaucoup trop traîné à leur ôte humide. Les vivres qu’ils avaient apportés ont moisi. Leur roi Henry V a donc renoncé à remonter la Seine, jusqu’à l’invasion de Paris et peut-être de toute la France…                 
Philippe parle maintenant plus fort à cause du vacarme de la pluie percutant les sonores visières relevées des casques métalliques entourant les têtes assourdies à proximité. Quel déluge ! mais le seigneur du Quesne poursuit :                 
— Début octobre, après avoir laissé dans Harfleur mille de ses hommes et tous ses canons parce que trop difficiles à transporter, le roi d’Angleterre a préféré longer la côte jusqu’à Calais, l’autre ville qu’ils détiennent en France, afin de retourner sur leur île. En route, ses troupes affamées et épuisées par des semaines de marche sous la pluie se sont jetées sur des moules de la baie de Somme, hélas pour eux avariées. Une dysenterie foudroyante a ravagé l’armée anglaise et a tué ses soldats par milliers. Stoppés au sud de ce champ et à seulement quinze lieues du port de Calais, ceux encore dans les bataillons doivent se sentir découragés…
— … D’autant qu’ils se trouvent maintenant face à nous qui nous sommes lancés à leur poursuite et, après les avoir contournés, leur barrons le passage au nord de ce champ, intervient le Flameng, enthousiaste.
 

L’un des deux opposants politiques évoqués, l’Armagnac, s’était choisi deux épis d’orge pour nouvel emblème. L’autre, le Bourguignon, qui ne pouvait pas saquer son noble confrère, avait alors changé le sien par de l’ortie, sous-titré de la devise : « Attention, qui s’y frotte s’y pique ! » La menace était claire mais c’était compter sans la réplique du premier qui vira alors l’orge de sa bannière pour le remplacer par un bâton noueux utilisé dans les campagnes afin de saccager la plante urticante. Au motif représenté il fit ajouter l’expression JE LENNUIE (comprendre : « Je l’emmerde, ce fils de pute, et je vais lui pourrir sa gueule ! »). Ce à quoi, le gravement insulté répondit sur ses étendards par un rabot signifiant qu’il allait raboter ce bâton et que de son adversaire il ne resterait plus que des copeaux. L’un des deux avait été ensuite vite assassiné, et concernant l’autre ça n’allait pas tarder. Oh, la querelle « courtoise », à coups d’oriflammes belliqueuses, quel battle comme on dirait en face.
 

Partis de Harfleur début octobre, les Anglais ont souffert de la faim sans s’arrêter de marcher, de l’aube à la nuit, durant deux semaines de presque jeûne. Ils n’ont traversé aucune ville pour la piller de nourriture.                 
« Défense de viol et de rapine sous peine d’écartèlement, avait prévenu Henry V. Défense de voler des commerçants même ambulants sous peine de s’en trouver égorgé. Je refuse qu’en chemin vos désordres soulèvent les populations. Je veux seulement qu’on atteigne Calais au plus vite. D’ailleurs même les petites cités fortifiées nous ferment leurs portes car elles savent qu’on ne prendra pas le temps d’attaquer leurs remparts pour avoir à manger. Tant pis si la colonne d’hommes que vous formez s’en trouve durement éprouvée. Le long des haies, vous n’avez qu’à cueillir des mûres, des noisettes, sans jamais ralentir le pas. »
 
 
Autant le souverain français dit le Fol est fragile alors que son armée est surpuissante, autant à Maisoncelle c’est le contraire. Le souverain anglais a une forte personnalité qui fascine son armée pourtant très mal en point. 


— Au connétable du sérénissime Charles VI par la grâce de Dieu, Henry V par la même grâce vous salue et propose la paix en ce jour.  
— La paix ?! n’en revient pas le chef de l’armée française, estomaqué.  
— Henry V offre de vous rendre Harfleur et même Calais si vous nous laissez poursuivre notre route pour rentrer chez nous en Angleterre…  Boucicaut, également très surpris, avoue être prêt à accepter cet étonnant arrangement mais le duc d’Orléans (en deuxième ligne) ainsi que toute la noblesse du premier rang, pressée de vaincre, se récrient :  
— Comment ? s’insurgent en chœur les ducs de Bar et d’Alençon. Nous sommes céans très nombreux, fort bien pourvus de toutes choses, et le roi à la joue détruite jusqu’à l’œil voudrait que nous abandonnions la bataille ? Jamais !


Au premier rang, beaucoup de grands noms de l’aristocratie française ont péri. Ces morts ne bougent pas, ce qui est fréquent, mais quoique debout ils ne tombent pas non plus, ce qui est plus rare. Ils ne tombent pas car ils ne peuvent tomber. L’armure médiévale étant peu flexible, et parce qu’ils sont englués jusqu’aux genoux dans la gadoue qui les retient, leurs dépouilles ne parviennent à basculer ni en avant ni en arrière. Les nombreux succombés sans avoir combattu, entre d’autres Français qui étouffent dans leur armure, forment un vertical rempart. Ils ressemblent aux statues alignées de l’île de Pâques.


 

mardi 5 mars 2019

[Hermary-Vieille, Catherine] Le rivage des adieux






Coup de coeur 💓

 

Titre : Le rivage des adieux

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Editeur : Pygmalion

Parution : 1990

Pages : 463









Présentation de l'éditeur :   

« Voulez- vous que je vous dise une belle histoire d’amour et de mort ? » C’est par ces mots que commençait la plus éblouissante, la plus tendre et cruelle légende jamais racontée par les bardes dans les royaumes celtiques, celle de Tristan et d’Iseult. 

Depuis son adolescence,  Catherine Hermary-Vieille rêvait de cette œuvre magique dont le thème fut si souvent repris, mais dont l’audace, la violence, les multiples péripéties restent curieusement méconnues. Respectant la trame primitive de l’intrigue classique, Le Rivage des Adieux ressuscite pleinement la liaison adultère et tragique d’une très jeune reine, l’indestructible fidélité de son amant, les atermoiements pathétiques d’un roi trahi par son épouse et son neveu, harcelé par les barons perfides derrière les murailles d’une vieille forteresse battue par les flots de la mer d’Irlande. 

Si, depuis l’aube des temps, l’amour reste une énigme, ne faut-il pas, s’il survient, le recevoir avec bonheur, l’accepter comme le plus précieux des dons, même s’il se révèle parfois si difficile à vivre ? Par-delà leur impérissable passion, les amants immortels du Rivage des Adieux témoignent que seul l’amour peut transcender notre existence, faire basculer nos croyances, repousser les limites de nos horizons, nous faire entrevoir des terres mystérieuses où s’accomplissent enfin les noces éternelles des corps et des âmes.

 

 

Avis :

Tout le monde a entendu parlé de Tristan et Iseult, mais je ne connaissais pas leur histoire. Catherine Hermary-Vieille nous conte à son tour cette légende celtique que la tradition a commencé à rapporter sous forme écrite dès le XIIème siècle. 

Entre Cornouailles, Irlande et Bretagne, à une époque féodale marquée par de grandes peurs et des conditions de vie précaires et brutales, cette extraordinaire histoire d'amour impossible nous plonge dans un univers où se mêlent les croyances chrétiennes et païennes, au sein de clans guerriers, de forteresses en bois et de forêts profondes peuplées d'abondant gibier, de fées et du diable. 

La passion de Tristan et Yseult est le résultat d'une faute, celle d'avoir, malgré l'interdiction, bu le philtre d'amour. Enfreignant toutes les règles, celles de l'Eglise et de la chevalerie, elle remet en cause l'ordre du royaume et de la société toute entière, causant la souffrance des amants torturés entre son inéluctabilité et son impossibilité. Seule la mort résoudra le drame, pour l'éternité. 

Le récit de Catherine Hermary-Vieille se dévore avec facilité et plaisir, les rebondissements se succédant sans répit. Une excellente occasion de découvrir très agréablement ce grand mythe. Je reste maintenant curieuse de sa symbolique et de son interprétation, notre regard d'aujourd'hui étant bien différent de celui du Moyen-Age, et surtout de celui encore plus lointain des Celtes. Cette lecture sera donc pour moi le déclencheur de quelques petites recherches documentaires. (5/5)