vendredi 28 juillet 2023

[Lapierre, Dominique] Un arc-en-ciel dans la nuit

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un arc-en-ciel dans la nuit

Auteur : Dominique LAPIERRE

Parution : 2008 (Robert Laffont)
                  2013 (Pocket)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

10 millions de lecteurs
18 éditions internationales
80 000 lettres de lecteurs enthousiastes
Une presse mondiale unanime
 
La naissance tumultueuse de l'Afrique du Sud racontée à travers les destins héroïques des fondateurs de la nation arc-en-ciel.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Lapierre est le co-auteur, avec Larry Collins, de Paris brûle-t-il ?, …Ou tu porteras mon deuil, Ô Jérusalem, Cette nuit la liberté, Le Cinquième Cavalier et New York brûle-t-il ? Seul, il a écrit : La Cité de la joie, Plus grand que l’amour, Mille soleils, Il était une fois l’URSS et, avec Xavier Moro, Il était minuit cinq à Bhopal. Ses best-sellers ont été lus par plus de cent millions de lecteurs dans le monde.

 

Avis :

Dominique Lapierre s’est éteint en 2022, laissant derrière lui bon nombre de best-sellers, parmi lesquels, par exemple, La Cité de la Joie et Paris brûle-t-il ? Cet ancien grand reporter à Paris Match, tombé amoureux de l’Inde, s’était engagé dans la création de nombreuses associations en faveur des enfants et des déshérités de Calcutta, leur reversant la moitié de tous ses droits d’auteur. En 2008, il publiait Un arc-en-ciel dans la nuit, un récit charpenté par un immense travail de documentation et de nombreuses rencontres et interviews préalables, retraçant l’histoire de l’apartheid.

Cette politique de « développement séparé », en fonction de critères raciaux, des populations d’Afrique du Sud, prit forme en 1948 et perdura jusqu’en 1991. Elle est un produit de l’Histoire remontant au XVIIe siècle, quand, envoyés à l’extrême pointe de l’Afrique pour ravitailler en salades et ainsi préserver du scorbut les équipages des navires de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, les colons hollandais, allemands et français finirent par faire souche dans la région en développant leur propre identité nationale. Bâti sur des convictions religieuses, exacerbé par les épreuves et par la guerre des Boers contre l’impérialisme britannique, entretenu enfin par la peur de se dissoudre dans la masse des peuples noirs, le nationalisme afrikaner devint une sorte de « religion civile » prônant la suprématie de droit divin de la minorité blanche sur les ethnies alentour. Dans les années trente et quarante, de nombreux afrikaners trouvèrent un écho à leur théorie dans le national-socialisme et le nazisme. Leur idéologie donna naissance à des lois rigides faisant des noirs des étrangers sur leur propre terre. Déportées sur guère plus que le dixième le plus pauvre du territoire, les immenses populations noires furent regroupées dans de misérables ghettos, privées de tout droit, à la merci de persécutions dont le récit décrit l’ampleur inouïe.

Désormais bien conscient des racines profondes du mal, l’on découvre ensuite dans ces pages la réalité concrète de ces plus de quatre décennies de ségrégation institutionnelle, à mesure qu’aux acteurs historiques essentiels la narration vient mêler des protagonistes ordinaires, dans un récit vivant dont bien des aspects, tous véridiques mais méconnus, provoquent la sidération. Pendant toutes ces années, des figures se détachent, incarnant l’espoir : Nelson Mandela bien sûr, à qui ce livre rend un hommage sincère, mais aussi le chirurgien cardiaque Christiaan Barnard qui choqua tant de ses compatriotes par ces transplantations de coeurs sans considération de races, ou encore la doctoresse blanche Helen Lieberman, appelée la Mère Teresa sud-africaine. Le livre s’achève en 1994, lorsqu’après vingt-sept années d’emprisonnement dans d’atroces conditions, puis quatre ans de négociation avec le gouvernement en faveur de la réconciliation, Mandela, tout frais prix Nobel de la paix, devient le premier président noir d’Afrique du Sud, désormais démocratie multiethnique dite « arc-en-ciel ». L’Afrique du Sud post-apartheid est alors encore une page blanche, très chiffonnée par son lourd passé…

Récit romancé au minimum pour donner chair et vie aux faits historiques, cet ouvrage riche de révélations sur les réalités méconnues de l’apartheid est aussi le reflet d’un homme, voyageur, conteur et philanthrope, qui passa sa vie à révéler l’injustice et à essayer de la combattre. Une lecture édifiante, à prolonger, peut-être, par les deux tomes de L’Alliance de James A. Michener. (4/5)

 

Citations : 

Les seules rencontres qui échappent aux Hollandais, du moins dans les premières semaines, sont celles des bergers khoïkhoï aperçus avec leurs troupeaux au pied des escarpements fleuris de la montagne de la Table. Van Riebeeck aimerait bien échanger la pacotille de bijoux et d’ornements apportés d’Europe contre quelques têtes de leur bétail. Mais les autochtones se dérobent. Il faudra leur proposer plus qu’une parure de plumes et de métal pour vaincre leurs suspicions. Du coup, les nouveaux arrivants se méfient. D’Amsterdam, les Dix-Sept ordonnent à Van Riebeeck de construire un fort et une clôture susceptibles d’assurer la protection de leur campement. Ils lui dépêchent même un ingénieur de haut niveau nommé Rykloff van Goens avec l’extravagante mission d’étudier la possibilité de séparer la péninsule du Cap du reste du continent au moyen d’un canal creusé d’une côte à l’autre. La péninsule deviendrait alors un morceau de Hollande géographiquement indépendant de l’Afrique. Le projet enthousiasme les expatriés. Mais bien vite son irréalisme leur saute aux yeux. Comment une centaine de pauvres bougres pourraient-ils couper l’Afrique en deux avec des pioches et des pelles ? Pure folie ! À moins que les Khoïkhoï ne viennent par milliers leur prêter main-forte. Van Riebeeck ne voit d’autre solution que d’enfreindre les interdits de ses supérieurs. Il dépêche de nouveaux émissaires aux bergers noirs aperçus autour de la montagne de la Table. Les bijoux, les miroirs, les parures raffinées qu’ils leur apportent devraient réussir à désarmer enfin leur méfiance. Mais aucun des indigènes approchés ne consent à se mettre au service de ces Blancs qui sont entrés comme des voleurs sur leur territoire. Décidément, la timide incursion des enfants de Calvin sur la terre d’Afrique se présente sous des auspices peu favorables.
 

Deux jours après son retour à Pretoria, le lundi 8 octobre 1889 à dix-sept heures, il adresse un ultimatum au gouvernement de Sa Majesté. Celui-ci doit retirer ses forces des frontières du Transvaal dans un délai de quarante-huit heures et interrompre le débarquement de nouvelles troupes. La mise en demeure ne reçoit même pas l’aumône d’une réponse. L’horloge de l’Histoire est déjà en marche. Dans deux jours, devant les regards perplexes des quelques millions de Noirs qui vivent avec elles sur ce morceau de paradis africain, deux grandes nations blanches adorant un même Dieu, croyant dans les mêmes valeurs même si leurs conceptions du monde sont opposées, vont s’empoigner à mort pour la possession et le contrôle de quelques kilomètres de galeries souterraines gorgées de métal jaune.
 

Dans cette portion d’Afrique où ils ne représentent qu’un cinquième de la population, les Blancs des deux camps appréhendent la réaction des Noirs. Ces derniers vont-ils rester les spectateurs passifs d’un conflit dont beaucoup savent qu’il risque d’affecter gravement leur avenir ? Boers et Britanniques ont conclu un accord tacite pour mettre les Noirs à l’écart de leur confrontation. Ils n’enrôleront aucun individu de couleur dans leurs forces armées. Ce bel accord sera violé sans vergogne. Au plus fort du conflit, l’armée britannique comptera quelque cent mille combattants de couleur portant l’uniforme des soldats de Victoria. Beaucoup de poitrines arborent des médailles récompensant des actes de bravoure. De leur côté, les Boers créeront des milices indigènes qu’ils feront patrouiller le long des frontières du Transvaal et de l’Orange. Mais ils se montreront d’une extrême réticence à impliquer davantage les kaffirs dans ce conflit entre Blancs. Tiraillés entre leur nationalisme sourcilleux et leur intransigeante politique de ségrégation, les Afrikaners veulent préparer l’avenir. Le conflit terminé, vainqueurs et vaincus devront s’entendre sur la place qu’il faudra attribuer dans la nouvelle configuration du sous-continent aux peuples de couleur qui l’habitent. Pour les quatre cent cinquante mille Anglais qui seront alors sur le point de rentrer chez eux, la question n’aura guère d’importance. Mais pour les trois ou quatre cent mille Boers persuadés que la terre qu’ils défendent leur appartient de droit divin, et que les Noirs n’y sont que des étrangers de passage voués au seul rôle de domestiques, ce sera une question de vie ou de mort.
 
 
— Pardonnez-moi de toujours revenir à Hitler. Mais ce qui m’a peut-être le plus frappé dans son entreprise, c’est qu’il a réussi à faire croire à tout un peuple de braves paysans, de braves commerçants, de braves ouvriers, de braves fonctionnaires et de braves intellectuels, qu’ils appartiennent tous à une race « supérieure ». Et qu’en vertu de cette supériorité, le peuple allemand peut exiger l’élimination physique de tous ceux que son chef a décidé de qualifier de « sous-hommes », tels les juifs, les tsiganes, les homosexuels, les malades mentaux et je ne sais qui encore… Dans la patrie de Goethe, de Kant, de Nietzsche, de Rilke, au pays de Wagner et de Beethoven, un seul homme est parvenu à convaincre soixante-dix millions de « monsieur tout le monde » qu’ils constituent tous ensemble une race de seigneurs ! C’est extraordinaire, non ?
L’admiration de l’ancien étudiant résonne à travers le salon.
— Nous devons copier Hitler, conclut-il. Pour balayer leurs craintes, nous devons convaincre nos compatriotes blancs qu’ils appartiennent à une race supérieure.
— Je suis complètement d’accord avec Hendrik ! s’exclame aussitôt le représentant de l’Église hollandaise réformée. N’est-ce pas Dieu Lui-même qui a proclamé la supériorité raciale des Afrikaners lorsqu’il leur a donné comme une Terre promise ce morceau d’Afrique, comme Il avait naguère donné aux Hébreux la terre d’Israël ? Du fait de ce cadeau, les Afrikaners se sont trouvés investis d’une mission divine : séparer les différentes races et cultures de ce pays pour que chacune puisse fleurir et s’épanouir dans un lieu particulier choisi par Dieu. Les Bantous au Transkei, les Zoulous au Natal, les Xhosas au Transvaal, les Métis et les Indiens ailleurs… Mes amis, je suis certain d’être l’interprète des théologiens de notre Église quand je vous affirme qu’instaurer un apartheid dans ce pays ne sera ni un péché ni un crime. Ce sera au contraire une façon de servir la volonté divine qui veut que soient séparés les différents peuples vivant sur cette terre. Les Afrikaners trouveront en outre dans l’apartheid un rempart idéal protégeant leur race élue par Dieu pour dominer le reste de sa création.


C’est par une vaste mise en scène à base de symboles autant que par la prédication d’une idéologie que Hitler a réussi à envoûter le peuple allemand, déclare-t-il posément. Il y a dans le style employé par le chef du IIIe Reich un modèle qui devrait inspirer nos responsables politiques. Or, comme le sait mieux que quiconque notre cher Daniel François Malan ici présent, une certaine apathie semble paralyser ces jours le petit peuple blanc. Pour le secouer, sans doute faudrait-il ressusciter devant lui quelques grands mythes de son histoire, organiser des fêtes, l’inviter à défiler en fanfare derrière ses drapeaux et les oriflammes hérités de son glorieux passé. Bref, mes amis, il faudrait faire du Nuremberg !


Comme Hitler avait divisé les Allemands en différentes classes de surhommes et de sous-hommes selon qu’ils étaient de race aryenne ou de race juive, tsiganes ou autres, Verwoerd décide de subdiviser la population sud-africaine en quatre catégories distinctes : les Blancs, les Noirs, les Métis et les Asiatiques. La loi qui consacre enfin le vieux rêve des Blancs de vivre dans un pays où toutes les races seraient clairement identifiées porte le banal nom administratif de Population Registration Act. Trois mots qui vont incarner un cauchemar national. Pour les troupes de Verwoerd d’abord, qui se trouvent subitement confrontées à la tâche surhumaine de recenser et mettre « en carte » des millions de Sud-Africains. Pour les Noirs, les Métis, les Asiatiques ensuite, qui découvrent qu’un seul critère définit désormais leur existence. Un critère qui ne tient compte ni de leurs qualités ni de leurs mérites, mais de la seule couleur de leur peau. 


S’inspirant des méthodes utilisées par les nazis pour recenser les Juifs d’Allemagne et des pays occupés par le Reich, le Population Registration Act impose à chaque citoyen de déclarer son groupe racial auprès de la municipalité de son domicile. Pour être reconnu comme blanc, un individu doit faire la preuve que ses deux géniteurs sont blancs et qu’il est accepté comme tel dans le milieu où il vit. Au moindre doute, dans le cas par exemple où un Métis voudrait se faire passer pour un Blanc, des spécialistes interviennent. Ils interrogent proches et relations, procèdent au test du crayon, cherchent à déceler des traces de pigmentation autour des ongles et des globes oculaires. Dans un pays de peuplements si divers, déterminer à coup sûr la race d’un individu est une ambition follement téméraire. Combien de Blancs ont la mauvaise surprise de se retrouver soudain qualifiés de Métis, combien de Métis du Cap rétrogradent au rang de Métis de Malaisie – on ne compte pas moins de sept catégories de Métis selon la couleur plus ou moins sombre de la peau –, combien d’Indiens originaires du sud de l’Inde se voient tout à coup ramenés à la condition peu enviable de kaffir à cause de leur couleur très foncée ! Le bilan des commissions de classification raciale pour la première année de l’apartheid révèle que huit cents Sud-Africains ont été contraints de changer de race. Quatorze Blancs et cinquante Indiens sont devenus des Métis ; dix-sept Indiens, des Malais ; quatre Métis et un Malais, des Chinois. Quatre-vingt-neuf Noirs ont eu la chance d’être reclassifiés comme Métis, et cinq Métis la malchance de devenir des Noirs. Mais cinq cent dix-huit Métis ont touché le jackpot en faisant une entrée officielle dans la race blanche des Afrikaners.


Que de drames provoquent ces brutales mutations raciales ! Obligation soudaine de déménager, de trouver une nouvelle école pour les enfants, de partir à la recherche d’un autre emploi. Sans parler des mariages ou des liaisons devenus hors la loi du jour au lendemain. Ou des gens qui, au sein d’une même famille, se retrouvent soudain de races différentes ! Certes, les commissions de classification n’ont pas toujours la tâche facile. Les journaux racontent le cas de trois jeunes enfants abandonnés que les autorités enferment pendant six mois dans un lieu secret avant de les reconnaître comme blancs. Ou celui de ce célèbre présentateur de télévision grièvement blessé dans un accident de la route qui meurt faute de soins parce que les préposés du centre de secours ne savent pas dans quel secteur – Blanc ou Métis – il convient de l’admettre.


Les Noirs doivent quitter toutes les zones que les Blancs se sont réservées pour s’installer dans leurs homelands ruraux où ils pourront exercer leurs droits de citoyens et développer leur indépendance nationale. Verwoerd est persuadé que cet appât d’une « indépendance séparée » va même vider au profit de ces États-nations les énormes concentrations humaines qui s’entassent dans des townships comme Soweto. Il ne resterait plus alors dans l’Afrique du Sud blanche que quelques milliers de migrants travaillant sous contrat et seulement pour de courtes périodes dans des villes blanches. Ces travailleurs occasionnels ne seront pas traités comme des Sud-Africains mais comme des étrangers appartenant à des pays extérieurs.


Verwoerd s’agite sur tous les fronts. Aux Noirs il promet un retour vers leur passé, leurs traditions, vers leur vie ancestrale, vers un mode d’existence enfin débarrassé des souffrances infligées par les villes et les vexations des Blancs. Aux descendants du peuple des chariots, il s’attache à offrir l’image d’un homme choisi par Dieu pour leur donner l’Afrique dont ils rêvent depuis des générations, une Afrique où Blancs et Noirs vivraient en paix mais séparés. Les caricatures des journaux le représentent régulièrement assis sur un nuage, parlant au téléphone avec le Créateur.


Le 15 septembre 1953, Verwoerd annonce que « l’enfant africain ne doit plus avoir le droit d’apercevoir les verts pâturages de la société européenne dont il ne lui sera jamais permis de brouter l’herbe ». Le Bantu Education Act, la loi qu’il fait voter à cet effet, instaure la ségrégation totale du système éducatif sud-africain. Plus aucune école privée noire n’a le droit d’ouvrir et de fonctionner sans accord des autorités. Ceux qui transgressent cette interdiction sont condamnés pour « propagation illicite de connaissances ». Là où l’État consacre mille trois cent quatre-vingt-cinq rands par an pour l’éducation d’un élève blanc, il n’en dépensera plus que cinq cent quatre-vingt-treize pour un écolier métis et seulement cent quatre-vingt-douze pour un écolier noir. Des matières comme les mathématiques, la physique, la biologie, se voient purement et simplement rayées du cursus des écoles noires. Devant le tollé que déclenchent ces mesures chez les militants de l’ANC, dans l’opinion publique noire, et même dans les milieux blancs modérés, Verwoerd n’hésite pas à brandir l’étendard de la bonne conscience. « À quoi cela servirait-il d’enseigner les mathématiques à un enfant noir s’il n’est pas appelé à les utiliser dans la pratique ? » demande-t-il avant de répéter qu’« il n’y a aucune place pour l’indigène dans la société européenne au-dessus du niveau de quelques travaux manuels de base ». Une profession de foi qu’il conclut d’une formule lapidaire : « Il faut mettre dans la tête des Noirs qu’ils ne seront jamais les égaux des Blancs. »


Le deus ex machina de cette démentielle entreprise est un cardiologue militaire à la barbe rasée court, âgé de quarante et un ans, nommé Wouter Basson. Ce n’est pas par hasard que le pouvoir l’a choisi pour mettre en œuvre et diriger le « Project Coast », un programme officiellement destiné à doter l’Afrique du Sud d’un armement chimique et biologique permettant de repousser une agression extérieure. Le jeune capitaine médecin est un spécialiste des armes non conventionnelles, en particulier celles susceptibles d’annihiler un ennemi en agissant sur ses facultés mentales. Il faudra attendre quarante ans pour qu’un procès retentissant permette aux Sud-Africains et à une opinion internationale horrifiée de découvrir en détail l’étendue de cette entreprise. On comptera pas moins de soixante-sept chefs d’inculpation, mille cinq cents pages d’attendus, deux ans et demi d’audiences devant un tribunal spécial siégeant à Pretoria – un record seulement battu au procès de Nuremberg. Le Dr. Basson sera notamment accusé d’avoir proposé à ses chefs de fabriquer des produits chimiques capables de réduire le taux de fertilité de la population de couleur. L’application d’un tel programme devait permettre aux dirigeants de l’apartheid de diminuer le nombre des Noirs vivant dans le pays. À Pretoria, ces propositions avaient reçu un accueil enthousiaste. Des crédits illimités furent octroyés à celui qu’on appellera bientôt secrètement « le Dr. Folamour sud-africain ».


Inventer une bactérie tueuse capable d’exterminer les Noirs tout en donnant l’apparence d’une mort naturelle, tel est le premier défi que le médecin est accusé d’avoir voulu mener à bien. Avant de collectionner son propre vivier d’animaux, il va tirer des flèches empoisonnées sur les singes du parc Kruger pour étudier les circonstances et le temps de leur agonie. Devant les protestations indignées des touristes, il fait capturer les animaux afin de les soumettre dans le secret de son laboratoire à la mort lente de ses poisons. Ses chimistes expérimentent toutes sortes de vecteurs susceptibles d’inoculer aux Noirs des substances mortelles. Les sachant grands amateurs de bière, ils ajoutent du thallium, un poison à base de mercure impossible à détecter, aux canettes destinées aux shebeens des townships. Puis ils injectent des bacilles d’anthrax dans des cartouches de cigarettes ; du cyanure dans des plaques de chocolat ; de la botuline dans des bouteilles de lait ; même de la ricine, l’un des toxiques les plus violents qui soient, dans des flacons de whisky. Enfin, ils assaisonnent de mandrax, une poudre aux effets paralysants, des paquets de lessive ménagère couramment vendus dans les drogueries des quartiers noirs. Basson et ses alchimistes dévoyés en mettent leur main au feu : le jour où ces produits rendus mortels commenceront à circuler massivement dans les commerces africains, les Blancs auront fait un pas décisif dans leurs projets de réduire par tous les moyens la population noire de l’Afrique du Sud. Mais le délirant programme du maître du Roodeplaat Research Laboratory n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Pour accélérer la diminution de la population de couleur, le laboratoire conçoit aussi toute une panoplie d’instruments. Tels ces astucieux parapluies capables de projeter de petites balles dont l’impact permet d’inoculer la variante pulmonaire de la maladie du charbon. Ou ces bâtonnets en forme de tournevis qui dégagent à la moindre pression un nuage de gaz paralysants. Ou ces pistolets à air comprimé qui peuvent lors de manifestations expédier des projectiles bourrés d’anthrax, d’ectasy, de cocaïne, et d’hallucinogènes à base de marijuana capables de calmer presque instantanément les excès d’une foule en colère.


Basson ne semblait jamais à court d’imagination. Ainsi, il réussit à introduire des particules de poison dans la gomme qu’il faut lécher pour sceller des enveloppes ou du venin de cobra dans des flacons de déodorant. Il aurait même inventé un gel relaxant qui inhibe instantanément toute volonté de résistance. Quelques années plus tard, au plus fort de la tragédie de l’apartheid, l’aviation sud-africaine utilisera ce gel pour paralyser deux cent cinquante prisonniers de guerre namibiens et les précipiter du haut du ciel dans la mer sans qu’ils résistent. Basson sera par ailleurs accusé d’avoir recherché une bactérie sélective qui ne contaminerait que les Noirs et un contraceptif administrable à leur insu aux femmes de couleur. Il aurait ensuite expérimenté ces bactéries sur des cobayes humains fournis par la police afin de stériliser à leur insu les habitants des townships. En cas de succès, le peuple des chariots aura gagné la plus grande de toutes les batailles qui l’opposent aux tribus d’Afrique depuis qu’il s’est élancé à la conquête du continent, la bataille du nombre !


La cause de ce nouveau dérapage est le statut racial d’une star de l’équipe britannique de cricket. Basil d’Oliveira est un joueur qui a fait gagner l’Angleterre dans nombre de ses rencontres internationales. Il va bientôt se mesurer avec son équipe aux champions d’Afrique du Sud. L’ennui est que les grands prêtres de la classification raciale officiant à Pretoria ont découvert que Basil d’Oliveira n’est pas de race blanche. Il est métis. Comment l’Afrique du Sud pourrait-elle consentir à engager sa formation cent pour cent blanche contre une sélection étrangère comprenant un joueur de couleur dans ses rangs ? C’est impossible ! John Vorster juge l’affaire si grave qu’il décide d’intervenir en personne. Dans une allocution publique prononcée à Bloemfontein, il déclare solennellement que « l’Afrique du Sud ne saurait recevoir une équipe composée non pas de sportifs mais d’adversaires politiques ». Les propos provoquent un tollé universel. Du jour au lendemain, le pays de l’apartheid se voit rejeté de toutes les compétitions mondiales, ses athlètes exclus des Jeux olympiques et du Commonwealth, ses stades désertés par les équipes étrangères. Le boycott durera dix longues années. Une indicible épreuve pour le peuple qui avait si généreusement donné à la planète du rugby l’une de ses équipes mythiques, les Springboks.


En cette fin des années 1970, ils sont tout à la célébration de leur monstrueux bilan. Plus de vingt pour cent des kaffirs d’Afrique du Sud, soit six millions d’êtres humains, auront été transplantés vers les ghettos aménagés selon le programme de redistribution ethnique. Les descendants du peuple choisi par Calvin pour répandre la religion chrétienne sur la terre d’Afrique ont réussi la plus colossale déportation de population de l’histoire de l’humanité.


Mais le pire pour la jeune orthophoniste blanche, ce n’est pas de découvrir d’un seul coup dans cet hôpital autant de malheurs, c’est de constater le mépris des médecins et des infirmières pour les souffrances de ces êtres comme si la douleur et la détresse d’un kaffir ne méritaient pas d’être soulagées au même titre que celles d’un Blanc. Une rapide visite au service ORL réservé aux Blancs dans l’autre aile de l’hôpital confirme ses craintes. Ici, l’accueil, la propreté des locaux, les soins du personnel médical sont conformes à la réputation d’excellence de Groote Schuur. Quand elle lui confie son indignation, Helen se fait vertement rabrouer par l’infirmière-chef du service réservé aux Noirs où elle travaille. « Pourquoi vous tracassez-vous, ma chère ? lui lance celle-ci. Tous ces bébés noirs qui hurlent vont mourir. Quelle importance ? Ils sont vingt-cinq millions alors que nous ne sommes que quatre millions. Et de toute façon, leurs mères en feront d’autres. Les kaffirs sont des lapins. »


Michael, tu ne comprends pas, réplique-t-elle fermement. Ce ne sont pas des PAUVRES que j’ai rencontrés, ce soir. Ce sont des gens qui ont PEUR. Ce n’est pas la FAIM que j’ai vue. C’est la PEUR. La peur de se trouver brusquement en face d’une femme blanche, la peur d’avoir à lever les yeux vers elle, la peur de la laisser regarder leurs enfants ; la peur… la PEUR ! Michael. Toi, moi, tous les Afrikaners, nous sommes coupables du crime d’avoir obligé tout un peuple à vivre la peur au ventre.


Faire quelque chose d’utile ! Dans ce ghetto où deux cent mille martyrs de la haine raciale luttent pour leur survie quotidienne, dans ce lieu où les gens apprennent à mesurer leur vie non pas en années mais en mois ou en semaines, dans ce lieu vibrant de courage et de capacité d’entraide mais rongé de tuberculose, de dysenterie, d’alcoolisme, de toutes les maladies de carence ; dans cet environnement si pollué que des milliers de malheureux n’atteignent pas l’âge de quarante ans… tout paraît à faire. Il faudrait en priorité des crèches pour les plus petits et un dispensaire ; il faudrait pouvoir distribuer du lait aux enfants souffrant de malnutrition, créer une soupe populaire pour les plus âgés ; installer des fontaines d’eau potable, multiplier les latrines. Helen le sait déjà : les urgences se comptent par dizaines. « Je suggère que l’on organise un sondage, répond-elle, pour déterminer ce que les gens d’ici veulent en toute priorité. » Les résultats arrivent trois jours plus tard. Ils sont concordants et unanimes. Les nécessités les plus pressantes des habitants de cette township ne sont pas celles qu’imaginait la jeune Blanche. Ce ne sont pas les conditions matérielles qu’ils veulent d’abord changer. La nourriture qu’ils attendent avidement n’est pas destinée aux corps chétifs de leurs enfants mais à leur esprit. Helen est stupéfaite. Les six enquêtes du sondage indiquent que la toute première revendication des emmurés de Langa est la création d’une école pour que leurs enfants apprennent à lire et à écrire.


Au lieu de l’instauration d’une instance judiciaire qui jugerait les coupables comme le procès de Nuremberg l’avait fait pour les criminels nazis, l’archevêque Desmond Tutu fit une proposition extraordinaire : la création d’une commission qui offrirait le pardon de la nation à tous ceux qui accepteraient de révéler les crimes qu’ils avaient commis au nom de l’apartheid. Ce pari révolutionnaire s’appellerait « Vérité et Réconciliation ». Nelson Mandela accepta avec enthousiasme.
Plus de sept mille coupables acceptèrent de jouer le jeu et déposèrent une demande d’amnistie. Il y avait parmi eux deux anciens ministres du gouvernement de P.W. Botha et de nombreux hauts gradés de la police. Les audiences se prolongèrent pendant quatre ans. Deux mille quatre cents victimes vinrent témoigner devant leurs bourreaux au nom de leurs proches disparus. Les hallucinants témoignages permirent de découvrir comment un peuple qui affirmait avoir été choisi par Dieu pour répandre les valeurs chrétiennes sur l’Afrique avait pu sombrer dans la plus sauvage des barbaries racistes. Certaines confessions furent si insoutenables qu’elles anéantirent ceux qui les recueillirent. La tâche fut particulièrement rude pour les interprètes car ils devaient traduire les témoignages des victimes comme ceux des coupables en les exprimant à la première personne. Grâce à ce processus impitoyable, d’innombrables crimes furent élucidés, ce qui permit à de nombreuses familles de retrouver la trace de leurs disparus et de commencer un vrai travail de mémoire. Au terme de cette expérience unique, retransmise chaque jour par la télévision, aucun Sud-Africain, aucun Blanc en particulier, ne pouvait plus prétendre ignorer comment l’apartheid avait brisé et détruit des millions de vies. Mais comme le voulait Mgr Tutu, la reconnaissance publique des crimes racistes devait apporter le germe de la réconciliation. Du coup s’éloigna du paysage sud-africain le spectre d’une nouvelle guerre raciale.


En échangeant Vérité contre Réconciliation, l’Afrique du Sud accomplit le miracle de sortir de l’apartheid sans le bain de sang annoncé par tous les prophètes de malheur. Une transition pacifique exemplaire conduisit le pays de la répression et de l’injustice à la démocratie, à la liberté et à l’égalité. Ce fut un exploit sans équivalent dans l’histoire des conflits entre les hommes. Et une exceptionnelle leçon d’humanité offerte à la planète entière.


 

2 commentaires:

  1. Merci d'avoir présenté ce livre que je me suis empressée de noter.
    C'est une belle recommandation.

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  2. Bonne lecture Laura et merci de ce petit mot.

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