samedi 24 octobre 2026

Critique : "Paradisi Gloria" de Elise Lespade | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Paradisi Gloria" de Elise Lespade

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Paradisi Gloria

Auteur : Elise LESPADE

Parution : 2026 (Cercle Ouvert)

Pages : 781

Accès au livre : ISBN 9791070210208  
                           en librairie

 

 

  

 



 

Présentation de l'éditeur :   

Depuis la prison, la jeune Zoé Bromberg écrit à une certaine Isabelle, amie de son oncle, pour la prier de lui trouver un avocat. Afin de convaincre son ex-mari, ténor du barreau, de défendre l’accusée, Isabelle entreprend de lui raconter ce qu’elle sait – ou croit savoir – à propos des Bromberg. Et notamment la relation destructrice qu’entretiennent deux frères : Dimitri, l’aîné, pilote de chasse, père de Zoé, figure de domination et de violence, et Gaspard, le cadet, victime de son emprise.

Peu à peu, les points de vue se déplacent, d’autres voix s’entrelacent et se succèdent. Se dévoile alors l’histoire d’une famille de petite bourgeoisie dans la France contemporaine, comme une constellation de destins dévastés, minée par les secrets, les traumatismes, les manipulations, et qui s’est complètement désintégrée à partir du jour où la mystérieuse et turbulente Alexis de la Paz, elle-même pilote virtuose, est arrivée pour épouser Dimitri. 

Avec ce premier roman d’une puissance et d’une ambition stupéfiantes, Élise Lespade nous précipite dans un tourbillon choral vertigineux, tragique et lumineux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1991, Élise Lespade vit et travaille à Paris depuis une quinzaine d’années. Paradisi Gloria est son premier roman.

 

 

Avis :

Le souffle et la densité d’un roman russe, la noirceur et la tension psychologique d’une tragédie grecque : avec ses près de huit cents pages, l’ambitieux premier livre d’Elise Lespade est une des belles découvertes de la rentrée littéraire. Sous son titre en trompe-l’oeil se cache une implacable descente aux Enfers.

Accusée d’avoir tué son père, Zoé Bromberg, dix-neuf ans, écrit depuis sa prison à Isabelle De Boeck, une amie psychiatre de son oncle, pour qu’elle l’aide à trouver un avocat après la défection des trois précédents commis d’office. Celle-ci s’emploie à motiver son ex-mari, ténor du barreau, en lui racontant ce qu’elle croit savoir de l’histoire des Bromberg, famille de la bourgeoisie alsacienne déchirée par la lutte fratricide entre Dimitri, pilote de chasse au tempérament ombrageux, et Gaspard, étudiant en psychiatrie écrasé par l’aura vénéneuse de son aîné. Une femme, Alexis, elle aussi pilote de chasse, va servir malgré elle de carburant à cette rivalité. Elle est l’épouse de Dimitri et la mère de Zoé. Des années 1980 à aujourd’hui, le récit d’Isabelle, entrecoupé d’enchâssements narratifs plongeant dans l'intimité de cette dynastie maudite, reconstitue pièce par pièce le puzzle d'un drame annoncé.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce coup d’essai, fruit de sept années d’écriture, n’est rien moins qu’un coup de maître. Jouant des ellipses et des changements de focale à travers époques et personnages, le récit qui, confié à Isabelle, assemble de manière indirecte et subjective les morceaux d’une réalité fuyante, se réajuste continuellement, pour le plus grand trouble du lecteur, à mesure que s’y intercalent les pans de narration, quant à eux saisis sur le vif, montrant tour à tour le point de vue des autres personnages. Captif de ce vaste kaléidoscope dont les cercles concentriques convergent peu à peu vers l’élucidation de ce qui s’est vraiment joué, l’on se retrouve pris au piège d’une tension psychologique étouffante, dans un engrenage infernal né d’une secrète faute originelle aux retombées d’autant plus incalculables que silencieuses et souterraines.

S’adaptant à chaque personnage, capable de déferler en phrases fleuves au lyrisme sombre comme de s’armer de précision technique aéronautique, l’écriture varie de registre et de rythme, les voix se relayant pour former le torrent d’une parole immersive, ultra-dense, qui n’hésite pas à faire le choix de la démesure dramatique pour retrouver la force d’effroi de la tragédie antique. Il faudra bien tout le talent de Maître De Boeck, dans le rôle d’un Deus ex machina attendu, pour enfin espérer une lueur au plus profond des cercles de cet enfer.

Ce premier roman-monstre, fascinant et vertigineux, dévoile une voix littéraire dont on a hâte de retrouver le souffle et la plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pas rasé, pieds nus dans des chaussures en cuir qu’il avait enfilées comme des babouches, l’arrière écrasé sous le talon, il était sanglé dans une robe de chambre à carreaux pelucheuse, bâillant sur une poitrine rougeaude, semée de poils blancs frisottés, et faisait, avec sa stature imposante, ses cheveux crépus et ses petits yeux bleu clair bordés de cils de poupée, l’effet troublant de quelque vieux casse-noisette lubrique, conçu par un fabricant de jouets aux instincts légèrement dévoyés.


L’invention de la poudre, le perfectionnement incessant des armes à feu montrent suffisamment qu’en progressant la civilisation n’a absolument pas entravé ni aboli la tendance sur laquelle repose le concept de la guerre : celle d’anéantir l’ennemi. (Carl von Clausewitz)


Les choses — elles ne viennent pas de rien, vous voyez ? Elles ont une origine, une cause, même si cette cause paraît déconnectée des faits qu’elle explique. Et si ces faits sont de nature, disons, mauvaise, alors il y a de grandes chances pour que la cause qui les ait provoqués soit de nature similaire. Parce qu’un mal vient toujours d’un autre mal, pas vrai ?


Et ce fut au bout de quelques mois à ce rythme qu’elle finit par réaliser la chose : qu’en dépit de sa condition physique encore diminuée, ces facteurs de charge, son corps les encaissait indéniablement beaucoup mieux qu’autrefois. Elle finit par s’en ouvrir à un médecin spécialiste en aéronautique, lequel lui expliqua qu’il n’y avait au fond là rien que de très naturel : dans les figures de voltige les plus ardues, soumettant le corps à des facteurs de charge positifs, le processus de centrifugation provoquait la descente du sang dans la partie basse du corps, d’où résultait la baisse du champ visuel et le risque de perte de connaissance. Mais, dans son cas particulier, expliqua le médecin, partiellement privé de la possibilité de migrer vers les jambes, le sang continuait d’irriguer le cerveau en plus grande quantité ; à facteurs de charge égaux, elle pouvait donc, assez paradoxalement, jouir d’une vision centrale et résister à la sensation de “voile noir” beaucoup plus longtemps qu’un pilote parfaitement valide. “C’est ce que montre l’exemple de Douglas Bader, conclut le médecin, ou de Maressiev. Culs-de-jatte, ils possédaient sur leurs opposants un avantage presque déloyal. Comment croyez-vous qu’ils aient pu réaliser des performances aussi spectaculaires sinon grâce à leurs jambes artificielles ?”

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