vendredi 11 novembre 2022

[Joy, David] Nos vies en flammes

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos vies en flammes
           
(When These Mountains Burn)     

Auteur : David JOY

Traduction : Fabrice POINTEAU

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis),
                   2022 en français (Sonatine)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir.

Au sommet de son art, David Joy nous offre avec Nos vies en flammes une oeuvre magistrale. Après Ce lien entre nous (2020), unanimement salué par la critique et les libraires, il nous prouve une fois de plus l’étendue de son talent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Joy est né en 1983 à Charlotte, en Caroline du Nord. Titulaire d’une licence d’anglais obtenue avec mention à la Western Carolina University, il y poursuit naturellement ses études avec un master spécialisé dans les métiers de l’écrit. Il a pour professeur Ron Rash, qui l’accompagnera et l’encouragera dans son parcours d’écrivain. Après quelques années d’enseignement, David Joy reçoit une bourse d’artiste du Conseil des arts de la Caroline du Nord. Son premier roman, Là où les lumières se perdent, remporte un franc succès et est finaliste du prix Edgar du meilleur premier roman en 2016.
David Joy vit aujourd’hui à Webster, en Caroline du Nord, au beau milieu des Blue Ridge Mountains, et partage son temps entre l’écriture, la chasse, la pêche et les travaux manuels.

 

 

Avis :

Dans ce coin des Appalaches - déjà ravagé par le chômage et l’exode - que les incendies de forêt menacent désormais de faire partir en fumée, Raymond Mathis, garde forestier retraité, s’accroche à sa ferme, où il vit seul depuis qu’un cancer a emporté sa femme et que son fils s’enfonce toujours un peu plus dans la drogue. Un jour qu’il se voit forcé par les dealers de régler les lourdes créances de son fils en échange de sa vie, il décide de prendre les choses en mains en lieu et place de la police.

L’Amérique de David Joy est celle des oubliés et des défavorisés, ceux qui, rivés à une région économiquement moribonde, ne connaissent que la dureté d’une vie sans espoir, le combat quotidien pour, au mieux, une poignée de dollars qui n’assurera qu’à peine les besoins fondamentaux d’une vie dépourvue d’horizon. Cette Amérique est devenue le terreau des addictions en tout genre, alcool, médicaments et drogues, seules fenêtres ouvertes sur quelques instants d’oubli et de respiration. Des opioïdes bon marché prescrits sur ordonnance aux méthamphétamines et à l’héroïne, ces habitants sont de plus en plus nombreux à se muer en ombres squelettiques que l’on retrouve un jour sans vie au coin d’une rue, la seringue encore au bras, venant grossir les statistiques accablantes que le comté affiche sur des panneaux au bord des routes.

Le fils de Ray est l’un d’entre eux, embarqué sur un toboggan vers l’enfer, au fur et à mesure que l’oubli temporaire exige toujours plus de doses, toujours plus d’argent, et que, pour entretenir la combustion intérieure qui le détruit progressivement, il se retrouve réduit aux pires extrémités. Impuissant, Ray assiste à la lente et irrépressible déchéance de son fils, qui, avant de le mener inévitablement vers la mort, le place à la merci de la violence de trafiquants tellement sûrs de leurs collusions au sein de la police et des autorités que rien ne semble pouvoir les arrêter. Faisant frissonner le lecteur d’effroi et de dégoût, la narration laisse monter le désespoir jusqu’au paroxysme qui déclenche la révolte de Ray, subitement las de trop subir.

Classiquement nouée autour d’un trafic, de victimes et d’une vengeance, l’intrigue s’enroule de manière violente et accablante autour de personnages qui crèvent les pages. C’est qu’ils sont partiellement nourris par le propre vécu de l’auteur, issu d’une ces familles pauvres des Appalaches, jeune consommateur de comprimés en tout genre qui a su ensuite éviter les drogues dures, contrairement à un entourage aujourd’hui décimé. Sa révolte à lui, c’est dans son roman et ses articles qu’il l’exprime, tel celui qui figure en postface, où il dénonce la responsabilité de laboratoires pharmaceutiques dans le développement de la crise des opioïdes aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt-dix. Marketing à tout crin, sous-estimation intentionnelle des risques d’addiction : la cupidité a mené – et continue à mener – chaque année à la mort plusieurs centaines de milliers d’Américains, en tête desquels les plus pauvres et défavorisés.

Peinture sociale en même temps que roman policier, un livre noir, dont les personnages, découpés sur le fond d’incendies menaçants et rampants, semblent les victimes d’un monde en perdition, sur la brèche d’un enfer prêt à l’engloutir. (4/5)

 

 

Citations :  

Aussi fort que fût un homme, il y avait des moments dans la vie qui le laissaient vide, des choses qui pouvaient en une fraction de seconde lui creuser le cœur comme une caverne. Pour une mère ou un père, c’était aussi simple qu’entendre son enfant pleurer. Il n’avait jamais eu conscience de cette vulnérabilité jusqu’à ce qu’il tienne ce garçon dans ses bras.
 

Dans son esprit, trois années n’étaient pas différentes d’une journée. Quand un homme perd une femme de la sorte, le temps n’est plus qu’une question d’avant et d’après. Ce qui était n’est plus et ne sera plus jamais. C’est ainsi que ça fonctionne. On se retrouve piégé dans l’après. Il y avait eu la vie qu’il avait vécue avec elle, puis celle-ci avait disparu. Vient un moment où il ne reste plus que le souvenir. Une vie n’est rien que la somme de ses hiers. C’était la seule vérité que Raymond Mathis connaissait désormais.
 

Ce n’était pas que les junkies se foutaient de vivre ou de mourir, c’était que la sensation qu’ils recherchaient se trouvait juste à la lisière entre les deux, et parfois vous basculiez.
 

Il n’y avait aucun sens à tirer de tout ça, et peut-être était-ce la beauté d’un tel moment. L’émerveillement naissait d’une incapacité à trier ce que les sens absorbaient, et c’était exactement ce qu’il ressentait à cet instant. Comme un émerveillement absolu.
 

Quand un homme atteint la fin de quelque chose, c’est une chose de regarder entre ses mains et de voir sa propre vie en morceaux, mais c’en est une tout autre de regarder en arrière et de voir tout dévasté dans son sillage. La vie ne peut aller que dans une direction, et ce qui reste derrière est à la fois puissant et permanent. Il avait pendant si longtemps refusé de se retourner. Désormais, il ne supportait pas l’idée d’avancer.
 

Les décisions ont le don de s’additionner les unes aux autres. Les nombres vous échappent. Plus le temps passe, plus les choses sont difficiles à justifier. Parfois il est impossible de tenir le compte des torts qu’un homme a accumulés au cours de sa vie, et Denny savait qu’il avait depuis longtemps dépassé ce stade, que depuis des années sa relation avec sa sœur était plus une affaire de clémence que de pardon.
 

Le manque le faisait se tordre tandis qu’il passait devant des motels faiblement éclairés et des panneaux d’affichage lumineux. Il y avait la douleur et la nausée, certes, mais la sensation qu’il éprouvait était difficile à expliquer à quiconque ne la connaissait pas. C’était comme s’il y avait un moi intérieur et un moi extérieur, la conscience et le corps, et plus il redescendait, plus il avait l’impression que cette partie intérieure se détachait et se racornissait comme un ver desséché par le soleil. Elle devenait une chose froide et cassante et son corps n’était plus qu’une coquille, comme s’il se trimballait dans un costume trop grand. Il y avait littéralement un espace physique entre les deux parties. Il sentait la séparation entre elles, peut-être un centimètre, parfois plus, et la seule chose qui pouvait les rassembler était la dope. Quand il se shootait, une chaleur l’emplissait comme un ballon de baudruche, et c’était ce qu’il crevait d’envie de ressentir à cet instant.
 
 
Les pensées positives semblaient toujours jaillir et étinceler et se consumer comme un feu d’artifice. À la fin, il ne restait chaque fois que l’obscurité.


Des années durant, il avait tenté de mettre le doigt sur le moment où les choses avaient commencé à se déliter. Aussi idiot que ça puisse paraître, il jugeait parfois responsable l’arrivée de la télévision. Quand les gens pouvaient voir ce que les autres avaient, ils se mettaient à le vouloir aussi. Ils entendaient la façon dont les gens parlaient de la montagne, et ils commençaient à lentement changer de discours. Les choses qui sur le moment avaient semblé insignifiantes et inoffensives représentaient, avec le recul, un commencement. Mais même avant ça, avant que l’extérieur exerce son influence, les communautés se divisaient et les gens partaient.
Quand l’exploitation forestière avait cessé et que les montagnes s’étaient retrouvées aussi nues que la lune, des familles avaient fait leurs valises et s’étaient rendues dans l’Ouest, dans des endroits comme l’Oregon et l’État de Washington où les arbres étaient encore intacts. Si vous faisiez un bond de soixante ans en avant, ça avait été la même histoire quand les fabriques de papier avaient fermé, quand les vieilles usines de plastique à l’extrémité sud du comté étaient parties, quand Dayco avait licencié tout le monde à Waynesville ou quand Ecusta avait disparu de Brevard. Des étrangers conduisant de belles voitures et portant de beaux costumes faisaient de belles promesses d’emploi, puis ils repartaient avec leur portefeuille en peau d’autruche bien garni une fois que tout ce qui pouvait être pris l’avait été. Les gens leur couraient désespérément après en agitant les mains dans la poussière et les gaz d’échappement, à bout de souffle, vaincus et brisés, et quand ils finissaient par s’arrêter et regardaient autour d’eux, ils se rendaient compte qu’ils étaient dans un endroit qu’ils ne reconnaissaient plus, qu’ils étaient aussi perdus que des chiens errants.
Ceux qui restaient élevaient leurs enfants dans l’espoir qu’ils s’en sortiraient mieux. Ils leur conseillaient de faire des études pour trouver un bon boulot qui ne rendrait pas leurs mains calleuses, qui ne leur crevasserait pas la peau, qui ne leur briserait pas les os. Nous ne voulons pas que tu sois obligé de travailler comme nous l’avons fait. Voilà ce qu’ils disaient, et c’était une pensée noble mais de mauvais augure. Car au lieu de rester ancrés à l’endroit qui portait leur nom, ils emportaient leur nom avec eux quand ils partaient. Le tissu même de ce qui avait autrefois défini les montagnes se fragmentait et était remplacé par des étrangers qui construisaient leurs résidences secondaires sur les crêtes et faisaient tellement grimper les prix de l’immobilier que les quelques gens du coin qui restaient ne pouvaient plus payer leur taxe foncière.
Évidemment, il y avait la drogue. Il y avait eu la décennie de la meth, la transition vers les antidouleurs et les seringues, et ce n’était pas tant un problème spécifique aux montagnes qu’un problème national. C’était le remède qui permettait d’échapper à la pauvreté systémique, le résultat d’une politique qui privilégiait les bénéfices aux dépens de la population depuis deux cents ans. Au bout du compte, c’était ça, la cause première de tout.
Mais il ne s’agissait pas uniquement d’économie, ni de drogue. Il s’agissait de l’abandon des valeurs. C’était remplacer le dur labeur par la commodité. C’était dire que le Starbucks le plus proche était plus important que chez soi.


Quelqu’un, quelque part, recevrait bientôt un coup de fil pour l’informer qu’une personne aimée était morte. C’était inévitable. Et je savais ce que ça faisait, car j’avais reçu ce genre d’appel par le passé. De tels moments façonnent notre vie. Nous nous retrouvons avec rien d’autre que l’avant et l’après. C’est ainsi que fonctionne le temps, ceux d’entre nous qui sont dans l’après tentant de recoller les morceaux.
 
 
Depuis des siècles, l’histoire des Appalaches est celle d’intérêts extérieurs exploitant les ressources de la terre et de ses habitants, et repartant quand il n’y a plus rien à prendre. Ça a tout d’abord été le bois, puis le charbon. Maintenant c’est le tourisme, le développement foncier effréné, et la gentrification. L’histoire de ces montagnes a toujours été celle de déplacements et de promesses rompues. L’argent vient et repart. Les boulots se font rares et les gens s’en vont pour trouver du travail, pendant que d’autres restent pour grappiller ce qu’il y a à grappiller.
Les gamins avec lesquels j’ai grandi, des gosses qui avaient une vie aussi dure que celle de mon père, connaissaient des vérités que la plupart des gens ne découvrent qu’une fois adultes, pour autant qu’ils les découvrent un jour. Il y a un poème d’une de mes écrivaines préférées, la poétesse du Kentucky Rebecca Gayle Howell, intitulé « Ma mère nous a appris à ne pas avoir d’enfants », et dans ce poème il y a un vers dans lequel elle demande :
La délicatesse est-elle une ressource des privilégiés ?                            
Elle répond :                            
À cet égard, les miens étaient pauvres.             
Nous nous battions pour manger et nous battions entre nous parce que
nous étions fatigués de nous battre. Nous n’avions pas le temps             
de partager. À la place notre richesse était l’honnêteté,                            
Qui n’est pas la tendresse.


Les gens qui n’ont pas grandi de cette manière ne comprennent pas ce qui peut pousser quelqu’un vers des drogues telles que la métamphétamine ou l’héroïne. Ils ne comprennent pas ce qui peut pousser un homme à boire comme mon grand-père. La raison pour laquelle ils ne peuvent pas le comprendre est qu’ils ne sont jamais tombés aussi bas. Quand tout ce qu’on a, c’est un billet de vingt dollars, vingt dollars ne repoussent pas les avis d’expulsion. Vingt dollars ne vous procurent pas une assurance-maladie. Vingt dollars ne suffisent pas à rembourser le prêt pour la voiture. Vingt dollars ne permettent même pas d’avoir de la lumière. Mais vingt dollars peuvent vous faire quitter ce monde pendant un petit moment. Rien qu’une minute. Juste le temps de respirer.            
C’est ce que tous les junkies que j’ai rencontrés voulaient : rien qu’une seconde pour respirer.
 
 
Quand je repense à ce qui a défini ma génération, je ne vois pas tant la musique et les vêtements, le grunge et le hip-hop, les jeans baggy et les casquettes de base-ball serrées que la naissance de « Big Pharma ». Tous les gamins avec lesquels j’ai grandi s’étaient fait prescrire quelque chose. Chaque pub à la télévision s’achevait par une liste indéchiffrable d’effets secondaires. Encore maintenant, chaque armoire à pharmacie d’Amérique contient des cachets qui peuvent être pris à tort et à travers, des médicaments qui peuvent servir à se défoncer. (…)
Les premières drogues que nous avons prises nous ont été données par des médecins.
Voilà qui résume bien l’épidémie américaine des opioïdes. C’est l’histoire de labos pharmaceutiques balançant des cachets dans des communautés tout en minimisant ou en ignorant leur potentiel d’addiction et d’abus.            
« La promotion et le marketing de l’OxyContin s’inscrivaient dans un contexte de libéralisation de l’usage des opioïdes dans le traitement de la douleur, particulièrement pour les douleurs chroniques non liées au cancer, expliquait un article de février 2009 de l’American Journal of Public Health. Purdue a mené une campagne “agressive” pour promouvoir l’utilisation des opioïdes en général, et de l’OxyContin en particulier. Rien qu’en 2001, le laboratoire a dépensé 200 millions de dollars en stratégies diverses afin de faire la promotion de l’OxyContin. »            
Et : « Une caractéristique constante de la promotion et du marketing de l’OxyContin a été un effort systématique pour minimiser le risque d’addiction lors de la prise d’opioïdes pour le traitement de douleurs chroniques non liées au cancer. »


Aujourd’hui, la transition des médicaments sur ordonnance aux opioïdes illégaux est quasiment un cliché américain. Demandez à n’importe qui dans ce pays, il y a des chances pour que tout le monde ait une histoire, la même histoire, une histoire comme un disque rayé, racontée encore et encore au point qu’elle a presque perdu toute signification : untel a été blessé au travail, ou untel s’est fait opérer, on lui a prescrit de l’OxyContin, il est devenu accro, et il a plongé dans l’héro.     
La crise américaine des opioïdes est aussi banale et courante qu’un épisode de The Bachelor, et ça faisait longtemps qu’on la voyait venir. Ce que cette nation a connu au cours des deux dernières décennies est le fruit d’une culture pharmaceutique qui plaçait les profits avant les gens. Que les laboratoires aient fait gober des antidépresseurs ou des somnifères à des gosses de douze ans, ou qu’ils aient refilé des antalgiques tout en minimisant leur potentiel addictif, ce qui s’est passé est le résultat de la cupidité.
 
 
Entre 1999 et 2015, 300 000 personnes sont mortes d’une overdose d’opioïdes aux États-Unis. À l’époque, les experts prévoyaient que 300 000 autres mourraient au cours des cinq années suivantes, et tandis que nous entrons dans la dernière année de cette prédiction, il semblerait qu’ils aient visé juste, avec entre 40 000 et 50 000 décès par an depuis.         
Mais une chose qu’on oublie souvent, c’est le facteur géographique, le fait que certaines régions ont été inondées de médicaments à un degré qu’on ne retrouve pas ailleurs. Si vous regardez les cartes de répartition des antalgiques, les cartes détaillant les niveaux de prescription d’opioïdes, les Appalaches ressortent comme une ecchymose par rapport au reste du pays. Il y a eu 42 000 morts par overdose en 2016, et sur les cinq États les plus touchés, quatre se trouvent dans les Appalaches.
Quant à savoir comment cela a pu se produire, comme tout aux États-Unis, ça a été une question d’économie et de politique – le ciblage systématique d’une population sans voix et essentiellement invisible. Balancez le poison là où personne ne va, et on ne comptera jamais les cadavres. L’Amérique mainstream s’en foutait, car ça n’arrivait pas chez elle. C’était comparable à la période où le crack dévastait les quartiers noirs défavorisés, dans les années 1980 et au début des années 1990. Mais la différence entre la crise des opioïdes et l’épidémie de crack, c’est que les opioïdes se sont finalement retrouvés dans les foyers des Américains blancs des classes moyenne et supérieure. C’est alors que le reste du pays a commencé à prêter attention au problème. Les gens ne pouvaient plus fermer les yeux, car ils devaient enterrer les leurs.


Quand vous regardez la façon dont Purdue Pharma s’en est pris au peuple américain, ça se résume à une histoire de pauvreté et d’exploitation des personnes au bas de l’échelle. Comme l’a expliqué Beth Macy, « plus nous parlons de l’épidémie comme d’un phénomène individuel ou d’une faillite morale, plus il est aisé de dissimuler et d’ignorer les conditions sociales et économiques qui prédisposent certaines personnes à l’addiction. La solution n’est ni le Suboxone ni les sermons moralisateurs, mais plutôt une démocratie redynamisée qui offre de véritables opportunités d’emploi et des salaires décents à tout le monde. » 
Macy semble séparer dans ce débat la dimension de faillite morale et les conditions socioéconomiques qui mènent à l’addiction, mais pour moi ces deux choses vont de pair. Générer des profits aux dépens de la population est une crise de valeurs. Le fossé socioéconomique croissant est notre plus grande faillite morale, et tant que nous n’aurons pas résolu ces disparités, ces crises se produiront encore et encore. Les victimes seront toujours les personnes vivant dans des endroits oubliés.


J’ai regagné l’autoroute et roulé environ quinze kilomètres jusqu’au magasin Tractor Supply pour acheter du fourrage, et quand j’ai atteint le bas de la rampe de sortie, j’ai regardé de l’autre côté de la route en direction d’un panneau planté sur la colline. Je l’avais déjà regardé des centaines de fois au fil des années. Il affichait le nombre d’overdoses dans le comté au cours du dernier mois, un comptage en évolution constante des morts par overdose au cours de l’année. Chaque fois que je passais, le nombre avait augmenté.
 
 
On a dénombré 93 331 morts par overdose aux États-Unis pour l’année 2020. Parmi ces décès, 69 710 étaient liés à la consommation d’opioïdes, dont 57 500 causés spécifiquement par les opioïdes synthétiques. Rétrospectivement, il est frappant de constater à quel point l’estimation des experts évoquée précédemment dans l’article, qui prévoyait 300 000 morts de plus entre 2015 et 2020, s’est avérée juste. Au cours de cette période de cinq ans, on a dénombré 289 312 morts par overdose d’opioïdes, chaque année surpassant la précédente en termes de chiffres. Dans 63 % des cas, la mort était due à un opioïde synthétique, dont fait partie l’OxyContin.             
« Les derniers chiffres du CDC (agence fédérale des États-Unis en charge du contrôle et de la prévention des maladies) montrent que vingt-huit États ont enregistré une hausse de plus de 30 % du nombre de morts par overdose en 2020 par rapport à l’année précédente, parmi lesquels dix États ont enregistré une hausse de 40 %... Sur les quinze États qui ont enregistré la hausse la plus importante, neuf d’entre eux sont situés dans les États du Sud ou des Appalaches. »             
Fin août 2021, le juge fédéral Robert Drain a approuvé un plan de faillite qui garantit à la famille Sackler l’immunité contre toute tentative future de poursuites à l’encontre de leur compagnie Purdue Pharma et de leur produit, l’OxyContin. En échange, la famille Sackler a accepté de payer environ 4,3 milliards de dollars de pénalités tout en renonçant à la propriété de leur entreprise. Les Sackler, qui d’après leurs propres estimations ont gagné plus de 10 milliards de dollars grâce à la vente d’opioïdes, restent l’une des familles les plus riches des États-Unis.

 

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