lundi 29 avril 2019

[Marzano-Lesnevich, Alexandria] L'empreinte





Coup de coeur ūüíďūüíď

 

Titre : L'empreinte (The fact of a body, a
           murder and a memoir
)

Auteur : Alexandria MARZANO-LESNEVICH

Traducteur : H√©lo√Įse ESQUIE

Parution : 2017 en américain (Flatiron Books)
                2019 en fran√ßais (Sonatine)

Pages : 480






 

 

Pr√©sentation de l'√©diteur :   

Etudiante en droit √† Harvard, Alexandria Marzano-Lesnevich est une farouche opposante √† la peine de mort. Jusqu’au jour o√Ļ son chemin croise celui d’un tueur emprisonn√© en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’√©pouvante et √©branle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit √™tre ex√©cut√©. Boulevers√©e par cette r√©action visc√©rale, Alexandria ne va pas tarder √† prendre conscience de son origine en d√©couvrant un lien entre son pass√©, un secret de famille et cette terrible affaire qui r√©veille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors cesse d’enqu√™ter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley √† commettre ce crime √©pouvantable.

Dans la lign√©e de s√©ries documentaires comme Making a Murderer, ce r√©cit au croisement du thriller, de l’autobiographie et du journalisme d’investigation, montre clairement combien la loi est quelque chose d’√©minemment subjectif, la v√©rit√© √©tant toujours plus complexe et d√©rangeante que ce que l’on imagine. Aussi troublant que d√©chirant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alexandria Marzano-Lesnevich est la fille de deux avocats. √Ä l’instar de ses parents, elle a fait des √©tudes de droit avant de s'en d√©tourner pour des raisons qui nourrissent son oeuvre.
Alexandria Marzano-Lesnevich est l’autrice de L’Empreinte, salu√© par la critique, notamment par The Guardian. Amazon a d√©sign√© L’Empreinte comme un des meilleurs livres de 2017.
Ce premier récit littéraire lui vaut de remporter le prix du livre étranger JDD / France Inter 2019, le Chautauqua Prize ainsi que le Lambda Literary Award for Lesbian Memoir en 2018. Elle a également reçu un Rona Jaffe Award en 2010 (un prix qui récompense chaque année des autrices débutantes) ainsi que plusieurs bourses et résidences d'artistes.
Passionn√©e par l’√©criture et le journalisme, elle a contribu√© √† des journaux prestigieux tels que The New York Times ou Oxford American. Alexandria Marzano-Lesnevich a collabor√© avec d’autres autrices pour proposer une anthologie intitul√©e Waveform: Twenty-First-Century Essays by Women c√©l√©brant le r√īle des femmes essayistes dans la litt√©rature contemporaine.
Alexandria Marzano-Lesnevich vit à Portland dans le Maine et enseigne la littérature.

 

 

Avis :

Voil√† un livre d√©rangeant et stup√©fiant, qui m’a, √† plusieurs reprises, litt√©ralement fait sortir les yeux de la t√™te.

Durant toute leur enfance, l’auteur et ses sŇďurs ont subi des violences sexuelles de la part de leur grand-p√®re. Au su de leurs parents et de leur grand-m√®re qui, pourtant, n’ont jamais r√©agi et ont toujours ferm√© les yeux. D’ailleurs, ce ne fut pas le seul drame et secret de la famille, mais toujours le silence pr√©valut, par peur de se faire encore plus mal, comme si ne pas regarder le gouffre sous ses pieds pouvait pr√©server d’y plonger. Pour la jeune Alexandria, l’inertie de ce silence d√©multipliera les impacts du traumatisme : boulimie, anorexie, vagues de terreur, col√®re et mal-√™tre perp√©tuel l’am√®neront √† une qu√™te infinie de sens et d’explications.

Ce besoin de comprendre va la faire se passionner pour le cas d’un criminel p√©dophile, Ricky Langley, condamn√© √† mort en 1994, puis √† la prison √† perp√©tuit√©, pour le meurtre d’un enfant de six ans en Louisiane. Pourtant intimement oppos√©e √† la peine capitale sur le principe, l’auteur va se surprendre √† souhaiter la mort de cet homme, dont le crime vient rencontrer tant d’√©chos au plus profond d’elle-m√™me.

D√©sormais, l’enqu√™te de l’√©tudiante en droit va rev√™tir deux dimensions, qui s’entrem√™lent constamment dans son r√©cit : en cherchant √† comprendre l’histoire de Ricky Langley, ce sont ses propres souffrances qu’elle tente de conjurer. Au fil de son cheminement, entre questionnements sur la personnalit√© et les motifs du criminel d’une part, et r√©surgence de ses souvenirs personnels d’autre part, se dessine  peu √† peu une r√©flexion sur une multitude de th√®mes : le poids du secret et de la transmission au sein des familles, les blessures et les violences faites aux enfants, la vengeance et le pardon, la justice et la peine de mort, la complexit√© de l’√™tre humain. Car, au fond, rien n’est manich√©en dans l’existence, et il ne suffit pas d’opposer le bien au mal :
« L’homme au centre de ce proc√®s, dont la personnalit√© sera interminablement discut√©e et d√©battue, interminablement reconstitu√©e et diss√©qu√©e dans un dossier qui finira par faire pr√®s de trente mille pages, cet homme restera en ce sens une √©nigme. Il est bien possible que ce que l’on voit en Ricky d√©pende davantage de qui l’on est que de ce qu’il est. »
S’il existe autant de v√©rit√©s que de ressentis, il est aussi bien difficile de faire la part des choses dans les sentiments humains : malgr√© sa col√®re et sa haine, l’auteur d√©couvrira qu’elle n’en continue pas moins d’aimer ses parents et ses grands-parents. Tout comme la m√®re de la victime de Ricky Langley prendra parti contre la peine de mort √† l’encontre du meurtrier et lui rendra des visites r√©guli√®res en prison.

Ces deux r√©cits r√©els entrem√™l√©s, tout aussi saisissants l’un que l’autre, entra√ģnent le lecteur dans une r√©flexion large et passionnante, o√Ļ toute v√©rit√© est relative mais ne devrait jamais rester cach√©e : au final, un plaidoyer contre la peine de mort et une d√©monstration s’il en fallait que le silence en mati√®re de p√©dophilie est aussi traumatisant que le crime lui-m√™me. Coup de coeur.

 

 

Citations :

Chaque samedi, ma sŇďur Nicola joue aux dames avec mon grand-p√®re sur le perron comme je le faisais auparavant. Moi, je ne peux plus. Je ne peux m√™me pas les regarder jouer. Je suis trop consciente du fait que je l’ai vu la toucher dans notre chambre. Trop consciente du fait qu’il m’a touch√©e. Cette v√©rit√© me donne la chair de poule, la naus√©e. Je ne peux m√™me pas aller aux toilettes sans penser √† ses mains autour de son membre dans cet endroit, au geste que je ne comprenais pas. Mais je sais que je n’ai pas le droit de dire √ßa, de m√™me que je n’ai pas le droit de raconter √† mes copines d’√©cole ce qui s’est pass√©. Ma m√®re a expliqu√© que je nuirais √† la carri√®re politique de mon p√®re dans le cas contraire. Mon p√®re a expliqu√© que je ferais souffrir ma m√®re. Ils m’ont tous deux interdit d’en parler √† ma grand-m√®re, car √ßa lui ferait trop de mal, et √† mon fr√®re. Il est tr√®s li√© √† mon grand-p√®re et, comme il est le seul gar√ßon dans une maison pleine de filles, il a besoin de lui. La douleur est donc un poids que je dois porter seule.

Je commence √† me cacher. Je teins mes cheveux en rouge camion de pompier, quelquefois en mauve, une fois en vert, et j’adopte un style √† base de longues jupes amples de couleurs vives et dissonantes et de Doc Martens rouge sang tellement trop grandes que lorsque j’entre au lyc√©e, les √©l√®ves les appellent des « chaussures de clown ». C’est de cette fa√ßon que je peux dispara√ģtre √† ce moment-l√† : en donnant aux gens qui m’entourent quelque chose d’autre √† regarder, la tenue que je porte, au lieu de moi.

Je vais aux toilettes et me fais vomir. C’est un soulagement d√©licieux de me sentir vide, et √† partir de ce jour-l√†, j’ai un secret suppl√©mentaire. Mes parents doivent voir les paquets de g√Ęteaux vides dans la cuisine, l’√©tat lamentable dans lequel je laisse parfois les toilettes. Ils doivent remarquer que leur fille est devenue morose et qu’elle se mure dans le silence. Mais nous n’en parlons pas. De m√™me que nous ne parlons pas de la balafre sur le ventre de mon fr√®re, de la sŇďur manquante, du t√©l√©phone que l’on d√©branche parfois et, le reste du temps, des cr√©anciers qui appellent jour et nuit ; tout ce qui grignote peu √† peu cette vie que mes parents ont construite, la rendant semblable aux pass√©s respectifs qu’ils ont tous les deux fuis, maintenant que les col√®res de mon p√®re ont pris une telle proportion que m√™me le cabinet d’avocats est en p√©ril. Si nous ne mentionnons que les moments de bonheur, peut-√™tre seront-ils les seuls √† exister.


Le mois dernier, apr√®s son arrestation, dit-il, il a pris quarante aspirines et attendu la mort. La seule fa√ßon d’√©vacuer son mal-√™tre √©tait de se tuer. Mais les cachets ont eu pour seul effet de lui donner mal au ventre et de lui faire siffler les oreilles. Alors il est l√†. En col√®re, mais pr√™t √† faire des efforts. Parfois, il se fait de longues entailles dans les bras et se regarde saigner. Il boit des produits m√©nagers et traverse la route sans regarder, d√©fiant les voitures de l’√©craser. √Ä pr√©sent il d√©clare √† l’assistante sociale qu’il veut se faire hospitaliser, de fa√ßon √† ne pouvoir agresser personne. « On dirait que plus je me donne de mal pour ne pas le faire, plus je le fais. » Mais ils refusent de l’hospitaliser. Il est propre et v√™tu convenablement, note l’assistante sociale. Il se comporte comme il faut. Il n’est pas si malade que √ßa.

Alors Ricky s’enfuit. Il n’est pas question qu’il continue √† s’asseoir sur une chaise et √† parler de √ßa ; on ne l’√©coute pas. Il va faire du mal √† quelqu’un. Il faut qu’il soit boucl√©, mais ils ne le prennent m√™me pas suffisamment au s√©rieux pour √ßa. Le corps agit√© de tics nerveux, incapable de rester en place, infichu de garder un boulot, bon √† rien quand il essaie de se suicider et bon √† rien quand il essaie de se faire soigner, il d√©guerpit.

Autour de moi, m√™l√©es aux chants de No√ęl diffus√©s par les haut-parleurs, s’√©levaient des voix que j’ai connues toute ma vie. Sur lesquelles se d√©tachait une voix pleine de forfanterie : celle de mon p√®re. L√†, je l’ai entendu expliquer √† un groupe d’amis que j’√©tais en train d’√©crire un livre sur quelque chose qui s’√©tait produit dans le pass√©. « Mais si vous en entendez parler, ne vous inqui√©tez pas, a-t-il dit, la voix rendue un peu p√Ęteuse par l’alcool. Il n’y a qu’Alexandria qui s’en souvienne. »  Dans l’escalier, je me suis fig√©e. Ma famille avait toujours gard√© le silence sur les s√©vices. Mais personne n’avait jamais sous-entendu qu’ils ne s’√©taient pas produits. Mon p√®re a continu√© √† parler. Cet instant qui avait tout chang√© en moi n’avait rien chang√© pour lui.

Un individu peut √™tre en col√®re et √©prouver tout de m√™me de la honte. Un individu peut br√Ľler de haine contre sa m√®re et tout de m√™me l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fiert√©. Un individu peut se sentir d√©bord√© par tout ce qu’il voudrait √™tre et ne voir aucun moyen d’y parvenir. « En ce moment, je pense souvent que je devrais mourir ou m’arranger pour me faire tuer par quelqu’un », l√Ęche-t-il pour l’heure. 


Ce qui m’a tant s√©duite dans le droit il y a si longtemps, c’√©tait qu’en composant une histoire, en √©laborant √† partir des √©v√©nements un r√©cit structur√©, il trouve un commencement, et donc une cause. Mais ce que je ne comprenais pas √† l’√©poque, c’est que le droit ne trouve pas davantage le commencement qu’il ne trouve la v√©rit√©. Il cr√©e une histoire. Cette histoire a un commencement. Cette histoire simplifie les choses, et cette simplification, nous l’appelons v√©rit√©. 

… je ne crois pas au fond que le fait que je sois contre la peine de mort – ou celui que d’autres soient pour – puisse se ramener √† la raison. Il s’agit toujours de la m√™me conviction simple, fondamentale : celle que chaque individu est une personne, quoi qu’il ait pu faire, et que prendre une vie humaine est mal.

Parce qu’en plus de tout ce qui peut √™tre vrai de mon grand-p√®re, il y a ceci : il n’a eu √† rendre aucun compte. 


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