lundi 24 juin 2024

[Niogret, Justine] Quand on eut mangé le dernier chien

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Quand on eut mangé le dernier chien

Auteur : Justine NIOGRET

Parution :  2023 (Au Diable Vauvert)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

PrĂ©sentation de l'Ă©diteur :  

Il n’existait pas de mots pour en parler, puisque les mots Ă©taient une façon de communiquer entre les Hommes et que le Sud Ă©tait par essence totalement inhumain. Il s’agissait d’une vie Ă©trangĂšre, une vie de glaces, de minĂ©raux et de vents.

C’était un voyage au bout duquel il n’y avait rien. On ne pouvait se risquer dans cet espace que pour un court instant et on savait que l’on marchait non pas dans la mort, car la mort est une action, un fait, mais plus exactement dans un endroit oĂč il Ă©tait impossible de vivre.

 

 

Le mot de l'Ă©diteur sur l'auteur : 

NĂ©e en 1979, Justine Niogret a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire pour Chien du heaume. Quand on eut mangĂ© le dernier chien est son premier roman aux Ă©ditions Au diable vauvert.

 

 

Avis :

AprĂšs la fantasy, la science-fiction et le roman noir qui lui ont valu plusieurs prix, Justine Niogret se joue dĂ©finitivement de toute catĂ©gorisation en s’attaquant brillamment Ă  une autre forme de voyage littĂ©raire : elle raconte l’expĂ©dition antarctique de Douglas Mawson Ă  la fin de 1912.

Nous sommes Ă  l’ñge hĂ©roĂŻque de l’exploration en Antarctique. Depuis la fin du XIXe siĂšcle, les expĂ©ditions dans cet espace gĂ©ographique encore inconnu se disputent la gloire et le progrĂšs scientifique. Mais, sans liaison radio ni engins motorisĂ©s, ne pouvant compter que sur leurs seules forces physiques et mentales, les hommes paient un lourd tribut aux risques qu’ils y encourent.

Quand, Ă  lâ€˜Ă©tĂ© austral 1912-1913, le gĂ©ologue australien Douglas Mawson qui n’en est pas Ă  son coup d’essai – il s’est notamment joint Ă  une expĂ©dition de Shackleton quelques annĂ©es plus tĂŽt – choisit son compatriote le lieutenant Belgrave Edward Sutton Ninnis et l’alpiniste suisse Xavier Mertz pour un raid de plusieurs mois en Terre Victoria, depuis le camp de base de leur expĂ©dition au Cap Denison en Terre AdĂ©lie, il ne se doute pas encore, contrairement au lecteur informĂ© par le titre du rĂ©cit, de l’ampleur de leur cauchemar Ă  venir.

L’accident qui va tout compromettre les surprend aprĂšs un mois de route, Ă  cinq cents kilomĂštres de leur base. Sur les trois hommes et leurs dix-sept chiens de traĂźneau, le dĂ©compte des survivants, Ă©grenĂ© par les tĂȘtes de chapitre pendant encore les deux mois du retour, tombera Ă  un. Dans l’intervalle, affĂ»tĂ©e comme la lame d’un couteau pour, selon l’auteur elle-mĂȘme, Ă©pouser l’ascĂšse des explorateurs ramenĂ©s aux stricts essentiels de la survie, la plume Ă  l’os de Justine Niogret nous emporte dans un rĂ©cit puissant, tendu comme cette Ă©quipĂ©e au bout du dĂ©passement et de la souffrance. Rigoureusement prĂ©cise et factuelle, au-delĂ  de toute considĂ©ration psychologique, la narration de cette histoire vraie emporte ses protagonistes jusqu’à l’ultime rĂ©vĂ©lation, la rĂ©vĂ©lation de soi-mĂȘme au contact de l’inhumain : un espace infini de glace, de neige et de blizzard oĂč rien de vivant n’a de place.

A la prĂ©cision et Ă  l’urgence d’un rĂ©cit saisissant, qui pourra rappeler le tout aussi spectaculaire The White Darkness de David Grann, Justine Niogret allie la force et la beautĂ© d’une Ă©criture ciselĂ©e jusqu’à l’épure et la portĂ©e universelle d’une vĂ©ritable Ɠuvre romanesque. “Tout le monde a son Antarctique”, a Ă©crit Thomas Pynchon. A mĂ©diter. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il fallait ramper pour sortir de la tente et une fois dehors, les trois hommes restĂšrent Ă  quatre pattes : de toute façon, ce soir, le vent les aurait fait tomber. Ils Ă©taient trois, mais Ă©taient seuls : s’ils avaient tendu la main ils se seraient touchĂ©s, bien entendu, mais ils ne s’entendaient plus, ils ne se voyaient plus. Le vent les brutalisait, si puissant qu’il en possĂ©dait une masse, une rĂ©alitĂ© qu’on aurait cru pouvoir saisir comme une corde, une brique. Ici, le blizzard Ă©tait une matiĂšre, plus rĂ©elle encore que la neige et la glace.
 

Tout baignait dans un crĂ©puscule pĂąteux, une lumiĂšre collante, grise. Le ciel et la neige se fondaient l’un dans l’autre, sans dĂ©marcation. 
 

Il s’agissait de crĂȘtes de neige aiguĂ«s, toutes parallĂšles, montant au moins jusqu’aux hanches, parfois au sternum. Le vent changeait ces dunes en glace transparente et Mawson, en voyant leur dos lisse et bleu percer la surface poudreuse de la banquise, songeait aux ailerons des dauphins qui accompagnaient parfois les bateaux sur l’ocĂ©an. Les sastrugi Ă©taient dures comme de l’acier et rencontraient presque toujours le chemin des explorateurs de façon perpendiculaire. Les patins des traĂźneaux ne pouvaient les briser pour s’y faire un chemin et les passer Ă  skis relevait du numĂ©ro d’équilibriste : on ne pouvait tenir que sur le sommet de deux crĂȘtes et le bois des skis pliait comme un arc, puis se brisait. Il n’y avait guĂšre que deux solutions : faire un dĂ©tour, ou s’y frayer un pĂ©nible chemin, Ă  pied, en aidant les chiens Ă  faire monter et descendre les traĂźneaux, tout en s’assurant que les cargaisons ne se renversent pas. Les sastrugi se passaient Ă  la force des bras, et les trois hommes ne le savaient que trop bien.
 

Le dernier continent Ă©tait Ă  la fois trĂšs clos et ouvert, jusqu’à un horizon qui semblait donner sur l’espace mĂȘme. On n’y voyait pas les distances et la lumiĂšre y frappait d’un cru impossible Ă  imaginer. Aucun arbre, aucune herbe, aucun animal pour troubler la vue ni la cibler sur un objet quelconque. Rien, rien jusqu’au ciel, ni rien non plus dans celui-ci. Et pourtant : clos, car on ne voyait cet infini qu’au travers de lunettes de bois fendu enfoncĂ©es dans plusieurs cagoules encroĂ»tĂ©es d’une couche de glace. Il fallait rĂ©guliĂšrement briser cette visiĂšre qui repoussait presque aussitĂŽt. Les sons semblaient Ă©trangers, eux aussi. La respiration rĂ©sonnait dans les capuchons, et lorsque le vent ne hurlait pas Ă  vous en arracher l’esprit, les sons semblaient plats, tombant des bouches et des objets. C’était une terre de secrets : on n’y voyait rien, on n’y entendait rien.
 

Chaque gĂąteau Ă©tait une Ă©paisse tranche de biscuit, faite de deux farines pures : du gluten et de la casĂ©ine, ce qui en augmentait la qualitĂ© nutritive et la rĂ©sistance aux chocs. Ces biscuits Ă©taient si durs que Ninnis avait dĂ©jĂ  proposĂ© de rentrer en Angleterre sans finir l’expĂ©dition et de les proposer comme spĂ©cimens gĂ©ologiques. Sachant qu’ils devaient parfois ĂȘtre brisĂ©s au pic Ă  glace avant d’oser y refermer les dents, l’idĂ©e pouvait ĂȘtre dĂ©fendue sans honte. Une fois cassĂ©, le biscuit Ă©tait en gĂ©nĂ©ral trempĂ© dans une tasse de cacao chaud, puis, enfin ramolli, ou presque, pouvait ĂȘtre mĂąchĂ©.
 
 
Il avait dĂ©jĂ  vu des hommes Ă  bout de force et de moral marcher avec un regain d’énergie, une fois que le chef d’expĂ©dition leur avait jurĂ© qu’ils mangeraient, dans quatre jours et ramollie dans leur thĂ©, une laniĂšre de graisse d’élĂ©phant de mer vieille de plusieurs semaines. Sur la glace, la nourriture Ă©tait un but, un rite et en cela, elle cristallisait tous les besoins et les dĂ©sirs des explorateurs. La nourriture, elle, restait humaine.


Sous l’abri, leurs vĂȘtements posĂšrent le mĂȘme problĂšme que tous les soirs : la journĂ©e, Ă  l’extĂ©rieur, il faisait bien trop froid pour que la neige fonde sur leurs manteaux et capuches, mais cette humiditĂ© retenue se laissait aller Ă  la chaleur et Ă  la flamme du petit poĂȘle Primus. Tout devenait boueux, liquide, glacĂ©, tout s’infiltrait, et il montait du sol une touffeur pourtant glaciale. On ne pouvait s’asseoir que dans une flaque et rien ne savait Ă©ponger cette eau. Il n’existait plus rien de sec et tout Ă©tait une bourbe.


Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce cela qu’il Ă©tait venu chercher ici. L’immensitĂ©. Une immensitĂ© inhumaine. Lui qui aimait les chiffres, il savait que lorsqu’il en parlait, lorsqu’il comptait, il parlait alors de sentiments, d’une rĂ©alitĂ© si Ă©norme qu’elle en devenait violente, terrible. Une rĂ©alitĂ© de terreur. Lui la comprenait, l’apprĂ©hendait, et ne la craignait pas. C’était un secret qu’il partageait avec le monde et que ses interlocuteurs ne voulaient, ne pouvaient pas entendre. Des chiffres qui faisaient rapetisser, des chiffres qui ne tenaient pas entre les doigts : un sable fait de minuscules calculs sans fin. Le sentiment de se dĂ©faire, de se dĂ©liter, de fondre dans quelque chose de bien plus grand que soi. Et pourtant, lui n’était jamais aussi vivant, aussi lui, qu’au milieu de cette rĂ©alitĂ© qui se moquait bien des existences humaines. Un de ses professeurs, autrefois, lui avait demandĂ© d’un ton agacĂ© si, Ă  son idĂ©e, Dieu avait nature de chiffre. Ce Mawson, enfant, ne le savait pas, et l’adulte l’ignorait toujours.


Mawson savait qu’il n’existait pas de mots pour en parler, puisque les mots Ă©taient une façon de communiquer entre les Hommes et que le Sud Ă©tait par essence totalement inhumain. Il s’agissait d’une vie Ă©trangĂšre, une vie de glaces, de minĂ©raux et de vents. Ils vivaient, c’était indĂ©niable. Peut-ĂȘtre pouvait-on en parler comme on le faisait des descentes dans les fosses au profond des ocĂ©ans : il fallait simplement plonger en sachant qu’il faudrait remonter. C’était un voyage au bout duquel il n’y avait rien. On ne pouvait se risquer dans cet espace mĂȘme pour un court instant et on savait que l’on marchait non pas dans la mort, car la mort est une action, un fait, mais plus exactement dans un endroit oĂč il Ă©tait impossible de vivre.


Certains explorateurs parlaient de capuches gelĂ©es brutalement, par une seule bourrasque, restĂ©es si raides dans une mauvaise position qu’elles tenaient la tĂȘte en arriĂšre, face au ciel, pendant des journĂ©es entiĂšres. De sacs de couchage scellĂ©s comme les deux lĂšvres d’une plaie, si froids que mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur, on se rĂ©veillait d’un mauvais sommeil avec de nouvelles engelures. Avec ces douleurs et ces difficultĂ©s, la faim se faisait diffĂ©rente : on ne rĂȘvait pas de sucre, de dĂ©licatesses ou de consistance, mais de graisse et de farine. C’était le corps qui hurlait sa permanente agonie, et il ne mentait pas. L’énergie brĂ»lĂ©e n’était pas celle de la marche, des efforts et des piolets plantĂ©s dans la glace, mais celle des frissons continus, celle de la chair elle-mĂȘme tentant de ne pas mourir. Les muscles se dĂ©voraient pour survivre et leur fonte rendait ces mĂȘmes frissons de plus en plus difficiles Ă  endurer. C’était un cercle vicieux et tous les explorateurs gardaient Ă  l’esprit, comme un goĂ»t permanent sous la langue, la nature de la mort causĂ©e par le froid : un lent glissement dans une sĂ©rĂ©nitĂ© flottante, les organes qui s’arrĂȘtaient les uns aprĂšs les autres, et puis le sommeil, et enfin une mort dont on n’était pas conscient. Le corps s’éteignait comme une bougie consumĂ©e, et l’esprit n’était dĂ©jĂ  plus lĂ  pour le voir. 


C’étaient ceux qui gardaient l’esprit serein dans leurs privations qu’il remarquait et emmenait ensuite sur la glace. Il lui semblait important de trouver de la douceur, de l’abnĂ©gation et, surtout, la capacitĂ© Ă  supporter ses propres douleurs. Le Sud Ă©tait moins une Ă©preuve de force que de caractĂšre : celle-ci consistait Ă  supporter l’échec d’un combat perdu d’avance. De mĂȘme, il prĂ©fĂ©rait choisir des hommes jeunes pour faire partie du groupe. On le lui avait lĂ  aussi reprochĂ© Ă  plusieurs reprises, en lui demandant s’il n’existait, Ă  son avis, aucun homme de cinquante ans exceptionnel. Mawson rĂ©pondait toujours que leur nombre Ă©tait sans doute notable, mais qu’un homme exceptionnel de cinquante ans l’avait Ă©tĂ© encore plus Ă  vingt. Ninnis comptait vingt-cinq ans, et Mawson et Mertz n’étaient, aprĂšs tout, guĂšre plus vieux : ils en avaient trente.


Il connaissait le soudain Ă©clat de lumiĂšre pure, reflĂ©tĂ© par une glace aussi translucide qu’un cristal. Il se souvenait trĂšs vivement de cet instant brutal oĂč le soleil frappe sans aucun filtre au fond de l’Ɠil et de la brĂ»lure atroce ressentie par la cornĂ©e, frappĂ©e comme par la foudre. Hors de ce continent, il n’existait aucune lumiĂšre assez violente pour consumer Ă  ce point les chairs dĂ©licates de l’Ɠil, sauf les arcs Ă©lectriques utilisĂ©s pour la soudure des mĂ©taux. Les explorateurs utilisaient donc les lunettes inventĂ©es par les peuples du Grand Nord, en os ou en bois, Ă  peine fendues d’une maigre ligne ouverte. Il Ă©tait toutefois impossible de les porter en permanence : le blizzard changeait le souffle des hommes en cristaux de glace qui recouvraient leurs capuches et leurs visages, formant un masque plein, dur comme la pierre. Le gel prenait aussi l’os des lunettes, et il fallait alors les retirer si l’on voulait voir quoi que ce soit. Ces Ă©clats de lumiĂšre pouvaient faire perdre aussitĂŽt la vue et consumer la rĂ©tine au-delĂ  de toute guĂ©rison.


Le vent s’était tu, lui aussi, et un Ă©trange soleil montait dans le ciel : rond, blanc, sec, entourĂ© d’un gigantesque halo oĂč nageaient deux autres astres, reflets Ă  peine plus petits que le premier. — Dans le Grand Nord, ils appellent ce mirage l’Ɠil de bouc, dit Mertz.


 

2 commentaires:

  1. Bonjour Cannetille! Je l'avais lu Ă  sa sortie, celui-ci, et c'Ă©tait fascinant en effet! Merci pour ce rappel et bonne semaine Ă  toi.

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    1. Bonjour Fattorius. Une lecture immersive ! Bonne semaine Ă©galement.

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