mercredi 16 septembre 2020

[Prus, Boleslaw] Le Pharaon





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Titre : Le Pharaon (Faraon)

Auteur : Boleslaw PRUS

Traducteur : Jean NITTMAN

Parution : en polonais en 1897,
                  en français en 1990 (L'Atalante)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un jeune pharaon monte sur le trône d’Égypte, sous le nom de Ramsès XIII. Il va s’opposer à l’emprise du clergé d’Amon sur le pays et entreprendre un vaste programme de réformes. À travers le combat du pharaon pour la liberté d’un peuple asservi, l’auteur décrit sa Pologne natale du XIXe siècle dans ce classique du roman historique. Publié en 1897, Le Pharaon, à partir d’un personnage inventé, se livre à une scrupuleuse analyse de l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Boleslaw Prus, de son vrai nom Aleksander Głowacki, est né en 1847 en Pologne, et décédé en 1912. À l’âge de quinze ans, il prend part au soulèvement polonais contre la Russie impériale. En 1872, il entame une carrière dans le journalisme, qui durera près de quarante ans. C’est à la même époque qu’il commence à écrire des nouvelles, puis des romans, dès 1886. Candidat pour le prix Nobel de littérature, il laisse derrière lui plusieurs œuvres majeures, telles que Le Pharaon et La Poupée, et incarne le courant réaliste polonais.

 

 

Avis :

Dans cette uchronie de l’Egypte du XIe siècle avant notre ère, le prince héritier, bouillant jeune homme et brillant chef de guerre, découvre les réalités de son pays : pendant que le clergé richissime et tout-puissant gouverne et thésaurise, le pharaon et sa cour mènent grand train à crédit, au détriment d’un peuple écrasé de travail et d’impôts, au bord de la révolte. Devenu le Pharaon Ramsès XIII, le fougueux souverain tente une réforme : parviendra-t-il à s’imposer face à tous ses ennemis ?

Représentative du quotidien, de la religion et de la culture de l’Egypte ancienne, cette vaste fresque invente deux pharaons : le père dévot qui a abandonné tout pouvoir à la caste des prêtres, et le fils ambitieux qui brûle de rétablir l’autorité royale et la grandeur perdue de l’empire. En mettant en scène la lutte entre les pouvoirs économiques, religieux et militaires, qui instrumentalise le peuple et qui achève de mettre en péril l’équilibre d’un état au bord de la ruine, de plus en plus menacé par les puissances étrangères voisines, Boleslaw Prus reflète dans son roman la situation de son pays à la fin du XIXe siècle, et signe ce qui est devenu un classique de la littérature polonaise, adapté en péplum en 1965 par Jerzy Kawalerowicz.

Tout en tenant le lecteur en haleine par ses multiples rebondissements et ses aventures colorées, le récit devient ainsi une réflexion sur le pouvoir politique et les impitoyables luttes dont il est l’enjeu, incarnée par des personnages décrits dans toutes leurs complexités et leurs ambivalences : tous, certains corrompus, d’autres sincères et pleins de bonnes intentions, ont leurs points faibles et leurs inconstances, et se laissent aveugler par leur orgueil, leurs obsessions ou leurs intérêts personnels, dans un combat à l’issue toujours incertaine et précaire où l’on fait feu de tout bois.

Plaisante et sans temps mort, cette uchronie se prête au final à plusieurs niveaux de lecture : crédible reconstitution historique qui nous immerge dans d’épiques aventures en terre d’Ancienne Egypte, c’est aussi un roman à clef, satire de la situation polonaise à la fin du XIXe siècle, et une réflexion sur le pouvoir et la politique dont certains éléments n'ont pas perdu toute leur actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Le prince fit arrêter l’interrogatoire. Lorsque le prisonnier fut sorti, il s’adressa au fonctionnaire :  
– Ces hommes-là sont parmi les plus suspects ?  
– Oui, seigneur !  
– Dans ce cas, il faut les libérer tous dès aujourd’hui. On ne peut tenir des gens en prison parce qu’ils ont voulu voir monter le Nil !  
– Tu es la sagesse même, erpatrès ! dit le fonctionnaire. Mais on m’a dit de trouver des coupables : j’ai pris ceux que j’ai trouvés. Cependant, il n’est pas en mon pouvoir de les relâcher.  
– Pourquoi ?  
– Vois, seigneur, cette caisse. Elle est pleine de papyrus relatant l’affaire. Un juge de Memphis reçoit tous les jours des rapports et les retransmet au pharaon. Que deviendra tout le travail des scribes si on libère les détenus ?  
– Mais ils sont innocents ! s’écria le prince.  
– Il y a eu agression, il y a donc délit. Et là où il y a délit, il y a des coupables. Or, celui qui s’est trouvé entre les mains de la justice ne peut repartir ainsi. Lorsqu’on boit à l’auberge, on paie ; lorsqu’on sème, on récolte. Comment voudrais-tu que, comparaissant devant un juge, un homme reparte sans châtiment ?

Ce vieux dignitaire, prêtre à Memphis, reçut le prince poliment mais avec froideur et, après l’avoir écouté, répondit !  
– Je m’étonne que Votre Sainteté veuille importuner notre maître pour de pareilles broutilles…  
– Mais ces hommes sont innocents !  
– Nous n’en savons rien, seigneur, car de la culpabilité ou de l’innocence décident la loi et les tribunaux. Une chose est certaine : nous ne pouvons admettre que l’on viole la propriété d’autrui et surtout celle de l’héritier du trône.  
– Tu as raison, certes, mais où sont les coupables ? demanda le prince.  
– S’il n’y a pas de coupables, il faut au moins des condamnés. Ce n’est pas le sentiment de culpabilité qui empêche la récidive ou qui effraie, mais le châtiment.  
– Je vois, interrompit le prince, que tu n’appuieras pas ma requête auprès du pharaon !  
– Tu ne te trompes pas erpatrès, répondit le dignitaire. Jamais je ne donnerai à mon maître un conseil qui puisse affaiblir son autorité…  
Le prince rentra chez lui douloureusement étonné. Il voyait des centaines d’hommes souffrir injustement et il était impuissant à les sauver. « Je suis trop faible face aux forces auxquelles je me heurte », songeait-il. Il sentait qu’une puissance bien supérieure à sa volonté se dressait devant lui : la raison d’État, devant laquelle cédait le pharaon lui-même et à laquelle devait se plier l’héritier du trône.
La nuit était tombée. Le prince ordonna qu’on ne fît entrer personne, et il s’assit sur la terrasse, songeur.  
« C’est incroyable », pensait-il. « Là-bas, les régiments invincibles de Nitager se sont écartés devant moi ; ici, un fonctionnaire et un scribe me tiennent tête. Ils ne sont pourtant que les serviteurs de mon père, qui pourrait les envoyer travailler dans les carrières. Pourquoi ne pourrait-il pas gracier des innocents ? Parce que la raison d’État ne le veut pas ! Mais qu’est-ce que l’État ? Ce n’est pas un être qui mange et qui dort, on ne voit pas ses armes, pourquoi le craint-on tant ? »
 
L’État n’était donc pas un bloc éternel et incorruptible, mais plutôt un tas de sable dont le pharaon pouvait modifier la forme à son gré… Il n’était donc pas le même pour tous : il y avait des portes étroites pour les humbles et d’autres, larges, et même très larges, pour les puissants.

Le prince sentait bien que le peuple était malheureux, et il était soulagé de pouvoir rejeter sur les prêtres la responsabilité de cet état de choses. Il ne lui venait même pas à l’idée que son jugement pouvait être faux ou injuste.  
D’ailleurs, il ne pensait guère, mais passait son temps à s’indigner. Or, la colère ne se retourne jamais contre celui qui l’éprouve, de même que la panthère ne se dévore pas elle-même mais cherche une proie autour d’elle.

Le pharaon est le soleil, et l’héritier du trône la lune. Lorsque celle-ci suit l’astre solaire, il fait clair le jour et clair la nuit. Mais quand la lune se rapproche trop du soleil, elle disparaît et les nuits deviennent sombres ; et s’il arrive qu’elle se mette devant lui, c’est l’éclipse et le monde est plongé dans le trouble.
 
– Je t’ai nommé président d’une commission chargée d’enquêter sur les raisons des récentes agitations populaires ; je veux que l’on punisse les coupables, mais aussi que l’on fasse justice aux malheureux.  
– Sois béni, seigneur !… murmura le prêtre. Je ferai ce que tu ordonnes. Quant aux causes de cette agitation, je les connais sans devoir procéder à une enquête…  
– Dis-les-moi !  
– Souvent, je t’ai répété que le peuple avait faim, qu’il était écrasé d’impôts et de travail. Aujourd’hui, le paysan égyptien n’a même plus le temps de rendre visite à la tombe de ses parents, car son champ l’accapare du matin au soir ! Voilà la raison principale des révoltes.
– Mais dis-moi ce que je dois faire pour améliorer le sort des paysans ? demanda Ramsès.  
– Tu veux, seigneur, que je te dise, moi, ce que tu dois faire ?  
– Oui, je te l’ordonne !… Enfin, je t’en prie… Parle !  
– Tu es sage et bon, seigneur, commença Pentuer. Voici ce qu’il faut faire : d’abord, ordonne que les travaux publics ne s’effectuent plus gratuitement, mais que les ouvriers soient payés…  
– C’est entendu.  
– Ensuite, commande que le travail ne commence qu’au lever du soleil et se termine à son coucher. De plus, fais que le peuple se repose un jour sur sept, et non un jour sur dix, comme maintenant. Enfin, ordonne que les propriétaires ne puissent plus donner leurs paysans en gage ; en dernier lieu, enfin, donne en propriété aux paysans ne fût-ce qu’un lopin de terre, et tu verras que du sable jailliront des jardins !  
– Tu as raison, dit le pharaon, mais je crains que tes paroles, venant du cœur, ne soient pas applicables à la réalité. Souvent, les projets humains, même les plus nobles, se révèlent irréalisables…  
– Ce n’est pas le cas ici, seigneur. J’ai déjà assisté à de plus audacieuses mesures que celles que je te propose. Dans les temples, précisément, on s’est aperçu qu’en nourrissant bien les paysans et en les soignant, on leur donne plus d’ardeur au travail et que leur rendement en devient meilleur. Les prêtres ont compris que des hommes bien portants et rassasiés travaillent mieux que des esclaves malingres. Enfin, on a constaté qu’une terre que le paysan travaille pour son propre compte produit près de deux fois plus qu’un champ dont s’occupent des esclaves. Oui, tout cela, on l’a expérimenté dans nos temples.  
Ramsès souriait.  
– Mais, comment se fait-il, demanda-t-il, qu’après avoir fait ces découvertes, les prêtres n’appliquent pas ces beaux principes dans leurs domaines ?  
Pentuer baissa la tête.  
– Parce que, dit-il, tous les prêtres ne sont pas bons ou intelligents.  
– Voilà le vrai problème ! s’écria le pharaon.
 
Depuis trente mille ans, le clergé fait prospérer l’Égypte et le pays est devenu pour le monde un objet d’étonnement et d’admiration. Comment, crois-tu, a-t-il réussi à obtenir ce résultat ? Parce qu’il porte le flambeau de la sagesse, et même si ce flambeau est sale et malodorant, il n’en maintient pas moins la flamme sacrée sans laquelle la barbarie submergerait l’univers ! Tu parles de lutter contre ces prêtres, seigneur ; mais quelles seront les conséquences de ce combat ! Si tu es vaincu, tu seras malheureux, car tu n’auras pas réussi à améliorer le sort de ton peuple ; si tu es vainqueur… alors, je préfère ne jamais voir ce jour-là… Car si tu piétines le flambeau sacré, qui sait si tu n’annihileras pas en même temps toute cette sagesse, toute cette science et toute cette civilisation dont, depuis des siècles, l’Égypte s’est fait la championne ? Voilà, seigneur, pourquoi je ne veux pas me mêler à cette lutte contre les prêtres ; je sens qu’elle est proche, et j’en souffre, d’autant plus que je suis impuissant à l’empêcher. Mais m’y mêler, non, jamais ! Car ou bien je devrais te trahir, ou bien je devrais renier Dieu qui est source de toute sagesse…

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