vendredi 22 avril 2022

[Jones, Cherie] Et d'un seul bras, la soeur balaie sa maison

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et d'un seul bras, la soeur balaie
            sa maison
           (How the One-armed sweeps her
           house)

Auteur : Cherie JONES

Traduction : Jessica SHAPIRO

Parution : en anglais (La Barbade) et
                  en français (Calmann-Lévy) en 2021

Pages : 368

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lala vit chichement dans un cabanon de plage de la Barbade avec Adan, un mari abusif. Quand un de ses cambriolages dans une villa luxueuse dérape, deux vies de femmes s’effondrent. Celle de la veuve du propriétaire blanc qu’il tue, une insulaire partie de rien. Et celle de Lala, victime collatérale de la violence croissante d’Adan qui craint de finir en prison. Comment ces deux femmes que tout oppose, mais que le drame relie, vont-elles pouvoir se reconstruire ?

Derrière des paysages caribéens idylliques, un intense et poignant portrait de femmes blessées depuis des générations. Renversant de grâce et d’émotions à vif, Et d’un seul bras, la soeur balaie sa maison est un premier roman déchirant qui prouve que l’héritage des traumatismes est tenace, mais pas toujours  irrémédiable.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cherie Jones est née en 1974 à la Barbade. Elle a remporté plusieurs prix littéraires pour ses nouvelles, dont le Commonwealth Short Story Prize. Et d’un seul bras, la soeur balaie sa maison, son premier roman encensé, est l’une des nouvelles sensations de la scène littéraire anglophone. En parallèle de sa carrière de romancière, elle exerce depuis des années le métier d’avocat à la Barbade.

 

Avis :

La Barbade. Côté face, ses cocotiers sur ciel d’azur et sable d’or, ses villas luxueuses face à la mer, et ses touristes, riches et blancs, venus oublier les longs mois d’hiver de chez eux. Côté pile, dans une ombre encore obscurcie par un si éclatant mirage, insupportable d’inaccessible proximité, la pauvreté et la désespérance de jeunes Noirs du cru sans avenir.

Malgré les mises en garde de sa grand-mère qui, à grand renfort de contes édifiants comme celui du titre, l’a élevée en espérant la protéger des mille dangers qui guettent les filles pleines de rêves, Lala a succombé au charme trompeur d’Adan, un voyou qu’elle a épousé et dont elle attend un enfant. Le couple vivote dans un modeste cabanon en bord de plage, quand Adan commet l’irréparable. Au cours d’un cambriolage foireux qui tourne au drame, il tue le propriétaire des lieux, anéantissant du même coup deux existences : celle de Mira Whalen, la veuve de la victime, que son mariage avec un riche Anglais avait inespérément élevée au-dessus de sa modeste condition d’insulaire, et celle de Lala, qui, avec son nouveau-né, fait les frais de la violence déchaînée d’un Adan aux abois.

Pour les femmes de cette histoire, l’avenir ne se décide qu’au travers des hommes. Si certaines, comme Mira, en sont conscientes et en usent pour s’offrir une meilleure existence, d’autres investissent leur vie sans calcul, éblouies par une séduction éphémère qui ne les protégera pas longtemps des pires désillusions. Dans un cas comme dans l’autre, leur dépendance est totale : dans la famille de Lala, elles subissent sans recours violence conjugale et inceste, ivrognerie et dérives criminelles de leurs maris ; dans la situation de Mira, elles perdent tout en cas de séparation ou de veuvage.

D’une plume qui jamais ne juge, mais décortique avec subtilité la macération du désespoir et de la colère, qui, au fil de générations confrontées à un clivage social abyssal, engage bien des paradis insulaires dans un engrenage de violence de plus en plus incontrôlable, ce premier roman d’une grande maîtrise met en scène de bien crédibles et poignants personnages, transformés peu à peu, et malgré eux, en hommes et femmes au bord de l’explosion. Heureusement, l’amour et le sacrifice produisent parfois leurs fruits, et, peut-être, l’espoir est-il encore permis… (4/5)

 

 

Citations : 

Les gens mentent quand ils décrivent la première claque. Lala sait qu’on ne peut pas faire confiance à une femme qui vous dit d’où la première claque est venue, parce que la première fois qu’on vous bat, si vous êtes vraiment sous le choc, la seule chose dont vous vous souviendrez, c’est de la douleur. Vous ne pouvez pas vous souvenir d’où c’est venu parce que vous ne vous y attendiez pas. Un peu comme les histoires que racontent les hommes comme Adan, qui disent que vous pouvez vous faire tirer dessus sans même vous en rendre compte, car vos sens doivent essayer de déchiffrer les indices laissés par quelque chose que votre cerveau ne comprend toujours pas. Vos yeux voient du sang, vos oreilles entendent le coup de feu, votre nez sent la poudre à canon, vous sentez le goût de la bile, vous sentez un point rouge et humide. En gros, vous avez été touché. La première claque, vous n’en prenez conscience qu’une fois que vos sens ont suffisamment récupéré pour vous transmettre l’information. Une femme qui affirme le contraire est une sorcière qui s’attendait à recevoir une gifle et l’a très probablement cherchée. Une femme comme ça a donc les yeux trop grands ouverts pour être vraiment amoureuse.

Elle ne l’avait pas quitté, bien sûr. Quelle femme irait quitter un homme pour risquer de subir les mêmes choses des mains d’un autre ? La voisine de Wilma ne se réfugiait-elle pas chez elle presque tous les vendredis soir après que son mari était rentré à la maison ? N’avait-elle pas vu, sur des femmes de sa connaissance, les preuves de raclées pires encore que celles qu’elle-même essuyait ? Sa propre mère n’avait-elle pas toléré pareilles corrections ?

Que sont les secrets, si ce n’est des choses que l’on veut oublier ? Par conséquent, pourquoi voudrait-on rester ami avec ceux qui s’en souviennent ?


 

mercredi 20 avril 2022

[Dassas, Michèle] Le Dîner de l'Exposition

 



 

 

J'ai aimé

 

Titre : Le Dîner de l'Exposition

Auteur : Michèle DASSAS

Parution : 2022 (Ramsay)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un roman inspiré d’une histoire vraie, où le scandale du restaurant Le Dîner de l’Exposition, ouvert pour l’exposition universelle de 1855, joue un rôle déclencheur.
Née esclave, Aurélia passe une enfance heureuse à Basse-Terre auprès de sa mère, mulâtresse affranchie. Son géniteur, vice-consul des États-Unis en Guadeloupe, la chérit tendrement et veille à son éducation. Pour ses vingt ans, il l’emmène avec lui à Paris et lui fait découvrir les salons mondains de la capitale. La très belle quarteronne y fait la connaissance d’un aristocrate, l’avocat Édouard Ventre d’Auriol, aussitôt subjugué par son charme. L’inclination est réciproque. Après leur mariage, Aurélia mène une existence bourgeoise et paisible jusqu’à l’affaire du Dîner de l’Exposition. Ventre d’Auriol, principal associé d’un restaurant à prix unique créé pour l’exposition universelle de 1855, est soupçonné de banqueroute frauduleuse. Il s’enfuit, laissant sa famille, et est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés. Le destin de la jeune femme bascule. Menacée, jugée, déclassée, elle prend le chemin d’un exil à haut risque de l’autre côté de la Manche. Vingt ans plus tard, après de multiples péripéties, c’est en riche rentière qu’Aurélia rentre en France sous une autre identité…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteure de plus d'une quinzaine d'ouvrages, dont neuf romans, Michèle Dassas s'est vu décerner en 2021 la Médaille d'or du mérite littéraire de l'Association Arts et Lettres de France pour l'ensemble de son oeuvre. Femme de robe consacré à Jeanne Chauvin, la pionnière des avocates, a reçu le premier Prix du roman Arts et Lettres de France en 2018 et A la lumière de Renoir, paru en 2020 aux éditions Ramsay, a été couronné par le  Prix Charles Oulmont de la Fondation de France.


 

Avis :

Les faits relatés sont véridiques. En 1855, l’ambitieux et aristocratique avocat Edouard Ventre d’Auriol a la folie des grandeurs. Anticipant la forte fréquentation de l’exposition universelle, il ouvre un luxueux et gigantesque restaurant, le Dîner de l’Exposition, financé par les actionnaires de la Société Générale de Gastronomie dont il est le gérant principal. Véritable gouffre financier, l’établissement prend le bouillon dès son ouverture, ruinant ses actionnaires qui se découvrent du même coup escroqués : Ventre d’Auriol s’est enfui en détournant des sommes considérables.

Le scandale qui éclate, frappe de plein fouet son épouse, qui, demeurée à Paris avec leurs enfants, apprend toute l’histoire en même temps que le public. D’abord soupçonnée de complicité, elle est menacée et traînée dans la boue. Enfin, pendant que son mari est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés, elle parvient à le rejoindre à Londres, où il vit clandestinement sous une fausse identité. C’est elle, Aurélia, qui mène la narration, nous révélant un parcours déjà peu ordinaire, et qui n’est guère en passe de le devenir. Née esclave à Basse-Terre d’une métisse affranchie et du vice-consul des Etats-Unis en Guadeloupe, elle doit à la protection paternelle ses débuts au sein de l’aristocratie parisienne, puis son mariage et sa riche vie bourgeoise dans la capitale. Désormais exilée et contrainte de vivre cachée, il va lui falloir prendre en mains une existence qui lui réserve encore bien des péripéties inattendues.

C’est un bien bel hommage que Michèle Dassas rend à cette femme, lui redonnant vie à partir des éléments en possession de ses descendants, dans une narration romancée entièrement envisagée de son point de vue. Le destin d’Aurelia est proprement fascinant, dépassant dans sa réalité ce que l’imagination romanesque n’aurait pu produire sans paraître aborder les rivages de l’improbable. Sans doute parce qu'explorée un peu trop superficiellement dans ses ambivalences par une plume qui décrit davantage qu'elle ne donne vraiment à ressentir, elle pourra certes laisser poindre un certain agacement chez le lecteur, qui l’observe longuement dans son rôle d’oie blanche malgré tout plus soucieuse du maintien de son train de vie qu’horrifiée par la fraude dont elle profite. Et même si la suite du récit lui donne davantage de consistance, plus que ce personnage, c’est bien l’incroyable succession d’événements qui jalonne sa vie qui donne au final tout son sel à ce roman.

Belle trouvaille que cette histoire véridique que Michèle Dassas fait sortir de la seule mémoire d’une famille. Il est de ces destins dont la réalité dépasse largement toute fiction. Ironiquement, les titres de la Société Générale de Gastronomie, qui ne valaient plus rien après la faillite de 1855, ont, semble-t-il, retrouvé aujourd'hui quelque valeur : celle d’objets de collection, mis aux enchères dans les salles des ventes… (3/5)

 

Citations :

Elle, dont l’enfance s’est écoulée au rythme nonchalant des îles, avait déjà éprouvé quelques difficultés à s’habituer à la cadence parisienne qui n’est rien en comparaison de l’agitation qui règne sur les trottoirs de Londres. Son père lui tient le bras. Ils marchent droit devant eux, sans s’arrêter. Et où s’arrêteraient-ils, d’ailleurs, dans des rues où le torrent des passants est si rapide, si impétueux, qu’il vous entraîne presque malgré vous ? Si bien que les Anglais ont inventé un trottoir pour les allants et un trottoir pour les venants. Gare à ceux qui voudraient rebrousser chemin ! Ils risqueraient de se faire, sinon écraser, du moins couvrir de contusions.

Tu as remarqué comme les gens ici semblent impatients d’arriver à destination. A Londres, on ne gaspille pas son temps. Le temps, c’est de l’argent, dit-on. Quand on désire acheter un article quelconque, on s’informe à l’avance de la boutique où le trouver, et l’on s’y rend. Un commis ou le patron accueille le client aussitôt. S’il s’agit d’emplettes, on lui montre les marchandises demandées et on l’informe du prix, invariablement fixe. Il accepte ou refuse. Toute transaction se termine donc en moins de deux minutes par un oui ou par un non. Dans le deuxième cas, le marchand se garde bien de lui faire l’article et de lui proposer d’autres marchandises, il considère toutes ses avocasseries du commerce français comme autant de paroles et de temps perdus.


 

lundi 18 avril 2022

[Marten, Eugene] Ordure

 

 


 

J'ai apprécié autant que détesté

 

Titre : Ordure (Waste)

Auteur : Eugene MARTEN

Parution : en anglais (Etats-Unis)  en 1999,
                  en français en 2022 (Quidam)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sloper commence sa journée de travail au moment où s’arrêtent les faiseurs de richesses et redresseurs de torts. Agent d’entretien dans un immeuble, il passe d’étage en étage en poussant son chariot. Il aspire, vide les poubelles, récupère ce qu’il peut. Ni vu ni connu. Avant de rentrer chez sa mère, où il vit à la cave, épiant ses voisines par la fenêtre.
Personnage sans histoire, sans ambition ni qualité, Sloper pourrait continuer à dilapider ainsi son temps dans l’indifférence la plus totale. Or un soir, sa routine est brutalement interrompue par une macabre découverte…
Bijou de noirceur, Ordure offre le portrait sans concession ni jugement d’un personnage trouble, logé dans l’angle mort de la conscience américaine.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eugene Marten est né en 1959 à Winnipeg, Manitoba. Il vit à Cleveland, Ohio. Il est l’auteur des romans In the Blind (Turtle Press, 2003), Waste (Ellipsis Press, 2008), Firework (Tyrant Books, 2010/2018), Layman’s Report (Dzanc Books, 2013). Son prochain roman, Pure Life, sera publié en 2022 par Strange Light.
On dit de lui qu’il est un écrivain pour écrivains. Quoi qu’il en soit, il est un des fers de lance de la littérature contemporaine américaine. Il est traduit pour la première fois en français.

 

 

Avis :

Sloper est agent d’entretien dans un immeuble de bureaux. Lui qui habite misérablement la cave, chez sa mère, et qui n’hésite pas, pour se nourrir, à piocher dans les ordures qu’il doit vider, fait un jour une découverte macabre dans le local à poubelles de son lieu de travail.

Jamais roman ne m’aura autant dégoûtée sans pour autant susciter mon rejet ! Car, comme l’indique Brian Evenson dans sa préface, Ordure « n’est pas un livre qu’on aime. Il faut le traverser, le vivre, le subir même : ce n’est pas quelque chose pour lequel on éprouve du plaisir ». Mieux vaut en être averti de prime abord : ce texte est écrit pour plonger ses lecteurs dans une totale répulsion, qui, s’il n’était par ailleurs tout à fait remarquable, risquerait fort de pousser un bon nombre d’entre eux à en interrompre la lecture. De fait, l’extrême répugnance qu’il suscite sert à ce point le propos de l’auteur, que l’on en reste subjugué par la puissance viscérale de ce livre très court, aux ellipses abyssales. Dans cette narration, ce sont des détails jetés de manière anodine et avec une sidérante économie de moyens, ainsi que d’incommensurables non-dits, qui ouvrent les plus vertigineuses perspectives, laissant au lecteur effaré le soin d’en sonder les effroyables incidences.

Sloper est ce que la monstrueuse indifférence et le mépris de notre société pour ses exclus est capable de produire : un rat condamné à survivre furtivement en se contentant des rebuts, qu’il s’agisse des déchets de notre consommation ou de ceux de notre humanité, incluant nos morts et ceux que nous parquons discrètement, ici les personnes lourdement handicapées, mais on pourrait d’ailleurs y ajouter nos aînés en fin de vie. Quelques mots presque inaperçus pour suggérer la maltraitance dès l’enfance, une poignée de détails atrocement saisissants pour illustrer des conditions de vie indignes et un désert affectif sans horizon, enfin la description sans émotion d’un rôle ingrat aux marges les plus viles de la collectivité, et l’on se retrouve en plein choc face à un être humain habitué à n’être qu’un déchet parmi les déchets, une sorte de monstre que l’on aurait privé du droit aux sentiments et à la moralité, et vis-à-vis duquel l’on ne sait plus ce qui l’emporte, de l’horreur et de la répulsion, ou de ce qui, dans ce naufrage, subsiste de compassion hagarde. Si le malaise qui étreint le lecteur devient si prégnant, c’est bien sûr en raison de ce que la narration comporte de scabreux, mais aussi parce qu’il est impossible de juger Sloper, les atrocités que pointe ce livre nous renvoyant à nos propres responsabilités et à l’absurde inhumanité de notre société.

D’abord publié à compte d’auteur il y a une vingtaine d’années, ce livre s’est rapidement taillé une réputation légendaire dans le milieu underground de la littérature américaine d’avant-garde. Il a trouvé depuis ses éditeurs, et même ses traducteurs. Il reste une lecture atypique, profondément dérangeante, que je n’ai effectivement pas aimée, mais qui vaut d’être expérimentée tant elle présente d’intérêt, tant sur le fond que sur la forme. Jamais livre n’aura autant déboussolé son lecteur, sûr de ne pas l’aimer, mais incapable de le détester. (3/5)

  

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

samedi 16 avril 2022

[Harris, Eddy L.] Le Mississipi dans la peau

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le Mississipi dans la peau
            (River to the Heart)

Auteur : Eddy L. HARRIS

Traduction : Pascale-Marie DESCHAMPS

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis)
                  2021 en français (Liana Lévi)

Pages : 256

 

  

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur :  

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Eddy le sait. Pourtant il décide, trente ans après une première descente du Mississippi en canoë, de réitérer l’exploit. Mais justement, ce n’est pas l’exploit qui l’intéresse cette fois. Il n’a rien à se prouver. Il veut juste prendre la mesure du temps écoulé. Eddy a changé, le fleuve a changé, le pays a changé. Avec Obama à la Maison-Blanche, les tensions raciales se sont paradoxalement aggravées. Quelque chose flotte dans l’air, prémices d’un changement plus radical. Descendre le cours mythique du Mississippi, c’est traverser les lieux emblématiques d’un passé plus violent que glorieux, et le regarder en face. S’interroger sur les peuples qui vivaient sur ces terres avant l’arrivée des Européens. Évoquer, au gré des rencontres, les actions humaines, bonnes ou mauvaises, sur le milieu naturel. Mais aussi se laisser porter par le hasard, les flots tantôt calmes, tantôt impétueux, et par le fil de pensées vagabondes.
Une traversée tendre et lucide de l’Amérique.
 
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eddy L. Harris, né à Indianapolis en 1956, est poussé par son père à faire des études jusqu’à la Stanford University. Dès son premier livre, Mississippi Solo, il est salué par la critique américaine. Tout en voyageant régulièrement à travers l’Europe et le continent américain, Eddy L. Harris a choisi la France comme point d’ancrage, où il a publié Harlem, Jupiter et moi, Paris en noir et blackMississippi Solo et Le Mississippi dans la peau en septembre 2021. Il aime à se définir ainsi: «Je suis un écrivain, un flâneur, un pitre, un voyageur. Être noir n’est qu’une de mes facettes.»

 

 

Avis :

Dans les années quatre-vingts, l’auteur se lançait, seul, dans la descente du Mississipi en canoë. Ce périple de 4000 kilomètres, entre la source du grand fleuve et la Nouvelle-Orléans, représentait un exploit tout aussi sportif que symbolique, dans une Amérique où les Noirs ne disposent toujours pas du même champ de possibles que les Blancs. Il avait alors raconté son voyage dans son livre Mississipi solo. Trente ans plus tard, alors qu’il approche de la soixantaine, il renouvelle l’expérience et publie un nouveau récit, occasion de reprendre la température du pays et de mesurer trois décennies de changement : environnemental, social et racial.

On ne pense pas au Mississipi sans convoquer un certain nombre d’images mythiques. Après tout, c’est l’un des fleuves les plus importants au monde, le plus long en Amérique du Nord si l’on excepte l’un de ses affluents, le Missouri, et le descendre, c’est parcourir quasi intégralement la hauteur Nord-Sud des Etats-Unis. Voie de navigation depuis l’époque précolombienne, « grand fleuve » sacré pour les Amérindiens à qui il doit son nom - francisation de « misi-ziibi -, il traverse quantité de milieux naturels très différents, a fait l’objet d’aménagements colossaux pour tenter d’endiguer ses légendaires inondations, et demeure un axe de circulation majeur, ainsi qu’une composante économique et culturelle essentielle pour le pays. 
 
Le parcourir en canoë est l’occasion rêvée pour évoquer l’Histoire, des Amérindiens à la colonisation européenne, des récits de Mark Twain à son rôle essentiel dans l’économie de plantation esclavagiste dans le Sud, de l’essor de ses industries à celui de ses grandes agglomérations, comme Minneapolis, Saint-Louis, Memphis…, et aussi, de la musique née des bayous à la culture américaine dans son ensemble. Très pollué lors du premier parcours de l’auteur, le fleuve est aujourd’hui en cours d’assainissement. Mais si les oiseaux reviennent, l’invasion de carpes sauteuses d’origine asiatique, qui n’hésitent d’ailleurs pas à attaquer en masse les rameurs aventurés sur ses eaux, menace son équilibre.

Pour l’auteur, ce voyage en solitaire est une confrontation avec lui-même et avec ses choix de vie, mais aussi une expérience destinée à montrer aux autres que quelle que soit notre couleur, plus nous nous connaissons, moins nous avons peur et plus nous pouvons être unis en tant que nation. Les rencontres éphémères s’y succèdent, parfois angoissantes, souvent enrichissantes. A travers elles, et en comparaison avec celles de trente ans plus tôt, se révèle la température du pays en matière raciale, alors qu’à cette époque, après la période Barak Obama, s’amorçaient le retour de manivelle trumpiste et une recrudescence de la violence entre Blancs et Noirs. Et, alors que le texte interroge sur les questions d’identité afro-américaine, sur la culture américaine et son lourd héritage de la confrontation raciale, c’est une réflexion personnelle fine et constructive, une main tendue vers la connaissance et la compréhension mutuelles que ce livre propose, dans un immense espoir de voir finir la peur et naître l’apaisement collectif. 

Ce livre brillant, aussi intéressant qu’agréable, est à la fois une belle rencontre, un voyage enrichissant et un plaidoyer sincère pour l’union identitaire de tous les Américains. Quelles que soient les erreurs commises, il faut accepter le passé pour enfin tourner la page et envisager de construire l'avenir. (4/5)

 

Citations :

Un grand moment peut être un très bon moment, et même un moment très important, mais ce n’est qu’un moment. Comme un mariage qui part en vrille, quand c’est fini, c’est fini. Il est impossible de le prolonger. De le falsifier. De le ressusciter. Un faux est un faux, un point c’est tout. Quant à tenter de revivre un grand moment, c’est comme attraper deux fois la même truite. Le poisson qui nous a donné du fil à retordre la première fois, n’est plus qu’un animal hébété la seconde. Le plaisir n’est plus le même.
Cette soirée détrempée avait été un moment magnifique. Un parfait alignement de planètes. Mais un moment ne fait pas une amitié. Les amitiés sont comme les histoires. Il faut les dire, les redire et les redire jusqu’à ce qu’elles aient pris assez d’épaisseur pour durer.
 

Comme dit le proverbe, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Entrez dans le fleuve comme dans un quelconque moment du temps qui passe, et le fleuve et le moment s’enfuient aussitôt. Peu importe qu’elle se précipite en torrent ou qu’elle glisse oisive en prenant son temps, l’eau dans laquelle on entre et dont on sort ne sera plus jamais celle dans laquelle on se baignera à nouveau. Comme chaque seconde et chaque minute qui passent et chaque instant vécu, elle aura passé pour toujours.
L’eau a changé dans l’intervalle, et on a soi-même changé. Celui qu’on était à ce moment-là ne sera plus vraiment. Ce qu’il reste du passé et de ce qu’on était avant d’être marqué par le temps et l’expérience se fond dans la mémoire immédiate, faillible et infidèle, puis dans l’idée de ce qui a été, et bientôt dans une sorte de nostalgie, un désir de cette époque où l’on était jeune, hardi et de plus belle allure, où la vie elle-même, du moins telle qu’on s’en souvient, se comportait mieux. Le bon vieux temps, celui que mon père recherchait, je crois, lors de nos balades en voiture dans son ancien quartier, n’est plus.
 

C’est la beauté que je cherche cette fois, pas celle de la routine mais celle cachée qu’on ne voit pas toujours, que ce soit dans le calme, la nature ou un sourire, le mien aussi parfois. La nature est un antidote à la mort de l’âme, aux bruits incessants qui engourdissent. Dans la nature, on est mis à nu, on se dépasse et on est porté au-delà de l’organisé et du prédéterminé, vers ces instants où rien n’est prédestiné, où tout dépend de chaque décision prise, tout est aventure, même le silence. Sous les pas, chaque craquement de brindille surprend. Chaque bruit venant des bois ou du fleuve dans la nuit est plus étrange que le précédent. L’obscurité n’est jamais aussi obscure.
 

Je veux vivre délibérément, comme Henry Thoreau, conscient de chacune de mes pensées et de chacun de mes choix. Il ne s’agit ni de confort, ni de souffrance, ni de privilégier l’un ou l’autre, mais de me sentir vivant, sous quelque forme ou manifestation que ce soit, sincèrement, sans fard, ni excuse. Ici, il faut choisir et assumer, comme toujours. Impossible de se mentir à soi-même. « […] vivre délibérément, ne faire face qu’aux faits essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à enseigner, et non découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n’avais pas vécu. »
 
 
Je me suis souvent demandé si la peur s’inscrit dans la mémoire et le patrimoine génétique, se transmettant de génération en génération. Je me suis demandé également si les anciens n’exprimaient pas la peur d’une réalité plus sombre qui a peu à voir avec le fleuve et beaucoup avec l’inconnu. Peut-être était-ce la peur tapie au fond des cœurs d’un peuple qui vit dans un pays où elle est la norme, où des choses atroces sont arrivées à des gens comme eux, comme moi, et où des atrocités peuvent encore arriver sur le fleuve, du mauvais côté de la ville, ou sur une route du Texas, comme à Jasper, cette nuit où deux braves types ont coincé James Byrd, l’ont enchaîné à l’arrière d’un pick-up et traîné jusqu’à ce que sa peau soit arrachée de sa chair, sa chair arrachée de ses os et sa tête arrachée de son corps.
C’est elle, la peur que mon père portait comme le péché, la peur qu’il tentait de dissimuler par ses avertissements et ses tentatives de tempérer le désir d’aventure et d’exploration qui s’éveillait en moi.
Dans sa jeunesse, la route et le fleuve n’étaient pas pour les gens comme lui. La route, il la prenait quand même, mais avec une certaine appréhension. Il avait toujours dans son coffre, au cas où, des câbles de démarrage, une épaisse couverture de laine et une glacière remplie de provisions. Un homme noir, en cette époque d’exclusion arbitraire, ne savait jamais où il pourrait passer la nuit en sécurité, s’il ne serait pas obligé de dormir dans sa voiture, sur le bas-côté de la route, s’il pourrait trouver un restaurant et prendre un repas correct sans être harcelé ou humilié, aller où bon lui semble et vaquer à ses affaires sans finir au bout d’une corde.
Il n’y avait pas besoin de prendre le vent, ni de humer l’air pour sentir le fumet du racisme, nul besoin de sortir son antenne pour le capter ou de soulever les pierres à la recherche de signes ou d’indices subtils. Aucun risque non plus de se laisser aller à des soupçons infondés. L’intolérance et la discrimination s’étalaient au grand jour. Elles se lisaient partout sur les enseignes et les affiches : Réservé aux Blancs – Chiens bienvenus – Interdit aux Nègres, aux Portoricains et aux Juifs. Si vous sortiez du rang par une après-midi d’été ensommeillée, comme Emmett Till, 14 ans, à Money dans le Mississippi, vous risquiez de finir en chair à pâtée, mutilé, flingué, ficelé à un morceau de fonte, jeté dans le fleuve pour y mourir noyé si vous n’étiez pas déjà mort.
Vous évitiez les routes, si vous vouliez être sauf. Vous restiez hors de vue, ou en marge. C’est cela, l’objectif de la terreur : vous rendre craintif, vous faire croire à la peur et vous confiner à domicile. Pour être sauf, il suffisait de se cacher, de se rendre invisible, de ne jamais aller à l’opéra ou au théâtre, ni dans aucun lieu où on n’était pas censé vous trouver : les bons jobs, les meilleurs restaurants, les plus beaux quartiers, les clubs, les parcs, les piscines, les écoles, les bois et le fleuve. Restez à l’écart de la vie, ne vivez pas, et vous n’aurez jamais peur.
Sur le siège arrière de sa voiture, mon père avait toujours un fusil.
Ma mère ne croyait pas à cette peur-là. Elle ne s’interdisait aucun lieu, ni aucune activité. Elle croyait à l’avenir. Elle croyait que le meilleur existait. Mais il ne viendra pas à toi, me disait-elle. C’est à toi d’aller le chercher et pour le trouver, tu dois regarder devant toi, jamais en arrière, où il est impossible d’aller. De toute façon tu n’as pas le choix. La marche arrière n’existe pas, tu ne peux qu’aller de l’avant. Jamais à reculons.
Peut-être est-il plus humain d’avoir peur, plus naturel de chercher une zone de confort et de s’y maintenir, plus facile de s’installer dans l’identique et la stabilité, que de franchir les frontières. Mieux vaut pour certains se tenir tranquille, faire avec les démons qu’on connaît, plutôt qu’avec ceux qu’on ignore ou qu’on imagine.
 
 
Pour une partie des Américains, l’élection de Barack Obama a été plus que bénéfique, une brise rafraîchissante après cent cinquante ans de chape de plomb, deux cent cinquante ans d’hypocrisie nationale, quatre cents de racisme, quatre siècles de lutte raciale, d’esclavage, de lynchages, de lois Jim Crow et Bull Connor, de statut de seconde classe, de lignes rouges et de déni du droit de vote et d’une foule de délits et de crimes contre l’humanité.
C’était comme si nous étions en route pour la Terre promise et que, arrivés ensemble à la mer Rouge, il ne nous restait plus qu’à la traverser ensemble pour échapper à l’armée de Pharaon. Pour une autre partie des Américains, l’élection d’un homme noir à la présidence des États-Unis a juste paru invraisemblable. Ces Américains-là n’ont pas eu le sentiment d’une réussite commune.
Le soir de l’élection de Barack Obama, le candidat battu a évoqué dans son discours l’importance particulière que cette élection représentait pour les Noiraméricains et la fierté qui l’accompagnait. Il ne se trompait pas, mais il n’a pas su dire l’importance que le moment revêtait pour tous les Américains et la fierté qu’ils auraient tous dû ressentir après ces quatre longs siècles. Réserver l’importance, la fierté ou la honte d’un moment particulier à une partie seulement de la population perpétuait une sorte d’apartheid historique et culturel. La mer Rouge était déjà en train de se refermer.
Le temps qu’Obama vienne prononcer son premier discours de politique générale devant la Chambre et le Sénat, l’immense soupir de soulagement que beaucoup pensaient avoir entendu s’est mué en un gémissement angoissé. Pendant l’allocution, le représentant de la Caroline du Sud, Joe Wilson, a hurlé qu’Obama était un menteur. Bientôt, le chef de la majorité au Sénat, le républicain Mitch McConnell, promettait de tout faire pour que le premier mandat d’Obama soit aussi le dernier, et un échec. Le pitre des ondes, Rush Limbaugh, chantait à ses auditeurs « Barack, le Nègre magique ». Le rugissement de la mer Rouge qui se refermait était assourdissant. Nous étions parvenus à ses rives, mais étions dans l’impossibilité de la traverser.
La page blanche qui s’ouvrait sur l’élection d’Obama ouvrait en réalité un nouveau chapitre de peur. Élu président, il représentait pour certains une menace, facilement exploitable par d’autres. Ses opposants les plus farouches avaient peur sans savoir de quoi, ni pourquoi.
La réaction était trop viscérale et inexplicable pour n’être que politique. C’était une peur tapie dans la psyché et l’âme, gravée dans les gènes. Ça ne pouvait être que la peur ancestrale des Noirs assimilés à d’effrayantes créatures de la nuit, horribles et dangereuses.
Obama a remporté un second mandat. La fin du monde n’est pas arrivée. Il n’y avait donc rien à craindre, mais la peur est restée. Les préjugés et les appréhensions n’ont pas disparu, ni changé. L’occasion de montrer ce dont nous étions capables, la capacité à surmonter notre Histoire et à prouver que nous étions ce que nous disions, ont été balayées.
Pendant que je me préparais à repartir sur le fleuve, Michael Brown, un jeune homme noir désarmé âgé de dix-sept ans, a été abattu par un policier blanc à Ferguson, non loin de l’endroit où j’ai grandi à Saint-Louis. Le flic a dit qu’il s’était senti menacé. Les gens ont eu le sentiment qu’un système judiciaire dans lequel un badge de policier pesait d’un tel poids ne ferait pas justice à la victime. Ils ont pensé qu’ils n’auraient pas voix au chapitre, qu’ils n’avaient aucun recours et que ce meurtre était celui de trop. Le baril de poudre a explosé. Les gens sont descendus dans la rue. Les manifestations pacifiques ont tourné à l’émeute et au pillage. La police a riposté. Ferguson a pris l’allure d’un théâtre de guerre. La police ressemblait à une armée d’occupation.
Les manifestations et les émeutes se sont multipliées au cours des semaines et les mois qui ont suivi, les épisodes racistes se succédant en rafales : tour à tour ont été abattus ou frappés par des flics blancs un gamin noir âgé de douze ans, un jeune homme noir de vingt-deux ans en train d’acheter un jouet, un motard noir de trente et un ans arrêté sur le bas-côté d’une route, un joueur de tennis professionnel noir, un homme noir qui vendait des cigarettes au coin de la rue, un homme noir arrêté pour défaut de ceinture de sécurité.
Les flics abattent « par erreur » trop d’hommes noirs, et trop souvent les peines prononcées sont trop légères au prétexte que la peur, étant plus forte que la formation, la retenue et le discernement de la police, justifie les tirs. Tire d’abord et occupe-toi ensuite des victimes et des conséquences, s’il y en a.
 
 
Ce sont toujours les hommes noirs que les flics blancs semblent craindre le plus, qui leur paraissent les plus dangereux, qu’ils sont disposés à abattre : l’Emmett Till que nous sommes tous au fond de nous.
Avec ce passif, on peut s’étonner que les Noirs ne craignent pas davantage les Blancs et la police. Qu’ils ne tirent pas les premiers (et posent des questions après).
Rien n’est plus américain que la haine raciale. L’apple pie et le baseball arrivent loin derrière. Seules les armes et la violence sont presque aussi universelles que le racisme. D’une côte à l’autre, d’une frontière à l’autre, l’obsession raciale domine notre psyché, sans elle nous ne serions pas qui nous sommes. La question raciale sous-tend nos débats nationaux. Elle est notre hymne, notre cauchemar, notre obsession, notre passe-temps. Elle est le sport national de l’Amérique et son plat préféré, et ce d’autant plus que nous prétendons qu’il n’en est rien. Nous sommes tels des alcooliques dans le déni.


À l’approche de l’enfance du fleuve, le lac commence à se vider et, comme la gravité, un courant des plus légers attire le canoë à lui et le propulse dans le voyage des voyages.
On a placé des petits rochers en travers de l’exutoire ; ils marquent l’endroit où le lac Itasca s’achève et où le Grand fleuve entame son voyage de trois mois vers l’océan. Une goutte de pluie théorique, une feuille ou une brindille, qui tomberait ici et ne rencontrerait pas d’obstacle, arriverait au golfe du Mexique dans quatre-vingt-dix jours. Je suppose qu’il en irait de même pour un homme en canoë s’il pouvait voyager nuit et jour, sans interruption, et sans l’aide d’une pagaie.


Cela semble le bon moment pour une méditation sur la peur. Je pourrais tout aussi bien réfléchir à la mort. La peur ultime étant celle de la mort, il est inutile de penser aux deux. La peur est plus fondamentale. La mort arrête tout. La peur de la mort est celle de l’inconnu, ou plutôt la fin de ce qui est connu. La peur, quelle qu’elle soit, arrête la vie. On a peur de l’inconnu, de ce qui pourrait arriver, pour lequel on ne serait pas prêt. La peur arrête le progrès. La peur immobilise. Aller de l’avant, c’est aller vers l’inconnu. Ce qu’on ne connaît pas est parfois terrifiant.


Certaines idées, en effet, mûrissent et se concrétisent mieux quand on est seul. D’autres sont trop folles pour être partagées. Trop folles pour être entendues. Seul, on n’a jamais à s’inquiéter d’avoir l’air ridicule, sinon dans le miroir. Si on est incapable de rire de soi, mieux vaut ne pas se risquer à des choses nouvelles. Être seul est libérateur. Il n’y a pas de regards indiscrets. Être seul peut brider aussi. C’est une façon d’être, mais une échappatoire également. Personne n’est là pour vous convaincre, personne non plus pour vous dissuader, personne pour vous voir tomber, échouer ou abandonner, et pas d’humiliation à craindre. Être seul encourage parfois les folies ou les freine. Sans témoin, le renoncement n’en est pas un. Seul dans la nuit, ce qu’on fait ou ne fait pas ne dépend que de soi, de qui on est. Bonne ou mauvaise, la décision vous appartient.  


Malgré mes lunettes roses, je sais que le racisme existe. Président noir à la Maison-Blanche ou non, l’Amérique post-raciale n’est pas encore une réalité. Les vieux démons et les craintes persistent. Les stéréotypes, les fantasmes, les malentendus provoquent des actes qui entraînent des réactions aux effets durables. Ils peuvent vous plonger dans un état de doute et d’appréhension permanent, de pessimisme et de peur aussi.
Durant l’essentiel de son existence, l’Amérique s’est efforcée de nier la mienne. Elle a mené cette entreprise par des politiques publiques officielles, la terreur extrajudiciaire, les codes culturels et économiques de la ségrégation et de la marginalisation, la violence et les violations, et tout simplement par le refus d’inclure. Pour prouver mon inexistence, l’Amérique et ses habitants ont mis en place un processus systématique d’élimination à la fois cruel en réalité et dans ses représentations. Il suffit de jeter un œil aux vieux films de Hollywood pour s’en convaincre.
Un extraterrestre qui débarquerait avec ces vieux films pour unique guide culturel, historique et démographique de l’Amérique, trouverait peu d’indices de la présence de gens de couleur noire dans le pays, à l’exception d’une domestique par-ci, d’un majordome par-là et d’un pitre aux yeux exorbités ici et là. À moins que le film ne traitât d’esclavage ou ne fût destiné à un public noir, les apparitions de Noirs à l’écran avant l’application du Code Hays étaient excessivement rares. Après la levée de l’autocensure aussi d’ailleurs : il fallait ouvrir très grands les yeux au cinéma pour y déceler des soldats noirs œuvrant à la victoire des deux guerres mondiales. Il n’était déjà pas facile d’en trouver dans les unités combattantes. Dans la vraie vie, ils avaient été cantonnés aux fonctions logistiques.
Si l’Amérique s’était trouvée du côté des vaincus, je me demande jusqu’à quel point on n’aurait pas reproché aux Noirs leur absence, leur manque de patriotisme. L’issue ayant été celle qu’on connaît, la gloire qui revient légitimement aux vainqueurs n’a pas été, comme le reste d’ailleurs, partagée équitablement. L’Amérique n’a jamais rien su de l’engagement de certains et de leurs faits de gloire.
Ma première intuition que l’Ouest américain n’a pas été bâti uniquement par des Européens blancs m’a été donnée par un réalisateur italien, Sergio Leone, et son western spaghetti Il était une fois dans l’Ouest. Ce n’était pas grand-chose, mais enfin, il y avait eu des Noirs à la frontière qui avaient travaillé à la construction du chemin de fer transcontinental au côté des ouvriers chinois. Il y avait eu des cow-boys noirs, des Noirs sur les lignes de diligence, des hors-la-loi noirs, des juristes, des fermiers noirs. Celui qui tient la plume contrôle le passé, l’Histoire qui est racontée, ceux qui y entrent et ceux qui en sont écartés. Il contrôle aussi l’avenir qui jaillit du passé. Ce que les gens apprennent et ce qu’ils croient. Ce qu’ils pensent d’eux-mêmes et de tout un chacun.
Si l’Amérique n’était pas toute blanche, elle donnait furieusement l’impression de vouloir l’être et de tout faire pour y parvenir. Toutes les unités de l’armée ont été ségréguées jusqu’en 1948. Une grande fédération de baseball a décidé de l’être en 1880 et l’est restée jusqu’en 1947. La NBA l’a été jusqu’en 1950. La National Football League de 1934 à 1946. L’Amérique se targue d’être une démocratie, mais l’universalité du droit de vote ne va toujours pas de soi.
Autrefois, il n’y a pas si longtemps encore, la route du voyageur noir était semée d’embûches. Souvent rien ne l’avertissait du danger, rien ne le prévenait de l’endroit, ni du moment où tel un serpent, il fondrait sur lui, rien pour lui dire que la voie était libre ou lui indiquer un itinéraire plus sûr. Aussi pénible soit notre époque, celle-là était pire. Transgresser les règles exposait aux mutilations et à la mort, comme les avait subies Emmett Till.
On pourrait croire que la haine était l’apanage du Sud profond où le lynchage était érigé en sport et en spectacle à l’intention d’individus qui, regroupés sans vergogne autour d’un homme noir pendu, posaient fièrement sur la photo, comme une équipe après un match victorieux. Dans ce climat, un Blanc pouvait suivre en toute impunité les injonctions de son cœur et de sa conscience racistes, assuré qu’il était par les normes collectives qu’il ne serait pas condamné pour ses agissements. En réalité, le phénomène était aussi répandu au Nord qu’au Sud.
Une émeute éclata en 1919 à Chicago parce qu’un gamin qui se baignait dans le lac Michigan avait franchi une ligne rouge invisible qui, à partir de la 29e rue, empêchait les Noirs de rentrer dans la partie blanche de la plage. Le climat était déjà tendu. La population noire avait commencé à emménager dans des quartiers où jusque-là ne vivaient et travaillaient que des Blancs. Le gosse, Eugene Williams, fut tué. Le baril de poudre explosa.
En 1917, la prétention des Noirs à des emplois dont les Blancs se croyaient exclusivement titulaires déclencha des émeutes à East St. Louis dans l’Illinois.
La mise en place du busing pour déségréguer les établissements publics de Boston dans les années 1970 exposa les écoliers noirs aux crachats, insultes et lapidations avec le même vitriol et la même violence dont avaient été victimes en 1957 les jeunes noirs qui se rendaient au lycée de Little Rock, en Arkansas. Séparés mais égaux, telle était la règle de principe d’un pays où la séparation ne fut jamais synonyme d’égalité.
En 1936, Victor Green composa un petit guide indiquant aux automobilistes noirs les lieux où ils pourraient manger et dormir en sécurité, sans devoir se présenter à un passe-plat à l’arrière des restaurants pour avoir leur sandwich, ou utiliser des toilettes « réservées aux gens de couleur », le plus souvent répugnantes quand elles fonctionnaient ou existaient. Le Green Book de Victor avait pour vocation d’épargner aux voyageurs noirs les dangers et les humiliations qui les guettaient sur les routes américaines.
L’autre façon d’être en sécurité, c’était d’éviter les routes, les bois et le fleuve, de rester chez soi en somme. De renoncer aux écoles, aux restaurants, aux plages et à toutes les bonnes choses de la vie, en tout cas aux meilleures réservées aux Blancs. C’était l’objectif visé.


Je me demande parfois si certains Noirs, sommés pendant si longtemps d’avoir peur, n’en sont pas arrivés à croire ce qu’on dit d’eux, s’ils n’ont pas fini par intégrer l’exclusion et transformer des impossibilités en interdictions, par apprendre à se limiter et à s’en contenter. On n’a pas le droit, alors on ne fait pas. On ne pouvait pas aller à la piscine municipale du parc Broad Ripple à Indianapolis ou sur les plages du lac Michigan à Chicago, il était donc inutile d’apprendre à nager. On n’avait pas les moyens de passer une semaine sur les pentes du Colorado l’hiver, on n’a donc jamais appris à skier. La peur des péquenauds gras tient légitimement les Noirs à l’écart des bois, des fleuves et de nombreuses situations où ils sont susceptibles de devoir prouver leur identité, leur droit de se trouver là et qu’ils n’ont pas volé la belle voiture qu’ils conduisent. Alors on arrête. On n’essaie même plus. Si on arrête assez longtemps, on perd le goût. Si on le perd assez longtemps, l’absence cesse d’être un manque. On s’habitue au vide. À la fin, ce qu’on n’a pas ne manque plus et disparaît de l’horizon. Ce qu’on n’a pas, ce qu’on ne fait pas devient la norme.


L’union fait la force et protège, c’est sûr. La sécurité est dans le troupeau. Mais quand, à la suite de son chef, le troupeau saute de la falaise pour s’écraser sur les rochers en contrebas, il n’est plus protecteur. Au bout du compte, ce qui se fait ou ne se fait pas repose sur les épaules de l’individu, sur ce qu’il fait ou ne fait pas. Nous sommes l’addition de nos actes quand nous sommes seuls. Et seuls nous le sommes toujours, même en groupe.


Les routes les plus empruntées ne sont pas forcément les plus propices aux fantaisies. Une fois qu’on est lancé sur son tapis roulant, il peut être compliqué d’en descendre. On est coincé, très vite le temps manque pour arrêter la machine, oser les folies qui nous révèlent à nous-même et nous font découvrir ce que nous voulons être vraiment. Bref, on est réduit à ce qu’on fait.
Les chanceux voient ce qui les attend avant que ça n’arrive. Parfois ils parviennent à déjouer ou éviter le tapis roulant. (…)
J’ai eu du nez très tôt. Mes années de fac m’avaient coulé dans un rôle que j’avais accepté en bon petit soldat. J’avais un job, un emprunt, une voiture. J’étais aspiré dans une vie qui, avec le recul, ne m’aurait jamais convenu. En tout cas, pas à l’homme que je suis devenu.
Trois semaines plus tard, je prenais mes jambes à mon cou. J’ai rétropédalé et ne l’ai jamais regretté. Naturellement, j’ai été curieux de la route que je n’avais pas prise. Si je n’ai pas eu de gros regrets, j’ai tout de même douté, pas de mon choix, mais du résultat qui se faisait attendre. Tout ce qui pouvait ressembler, même de loin, à du succès a mis du temps à venir. On ne sait jamais ce qu’il y a au prochain virage.
Une route rarement empruntée est souvent dangereuse, souvent semée d’embûches invisibles. On trébuche, on fléchit, la nuit tombe et on commence à douter. D’un point à un autre, la route est rarement rectiligne, à moins d’être très courte. Il y a des détours et des compromis, parfois peu nobles, des décisions difficiles à prendre, parfois difficiles à avaler. Certaines choses sont plus importantes que d’autres. Il y en a qu’on ne ferait pour rien au monde, quelle que soit la récompense ou la punition. Parfois on en sort gagnant, parfois non. Certaines ne méritent pas qu’on prenne le moindre risque. D’autres qu’on les prenne tous. En ce qui me concerne, j’ai fait le bon choix. Peut-être ne savais-je pas encore qui j’étais, mais je savais qui je n’étais pas, qui je ne voulais pas devenir, ce que je ferai et ne ferai pas, ce que je faisais et ne voulais pas faire. Mon oncle Robert m’avait averti la première fois : « Tu dois savoir quelles chaussures te vont et quelles autres vont à ton voisin. »


Je lui demande s’il se considère Indien ou Américain d’origine.
« Indien américain, dit-il. N’importe qui peut se dire Américain d’origine. »
Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire des négociations de traités et des procès, les tribus sont mentionnées sous le terme « Indiens ». En vertu de la loi du parchemin et de la plume, l’identité revendiquée ou attribuée a des conséquences juridiques.
La règle de la goutte de sang ne s’est pas appliquée aux Indiens aussi systématiquement qu’aux Noiraméricains. Selon le Code Jim Crow, quelle que soit la blancheur de votre peau et le nombre de générations antérieures, il suffisait d’avoir un seul ancêtre venu d’Afrique pour être aussi noir que moi et traité en conséquence. Je me suis souvent demandé pourquoi la règle ne valait pas pour toutes les origines, ce qui ferait de moi un Gallois autant qu’un Africain.
Pour ce qui est des Indiens, cela dépend de la tribu, de qui on compte et comment. Jim est rond et de couleur foncée. Son gendre et son petit-fils ne le sont pas. Tôt ou tard, les mariages exogènes, même avec un Indien d’une autre tribu auront des conséquences juridiques ou autres pour les tribus. En Amérique, les curieux tours et détours de la question raciale ne touchent pas que les Noirs.


Nous avons élu un Noir comme président. Deux fois. Je sais que cela signifie quelque chose. Mais je ne sais pas quoi. Avons-nous changé pour de bon la façon de nous voir les uns les autres et nous-mêmes, ou cette élection était-elle une aberration, une réaction contre le précédent président ? J’ai peur que la prochaine élection soit un retour de manivelle contre l’actuel. Parce que nous avons élu un président noir, on pourrait croire que nous sommes à la fin d’une ère et au début d’une autre, mais les choses peuvent facilement revenir en arrière ou empirer. Si on n’y prend garde, le retour de manivelle pourrait être pire.


(…) je me rends compte que je n’ai pas besoin de savoir d’où je viens pour savoir où je veux aller. Il me suffit de me savoir ici. Savoir d’où je viens est bien sûr utile pour comprendre comment j’en suis arrivé là. Utile aussi pour m’éviter de tourner en rond en répétant les mêmes erreurs et de revenir à mon point de départ. Le passé ne prédit pas l’avenir. Le passé n’est pas responsable du présent, mais il le rend possible. Il produit les pierres qui pavent sa route. S’il est parfois une ancre, il peut être aussi un tremplin. Ni l’un ni l’autre ne sont programmés. J’ai compris à ce moment-là que j’ai une tendance à l’oubli constructif. Je me vois comme un amnésique sélectif. À quel point, je ne sais pas. Je ne suis pas certain de ce qu’on peut réellement oublier, ni même jusqu’où il faut essayer. Si je le peux, je laisse tomber les vieilles rancunes et je ne gratte pas les croûtes des vieilles blessures. Elles ne guérissent jamais sinon. Un peu d’amnésie n’est pas toujours une mauvaise chose. Si les femmes ne pouvaient pas oublier les souffrances épouvantables de l’accouchement, elles ne donneraient sans doute plus naissance. Si on est hanté par la douleur chez le dentiste, on risque de finir avec des dents pourries. Il y a des choses qu’il faut savoir oublier. D’autres surtout pas. Chacun de nous a plus d’une histoire : celle que nous acceptons, celle que nous évitons et celle que nous oublions, notre histoire personnelle et l’Histoire avec un grand H, l’Histoire enseignée et l’Histoire glissée sous le tapis. L’envers de l’Histoire aussi. On nous enseigne celle de George Washington et du cerisier, mais pas celle de George et de ses esclaves ; on nous fait applaudir à la gloire du joueur de baseball Babe Ruth, mais en oubliant celle de Josh Gibson ou de Satchel Paige, des joueurs noirs de même stature ; on apprend le legs de Christophe Colomb découvrant l’Amérique, mais pas celui de sa tyrannie, de ses massacres et de sa cupidité. Ce que nous choisissons de pardonner est une façon d’oublier. Le bonheur est dans l’ignorance.


L’Amérique n’ayant ni coutumes, ni rites en commun pour exprimer qui nous sommes, j’ai toujours pensé qu’il était plus facile aux Américains de se redéfinir qu’aux peuples des pays lointains où je suis allé. Leurs traditions séculaires me sont longtemps apparues comme une sorte de nostalgie calcifiée, un ancrage dans la grandeur d’un passé générateur d’un présent moins enviable. C’est la nostalgie des Russes pour l’Union soviétique et les danses cosaques ; la soif de gloire impériale des Hongrois, leurs discours sur la grande Hongrie et le retour à leur ancien alphabet. Tout cela ne parle que de perte, de nostalgie, de folklore et paraît quelque peu inutile dans un monde globalisé qui se projette dans l’avenir et pour lequel les batailles contre la modernité, l’universalité et l’humanité commune semblent hors de propos et futiles au fond. Mais dans ce même monde globalisé où les traditions disparaissent et les cultures fusionnent, où le monde est formaté, où nous mangeons tous la même chose, écoutons la même musique, comment saurions-nous qui nous sommes si les Français ne s’assoient plus en famille autour de la même table et du même repas, si plus personne ne porte le béret à part les Basques et les étrangers qui jouent à être français, si les Irlandais relèguent leurs danses folkloriques aux activités périscolaires et si les Tziganes ne voyagent plus en roulottes tirées par des chevaux ?
Je ne dis pas qu’une culture se réduit à du pain et du vin, un style de danse ou un mode de transport, pas plus qu’elle ne se réduit à la violence, au port d’armes, à l’ingestion de hamburgers et au racisme. Mais tout cela contribue à une certaine vision du monde. Une chose en revanche est sûre. L’origine et la couleur de peau simplifient tout. Vous pouvez toujours apprendre à danser, à porter le béret, à parler la langue, à manger avec des baguettes ou une cuillère, si vous n’êtes pas à notre image, vous ne serez jamais des nôtres.
Nos traditions disent qui nous sommes. Elles disent aussi qui nous ne sommes pas. Cognez tant que vous voudrez à la porte, on ne vous laissera jamais entrer dans la grotte secrète.
Peut-être qu’en dépit des croyances, des apparences et de ses mythes, l’Amérique est aussi calcifiée que n’importe quel autre pays ou culture et qu’il lui est aussi difficile, voire davantage, de tourner la page. Difficile de se projeter dans l’avenir si on s’accroche au passé, surtout à un passé qui n’existe pas.


Après l’assassinat de Sitting Bull, Lyman Frank Baum, le rédacteur en chef de l’Aberdeen Saturday Pioneer écrivit : « Les Blancs, par la loi de la conquête, par la justice de la civilisation, sont les maîtres du continent américain ; la meilleure protection des colonies à la frontière sera assurée par l’annihilation totale des derniers Indiens. Pourquoi ? Leur gloire s’est envolée, leur courage est brisé, leur virilité effacée ; qu’ils meurent plutôt qu’ils ne vivent, ces misérables. »
Quinze jours plus tard, à la suite du massacre de Sioux à Wounded Knee, dans le Dakota du Sud, il continua dans la même veine : « Le Pioneer a déjà dit que notre sécurité est subordonnée à l’éradication des Indiens. Après leur avoir causé du tort pendant des siècles, nous devrions, pour protéger notre civilisation, y ajouter un tort supplémentaire et effacer de la surface de la terre ces créatures indomptées et indomptables. Là réside la sécurité de nos colons et de nos soldats. »
On lui doit des années plus tard, Le Magicien d’Oz, grand classique de la littérature enfantine.


L’Histoire est beaucoup plus complexe qu’une succession d’événements, de dates et de personnages. C’est un long fil narratif dont nous choisissons ou pas d’ignorer le contexte. Nous enterrons certains récits que nous oublions. Nous perdons leur trace. Nous ne les remarquons plus parce qu’ils se dissimulent derrière des noms de lieux dont nous choisissons de ne pas explorer les origines : Keokuk et Black Hawk, Ottumwa et Kaskaskia, etc.
Nous en passons sous silence parce que, dit-on, la fin justifie parfois les moyens, et que le butin revient aux vainqueurs à qui revient aussi de faire le récit de la victoire, ce qui ne signifie pas qu’ils écrivent l’Histoire. L’Histoire reste. L’Histoire est ce qui a été, et non ce dont nous nous souvenons. Ni la façon dont nous la racontons.
Racontez-la de travers et elle surgira de l’eau au moment où vous vous y attendrez le moins, et elle vous estourbira.
Effacez les traces, les actes resteront. Érigez des statues ou brisez-les, nos actes passés ou futurs resteront. Les livres, la politique, les grandes idées ne sont que des masques. Les faits ne peuvent être effacés, brisés ou ignorés. Qui nous glorifions et comment en dit plus sur nous et notre époque que sur les morts et leur temps.
L’amnésie est notre instrument le plus sûr. Plus sûr que le regret. En oubliant, nous nous autorisons à ne pas savoir et à ne pas réfléchir à ce qui a été et à ce que nous avons fait autrefois pour être là aujourd’hui et posséder ce que nous possédons. Si la gloire et les gains sont collectifs, la culpabilité doit l’être également. L’Histoire est ce qui nous a amenés jusqu’ici collectivement.
Si je n’ai jamais eu d’esclaves, jamais tué d’Indiens ni volé leurs terres, si je n’ai jamais fait la guerre, je bénéficie de ceux qui l’ont fait. À ma façon, j’ai profité de l’esclavage, du vol et du sang répandu, de même que j’ai profité de l’évolution de l’humanité et du progrès technologique, comme j’en ai souffert aussi. Si je suis incapable de le reconnaître, je m’ampute de quelque chose. C’est le propre de l’Histoire de l’humanité et des histoires nationales en particulier. Nous sommes responsables des bienfaits comme des méfaits. Nous ne pouvons nous glorifier des premiers qu’à la condition de reconnaître et de répudier les seconds, de nous en repentir. Alors nous pourrons commencer à reconstruire, une poignée de main, une tape dans le dos, un geste amical, un mot gentil à la fois.
Le sens de l’Histoire advient comme le lever du jour : doucement, progressivement, sans crier gare. Soudain, il est là, telle Athéna, équipé de pied en cap, prêt à engager la bataille.
Il n’y a pas de retour en arrière. On ne défait pas ce qui a été fait. Mais on peut réparer.


Soudain j’entends un gros ploc dans mon dos. Je me retourne à demi pour tenter de voir ce que c’est. Aussitôt j’entends un autre ploc sur le côté. Puis un autre. Et encore un autre. Bientôt tout un banc de poissons saute en l’air et dans tous les sens. C’est prodigieux. À distance, c’est un spectacle dont je suis l’observateur curieux. Soudain l’un d’eux me rejoint dans le bateau, si violemment agité qu’il retourne à l’eau avant que j’aie pu l’assommer d’un coup de pagaie pour en faire mon déjeuner. Puis une énorme carpe vient s’écraser contre mes côtes.
La folie perturbe soudain la paix. Moins d’une minute plus tard, l’éruption de poissons cesse. Le calme revient. D’un coup, sans prévenir. Le chahut dans ma tête, lui, ne se calme pas. La première fois, c’est presque drôle. Ça fait un choc de voir des poissons littéralement sauter hors de l’eau et pleuvoir comme des bombes. Après, c’est de moins en moins amusant. Mais, en dépit de la fréquence des attaques, c’est un spectacle en soi. Les uns après les autres, d’immenses bancs de poissons sautent en l’air à plus de deux mètres de haut, ils éclaboussent partout, se jettent sur vous. Dès la première éruption, le plus effrayant est de comprendre que ces explosions de carpes peuvent vous blesser, et même vous assommer, n’importe quand. Vous êtes tout le temps sur le qui-vive.


Le fait est qu’on vit dans une petite bulle. Qu’on s’en rende compte ou non, on est tous repliés sur notre petit milieu, on ne voit pas grand-chose d’autre, en partie parce que la bulle est plutôt confortable. Si j’ai fait ce premier voyage, c’était pour quitter ma zone de confort, faire un truc que je n’avais jamais fait avant, un truc un peu risqué, qui ferait que je me sentirais vivant.


À South Saint Paul, un peu plus bas, j’ai vu une église. (...)
Il y avait deux églises autrefois. Une paroisse noire, l’autre blanche. Les deux connaissaient de graves difficultés financières en raison du vieillissement de la population et de l’évolution des modes de vie qui avaient éclairci leurs rangs. Elles auraient pu fermer leurs portes. Elles avaient décidé au contraire de fusionner.
Je ne sais pas comment les choses se sont passées. Peut-être à la manière d’une petite annonce dans le journal : paroisse blanche célibataire, trente-cinq fidèles, cherche paroisse noire, célibataire, de taille, mentalité et impécuniosité semblables pour fusion spirituelle et plus si affinités. Et puis ? Pile ou face pour savoir lequel ex-pasteur devient le nouveau ? Ou bien prêchent-ils chacun à leur tour ?
Toujours est-il que la paroisse noiraméricaine et la paroisse blanchaméricaine ont uni leurs cœurs et leurs âmes pour ne faire plus qu’une. « Nous ne sommes ni une paroisse noire, ni une paroisse blanche, me dit Oliver White. Nous sommes une seule paroisse. » Oliver White et Lisa Bodenheim sont co-pasteurs. Pour eux, Grace-Clark United Church of Christ n’est pas une église unie mais une église qui unit. « Couleur de peau, âge, genre, statut, ça n’a aucune importance et ça ne compte pas ici, dit Oliver. On laisse tout ça à la porte. »
Je ne sais pas pourquoi un fait a priori très ordinaire devrait me paraître aussi remarquable. C’est une église après tout, un lieu de rassemblement, de communion. S’il y a bien un endroit où les divisions devraient s’effacer, c’est à l’église. « Pour moi, c’est une évidence, poursuit Oliver. En agissant ainsi, vous élargissez votre monde, comme nous avons élargi le nôtre. Plus ça va, plus on se rend compte qu’on est pas si différents les uns des autres. Il est temps pour l’église noire et pour l’église blanche de faire tomber les barrières de la division et de se rassembler. »
Plus facile à dire qu’à faire dans un pays où Martin Luther King disait de l’heure du culte du dimanche matin qu’elle était la plus ségréguée d’Amérique. C’était un office tout simple avec des cantiques. Quelqu’un m’a montré la bonne page dans le livre de chants. Oliver a prêché. Lisa a fait quelques annonces.
Le Minnesota n’est pas le Sud profond. C’est encore l’Amérique. La religion ne rassemble pas comme elle le prétend. Trop souvent en réalité elle conduit à plus de divisions.


Les fleuves, c’est comme la vie. Ils passent devant vous, en silence la plupart du temps, sans se faire remarquer, peut-être qu’ils vont quelque part où on voudrait aller. La plupart du temps, on reste assis là, sur la berge, et c’est comme si on voyait passer sa vie. On peut pas toujours attendre, en spectateur. On doit trouver ce qu’on est censé faire et le faire. On appelle ça la destinée. Tout le monde en a une. Enfin, c’est ce qu’on dit.


Devant le restaurant de Saint Francisville, j’étais resté de longues minutes à me demander, vu mon état, si je devais tenter le diable. Rien, absolument rien, ne permettait de dire que je posais un problème, rien qui suggérait que je n’étais pas le bienvenu, rien pour me donner l’impression que j’aurais dû entrer par la porte de service ou attendre dehors qu’on me livre mon repas à emporter. On ne m’avait pas conduit à la table la plus à l’écart, dans le coin le plus sombre. Je m’étais installé, on était venu prendre ma commande, j’avais été servi et avais fait un excellent repas. Une fois dehors, je m’étais étonné.
L’étonnement aussi est pernicieux. Il vous tient sur vos gardes, en déséquilibre. On ne sait jamais à quoi s’attendre, ni quelles règles s’appliquent, quand et où, s’il y en a. C’est ainsi que le pouvoir s’exerce sur ceux qui n’en ont pas. L’ignorance, l’absence de certitudes, de règles sûres transforment le sol en sables mouvants.
Du temps où j’étais ado, mes parents et moi rentrions, un soir, du Kentucky Derby. Nous étions à mi-chemin mais trop fatigués pour conduire toute la nuit. On avait fini par dormir quelques heures dans la voiture, sur le parking d’un motel où mon père avait tenté d’obtenir une chambre.
« Le gars à la réception dit que c’est plein », nous avait-il annoncé.
C’était peut-être vrai. Peut-être aussi que mon père ne voulait pas dépenser d’argent pour quelques heures de sommeil alors que nous étions si près de la maison. Il était comme ça aussi. Il se peut également que dans un petit motel de l’Indiana rural, il y eût de la place, mais pas pour nous. Je ne le saurai jamais.
Ce qui advient, et comment, dépend dans une large mesure de l’interprétation qu’on en fait, de la façon dont on s’en dépêtre ou se les approprie. On peut s’interroger jusqu’à l’asphyxie, se mettre tout sur le dos ou sur celui des autres, entretenir sa rancune ou laisser celles de l’Histoire étayer nos croyances. Ou bien laisser les choses couler comme l’eau sur les ailes du canard et avancer malgré tout. On peut résister, insister ou regarder tout simplement, comme si ce qu’il se passe arrivait à quelqu’un d’autre et n’avait pas de réalité.
Facile à dire quand on a eu la chance de tomber du bon côté de la barrière et de pouvoir se demander, comme un survivant des camps de concentration, pourquoi on a été épargné. Du bon côté de la barrière, on peut se permettre de ne pas prendre les choses au sérieux. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.


À chaque rencontre je peux jauger le caractère d’une personne. Collectivement, peut-être reflètent-elles celui du pays.
Une des principales inconnues avec laquelle les Européens ont vécu à leur arrivée dans ces vastes contrées sauvages était la peur permanente d’être attaqués par ceux-là mêmes dont ils volaient les terres, qu’ils conquéraient et réduisaient en esclavage. D’emblée, la peur était dans le brouet, mêlée à l’injustice et à la duplicité. Les attaques pouvaient surgir de n’importe où : mettez les roulottes en cercle. Armez-vous. Protégez-vous. Soyez les défenseurs de l’hypocrisie.
La peur incube dans l’Histoire. Elle vit dans les gènes. S’épanouit dans la pensée moutonnière. Quand les individus pensent en tant que membres d’un groupe, et non par eux-mêmes, ils pensent et agissent comme la tribu agirait ou voudrait qu’ils agissent.
L’individu se perd dans le groupe.
Impossible d’y échapper, à moins de tomber dans le piège de l’opposition binaire victime-agresseur, le manque de chance ou la maîtrise de son destin. Nous ne sommes jamais tout l’un ou tout l’autre, quoi qu’on en pense. On n’est jamais entièrement à l’abri des zigzags d’un chauffard ivre ; on ne peut jamais totalement écarter les coups du sort, pas plus que contrôler les gestes et les réactions d’autrui.
Il y a l’accident et l’intention, mais il n’y a pas à s’ériger en victime du fait d’être renversé par un chauffard ivre, ni parce qu’on a laissé autrui révéler son vrai visage, ou être ce qu’il est vraiment, généreux ou abruti. J’ai choisi de graviter vers les généreux et de faire mon possible pour éviter les abrutis, sans laisser ni les uns, ni les autres, empiéter sur mon intimité.
C’est le pouvoir dans lequel je crois. Je n’ai pas la main sur le mal qui est fait, la stupidité des uns ou la générosité des autres, ni sur les conséquences. Je ne peux contrôler, si tant est que ce soit possible, que moi-même. Je peux refuser de conduire un train vers les camps de la mort. Je peux refuser de frapper un manifestant à la tête. De tirer le premier. D’avoir peur. Je peux perdre mon emploi pour ça, mais je peux refuser. Je peux perdre ma vie aussi, mais je peux refuser.
Si je ne refuse pas, si je n’aide pas, c’est parce que c’est dans ma nature.
De même, je peux tenir la porte à quelqu’un en sortant d’un immeuble, mais je ne peux pas obliger cette personne à la tenir pour la suivante. Je peux m’attrister que ma courtoisie ne soit pas imitée, mais je ne peux y forcer quiconque, pas plus que je ne peux passer ma journée à tenir la porte aux gens. Je ne peux faire que ce qui est en mon pouvoir. Aussi tragique ou magique que soit l’issue, je ne peux faire que ma part et adapter mes propres réactions à ce qu’il se passe et ses conséquences. Je ne suis pas responsable des actes des imbéciles. Je n’y peux rien. La victimisation laisse à penser le contraire, qu’en quelque sorte c’est de ma faute. La victimisation consiste à céder trop de soi-même.
Victime ou attaquant, être au bon endroit au bon moment, au mauvais endroit au mauvais moment ou au bon endroit au mauvais moment, comme au baseball, nous sommes tous à la batte, à fixer le lanceur et à réagir à la trajectoire de la balle – accélérée, ondoyante, molle – pour tenter de la frapper. C’est souvent la manière dont on réagit au lancer, la façon dont on gère une situation donnée, qui fait la différence et qui, j’en suis convaincu, révèle en retour notre nature.


Nous ne savons que ce que nous savons au moment où nous le savons. Rares sont les visionnaires capables de relier les points avant qu’ils apparaissent tous ou d’anticiper ce qui aurait pu être avant que les faits se réalisent. Envisager un avenir meilleur nécessite des lunettes que la plupart d’entre nous n’ont pas ; c’est pourquoi nous subissons un avenir tissé de conséquences inattendues que nos actes et erreurs passées ont provoquées. Nous agissons en espérant que tout se passera au mieux.


Le voyageur par beaucoup d’aspects ressemble à un artiste. Le voyage est une toile vide, une page blanche, un bloc de pierre qui attend d’être buriné et sculpté. Il n’est rien, tant que l’envie ne se manifeste pas d’attaquer la toile, l’obligation de transformer la pierre, le besoin de s’aventurer quelque part en ayant conscience non seulement de la destination, mais du parcours. La quête du voyageur est celle de l’artiste. Un défi lancé à soi-même. Une remise en cause de ses croyances, la conscience qu’en transformant la toile on se transforme soi-même.


Mais l’aventure ne s’achève pas au prétexte que nous parvenons à un point d’arrivée. Que nous restions tranquilles, que nous parcourions mille kilomètres, un million ou une dizaine seulement, le voyage ne se termine jamais : immanquablement il nous ramène à nous-même.


 

jeudi 14 avril 2022

[Christie, Michael] Lorsque le dernier arbre

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Lorsque le dernier arbre
           (Greenwood)

Auteur : Michael CHRISTIE

Traductrice : Sarah GURCEL

Parution : en anglais (Canada) en 2020
                   en français en 2021
                   (Albin Michel)

Pages : 608

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s'accumule, c'est tout – dans le corps, dans le monde –, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d'avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. »
 
D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts.
2038. Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L’un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l’ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d’un avenir meilleur. Jusqu’au jour où un ami lui apprend qu’elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse. Commence alors un récit foisonnant et protéiforme dont les ramifications insoupçonnées font écho aux événements, aux drames et aux bouleversements qui ont façonné notre monde. Que nous restera-t-il lorsque le dernier arbre aura été abattu ?
Fresque familiale, roman social et écologique, ce livre aussi impressionnant qu’original fait de son auteur l’un des écrivains canadiens les plus talentueux de sa génération.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Originaire de Vancouver, en Colombie Britannique, Michael Christie avait fait une entrée remarquée sur la scène littéraire avec son premier recueil de nouvelles, Le Jardin du mendiant (Albin Michel, 2012). Traduit dans une quinzaine de langues, Lorsque le dernier arbre a été finaliste du prestigieux Giller Prize et récompensé par le Arthur Ellis Award for Best Novel.

 

 

Avis :

Nous sommes en 2038. La planète étouffe sous la poussière depuis que les arbres ont quasiment tous disparu, décimés par des épidémies fongiques. Restent encore quelques rares zones épargnées, comme l’île de Greenwood, au large de Vancouver. Jacinda y gagne modestement sa vie en tant que guide touristique. Mais voilà qu’elle apprend qu’elle serait l’ultime descendante de Harris Greenwood, un homme qui, au prix d’une déforestation radicale, fit fortune dans l’industrie du bois. C’est un siècle d’une histoire familiale chaotique qui se dévoile peu à peu…

Inquiétante vision que celle d’un monde sans arbres ! Le cauchemar envisagé dans ce livre ne paraît pourtant pas complètement fantaisiste et c’est avec un certain trouble qu’on y assiste à l’agonie de géants millénaires, non pas des célèbres séquoias de Californie que tout le monde sait menacés de disparition par les incendies, mais des tout aussi impressionnants pins d’Oregon, dont les plus vieux et les plus volumineux poussent pour de bon sur l’île de Vancouver, et sur l’avenir desquels une invasion d’insectes parasites laisse en effet planer quelques incertitudes. Comment en est-on arrivé à une telle situation ? Là encore, rien d’invraisemblable dans ce roman, mais une histoire passionnante, courant sur quatre générations que, par bonds dans le temps – 2008, 1974, 1934, 1908 –, l’on va découvrir comme les cernes de croissance d’un arbre généalogique.

Commencée au début du XXe siècle par un spectaculaire accident qui réunit deux jeunes garçons comme des frères, la destinée des Greenwood est dès le début à ce point liée aux arbres qu’ils lui doivent jusqu’à leur nom. Et, par-delà les innombrables aléas qui vont modeler cette famille au cours des décennies, les arbres, sur pied ou exploités sous toutes les formes possibles, ne cesseront d’alimenter les passions de génération en génération de Greenwood. Mais quelle est tortueuse, originale et captivante, cette épopée aux rebondissements incessants qui finit par s’ancrer dans l’Ouest canadien, au fil de proximités, de solidarités et d’alliances qui tiendront lieu de liens du sang. Explorant le temps à la manière de la dendrochronologie, le récit éclaire peu à peu le lecteur sur un passé déterminant dont les héritiers ont perdu la mémoire et rejouent sans le savoir des drames et des situations indissolublement liés. C’est ensuite avec une tristesse douce-amère que l’on regagne l’époque de Jacinda, qui, comme tout un chacun dans la vie réelle, ne dispose que de bribes, pour la plupart erronées, pour comprendre l’histoire de ses prédécesseurs.

Un souffle aussi puissant qu’original traverse cette fresque familiale et sociale aux résonances écologiques, qui, sans manichéisme et en gardant l’espoir, nous rappelle le péril que l’activité humaine et les appétits industriels font peser sur nos forêts. Alors, comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, souvenons-nous que « Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a vingt ans. À défaut de quoi c’est maintenant. » Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations :

Il sait que les arbres utilisent souvent les oiseaux et les écureuils pour répandre leurs graines, et aussi toutes sortes de choses qui volent au loin, comme les hélices et les bourres de coton. C’est ainsi que fonctionne une bonne partie de la Création : les êtres vivants envoient des versions d’eux-mêmes dans le grand mystère du futur.
 
Les hommes comme Rockefeller n’ont jamais considéré son pays – la plus grande réserve de matières premières au monde, d’abord volée aux nations indigènes, puis vendue morceau par morceau à des investisseurs étrangers de son espèce – que comme un étalage où se servir. Et le temps d’un bref vertige alcoolisé, Harris plaint les arbres. Notamment pour la naïveté avec laquelle ils s’affichent de toute leur haute majesté. L’or et le pétrole, eux, ont le bon sens de se cacher.  
 
Ils regardent toujours vers le haut et Harris fait de son mieux pour imaginer l’entrelacs des branches. « C’est étrange, tu ne trouves pas, Liam, qu’il suffise d’acheter la terre où un arbre pareil est enraciné pour avoir le droit de le détruire à jamais ? Et le plus étrange, c’est qu’il n’y a personne pour vous en empêcher. » 
 
Je comprends ta position, dit-il en posant sa main chaude dans le dos de Harris. Mais ce Lomax me fait penser à un arbre qui a été scié de part en part et qui pourtant ne tombe pas. J’ai beau être plus marin que bûcheron, j’ai passé assez de temps dans tes camps forestiers pour savoir qu’un arbre entièrement scié qui ne tombe pas est l’une des choses les plus dangereuses qui soient.
 
Prédicateurs et politiciens clament souvent que les épreuves nous rapprochent les uns des autres. Qu’un immense désastre comme la Grande Dépression fait ressortir ce qu’il y a de plus noble et de meilleur en nous. Mais au cours de sa longue vie de souffrances et de batailles, Harvey Bennett Lomax aura été témoin de l’exact opposé. Ce que l’expérience lui a appris, c’est que plus les temps sont durs, plus nous nous comportons mal les uns envers les autres. Et ce que nous avons de pire à offrir, nous le réservons à notre famille.
 
Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre, dit le proverbe. Mais Willow sait d’expérience que ce serait plutôt le contraire. Un fruit n’est jamais que le véhicule par lequel s’échappe la graine, un ingénieux moyen de transport parmi d’autres – dans le ventre des animaux, sur les ailes du vent –, tout ça pour s’éloigner le plus possible de ses parents. Faut-il donc s’étonner que les filles de dentiste ouvrent des confiseries, que les fils de comptable deviennent accros au jeu et que les enfants de téléphage courent des marathons ? Elle a toujours pensé que la plupart des gens vivent leur vie en réfutation de celles qui les ont précédés. 
 
Il y a un proverbe chinois qu’elle a toujours aimé : Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a vingt ans. À défaut de quoi c’est maintenant. 
 
Pourquoi les gens sont-ils programmés pour vivre juste assez longtemps pour accumuler les erreurs, mais pas pour les réparer ? Si seulement nous étions comme les arbres, se dit-elle en passant les grilles de la demeure de son père pour la dernière fois, le bébé bien attaché sur le siège passager à côté d’elle. Si seulement nous avions des siècles devant nous. Peut-être alors pourrions-nous redresser tous les torts que nous avons causés.  

Le bois, c’est du temps capturé. Une carte. Une mémoire cellulaire. Une archive. C’est pourquoi, d’après Liam, les menuisiers-charpentiers comme lui ne manqueront jamais de travail. Parce que les gens voudront toujours avoir du bois près d’eux, que ce soit dans leurs maisons, au sol, aux murs ou au plafond, dans les cannes sur lesquelles ils s’appuient en toute confiance, leurs plus beaux instruments de musique, les objets transmis de génération en génération et les vieilles chaises à bascule, et – plus significatif encore – les boîtes qui facilitent leur voyage en terre.

Quand un menuisier-charpentier anglophone dit d’une pièce qu’elle est clear, ou « impeccable », il entend par là qu’elle n’a ni nœud ni flache, ni aucune autre imperfection. Au fil des années qu’il a consacrées au travail méticuleux du bois, à couper chaque pièce exactement à la bonne longueur pour amoureusement les emboîter avec la plus grande précision avant de polir le tout jusqu’à obtenir un lustre à vous réchauffer l’âme, Liam Greenwood s’est souvent dit que si les gens préféraient le bois « impeccable », c’est qu’ils avaient besoin de voir le temps bien empilé. Chaque année proprement et soigneusement rangée sur la précédente. Sans obstacle, sans défaut. Tout le contraire de leurs vies.

Liam se rappelle avoir lu sous la plume de George Nakashima que, dans les familles japonaises traditionnelles, on plantait un paulownia à la naissance d’une fille. C’est une espèce qui pousse vite, et le temps que la petite grandisse et soit prête à quitter la maison, l’arbre aussi était prêt à être coupé pour son bois. Les magnifiques planches au grain très fin ainsi obtenues servaient à fabriquer une malle sculptée dans laquelle la jeune femme rangerait ses kimonos. C’est pourquoi le paulownia est connu sous le nom d’arbre impérial (...)

Le temps, Liam le sait, n’est pas une flèche. Ce n’est pas non plus une route. Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde –, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure.  

Rien ne dispose plus au calme qu’un vieil arbre. Il inspire la déférence, comme un funambule fige le public sous lui tout en bas, comme une église apaise jusqu’aux non-croyants qui s’y aventurent.

La scientifique qu’elle est sait qu’au moment précis où elle entamera la coupe, l’arbre condamné se mettra à transférer son capital chimique à la terre pour que ses voisins l’absorbent. Tous ses précieux pesticides et composés antifongiques, tout son nitrogène et son phosphore seront distribués via le réseau fongique de la forêt, une sorte d’héritage familial, un dernier acte de charité au plus pur sens du terme.  

Même lorsqu’un arbre est au plus fort de sa croissance, seulement dix pour cent de ses tissus – les cernes externes, ou aubier – peuvent être qualifiés de vivants. Tous les cernes du duramen, eux, sont morts : de la cellulose doublée de lignine qui s’est accumulée, année après année, couche après couche, pendant les sécheresses comme pendant les orages, les maladies et les agressions – tout ce que l’arbre a vécu, préservé et consigné dans son propre corps. Chaque arbre est tenu par son histoire, par l’ossature de ses ancêtres. Et depuis que le journal est parvenu jusqu’à elle, Jake comprend que sa propre vie est étayée par des couches invisibles, structurée par les vies qui l’ont précédée. Et par une série de crimes et de miracles, d’accidents, de décisions, de sacrifices et d’erreurs auxquels elle doit d’habiter ce corps et cette époque-ci. 

Et si la famille n’avait finalement rien d’un arbre ? se dit Jake tandis que le duo marche en silence. Si c’était plutôt une forêt ? Une collection d’individus mettant en commun leurs ressources via leurs racines entremêlées, se protégeant les uns les autres du froid, des intempéries et de la sécheresse – exactement ce que les arbres de Greenwood Island ont fait pendant des siècles. Même si Euphemia Baxter n’est pas l’arrière-grand-mère de Jake et Harris Greenwood pas son arrière-grand-père, même si Jake n’a jamais vu son père Liam ou sa grand-mère Willow, ce sont tous des Greenwood. Et elle les porte en elle, engrainés dans sa structure cellulaire : ils ne font peut-être pas partie de son arbre généalogique, mais de sa forêt généalogique, si. Et qui mieux qu’une dendrologue pourrait savoir que c’est la forêt qui compte ?
Que sont les familles, sinon des fictions ? Des histoires qu’on raconte sur certaines personnes pour certaines raisons ? Comme toutes les histoires, les familles ne naissent pas, elles sont inventées, bricolées avec de l’amour et des mensonges et rien d’autre. Et c’est grâce à un tel bricolage que cet enfant misérable pourrait devenir – pour le meilleur et pour le pire – un ou une Greenwood.