dimanche 29 septembre 2019

[Berest, Claire] Rien n'est noir






Coup de coeur đź’“đź’“

Titre : Rien n'est noir

Auteur : Claire BEREST

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 250






 

 

Présentation de l'éditeur :

« Ă€ force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’Ă©tait toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dĂ» vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abritĂ© des orages ? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassĂ© par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempĂ©es de tequila, et elle ne voit pas oĂą est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crĂ»ment, et les fĂŞtes Ă  rĂ©veiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus cĂ©lèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal sĂ©ducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.»


Le mot de l'Ă©diteur sur l'auteur :

Claire Berest publie son premier roman Mikado Ă  27 ans. Suivront deux autres romans : L’Orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais : La Lutte des classes, pourquoi j’ai dĂ©missionnĂ© de l’Éducation nationale et Enfants perdus, enquĂŞte Ă  la brigade des mineurs. En 2017, elle Ă©crit GabriĂ«le avec Anne Berest qui fut un grand succès.


Avis :

Je ne m’Ă©tais jamais rĂ©ellement penchĂ©e sur la peinture parfois dĂ©routante de Frida Kahlo, cĂ©lèbre peintre mexicaine de la première moitiĂ© du 20ème siècle. Ce livre a donc Ă©tĂ© pour moi l’occasion de dĂ©couvrir la femme en mĂŞme temps que son Ĺ“uvre : et quelle claque !

Frida Kahlo eut une vie hors norme : atteinte enfant de la polio, victime Ă  dix-huit ans d’un grave accident de bus qui lui laissa de terribles sĂ©quelles, elle se forma elle-mĂŞme Ă  la peinture, Ă©pousa Diego Rivera, peintre mexicain mondialement connu pour ses fresques murales, devint elle-mĂŞme cĂ©lèbre pour ses Ĺ“uvres uniques, avant de connaĂ®tre une fin dramatique quasi consĂ©cutive Ă  l’aggravation de son Ă©tat de santĂ©.

Avec finesse et sensibilitĂ©, Claire Berest fait revivre une femme Ă  la personnalitĂ© solaire et au tempĂ©rament de feu, qui se consuma toute entière dans sa passion pour un monstre sacrĂ©, un homme charismatique, volage et insaisissable, qui l’aima avec la mĂŞme intensitĂ© mais sans jamais vouloir sacrifier sa libertĂ©.

Frida et Diego furent deux Ă©toiles dont l’Ă©clat et l’exubĂ©rance masquaient des failles intĂ©rieures abyssales, deux trous noirs aux antipodes l’un de l’autre s’attirant irrĂ©pressiblement, deux flammes dans la brillance desquelles ils se sublimèrent au travers de leur Ĺ“uvre respective, mais oĂą ils se brĂ»lèrent aussi mutuellement.

Frida fut de tous les excès, croquant la vie sans modĂ©ration, noyant ses tourments dans un tourbillon de passions, de fĂŞtes et d’alcool, ne connaissant aucune demi-mesure et fascinant le monde entier par son exubĂ©rance et son excentricitĂ©. Peindre fut pour elle un besoin essentiel, un moyen vital d’exprimer sans filtre sa souffrance physique et morale. « Elle ne peint pas pour ĂŞtre aimĂ©e. Elle est transparente, c’est-Ă -dire qu’elle ouvre grand la fenĂŞtre vers l’intĂ©rieur. »

Ce livre-tempĂŞte magnifiquement Ă©crit vous emporte dans une bourrasque de passion, d’exaltation et de folie, une lame qui vous dĂ©pose Ă©tourdi et sans voix devant une Ĺ“uvre soudain Ă©clairĂ©e de tout son sens, fenĂŞtre sur l’âme de Frida Kahlo. Très grand coup de coeur. (5/5)



Citations :

Chaque couple a ses pierres d’achoppement ; on presse un bouton, on allume l’orage. Pour vider la rancĹ“ur, croit-on, on remet sur le mĂ©tier le tissu des discordes qui n’ont pas d’issue ; on dit les mots agaçants, on souligne les Ă©vidences, on gratte les plaies, on cherche le point de rupture. Un jeu malsain d’enfants. On joue Ă  ĂŞtre bĂŞte, on joue Ă  ĂŞtre naĂŻf, on soulève les sujets cent fois Ă©voquĂ©s, qu’on attaque par un angle nouveau, on s’affronte. Frida veut rentrer au Mexique. Diego veut rester en AmĂ©rique. Est-ce le vĂ©ritable enjeu ? On a perdu l’enjeu, on ne l’a jamais su, on confond les douleurs et les raisons des douleurs, ou l’inverse, on cristallise.

Le grand peintre gavĂ© d’honneurs n’aime rien tant que sa femme lui vole la vedette, par ses coups d’État lunatiques, ses tenues extraordinaires, son vocabulaire de charretier, son humour dĂ©capant et surtout son talent inouĂŻ Ă  dire en images le dĂ©chirement de l’intime, et le sacerdoce de vivre, c’est-Ă -dire de ne pas mourir. Diego peint le monde entier sur des murs en cherchant un Ă©clat transcendant. Frida peint le dĂ©tail sur des toiles minuscules et ne cherche rien. Pourtant elle capture le monde entier. Ils ne s’aiment pas parce qu’ils sont peintres. Diego a Ă©tĂ© sĂ©duit par une poupĂ©e avec des couilles de caballero, qui peignait sans le savoir une mexicanidad vernaculaire augmentĂ©e par son regard unique. Une libertĂ© violente aux couleurs nouvelles. Frida a choisi d’ĂŞtre choisie par l’Ogre. Elle voulait le plus grand, le plus gros, le plus drĂ´le. Toute la montagne.

Sais-tu que le colibri ne peut pas marcher, parce que c’est le seul oiseau qui parvient Ă  voler en arrière ?

Frida peint d’un seul tenant, comme on recouvre un petit mur blanc d’une fenĂŞtre en trompe-l’Ĺ“il. Elle commence par le haut et dĂ©roule son tissu en vagues comme pour ajuster au regard des autres ce qu’elle voit dans sa tĂŞte. Les contours sont vite tracĂ©s, elle est une peintre de couleurs et de fluides, comme si elle habillait sa toile, drapait, coupait, tendait pour vĂŞtir au plus juste les habitants de son esprit.

Elle ne peint pas pour ĂŞtre aimĂ©e. Elle est transparente, c’est-Ă -dire qu’elle ouvre grand la fenĂŞtre vers l’intĂ©rieur.

Il (AndrĂ© Breton) n’a rien compris, il ne voit pas, Frida ne peint pas ses rĂŞves, ni son inconscient, elle peint une nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure. La vĂ©ritĂ© du dĂ©sarroi. Et elle n’a pas besoin d’Ă©tiquette ni de dĂ©finition.
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire