lundi 12 janvier 2026

[Jourde, Pierre] La marchande d'oublies

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La marchande d'oublies            

Auteur : Pierre JOURDE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 656

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Cette histoire se déroule à la fin du XIXᵉ siècle, dans le cirque, les foires, les baraques aux monstres. Une famille de clowns-acrobates, les Helquin, quatre frères et leur sœur Thalia, donne des spectacles macabres et inquiétants. Le benjamin, le plus doué et le plus violent, perd la raison et disparaît. Tandis que Charles, un médecin aliéniste, tombe sous le charme de la jeune soeur, et s’enfuit avec elle.
Ce roman se fonde sur l’engouement de l’époque pour la noirceur des spectacles des clowns anglais, mais aussi sur le développement de la psychiatrie dans les années 1850-1880. Pierre Jourde joue avec le lecteur tel un équilibriste devant son public et offre un roman spectaculaire, stupéfiant d’ampleur et de virtuosité.
Mais pourquoi « la marchande d’oublies » ?
Le texte donne la réponse.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pierre Jourde est romancier et critique littéraire. Aux Éditions Gallimard, il est notamment l’auteur du Maréchal absolu, de La première pierre (prix Jean Giono 2013), du Voyage du canapé-lit et de Croire en Dieu, pourquoi ? (Tract no 41).

 

 

Avis :

Pamphlétaire et critique littéraire redouté autant que romancier sensible, Pierre Jourde est l’auteur d’une œuvre érudite, libre et souvent dérangeante. Dans une fin de XIXᵉ siècle fascinée par les monstres de fêtes foraines et par les premiers tâtonnements de la psychiatrie, La Marchande d’oublies fait surgir une quête d’amour absolu au cœur d’un récit monumental, sombre et traversé de visions fantasmatiques.

À la manière des véritables Hanlon-Lees, troupe d’acrobates et de clowns anglais du XIXᵉ siècle mondialement célèbres pour leurs numéros spectaculaires mêlant cascades, pantomime et illusions scéniques, les Helquin attirent autant qu’ils inquiètent les foules par la fulgurance de leurs prouesses et la cruauté de leurs mises en scène. Leur cohésion vacille lorsque le plus jeune frère, prodige aussi brillant qu’instable, sombre dans la folie et disparaît, laissant derrière lui une légende sulfureuse et spectrale. Au même moment, Charles, jeune médecin fasciné par les mystères de l’esprit, rencontre Thalia, unique présence féminine de la troupe, dont la beauté fragile et l’opacité le bouleversent. De ces trajectoires qui se croisent et se déchirent émerge une fresque foisonnante, associant prodiges et effroi, où l’amour se heurte à l’abîme et où chacun avance avec sa propre part d’ombre, plus vaste que le monde qui l’entoure.

Au travers de cette intrigue à la frontière de tous les étranges, le texte déploie une réflexion profonde sur les zones liminaires où l’humain vacille : celles du corps mis à l’épreuve, de l’esprit qui se fissure et du regard qui transforme l’autre en prodige ou en monstre. Cette attention portée aux seuils conduit naturellement le roman à interroger la manière dont une époque en quête de savoir fabrique ses propres figures d’effroi, qu’il s’agisse d’acrobates défiant les lois du réel ou de malades psychiques que la science naissante tente d’arracher à l’incompréhensible. Dans ce monde où les certitudes se brouillent, la relation troublée entre Charles et Thalia fait émerger une tension plus intime : celle qui oppose le désir de comprendre à l’impossibilité de saisir l’autre, l’aspiration à l’amour absolu au vertige de la perte. La légende entourant la disparition du jeune Helquin prolonge cette fragilité des liens : véritable foyer d’ombres, elle aimante les personnages et révèle leurs failles, leurs obsessions et leurs illusions. 

L’ensemble compose une architecture tentaculaire, elle‑même aussi séduisante que déconcertante, où le merveilleux inquiétant, la quête de vérité et la fragilité des identités se répondent pour dessiner une réflexion puissante sur ce qui, en chacun, échappe à la raison. Car derrière les visions et les prodiges, le roman ne cesse de revenir à la matière même de l’existence, à la chair éprouvée, aux pulsions qui débordent et à la violence tapie dans les gestes ordinaires. Cette plongée dans le réel le plus cru, dans ce qu’il a de brutal et d’incarné, ouvre paradoxalement la voie à une forme de transfiguration, comme si l’excès du sensible permettait d’entrevoir une dimension plus haute, presque spirituelle. En sondant ainsi les zones les plus obscures du corps et de l’esprit, surgit une vérité qui ne relève ni de la science ni du mythe, mais d’un entre‑deux incandescent où l’humain se révèle dans toute sa complexité.

À cette profondeur thématique répond une manière d’écrire tout aussi saisissante, l’ampleur de la phrase, la densité des images et la précision presque charnelle des descriptions construisant un climat littéraire sans équivalent. La prose somptueuse, à la fois lyrique et acérée, fait coexister la beauté la plus lumineuse et l’horreur la plus brute, comme si la langue elle‑même oscillait entre extase et vertige. L’image du clown inquiétant, du corps dévoyé ou criminel, revient ainsi comme un motif obsédant, révélant la part d’ombre tapie au cœur du spectaculaire. Cette écriture exigeante, qui mêle poésie et violence, étrangeté perverse et monstruosité émouvante, expose, blesse et transfigure sans souci de rassurer. En travaillant la matière du monde avec une intensité presque physique, Pierre Jourde parvient à faire surgir une beauté paradoxale, née du heurt entre le grotesque et le sublime, qui confère au roman son atmosphère unique, à la fois hypnotique et profondément dérangeante. 

Au terme de cette traversée, La Marchande d’oublies s’impose comme un roman majeur, ambitieux et singulier, dont la noirceur omniprésente dérange autant qu'elle éblouit. Entre folie, monstruosité et cruauté, Pierre Jourde compose une plongée fascinante dans un XIXᵉ siècle finissant hanté par le cirque, les prodiges et les dérives de l'esprit, et donne naissance à une œuvre puissamment originale et baroque. Par son atmosphère hypnotique, sa maîtrise stylistique et sa capacité à faire affleurer, sous le spectaculaire, les zones les plus secrètes de l’humain, ce roman déroutant et troublant propose une lecture exigeante, impressionnante et marquante. (4/5)

 

 

Citations :

La solitude, a-t-il ajouté, n’existe pas en soi. Nous avons besoin d’un regard extérieur pour bien sentir notre solitude. Il faut que nous soyons parmi les autres, comme les autres, des êtres banals, pour que ce que nous vivons, nous puissions chaque jour le sentir comme ce qui n’appartient qu’à nous. Ce n’est que parmi eux que nous pourrons avoir pleine conscience de notre différence, et en jouir. Lorsque tu rentreras, le soir, d’une promenade sur le mail comme en font tous les bourgeois de province à six heures, ou de quelque emplette chez une modiste, leurs regards, leurs questions seront encore sur toi, comme de la pluie sur ta robe, et ce que nous ferons alors entre les murs impénétrables de la maison nous en paraîtra plus intense. Parce que notre présence ici, dans cette ville, fait naître l’idée que nous avons un secret, notre intimité se met à exister. Il n’y a pas d’intimité sur une île déserte.


Puis je me retrouve seul, dans la foire presque désertée, les spectateurs se sont égaillés, il fait nuit, un orage a éclaté, les clients ont fui. J’ai laissé derrière moi le pandémonium des Helquin, comme un rêve agité. Le corridor noir est dans mon dos, j’hésite à me lancer entre les flaques, sous les dernières gouttes pesantes qu’exsude l’obscurité. J’entends une voix derrière moi. 
— Monsieur ? 
La voix paraissait sortir de deux narines presque aussi larges et obscures que le corridor. Autour de ces narines s’organisait une forme qui, à l’examen, se révélait humaine, malgré le nez de chimpanzé, le sourire plus ou moins denté, qui reliait deux oreilles de chauve-souris, l’œil fixe et la taille de lémurien. La créature aurait pu incarner Quasimodo ou Triboulet, elle était trop littéraire pour paraître vraie. La réalité ce soir-là se disposait comme un spectacle, ou comme un de ces romans remplis de monstres que produisaient les auteurs à la mode.


Sur le mail, le vent faisait rouler des centaines de feuilles de platanes et de tilleuls qui émergeaient des longs plis des ombres pour venir jouer dans la lumière chaude. Une, parfois, se collait contre sa redingote, comme une petite paume tremblante, et puis se laissait tomber, hésitait, fuyait, reprise par la frénésie de toutes ces mains qu’agitait une foule d’invisibles marionnettistes. 


Oui, en effet, la voix, pensais-je, est au sens ce que la lumière est aux choses. On voit ce qui apparaît, on écoute ce qui se formule, mais tout cela se disperse, leur importance est illusoire. La voix et la lumière ne peuvent exister seules, sans ce qu’elles disent et montrent, dans ce monde, mais seules elles détiennent ce qui importe, une sorte d’émotion pure, le bouleversement de la présence, qui me pénétrait parfois entre veille et sommeil.


Ce qu’elle m’avait fait découvrir, et que le récit oublié de la Revue des Deux Mondes me permettait de saisir des années après, car la fascination refuse de prendre conscience de ses propres causes, de peur de se dissiper, et une fois qu’elle a pris fin le retour dans le monde ordinaire nous la fait paraître incompréhensible, de sorte que c’est le seul détour de la littérature, avais-je compris à ce moment, qui permet à la fois de la saisir et d’en perpétuer le charme, c’est cet étrange pouvoir que semblent détenir certains chanteurs de ne plus être que l’instrument de leur voix, semblables à des sortes de médiums par lesquels tentent de se glisser dans notre monde les fantômes des douleurs perdues, des mondes évanouis, des sentiments inéprouvés, qui continuaient secrètement à survivre, bien au-dessous du seuil où nous pourrions les percevoir, et auxquels certaines vibrations parviennent seules à confusément redonner corps et présence.


J’ai suggéré à Charles que c’était peut-être là la définition de l’amour : la création d’une fiction qui attribue à l’attachement à un autre celui qu’on éprouve envers soi. C’est une ruse : l’amour ne sauve rien, comme on voudrait nous le faire croire, il perpétue le malheur des hommes, la souffrance, dans son geste éternellement recommencé.
 
 
L’amour est ce qui reste quand on a éliminé tout ce qui y ressemble, mais n’en est pas.


Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste. On n’aime donc jamais personne mais seulement des qualités. 


 

dimanche 11 janvier 2026

Entretien avec Diane Brasseur à l'occasion de la sortie de son roman L'accouchement le 8 janvier 2026

 

 


Crédit photo : ©Olivier Marty
 
 

Diane Brasseur, romancière et scripte pour le cinéma, est l’auteur de Les Fidélités, Je ne veux pas d’une passion et La Partition. Ses textes, sensibles et épurés, interrogent les dilemmes amoureux et la mémoire familiale. Avec L’accouchement, elle se tourne vers l’autobiographie pour raconter un moment fondateur, où le rêve a brusquement viré au cauchemar. Elle nous parle de ce dernier livre qui vient de sortir.



Bonjour Diane Brasseur.


Comment l’écriture de L’accouchement s’est-elle imposée à vous ? S’agissait-il d’écrire contre l’oubli, ou au contraire de fixer une mémoire encore brûlante ?


Le mot « imposé » est le bon, puisqu’au départ il y a eu une nécessité. Au tout début, quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, il y a cinq ans, je ne m’étais pas formulé clairement les raisons pour lesquelles je voulais l’écrire, et heureusement. Un tas de souvenirs fragmentés de mon accouchement tournaient en boucle dans ma mémoire. Je les notais de manière obsessionnelle dans des carnets.

Au début donc, il y a eu la nécessité de relier toutes ces scènes et toutes ces images, de leur donner un ordre, de remettre chaque pièce du temps à sa place, pour retrouver la continuité des jours qui ont précédé et suivi mon accouchement. Il y avait derrière ce geste une pensée magique. Je me disais, si c’est écrit, alors c’est concret, cela existe comme un document officiel, comme un livret de famille, alors mon fils est bel et bien là, sauvé, vivant.

Mais ce n’est que maintenant, alors que le livre existe, avec son titre, sa couverture, avec sa structure pensée et travaillée, que je comprends ma démarche. J’ai écrit pour donner du sens à ce qui s’est passé, pour me réapproprier mon accouchement. C’est un des grands pouvoirs de l’écriture et c’était une joie pendant l’écriture : me rendre compte que mon histoire était une belle histoire et que pour rien au monde je ne voudrais en changer.


Comment aborde‑t‑on un événement qui, souvent, dépasse les mots ? Avez‑vous dû apprivoiser certaines zones de silence, ou au contraire les laisser vibrer ? Quelles sensations, quelles images vous tenaient absolument à cœur ?

Comme je l’expliquais, au tout début du processus d’écriture, je notais des phrases dans des carnets, c’étaient toujours les mêmes images, toujours les mêmes scènes décrites avec les mêmes mots.

Je savais que je voulais écrire sur la maternité mais comme je m’interdisais d’écrire en mon nom, je cherchais un sujet de fiction, j’écoutais des podcasts sur la naissance, je lisais les faits divers, je me documentais sur la GPA, la PMA. Et parallèlement je continuais à remplir mes carnets.

Avec le recul, cela me fait penser à ce film d’animation que j’ai adoré, Le sens de la vie pour 9 dollars 99, où un jeune chômeur, un peu perdu, cherche désespérément quoi faire de sa vie, alors qu’il passe ses journées dans sa cuisine et que son plus grand bonheur est de faire à manger à ceux qu’il aime. La réponse est là sous ses yeux, mais il se démène pour la trouver autre part.

Et bien, pour L’accouchement, c’était la même chose, je cherchais frénétiquement un sujet, et mes carnets étaient là sous mes yeux remplis d’images. Ces images - celle de mon corps qui s’ouvre comme un distributeur de noix de cajou quand je fais une hémorragie, celle du nouveau-né tout petit perdu sous son bonnet comme une coquille d’œuf, celle du docteur E. qui s’assoit sur un tabouret à ma hauteur, alors que je suis alitée, pour m’annoncer que je fais un prééclampsie, celle de l’ambulancier qui ouvre les portières de l’ambulance comme les volets d’une vieille maison de vacances – sont toutes dans le livre aujourd’hui.


L’accouchement est un moment de vulnérabilité extrême. Comment avez‑vous trouvé la juste distance pour l’écrire ? Avez‑vous eu le sentiment de vous redécouvrir en écrivant ce livre ?


Je voulais explorer ce sentiment de vulnérabilité que j’ai vécu, renforcé par cette impression de perte de contrôle, avec sincérité mais sans tomber dans l’auto-apitoiement. Je voulais avoir cette élégance à l’égard du lecteur mais aussi à la lumière de tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Je voulais que le ton du livre soit léger et grave comme je peux être joyeuse et angoissée. Dans la vie, j’aime les gens qui font preuve d’autodérision. Ce petit pas de côté permet de mettre les évènements à la bonne distance.

Je n’ai pas eu le sentiment de me redécouvrir en écrivant L’accouchement, mais je me suis autorisée à aller vers plus d’audace. J’ai convoqué l’humour pour tenter de mettre en avant l’absurdité de certaines situations, par exemple quand, après l’accouchement en salle de réveil, avant d’être transférée en unité de soin continu, j’ai fait un appel en visio avec mon bébé, tout juste né, qui lui était dans sa couveuse, et bien sûr la connexion était mauvaise, la communication n’arrêtait pas de s’interrompre et j’étais impuissante, face à cet écran avec mon bébé, au lieu de l’avoir dans mes bras.


Votre écriture semble écouter le corps autant qu’elle le raconte. Comment avez‑vous travaillé cette écoute ? Le corps vous dicte‑t‑il parfois le rythme, la syntaxe, la respiration du texte ?

Ecrire sur le corps n’était pas une mince affaire. On n'oublie rien plus vite que la douleur ou la peur. Il y avait un tas de mots que je voulais éviter pour ne pas tomber dans le cliché (je n’utilise pas une seule fois le mot « violent » de tout le roman).

Alors j’ai fait comme je fais à chaque fois, je me suis tournée vers le travail des autres. J’ai lu Hors de Moi de Claire Marin, texte poignant où l’autrice raconte sa maladie auto-immune, j’ai vu l’époustouflant documentaire Notre Corps de Claire Simon, qui avec sa caméra regarde le corps des femmes confronté à l’hôpital, j’ai écouté plusieurs podcasts sur le thème de la naissance et il suffisait parfois d’une phrase, d’une image ou d’un son - par exemple celui du battement du cœur du bébé pendant une échographie - pour me ramener subitement à une sensation. Alors je traquais le mot juste pour la décrire.

Comme la plupart des auteurs, je retravaille mon texte en le lisant à voix haute pour mieux appréhender son rythme. Le matin, pendant la demi-heure qui suit mon réveil, c’est le moment où j’écoute le mieux ce que j’ai écrit. Enfin, je reste très disponible aux lapsus que je commets en me relisant dans cet état encore proche du sommeil, et il m’arrive d’en garder certains quand je les trouve pertinents.


Votre langue est précise, sensorielle, presque physique. Comment avez‑vous sculpté la forme de ce texte ? Avez‑vous cherché un rythme particulier, une structure, une manière d’organiser la montée en tension ?


Mon métier de scripte m’influence beaucoup. La scripte sur un plateau de tournage, c’est la garante de la continuité, c’est celle qui assure que tous les plans tournés et envoyés au montage formeront un ordre cohérent pour raconter une histoire : un film.

Construire la structure du roman m’a pris beaucoup de temps. Je voulais un récit condensé sur les 6 jours qu’on duré mon accouchement, de la première douleur au ventre que j’ai ressentie, jusqu’à la rencontre avec mon fils, et parallèlement à ce récit chronologique, je voulais faire cohabiter deux autres temporalités : des souvenirs d’avant l’accouchement et le temps de l’écriture.

Mais, si je souhaitais entremêler ces trois périodes, je voulais d’une part ne jamais perdre le lecteur - parce que je n’aime pas moi-même être perdue dans un roman que je lis, parce qu’à se poser trop de questions on n’est pas disponible pour l’émotion - et d’autre part je voulais installer une véritable tension dramatique. Dans un film, une scène n’a pas la même résonance selon la place qu’elle occupe, au début où à la fin, avant ou après une autre scène. C’est la même chose dans un livre pour un chapitre, pour un paragraphe, et même pour une phrase.

Je me suis aussi amusée à souvent annoncer ce qui allait advenir, et à ma plus grande surprise, cela a eu pour effet de tendre le récit davantage. Il s’agit sans doute du même concept du suspens expliqué par Hitchcock. Un homme est à table et sous la table il y a une bombe. Si on ne cadre pas la bombe, le spectateur ne peut pas avoir peur qu’elle explose.

Ensuite, en ce qui concerne la langue et le rythme du récit, je voulais alterner des phrases longues, des phrases à la fin desquelles on arrive à bout de souffle, avec des phrases courtes, qui tombent comme des couperets comme l’annonce d’une nouvelle, bonne ou mauvaise. J’écris lentement, c’est un processus laborieux chez moi ! Mes premiers jets sont parfois des phrases pleines de trous où il manque des mots. Je procède par couches, mes textes sont couverts de ratures, je lis et relis à voix haute, jusqu’à ce que cela sonne juste.


Le temps occupe une place singulière dans un accouchement : il s’étire, se contracte, se déforme. Comment cette temporalité particulière s’est‑elle inscrite dans votre écriture ?

Ecrire, c’est l’art de dompter le temps ! On peut prendre dix pages pour décrire une minute, et sauter dix ans en changeant de paragraphe.

A partir du moment où j’ai été hospitalisée, et ce jusqu’à ma rencontre avec mon fils, j’ai absolument perdu la notion du temps. Je l’écris : « A partir de ce moment-là, le moment où je me couvre la tête avec l’étole bleue, comme un rideau que je tire, comme la nuit, je perds la notion du temps. Les heures et les minutes de cette journée aussi brève que longue se ressemblent ».

Je voulais confronter cette absence de repères temporels à la précision de toutes les informations que j’ai glanées dans les SMS reçus et envoyés, les divers comptes rendus de mon accouchement, de mon hospitalisation et de mes transferts, et ainsi créer un contraste fort.

Enfin, dans le roman il y a beaucoup d’ellipses. C’est une forme d’écriture qui me plaît, par petites touches comme du pointillisme, et je crois que c’est Bresson qui dans son journal écrivait : la poésie s’immisce par les ellipses.


A la fin du livre, vous évoquez sa réception par votre entourage, vos proches. Comment ont-ils accueilli votre écriture de cette part de votre vie commune ?

Pendant toute la rédaction de L’accouchement, je n’ai parlé de mon projet à personne (sauf aux quelques docteurs et soignants que j’ai interrogés pour avoir des précisions techniques).

Ma démarche avait pour but de me rendre le plus libre possible. Si je pensais à la manière dont ceux que j’aime et qui apparaissent dans l’histoire, allaient recevoir le texte, alors cela aurait été artificiel. On n’écrit pas pour faire plaisir aux autres, sinon on écrit mal.

Mon entourage proche a appris l’existence du roman quelques mois avant sa parution, avec une certaine émotion, de l’étonnement et beaucoup d’enthousiasme. Le père de mon fils (car c’est sa réaction à lui que j’appréhendais le plus) a été très touché parce qu’à la lecture du roman, son regard s’est déplacé, il a découvert un autre point de vue sur cet événement que nous avons traversé ensemble. Je lui ai demandé de lire le manuscrit avant qu’il ne parte à l’impression. Je voulais qu’il soit à l’aise avec le roman publié, et si quelque chose l’avait heurté ou gêné, je l’aurais retravaillé.

Je suis convaincue que les livres sont des ponts qui nous relient les uns aux autres. Après la lecture du livre, le père de mon fils m’a reparlé de son ressenti et de ce qu’il avait vécu pendant cette période si importante de notre vie.


Comment avez‑vous choisi de représenter les personnes qui entourent l’accouchement ? Leurs gestes, leurs voix, leurs silences ont‑ils laissé des traces dans votre écriture ?

J’ai avant tout cherché à garantir une forme d’anonymat à la plupart de ceux que j’ai représentés dans le roman. Simplement en ne les nommant pas, mais en utilisant la première lettre de leur prénom. J’appelle mon fils « mon bébé », mon compagnon apparaît sous la lettre J., les prénoms de mes sœurs, mes parents, la réalisatrice avec qui je travaillais à ce moment là, ne sont pas cités.

Concernant le personnel soignant, je me suis amusée à mettre en avant un détail qui les caractérisait comme la voix de l’interne qui me rappelait la voix de Maylis de Kerangal, où la chemise à carreaux du docteur E., où l’aide soignante qui ne cessait de dire à mon égard « la pauvre petite dame, la pauvre petite dame ». C’est une figure de style que j’aime beaucoup, la synecdoque, qui consiste à prendre la partie pour le tout et que je trouve pertinente pour caractériser un personnage.


Le livre interroge‑t‑il, volontairement ou non, la manière dont la société encadre la naissance ?

Si le livre interroge la manière dont la société encadre la naissance je m’en réjouis, mais cela n’était pas mon projet initial, en tout cas pas de manière consciente. C’est drôle, alors que j’écris cette réponse, je réalise que L’accouchement commence par ces mots : « Je voudrais vous posez une question bizarre. » Ce à quoi j’ajoute quelques lignes plus loin : « J’adore les questions bizarres. Y répondre et les poser. » Je suis plus douée pour l’interrogation que pour les certitudes.

Un livre, cela part toujours d’une question, d’un désir de comprendre. Mais dans mon cas je ne pourrais pas me lancer dans l’écriture en me disant je vais aborder un thème de société, je serai trop intimidée et tout sonnerait faux. Je dois partir de l’intime, du quotidien, de moi tout simplement. Et plus c’est précis, concret, plus il me semble que cela peut résonner chez les autres. Je crois beaucoup à ce proverbe que mes professeurs me répétaient en école de cinéma : « Parle moi de ton village et tu me parleras du monde ».


Qu’aimeriez‑vous que le lecteur emporte avec lui en refermant L’accouchement ? Espérez‑vous que ce livre ouvre un espace de parole différent autour de la naissance ?


Au début, L’accouchement avait un autre titre, Carnet de transmission, en référence aux cahiers de transmission de l’hôpital, en salle de réveil, en service de néonatologie, à celui que l’assistante maternelle de mon fils utilisait les premières années pour nous raconter ces journées. J’aimais cette idée de « transmission » de faits, de pans de vie, d’émotions, de sentiments. Je voulais à mon tour transmettre quelque chose.

Un ami m’a dit qu’en lisant le livre, il avait pensé à sa mère qui avait accouché de lui prématurément. Je ne m’attendais pas à cette lecture là et je dois dire que cela m’a touchée : un fils qui se met à la place de sa mère.

Quand je ferme un livre, j’aime me sentir moins seule, avoir la sensation d’en avoir appris, sur moi et les autres, bref, et c’est un peu pompeux de dire ça, j’aime avoir fait un « voyage intérieur ». Alors si le lecteur peur ressentir cela à la fin de sa lecture, je serai comblée !

Dialoguer, échanger, parler, c’est comme ouvrir les fenêtres dans une maison, laisser l’air circuler, se renouveler et si L’accouchement peut aussi participer à cela, alors que demander de plus ? Enfin, et ce n’est pas un hasard, j’ai fait le choix de terminer le roman par le mot « envol ». En le plaçant à la fin je souhaitais que ce mot reste et résonne chez le lecteur.


Ce livre marque‑t‑il un tournant dans votre œuvre ? Avez‑vous le sentiment d’avoir franchi une frontière intérieure ?

Définitivement oui parce que j’ai osé écrire « je » en tant que Diane Brasseur ! J’avais utilisé la première personne du singulier dans mes romans Les Fidélités et Je ne veux pas d’une Passion, mais avec le masque d’un personnage. C’est un véritable cap pour moi, parce que cela faisait longtemps que j’avais envie de déplacer le curseur de la fiction pour aller vers le récit de soi, mais je me sentais empêchée.

A tous ces empêchements, j’ai dédié un chapitre dans L’accouchement ! Et d’ailleurs, la première exergue du roman, extraite de L’épuisement de Christian Bobin, exprime bien ce désir longtemps contrarié : « J’ai longtemps tourné autour de ce livre. Il aurait aussi bien pu prendre la forme d’une histoire. »


Ce livre a‑t‑il transformé votre manière d’écrire ?

Ma manière d’écrire a changé, mais cela n’est pas dû à ce livre, plutôt à des évènements extérieurs, par exemple le fait d’avoir un enfant. Aujourd’hui même, si je n’ai qu’une heure devant moi, je ne perds plus une minute, je m’installe à mon bureau. Je travaille différemment.

Je me rends compte que ce sont surtout mes lectures qui ont fait évoluer ma manière d’écrire, et des auteurs comme Marie Darrieussecq, Philippe Jaenada, Grégoire Bouillier, Anne Plantagenet, Julia Kerninon, Lili Sohn pour ne citer qu’eux (mais il y en aurait tant d’autres) m’inspirent. A la fin de son très beau roman Wellness, Nathan Hill consacre huit pages de bibliographie à tous les ouvrages qui l’ont nourri. En préambule, il explique que c’est aussi cela la grande joie de l’écriture : explorer le travail des autres.

Les tournages et les rencontres avec les réalisateurs, tout cela « pigmente » aussi mon travail. Ma collaboration avec Charlène Favier sur le scénario d’Oxana (sortie au cinéma au mois de mars) a été décisive. Toutes les questions que nous nous sommes posées : comment installer un enjeu dramatique, comment entremêler deux temporalités à l’intérieur d’un film, tout cela a eu une incidence sur L’accouchement.

Enfin et je n’y avais pas pensé, mais il est évident qu’un mouvement comme @MeToo a eu un impact. Pour être très concrète, et cela me permet ainsi de parler de ceux avec qui j’ai travaillé sur le livre, grâce à la correctrice Agnès Aubry, j’ai écrit « la docteure » à la place de « le docteur » (et il y a beaucoup des femmes docteures dans le roman). Cela paraît si évident maintenant, mais je l’avoue humblement, je n’y avais pas pensé, et grâce à ce changement de pronom, le texte est monté d’un cran : il correspond plus à mes valeurs et ainsi sonne plus juste. La langue a un pouvoir sur les êtres et les corps, la pensée qu’il ne faut pas négliger.


Merci, Diane Brasseur, pour cet éclairage sur la genèse et les enjeux de L’accouchement. Ce livre apparaît comme un moment important de votre œuvre et comme une contribution précieuse à la parole autour de la maternité. Il est disponible en librairie depuis le 8 janvier 2026.
 


De l'auteur sur ce blog :

 
 

 


samedi 10 janvier 2026

[Mhalla, Asma] Cyberpunk

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Cyberpunk            

Auteur : Asma MHALLA

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

En ce début de XXIe siècle, l’alliance chaotique de Donald Trump et d’Elon Musk a fait surgir une créature technopolitique à deux têtes. L’une orchestre le show, l’autre code le système. Quelque chose d’insaisissable est pourtant à l’œuvre.
Gourous de la Silicon Valley et idéologues néo-réactionnaires orchestrent un fascisme-simulacre annonciateur d’un bouleversement plus profond. Un nouveau régime, hybride, où l’État s’efface… pour mieux tout contrôler.
L’emprise avance en silence, à l’échelle planétaire. Un empire cognitif reconfigure la démocratie, colonise les corps et les esprits. Depuis le laboratoire américain où s’expérimente le futur, ce livre décrypte le logiciel techno-totalitaire. Dans le monde qui vient, vous ne serez pas augmentés. Vous serez programmés.
Le futur est déjà là. La dystopie cyberpunk n’est plus une fiction, c’est notre réalité. Comprendrons-nous à temps ce qui se joue ?
Asma Mhalla signe un essai coup de poing pour nommer la nouvelle arène du pouvoir. Et défendre ce qu’il nous reste : notre liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Asma Mhalla est politologue et essayiste. Elle est l’autrice d’un premier livre remarqué, Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats (Seuil, 2024).

 

 

Avis :

Asma Mhalla est une politologue franco‑tunisienne qui scrute les rapports de pouvoir à l’ère numérique. Docteure de l’EHESS et chercheuse associée au CNRS, elle enseigne à Sciences Po et à l’École polytechnique, et analyse la manière dont les technologies reconfigurent la géopolitique, la démocratie et les formes contemporaines de domination.

Dans Cyberpunk, elle explore comment plateformes, IA et infrastructures de données ont cessé d’être de simples outils pour devenir une matrice de pouvoir à part entière. Elle y décrit un monde où Big Tech et États interagissent pour produire un contrôle diffus, algorithmique, qui façonne nos comportements, nos représentations et nos cadres collectifs. Par une écriture nerveuse et incisive, elle montre que le futur cyberpunk n’appartient plus à la fiction, mais qu'il s’est déjà insinué dans le présent, dans nos gestes les plus anodins comme dans les architectures invisibles qui organisent nos vies.  

Mené comme une enquête politique et philosophique sur ce nouveau « milieu » technologique, l’essai cartographie les logiques de surveillance, les mécanismes de captation de l’attention, les stratégies géopolitiques des géants du numérique et les dérives autoritaires qui émergent de l’hybridation entre code, pouvoir et imaginaire. Le livre se lit comme un avertissement : nous entrons dans un monde où la démocratie se fragilise au profit d’un techno‑pouvoir fluide, opaque et globalisé.

Percutant, clair et solidement argumenté, ce texte est un pamphlet lucide qui ose nommer les dérives d’un système technopolitique en pleine consolidation, et que l’on pourra utilement rapprocher de L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli. En écho à cet autre ouvrage, Cyberpunk révèle l’autre versant du pouvoir moderne : quand le penseur italo‑suisse décrypte les stratèges qui manipulent les récits politiques, Asma Mhalla expose les architectures techniques et les stratégies techno‑politiques qui façonnent silencieusement nos vies. Parvenant à articuler analyse géopolitique, critique des infrastructures numériques et réflexion sur les imaginaires cyberpunk – Gibson, Philip K. Dick –, elle propose un prisme de lecture qui dépasse les discours convenus sur l’innovation et révèle la dystopie déjà à l’œuvre. 

D’une remarquable qualité littéraire, l’essai est porté par une écriture engagée, tendue, presque militante, qui refuse la neutralité confortable. Au‑delà du diagnostic, il entend peser dans le débat démocratique et citoyen en rappelant que les technologies ne sont jamais neutres et qu’elles redéfinissent les conditions mêmes de notre participation collective. Cri d’alarme nécessaire et diagnostic sévère mais salutaire sur l’état de nos démocraties face aux hypertechnologies, c’est un ouvrage qui secoue, dérange et offre une boussole intellectuelle pour comprendre un monde où le pouvoir circule désormais dans les flux de données autant que dans les structures politiques.

Une lecture indispensable, profondément éclairante, pour regarder en face le monde que nous sommes en train de laisser advenir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Lorsque vous douterez de vous-même, gardez ceci en tête : ce siècle ne vous interdit pas de penser, il vous occupe jusqu’à ce que vous ne sachiez plus comment faire.


Thiel le dit : la démocratie est l’ennemie de sa liberté. Dans ce monde à deux vitesses, l’élite devient caste. Les autres, classes moyennes, immigrés, « déviants », deviennent un quart-monde. Musk, obsédé de natalité et de Mars, rêve d’une humanité triée. Comme les cosmistes russes qu’il évoque, il fantasme l’immortalité. Leur révolte vise les élites bourgeoises, la presse, le peuple. Thiel parle de « tyrannie des médiocres ». Leur élitisme nous écrase. Une scission est là : l’élite techno contre le reste. 


Nous nous trompions de grille de lecture à parler du « peuple américain » s’exprimant par la voie des urnes. Le peuple n’a pas pris le pouvoir ; on lui a vendu l’histoire que la démocratie est un bug à corriger, accompagnée du logiciel qui lui promettait d’en finir avec les élites, tout en installant une backdoor pour milliardaires. Trump n’est que cela : la fonctionnalité centrale de ce logiciel.


Ces stratégies de la défiance et de la division interne montent les citoyens les uns contre les autres dans une ambiance quasi insurrectionnelle, le chaos restant la recette invariablement efficace au moment de la conquête du pouvoir par les régimes autoritaires. La recette est simple : un slogan fort et tapageur (Make America Great Again), deux leaders charismatiques, l’un complétant l’autre, promettant le retour de la puissance américaine, s’hypnotisant mutuellement. Recette efficace : les groupes furent galvanisés, montés les uns contre les autres, non pas pour la simple victoire d’un camp sur l’autre mais pour un agenda plus grand, l’anéantissement de la démocratie états-unienne, présentée comme le « système » à abattre.


Dans le cas du projet néo-américain, il ne s’agit pas seulement d’un repli nationaliste par la fermeture des frontières aux étrangers et autant que possible aux produits et services étrangers. L’ennemi est aussi intérieur, et la frontière n’est pas seulement physique : elle repose sur une exaltation du nous « Amérique », en opposition à un eux présenté comme une menace (autrefois les Juifs, communistes et élites cosmopolites ; aujourd’hui les migrants, l’« État profond », les intellectuels progressistes, le reste du monde qui « nous » pille). Il s’agit d’une frontière idéologique, économique et culturelle.


À force de ne vouloir heurter personne, l’Europe a programmé son impuissance. Elle confond prudence avec lucidité, consensus avec stratégie, et croit encore qu’en multipliant les règles elle finira par exister dans le chaos algorithmique mondial.


Le projet européen est grand mais mal embranché. L’Europe n’est pas à fuir, mais son Union reste à réincarner. D’ailleurs, lorsque l’on analyse la situation américaine, il existe des noms, des personnalités fortes, des visages. Quand j’écris « Europe », je ne peux en dire que cela : un concept sans visage. Le projet européen n’est pas obsolète. Il est orphelin. Il lui faut un visage, un récit, une rupture. Non plus une Europe des seules normes, mais une Europe du vivant, du sens et de la mémoire. Sinon, elle restera une carte sans récit, un territoire sans destin.


En août 2024, Trump évoque une « apocalypse zombie » d’immigrés criminels et promet « la plus grande déportation de l’histoire ». Le 2 avril, il les traite d’« animaux ». Le 18 septembre : « Ils viennent du Congo… d’Asie… et détruisent le tissu de vie… » Le 5 octobre, il évoque un « poison dans le sang ». Il parle de pureté raciale, du « sang » comme destin. Voilà comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle. 
 
 
Le mépris de la vérité est chez Trump une signature. Musk suit la même logique : action sans limite, sans souci des faits. Ce qui compte : bâtir le futur rêvé. Ils manipulent les pulsions, désignent des boucs émissaires, centralisent le pouvoir, agissent sans vérité. 
(...)
Le trumpisme s’appuie sur un sentiment d’injustice : l’Amérique paierait pour le monde. 
(…)
On peut compléter avec ce qu’en dit Emilio Gentile, un autre spécialiste. Selon lui, fascisme et nazisme sont des « mouvements révolutionnaires de masse », antidémocratiques, violents, fondés sur la terreur, le chef, la surveillance, l’endoctrinement, le parti unique, la propagande, l’expansionnisme. Transposé à Trump : hostilité à la démocratie, culte faible mais croissant de la personnalité, centralisation arbitraire, élargissement du pouvoir exécutif, propagande, alliances avec Javier Milei ou Vladimir Poutine, fantasmes impérialistes (Groenland, Panama, Mars). 


Actons au moins ceci, le fascisme n’est jamais le récit dominant mais se présente d’abord comme le contre-récit, qui se nourrit de la respiration saccadée d’un système politique et informationnel qui s’étouffe par lui-même. Son succès foudroyant provient de là. Il casse la monotonie, se braque contre la « décadence », canalise la colère de millions de gens qui hurlent leur besoin d’exister. Compris sous cet angle, le trumpisme n’est pas une rupture mais le point paroxystique d’un modèle politique, appelé démocratie libérale, imparfait par nature, défaillant au moment des crises, malade du consensus qu’il croit incarner sans alternative.


L’ère métacapitaliste a créé une civilisation errante. Or nous sommes, nous restons, des êtres de sens, tendus vers le besoin de le trouver, de le percevoir, de le donner. Débarbouillé des coquetteries idéologiques ou même technologiques dont il s’affabule, le fascisme n’est finalement rien d’autre que cela, un cri contre l’absurde. Un cri aberrant, violent mais momentané contre cette spirale sans fin qui aspire les vies minuscules.


Le fascisme-simulacre ne détruit pas les institutions, il les dévitalise. Il ne réprime pas directement, il abaisse les seuils de résistance, et d’abord les seuils moraux. Ce ne sont pas tant que les États-Unis ne seraient plus une démocratie, c’est plutôt l’idée – plus intéressante – qu’être ou ne pas être en démocratie n’a plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ni à une quelconque police secrète, il suffit que les gens croient à la toute-puissance du régime pour qu’ils obéissent, s’autocensurent. De même, il serait inutile d’abolir les élections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopérants pour donner une illusion de choix. La répression symbolique ou les rafles réelles de migrants deviennent elles aussi un spectacle. Le tribunal médiatique de quelques boucs émissaires persécutés en guise d’exemplarité suffira à créer la peur, sans qu’une véritable purge, au sens stalinien du terme, soit nécessaire. Ce n’est pas une démocratie illibérale mais autre chose : un régime où les citoyens croient vivre sous le joug d’un pouvoir fasciste là où il n’y a que des symboles de fascisme… mais étrangement aussi opérants et performatifs qu’une organisation fasciste réelle.


Les dispositifs de la soumission ne sont pas extérieurs à nous mais installés en nous, par l’endoctrinement systémique et, plus trivialement, par la simple idée de la punition, du couperet tranchant qui s’abattrait sur la nuque en cas d’écart. N’avez-vous pas, vous aussi, eu ce sentiment fugace que, quoi que vous fassiez, vous étiez invisible ? Que vous n’étiez rien. Atome perdu par la saturation et par le bruit dans la masse et la fureur. Le réel est stérilisé, il est une bulle parmi les bulles, une fiction parmi les fictions, un récit parmi les récits. Il est une offre comme une autre sur le marché saturé de l’attention. L’hyperréel, relayé par les plateformes virtuelles, est la seule offre qui compte, qui contrôle, qui détermine, qui décide, qui trie, qui crie plus fort, qui hurle mieux. Elle a scindé la réalité en deux, l’hyperréel versus le réel, eux versus nous. 
 
 
Le fascisme-simulacre n’est pas un accident, mais un fascisme de transition qui prépare le terrain pour un autre type de pouvoir. La transition est en cours. Elle ne se fera probablement pas par un choc brutal mais par une normalisation des outils quotidiens. On aurait pu en faire du progrès, la cyberdystopie américaine en a fait une prise de pouvoir sans résistance. Car la véritable promesse, on l’aura compris, n’est pas l’émancipation mais l’hyper-stabilisation d’un corps social sous cloche, là où plus rien ne dépasse. Sous contrôle, total.


À ambition de contrôle total, mobilisation totale. Tenez-vous prêts, voici le programme : Privatisation du futur × Technologie Totale × Économie de la haine distribuée par algorithmes. Bon appétit !


Le langage est par nature l’un des premiers champs de bataille des guerres culturelles : l’invisibilisation de mots et d’expressions liés aux droits des femmes et des minorités, la coupe réglée contre les sciences du climat, le changement de noms de lieux symboliques (…)
Lisez le décret signé par Trump le 27 mars 2025, destiné à « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Son but : reconstruire le roman national en bannissant toute mention de l’esclavage, de la colonisation et de l’éradication des Indiens, de la ségrégation raciale, de la diversité culturelle des États-Unis, contre un « révisionnisme » supposé dominant qui conduit à un « sentiment de honte nationale ». Sa cible principale : les musées Smithsonian de Washington, une institution créée en 1846 et qui regroupe une vingtaine de musées d’art et d’histoire américains, des bibliothèques et des centres éducatifs. Pour compléter l’entreprise de réécriture – et d’effacement – de la mémoire, l’Administration trumpiste a eu vite fait d’entraver également la liberté académique et scientifique. Le décret ordonnant la dislocation du ministère de l’Éducation en est l’image symbolique.


Après le rachat de X/Twitter, Elon Musk a présenté la plateforme comme un bastion de la liberté d’expression absolue, tout en adoptant des mesures contraires. Plus il se radicalisait en direct sous nos yeux, plus ce qu’il nommait « liberté d’expression » équivalait à une censure accrue de certains contenus ciblés. Il a prétendu défendre une plateforme « libre », mais X/Twitter a suspendu des journalistes d’investigation critiques de sa gestion. En langage doublepense, cela se traduit ainsi : « Pour protéger la liberté d’expression, il faut faire taire ceux qui l’exercent contre moi. » Musk a justifié la suppression des anciennes politiques de modération de la plateforme au nom de la liberté, tout en instaurant un contrôle algorithmique opaque favorisant ses propres tweets et ceux de ses alliés politiques. En langage doublepense, cela signifie : « Un algorithme neutre favorise ceux que je choisis. » En supprimant les garde-fous contre la haine en ligne, Musk a facilité la diffusion de discours d’extrême droite, voire ouvertement pronazis, tout en interdisant furtivement (shadow ban) les comptes de militants démocrates ou progressistes. En langage doublepense, cela veut dire : « Laisser parler tout le monde, sauf ceux qui me dérangent. » La liberté d’expression, liberté fondamentale dans nos États de droit, devient elle-même une mascarade idéologique. Musk ne défend pas la liberté d’expression, il en produit un concept vidé de sa signification originale pour en faire un outil de pouvoir. Ce renversement du sens rend toute critique difficile, car le débat est piégé dans une logique où la « liberté » devient une justification du contrôle.
 
 
Donald Trump est un exemple intéressant à considérer si l’on transpose les techniques de gaslighting dans le strict champ politique et idéologique. En première lecture, ses décisions et comportements caricaturaux étant à géométrie plus que variable, il donne l’impression de ne pas bien savoir où il va, d’improviser, de revenir sur sa parole, de se dédire et de se contredire d’un jour sur l’autre. Il se présente comme anti-establishment mais pro-oligarques, qu’ils soient parmi les élites technologiques ou non, américains ou russes, peu importe. Il prétend (re)construire la grandeur de l’Amérique tout en la rabaissant au niveau d’une puissance humiliante et vulgaire. Il dit protéger les plus vulnérables en démantelant l’État fédéral et les rares mécanismes de solidarité sociale qui existaient dans ce pays. Mais l’homme n’est ni bancal ni idiot ni fou : jouant toujours au présent, il n’a seulement rien à faire de la cohérence. Bien au contraire : il crée, à dessein, des dissonances. Dans le champ militaire, cette tactique se nomme « opérations psychologiques » ou « guerre cognitive » – bien que l’expression soit discutée et ne fasse pas consensus. Nous dirons : un gaslighting pratiqué, non pas dans une relation interpersonnelle, mais à l’échelle mondiale.


C’est cela, le cœur du mensonge performatif : une affirmation répétée jusqu’à devenir vécue comme vraie, non par sa factualité, mais par son effet social et symbolique. Le fascisme – y compris dans ses formes contemporaines – construit une vérité opératoire : ce qui est dit devient vrai, non parce que vérifié, mais parce qu’intégré. Il impose un régime de réalité alternatif. Il ne se contente pas de dominer un espace social ou politique, il reconfigure la perception même du monde. Il efface les contradictions, récrit le passé, sabote la science et disqualifie les savoirs, inverse la charge de la preuve. Il fractionne le corps social en conflits secondaires, présentés comme idéologiques, jusqu’à empêcher tout espace de discussion de se former, chacun dans sa tranchée mentale. Il ne réfute pas la réalité, il la remplace. Il élimine les institutions productrices de vérité concurrente, déstabilise les repères de connaissance partagée, et transforme l’espace public en réceptacle continu d’énoncés équivalents. Le mensonge devient l’égal du fait. Ce brouillage méthodique repose sur la confusion généralisée : images, récits, accusations, scandales, proclamations… Tout est nivelé, narré comme équivalent. Dans ce chaos contrôlé, la démocratie ne peut plus garantir l’existence d’une vérité partagée. Le fascisme-simulacre vide le langage de son ancrage dans le réel qu’il soumet à la narration du pouvoir. 

 


 

jeudi 8 janvier 2026

[Brodesser-Akner, Taffy] Le Compromis de Long Island

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Compromis de Long Island
            (
Long Island Compromise)

Auteur : Taffy BRODESSER-AKNER

Traduction : Diniz GALHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Calmann-Lévy)

Pages : 576 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ? Le mercredi 12 mars 1980,
Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail. »  
Les Fletcher de Long Island sont l’incarnation d’une certaine idée du rêve américain : l’usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d’une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie… C’est du moins la théorie.  
Mais lorsque Carl, le père et héritier de l’entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable.  
S’il est libéré quelque temps après – en apparence sain et sauf –, la violence arbitraire de cet acte aura l’effet d’une bombe à retardement sur lui et ses proches.
 
À travers l’histoire des différentes générations d’une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

 

Un mot sur l'auteur :

Taffy Brodesser‑Akner est une journaliste et romancière américaine née en 1975 à New York. Collaboratrice du New York Times Magazine, elle s’est distinguée par ses enquêtes et ses portraits. Elle est l’auteur de deux romans : Fleishman Is in Trouble, finaliste du National Book Award, et Long Island Compromise, publié en 2024 et lauréat du Grand Prix de littérature américaine 2025.

 

Avis :

Richissime famille juive installée au cœur de la très sélect Long Island, dans l’État de New York, les Fletcher vivent dans un confort presque indécent, protégés du monde par les murs épais de leur opulence. Tout bascule pourtant le jour où Carl, le patriarche, propriétaire prospère d’une usine de polystyrène, est enlevé puis relâché contre rançon. Il revient vivant, mais irrémédiablement brisé : un homme fendu de l’intérieur, incapable de mettre des mots sur ce qu’il a traversé, d’autant plus atteint que sa famille, par instinct de survie ou par commodité, s’empresse d’enfouir l’épisode sous une chape de silence. Le traumatisme, faute d’être affronté, s’insinue alors dans le quotidien et, tapi dans les non‑dits, étend peu à peu son emprise jusqu’à imprégner durablement la vie de chacun.

Aussi opaque pour le lecteur que pour les enfants Fletcher, ce rapt – dont le roman ne dévoilera le mystère qu’à son terme, lorsque Beamer, Nathan et Jenny seront devenus adultes – devient un tabou fondateur, la pierre noire autour de laquelle chacun se construit : Beamer en s’abandonnant à une vie d’excès pour tenter de combler un vide qu’il ne comprend pas, Nathan en développant une angoisse maladive qui le pousse à tout contrôler, Jenny en se rebellant contre cet héritage empoisonné. Avec les années, l’enlèvement de Carl se cristallise en tension diffuse qui infléchit les parcours, altère les liens et finit par définir la famille plus sûrement que n’importe quelle réussite ou tradition. Lorsque la vérité surgira enfin, tardive et déconcertante, elle ne dissipera rien, mais éclairera l’ampleur de ce que chacun avait choisi de ne pas voir. 

Le roman s’impose comme une saga ample et ambitieuse, une vaste fresque familiale qui traverse plusieurs décennies et explore les failles, les secrets et les contradictions d’un microcosme. Son style, riche et foisonnant, parfois même labyrinthique, explore la psychologie des personnages avec un sens aigu du détail, mêlant humour juif new‑yorkais et introspection mordante, dans une veine qui n’est pas sans évoquer Philip Roth. 

Au cœur de cette construction romanesque se déploie une réflexion sur ce qui tient une famille debout lorsque les récits qu’elle se raconte se fissurent. Irruption de la violence dans l’intime, le rapt du père agit comme un catalyseur, cristallisant les rancœurs enfouies, les loyautés ambiguës, les attentes déçues et ces héritages invisibles qui façonnent les individus à leur insu. Le roman interroge la transmission, souvent trouble, des blessures, des mythologies internes et des récits bancals que chacun doit apprendre à déconstruire. Il explore aussi la réussite sociale, dans un contexte où l’American Dream apparaît comme un mirage, les personnages oscillant entre ambition et désillusion, pris au piège de rôles imposés et de façades à préserver. Enfin, le texte plonge dans les tensions identitaires propres à la culture juive américaine, entre tradition et modernité, appartenance et autonomie.

Mêlant satire, émotion et chronique sociale, cette réflexion foisonnante sur la transmission, la culpabilité, la réussite américaine et les illusions familiales – tout ce qui, dans une vie, se transmet, se déforme, se terre ou se répète malgré soi – trouve tout son sens dans son titre : dépassant le simple arrangement conjugal ou financier, le « compromis » s’avère ici la condition même de l’existence, ce mélange de renoncement, d’accommodement et de stratégies silencieuses grâce auquel une famille parvient, tant bien que mal, à tenir debout. Chez les Fletcher, comme chez tant d’autres, ce compromis, à la fois ciment et source de dissension, finit par définir – à travers ce que l’on accepte, dissimule ou négocie – bien plus sûrement que les grands principes affichés. 

Une lecture relativement exigeante, longue et dense, parfois crue et féroce, toujours attentive à ce que révèlent les détails, et qui rappelle surtout que, même carapaçonnée par la richesse la plus insolente, aucune existence n’échappe à l’inéluctable violence de la condition humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses faux-cils donnaient l’impression que ses yeux se faisaient dévorer par des tarentules.


Elle aurait pu espérer avoir des enfants qui lui auraient peut-être ressemblé un peu plus, par leur opiniâtreté et leur énergie. Elle aurait pu avoir des enfants qu’elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d’un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c’était désormais leur cas, on ne sent jamais l’instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu’il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C’était à cause de cela qu’elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impliquerait pour ses enfants. Le danger s’était volatilisé quand elle s’était mariée avec Carl, mais la peur ne l’avait jamais lâchée.


On ne peut espérer évoluer dans la flaque d’eau de mer où l’on a vu le jour qu’à condition que quelqu’un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu’un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin.


Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît. Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s’en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu’il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l’abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d’être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l’opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d’un système qui n’a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l’alternative importe peu.

 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.


 

dimanche 4 janvier 2026

[Alliot, Pascal] Asphalte

 



 

Pas du tout aimé

 

Titre : Asphalte

Auteur : Pascal ALLIOT

Parution : 2025 (Hugo Stern)

Pages : 214

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Réveil brutal après une nuit transcendée par un milliard d’images lui remontant vers les fils de sa mémoire mise à mal. Retour vers le Sud, cette terre de feu. Ce foyer incandescent vous cramant les sens exacerbés. Plus de dix ans déjà depuis sa précédente visite. Vingt ans et quelques, l’âge de la déraison. D’une certaine inconscience qui se sauve aussi. Surtout la sienne, la fille damnée de l’adolescence trop vite parvenue à terme. Rentrée par la plus terrifiante des portes dans celui collatéral de l’adulte. La fille bourgeoise rattrapée par sa propre torpeur. Massacrée. Puis la renaissance. La rédemption. Le retour vers une disgrâce acceptable. Une souffrance sous cutanée mais liquéfiée dans une sorte de dégoût puissamment ravalé. Vingt ans et quelques, âge de la survie, apprendre à se faire confiance. A regarder les autres, les mecs, sans avoir envie de les défoncer. S’accepter une fois encore. Apprendre, du moins essayer. Mille souffrances se sont invitées par une force terrifiante dans son corps bafoué. Les virer l’une après l’autre. Parfois en les fracassant contre un mur.

 

Un mot sur l'auteur :

Pascal Alliot vit en Catalogne où il est Archéologue céramologue. Il est l'auteur de plusieurs polars noirs.

 

Avis :

Frappé d’incrédulité dès la première phrase, l’on se demande d’abord si ce livre n’est pas un gag. Avec plusieurs ouvrages déjà publiés, mis en avant pour leur noirceur et leur style percutant, l’auteur n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Alors, dépassant l’ahurissement, l’on s’accroche à ces phrases bancales, mal formulées, truffées de fautes de grammaire et de syntaxe, que l’on relit plusieurs fois pour s’assurer de ne pas rêver. C’est du jamais vu, du massif, du spectaculaire : un véritable Marguerite Dumont de la littérature.

Passé le premier choc, l’on espère que le récit, lui, viendra sauver l’ensemble. Hélas, l’impression d’égarement s’installe, et c’est – une fois n’est pas coutume – contre la tentation d’abandonner la lecture qu’il faut lutter. L’intrigue s’élance dans une course sans queue ni tête, une succession d’épisodes où, entre unité policière clandestine, corruption tentaculaire, coups d’État improbables et violences d’extrême droite flirtant avec la dystopie, chaque élément semble n’obéir qu’à la logique de la surenchère. Le lecteur effondré n’avance plus que par pure curiosité du désastre, peinant à discerner ce que le texte veut dire, où il prétend aller, ce qu’il cherche à faire éprouver. Le fond, déjà fragilisé par la forme, se délite inexorablement à mesure que les pages défilent. 

Reste alors une perplexité profonde : comment un texte présentant de telles défaillances a‑t‑il pu être publié en l’état ? Les exemples valant bien des discours, en voici quelques extraits :

« Depuis quelques semaines, une nouvelle guerre a éclaté. Personne ne connaît réellement les raisons, mais les hommes s’effondrent, comme des mouches. En une année, près de quarante, en comptabilisant dans ce décompte macabre les plus petites et insignifiantes des ombres, convoyeurs et dealers éphémères de la came, opérant dans les ombres ordurières de quelques restes branlants de murs de l’énorme chantier inachevé de ce qui devait originellement se révéler en qualité de salle culturelle et se tenant à quelques encablures de ce camp retranché de la misère et du crime. »

« Aussitôt le bateau, disposant de deux personnes à l’intérieur de son habitacle, a-t-il effectué le plus rapidement possible sa manœuvre d’approche qu’il s’immobilise à quelques mètres du bord de la crique, tout en conservant les moteurs en marche, les quinze préposés à ce travail des plus particuliers commencent alors leur labeur, se jetant littéralement à la mer. Leur tâche consiste à récupérer dans les délais les plus brefs des containers en PVC bleu clair que leur passe une des personnes se trouvant dans l’embarcation. Le but se présente dans l’action de les ramener le plus rapidement que possible dans un des engins quatre-quatre, celui grâce auquel il a pu se rendre sur place. »

« Le chaos, sensation d’une violence aiguë vous emportant vers des cieux ravagés, s’installe au creux de votre carcasse malmenée comme jamais. Vous demeurez là, hagard, paumé, isolé du monde, seul avec ces maudits bourdonnements intenses ravageant perpétuellement la moelle épinière de l’ombre à laquelle vous vous trouvez assimilé lors de son passage scabreux, tendancieux, pervers, illuminé. Vous vous tenez debout et implacablement vivant, sensation définitivement et uniquement redevable à un hasard qui en prend la perverse décision. »

Sincères remerciements au forum PartageLecture ainsi qu'aux éditions Hugo Stern pour ce service de presse et pour la confiance accordée. Malgré toute l’envie du monde de tirer le meilleur de chaque lecture, l’honnêteté ne peut ici que s’étonner – et s’indigner –, laissant la bienveillance en déroute. (0/5)