samedi 7 février 2026

[Bussi, Michel] Les ombres du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les ombres du monde

Auteur : Michel BUSSI

Parution : 2025 (Presses de la Cité)

Pages : 576 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Octobre 1990. Le capitaine français Jorik Arteta, en mission au Rwanda, rencontre Espérance, jeune professeure engagée dans la transition démocratique de son pays.
6 avril 1994. Un éclair déchire le ciel de Kigali. Le Falcon du président rwandais explose en plein vol. Commencent alors cent jours de terreur et de sang. Les auteurs des tirs de missiles ne seront jamais identifiés. Quelqu'un, pourtant, connaît la vérité.
Noël 2024. Jorik, sa fille et sa petite-fille s'envolent pour le Rwanda. Tous poursuivent leur propre quête, tourmentée par les fantômes du passé.Dans Les Ombres du monde, Michel Bussi fait entrer l'Histoire dans le roman et le roman dans l'Histoire, articulant, en maître du suspense, la construction romanesque avec les faits historiques.
Une fresque éblouissante, à la croisée de trois générations, sur la transmission de la mémoire, et dont les rebondissements sont de puissants révélateurs de l'expérience de la violence, de la perte et du pardon. Une langue où les images poignantes affleurent au cœur du tragique et traversent sur un fil les ombres du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michel Bussi, magicien du suspense, aime nous surprendre en nous manipulant. Ancien enseignant-chercheur en géographie, il a exploré les cartes du monde avant de dessiner celles des âmes humaines. Ses personnages ? Des invisibles, souvent des héroïnes courageuses, en quête d'identité et de réparation. À leurs côtés, les lieux, comme sa chère Normandie, prennent vie pour devenir eux aussi des personnages à part entière. Depuis Nymphéas noirs jusqu'aux Assassins de l'aube, les 21 romans de Michel Bussi parus aux Presses de la Cité, puis en poche aux éditions Pocket, ont conquis 38 pays et fait de lui l'un des auteurs préférés des Français et le plus adapté en série et en BD.

 

Avis :

Sans renoncer à la tension narrative qui fait sa signature, le maître du suspense Michel Bussi s’aventure pour la première fois hors du thriller pur qui l’a consacré pour signer un roman historique grave et engagé autour du génocide rwandais.

Cette fresque suit le destin croisé de Jorik Arteta, jeune capitaine français plongé malgré lui dans les zones d’ombre de l’opération militaire au Rwanda, et d’Espérance, enseignante rwandaise dont la vie bascule avec la montée des violences. Autour d’eux gravitent des figures prises dans l’engrenage politique et humanitaire de l’époque, tandis que le récit alterne entre les années 1990 et un retour au Rwanda en 2024, où survivants et témoins doivent affronter les secrets enfouis et les responsabilités longtemps tues.

En s’attaquant au génocide rwandais, Michel Bussi prend le risque d’un déplacement radical : quitter le terrain confortable du thriller pour affronter un événement historique d’une violence extrême, où la fiction doit composer avec l’exigence de vérité. Ce pari, il le relève en mobilisant ce qui fait sa force – la maîtrise du rythme, l’art du dévoilement progressif, la construction en strates – tout en adoptant une gravité nouvelle. Le roman gagne ainsi en densité ce qu’il perd en légèreté, la mécanique du suspense servant d’outil pour sonder les zones d’ombre de l’Histoire, interroger les responsabilités et explorer des trajectoires brisées.

Sans jamais sacrifier la complexité au profit de l’émotion ou du spectaculaire, l'écrivain tisse une fresque patiente, attentive aux voix multiples qui composent la mémoire rwandaise. Le récit alterne les temporalités pour mieux faire sentir la persistance des traumatismes et la difficulté du retour, tandis que les personnages, pris dans l’engrenage politique et humanitaire, incarnent la tension entre culpabilité, silence et quête de vérité. Cette ambition narrative, alliée à une documentation solide, confère au roman une portée éthique nouvelle dans l’oeuvre de l'auteur, qui livre ici l’un de ses romans les plus engagés et les plus aboutis.

Quelques réserves toutefois surgissent. Michel Bussi, fidèle à ses ressorts de suspense, en use et parfois en abuse jusqu'à l'improbable, la trajectoire de ses personnages se retrouvant artificiellement chargée de bien trop de twists et de faux-semblants pour demeurer plausible. L’épisode des gorilles, tiré vers une autre guerre, animale celle-là, affaiblit assez inutilement l’ensemble. En somme, l’auteur ne parvient pas toujours à s’affranchir de ses mécanismes habituels pour se consacrer pleinement à ce qui fait le véritable intérêt du livre : la mise en lumière du génocide rwandais et la dénonciation de ses implications politiques et humanitaires, d’une force réellement instructive. Le roman révèle une réalité largement méconnue, aux conséquences proprement révoltantes, qui lui confère un impact humain et politique considérable. Un virage bienvenu et globalement réussi, qui aurait pu être assumé encore davantage.
 
Si l’on peut regretter que les réflexes du thriller brouillent parfois la puissance du propos, l’essentiel demeure : la mise au jour d’un drame historique encore trop méconnu et la clarté avec laquelle le roman interroge les responsabilités internationales. Par son travail de documentation et son engagement narratif, Michel Bussi offre un récit salutaire, dont la portée humaine et politique reste forte malgré les limites de sa construction. (4/5)

 

 

Citations : 

J’ai beaucoup réfléchi en prison, avec les curés. Je crois que cette violence, si tout le monde y a adhéré, c’est parce que nous étions de pauvres paysans, aux vies sans grand intérêt. Les corvées des champs, les longues marches pour aller puiser de l’eau ou couper le sorgho… Et pendant ces cent jours, nous nous sommes pris pour des dieux. Vous rendez-vous compte, nous avions le pouvoir de vie et de mort, nous franchissions tous les tabous de la morale. Arrêter, renoncer aux ibitero, c’était comme revenir à nos vies ordinaires, à notre misère, c’était comme redevenir des hommes normaux. Oui, madame la juge, pendant ces cent jours, nous sommes tous devenus des dieux. Ou des diables, ce sera à vous de le décider !


Il n’y a jamais de génocide sans guerre. La guerre offre le droit de tuer, elle banalise la mort, elle normalise la barbarie, les barrières psychologiques sont attaquées, les normes morales abolies. Mais le génocide est bien différent. Il vise à exterminer un peuple, définitivement. Pour ne te donner qu’un exemple, dans une guerre, on tue les hommes en premier, les soldats ennemis représentent la menace principale. Dans un génocide, on tue d’abord les femmes, parce qu’elles portent la vie, puis les enfants parce qu’ils représentent l’avenir, ainsi que les vieux, parce qu’ils sont les gardiens de la mémoire. C’est exactement ce qui s’est passé au Rwanda : 70 % des enfants ont vu quelqu’un se faire tuer devant leurs yeux, 80 % connaissaient un proche qui a été tué, 90 % ont cru qu’ils allaient mourir. J’ai toujours gardé en mémoire ces mots d’une survivante : « Un génocide n’est pas un feu de broussailles qui s’élève sur deux ou trois racines, mais sur un nœud de racines qui a moisi sous terre sans personne pour le remarquer. » Tu veux savoir ce que le génocide des Tutsi a de particulier ? (...)
Même si le projet d’éliminer les Tutsi est ancien, il remonte aux années 1960 et aux premiers massacres, on estime qu’il n’a été voulu, pensé, que par une poignée de personnes. Peut-être une dizaine de membres de l’Akazu. Dans chaque préfecture, il n’y avait sans doute pas plus d’une cinquantaine de personnes au courant du plan, quelques hauts fonctionnaires, des chefs de gendarmerie, des industriels pour assurer la logistique. Sur le terrain, ils ne pouvaient compter que sur trente mille miliciens. Et ainsi de suite, les ordres d’extermination pensés par une poignée de responsables politiques et militaires sont descendus de façon pyramidale sans qu’aucun contre-pouvoir organisé ne puisse s’y opposer, parce que les racines sous terre avaient suffisamment pourri… 
« Les fanatiques de l’Akazu eux-mêmes ne devaient pas penser que l’incendie prendrait aussi vite. Il faut que tu comprennes, Maé, ce génocide ne ressemble à aucun autre. Il n’y a pas eu de déportation massive au Rwanda, pour tuer loin des yeux, pas de gendarmes pour rafler, pas de chef de gare pour s’assurer que les trains partent. Il n’y avait qu’une règle d’or, les cafards ne devaient pas s’échapper. On devait les tuer sur place avant qu’ils ne se cachent, puisque rien ne permettait de les distinguer. Presque toutes les victimes du génocide des Tutsi ont été tuées à proximité de l’endroit où elles habitaient. Les fugitifs n’avaient qu’une peur, croiser quelqu’un qu’ils connaissaient. Les enfants en particulier, qui n’avaient pas de carte d’identité, n’ont été tués que parce que des voisins les ont dénoncés.


Pas de chambres à gaz ici, pas de mitrailleuses lourdes, pas de solution finale inventée par des savants. C’est un génocide agricole, commis par des meurtriers équipés d’outils archaïques, mais aucun n’a jamais été aussi efficace depuis que l’humanité existe. Un million de morts en cent jours, plus de dix mille par jour. Même les nazis n’ont pas fait mieux.


Pendant longtemps, on a parlé de guerre au Rwanda, en se gardant bien d’employer le mot tabou. Génocide. En avril 1994, la France a reçu à l’Élysée deux planificateurs de l’épuration ethnique, sans les considérer comme des criminels. Un mois plus tard, quand François Mitterrand commémore les crimes nazis d’Oradour-sur-Glane, il assure, la main sur le cœur, « plus jamais ça », sans prononcer le moindre mot sur les massacres au Rwanda. D’avril à juin 1994, le monde a fermé les yeux. Un membre du gouvernement intérimaire rwandais siégeait même au Conseil de sécurité de l’ONU. Au plus fort des tueries, les États-Unis refusèrent eux aussi d’employer ce mot, génocide, qui obligeait, en respect du droit international, à une intervention des Nations unies. Pour regarder ailleurs, le monde a un bon prétexte : la Coupe du monde de football vient de commencer sur le sol nord-américain.
 
 
Tous les génocides du monde ont au moins un point commun. À l’exception d’une poignée de justes, personne ne résiste à la machine à tuer quand elle s’est emballée. La désobéissance civile est un mythe. Tout le monde obéit, et plus encore quand les ordres sont insensés. Qu’aurions-nous fait, Maé ? Comme tout le monde, je le crains : nous aurions hurlé avec les loups, pour essayer de survivre. Et ensuite, si par miracle on y était parvenues, nous aurions palabré, pardonné, commémoré.


Pour clore les polémiques, en 2019, le président Macron a commandé à des historiens indépendants un rapport sur le rôle de la France au Rwanda. Le rapport Duclert, un pavé de neuf cent quatre-vingt-onze pages, conclut à la responsabilité accablante de l’État français. Une responsabilité accablante aussi bien sur le plan politique, institutionnel, intellectuel, éthique, cognitif et moral… Je te le cite de mémoire : « Les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. » (…)
Le rapport écarte en revanche le terme de complicité de génocide. Pour te le dire autrement, cela signifie que le pouvoir français de l’époque, et en particulier François Mitterrand, n’avait pas de volonté génocidaire. (…)
— Cela veut dire qui ni Mitterrand, ni ses conseillers, ni les militaires français n’ont souhaité le génocide. Mais que sans eux, il n’aurait pas eu lieu… 
— Ça ma grande, personne ne le saura jamais. Ce qui est certain, c’est que par son soutien aux extrémistes hutu, entre 1990 et 1994, la France a laissé aux planificateurs du génocide le temps de l’organiser. Ce qui est aussi certain, c’est que la plupart des responsables politiques ou militaires, du moins ceux encore vivants, prétendent n’avoir commis aucune faute. Selon eux, personne ne pouvait prévoir un drame d’une telle ampleur. Ce serait la faute de la fatalité, ou de la violence des Africains contre laquelle on ne peut rien. 
— La fatalité, répéta Aline. Sauf si on prouve un jour que ce sont des militaires français, dirigés par Paul Barril, qui ont commis l’attentat du 6 avril…


C’était le rôle de la France au Rwanda, être la nourrice d’un pays qu’elle était censée protéger. Imagine, il arrive un accident à cet enfant, il se blesse ou il meurt. La nourrice, même si elle n’est coupable de rien, même si elle l’a bien surveillé, même si la fatalité est la seule coupable, ne reste pas droite dans ses bottes. Elle pleure, elle s’en veut, elle se dit j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper. Elle se reproche même ce qu’elle n’a pas à se reprocher, parce qu’elle est émue, bouleversée, parce qu’elle se comporte tout simplement en être humain. Ce qui m’écœure chez ces responsables politiques, qu’ils aient pu changer quelque chose ou non à ce génocide, c’est qu’ils restent le regard sec et le col serré, à s’offusquer qu’on puisse les mettre en cause, en jurant avec raideur je n’ai fait que mon devoir, pour l’honneur de la France, alors qu’ils devraient s’effondrer en larmes. Vous n’êtes pas d’accord ? Ils devraient répondre, les yeux rouges : j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper, parce que c’est moi qui avais la garde de ce petit pays, personne d’autre, alors le million d’innocents assassinés, oui ils reviennent me hanter chaque nuit. Ça ne changerait rien, je sais, ça pourrait être considéré comme de l’hypocrisie, moi j’y verrais une preuve minimale d’humanité.


— Ce jour viendra, Maé, et tu le connaîtras. Quand l’histoire sera passée, quand les acteurs du drame auront disparu, quand la vérité aura refroidi et que plus personne ne pourra s’y brûler. Même si beaucoup de documents de l’Élysée demeurent classés secret défense, même si la justice administrative française refuse toujours de se pencher sur le rôle de l’État, et si la justice pénale continue de protéger la plupart des réfugiés rwandais accusés d’avoir participé au génocide, Madame Agathe, la veuve du président Habyarimana, en premier… 
« Ce jour viendra, Maé, et la France portera ce génocide comme une tache indélébile de son histoire. Sans la cacher. On vit toujours mieux en assumant les fautes de nos parents ou de nos grands-parents. J’ai appris une chose : on ne peut pas tuer une seconde fois les morts, les fantômes finissent toujours par gagner. Quand ils sont un million, ils forment une armée contre laquelle aucune nation, même droite dans ses bottes, ne peut lutter. 


 

jeudi 5 février 2026

[Vinau, Thomas] Madame Bijou

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame Bijou

Auteur : Thomas VINAU

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 224 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Son pays, son monde, son berceau, son royaume, C'était le Bijou Bar. »
Tout au long d’une chaude journée d’été dans le sud de la France, un jeune garçon explore la ferme familiale et ses alentours. L’observant du coin de l’œil, sa grand-mère Marguerite se souvient du temps où elle habitait encore « là-bas », sur cette autre rive de la Méditerranée. Elle tenait alors le mythique Bijou Bar, un café-cinéma qui ne désemplissait pas. Au fil des heures, pays de l’enfance et pays du souvenir se confondent et la vie de « Madame Bijou » se raconte dans toute sa beauté.
Une ode poignante aux épopées minuscules de tous les exilés.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et habite aujourd'hui à Pertuis, dans le Lubéron. Il a écrit six romans, dont le très remarqué Ici ça va (2012), Fin de saison (2020) et Marcello & Co (2022). Il est aussi l'auteur de recueils de poésie, d'albums jeunesse et de nouvelles.

 

Avis :

Poète autant que romancier, Thomas Vinau a bâti une oeuvre où l’enfance, les paysages intimes et les vies minuscules se font foyers d’émotion. Fidèle à cette sensibilité, il nourrit ce nouveau récit de réminiscences, de silhouettes familiales et de lieux qui ont façonné son imaginaire, sans pour autant verser dans l’autobiographie stricte. Il en émane un livre de transmission, à la fois lumineux et mélancolique, où la mémoire personnelle se mêle à une réflexion plus large sur ce qui persiste lorsque les lieux s’effacent.

En cette journée d’été, tandis qu’elle observe l’insouciance de son petit-fils venu passer les vacances dans la ferme familiale de Lomagne, Marguerite se sent soudain traversée par de vieux souvenirs, comme autant de bulles d’air ancien venant crever la surface du présent. Ex-tenancière d’un café-cinéma d’Algérie aujourd’hui disparu, elle conserve en elle les ultimes traces d’un monde englouti et, face à l’enfant poursuivant sa journée sans percevoir l’ombre de cet héritage, prend en silence la mesure du chemin parcouru : pour elle, l’exil, le déracinement et l’effacement progressif des lieux et des repères qui l’ont construite ; pour lui, une appartenance tranquille, évidente, à ce lieu présent. De ce décalage naît une émotion sourde, où la mémoire affleure sans troubler l’innocence de celui qui incarne pourtant l’aboutissement de cette longue traversée.

Plutôt que de raconter le passé et de l’enfermer dans un temps révolu, le récit procède par affleurements et petites touches, préférant les sensations et les surgissements de mémoire aux scènes développées. Ce n’est pas tant une remontée dans le temps qu’un retour du passé dans le présent : autrefois s’invite, s’impose même, en une boucle qui défait la linéarité temporelle tant ces bouffées demeurent vives dans l’esprit de Marguerite. Le passé circule, remonte, respire encore, sans avoir besoin de longs développements. Il se contente d’instants suspendus – un paysage, une odeur, un simple mouvement – pour retrouver toute son intensité et faire basculer la vieille femme dans la profondeur de son histoire. Cette économie de mots confère au texte une vibration particulière : l’émotion naît moins de ce qui est dit que de ce qui affleure entre les lignes, dans les silences et les gestes minuscules, dans cette zone ténue où la mémoire se confond avec le présent.

En filigrane se dessine une réflexion sur la transmission, envisagée non comme un legs conscient ou revendiqué, mais comme un passage presque imperceptible d’un monde à un autre. En confrontant l’expérience de l’exil à la légèreté d’une enfance parfaitement intégrée, l’auteur interroge ce qui subsiste des lieux perdus lorsque les générations se succèdent. Loin de toute nostalgie appuyée, il montre comment les traces du passé se déposent dans les corps et les regards, parfois à l’insu même de ceux qui les portent, dessinant une mémoire diffuse mais tenace, qui continue de travailler le présent.

D’une limpidité trompeuse, l’écriture accueille les émotions à hauteur d’humain, attentive aux vibrations minuscules qui disent plus que les grands récits. En choisissant de raconter l’exil non par les événements mais par leurs rémanences, elle déplace le regard : davantage que les drames eux-mêmes, importe ici la manière dont ils continuent de vivre dans les gestes les plus simples, dans la façon de regarder un enfant jouer, dans le silence d’une cuisine ou la lumière d’un après-midi d’été. Tout l’art de Thomas Vinau réside dans cette capacité à faire sentir, avec une extrême délicatesse, que la mémoire n’est pas un poids mais une matière vivante, qui façonne encore le présent et irrigue secrètement ceux qui en héritent sans le savoir.

Au fil de ces pages, Thomas Vinau confirme la singularité d’une oeuvre qui sait faire tenir ensemble la fragilité des êtres et la densité des mondes qu’ils portent en eux. Madame Bijou s’impose ainsi comme un récit d’une grande justesse, où l’intime rejoint l’universel et où les traces du passé, loin d’alourdir le présent, lui donnent sa profondeur. Dans cette manière de faire vibrer l’infime, de laisser parler les silences et les gestes, se lit la conviction que nos vies, même les plus modestes, sont traversées de mémoires secrètes qui continuent de nous façonner. Un livre au charme discret mais persistant, tant il exhale une tendresse pudique. (4/5)

 

 

Citations : 

C’est quand on s’en va, bien sûr, qu’on comprend d’où l’on est. On aime même les pierres, quand elles sont de notre chemin.


Quelle chose incroyable que le temps. Des années pouvaient passer en un claquement de doigts, couler comme une rivière, mais des poignées de minutes solides, fossilisées, restaient inamovibles.


Il faut grandir quelque part et y rester pour connaître véritablement cette sensation de chez-soi. Peut-être sa peau, ses sens gardaient-ils un souvenir d’ailleurs, de ses premières années d’enfance de l’autre côté, mais il n’en avait pas conscience.  Lui, dans sa respiration, entre les pierres et les trous de ce chemin, sous la brûlure occitane de ce soleil, dans l’ombre parfumée des noisetiers ou des sureaux, la rumeur des arroseurs sur les feuillages du maïs, lui, était chez lui, entièrement. C’était la différence avec ses parents qui, même s’ils avaient en fin de compte vécu plus de temps ici que là-bas, même s’ils avaient reconstruit leurs vies, mêlé leurs habitudes, leurs expressions, leurs goûts aux gens de la région, eux n’étaient malgré tout ni d’ici ni de là-bas. Leur seul pays, le dernier, resterait celui de l’exil, du voyage.


Qu’est-ce qu’on sauverait si la maison brûlait ? Qu’est-ce qu’on emporterait ? Elle avait entendu un soir, à la télé, des années plus tard, qu’un artiste célèbre avait répondu : «  J’emporterais le feu. » C’était bien une phrase d’artiste. Personne n’emportait le feu. Ce que chacun emportait, et pour longtemps, c’était la brûlure.


De quel endroit est-on ? Quel lieu ? Quelle maison ? Quel pays ? Où se sent-on véritablement chez soi ? Entièrement ? Est-on de là où l’on est né ? De là où l’on a grandi ? Là où nos os reposent ? Là où quelqu’un se souvient de nous ? Chez nous, est-ce là où l’on vit ? Peut-être à l’endroit qu’on a choisi ? Mais qui choisit vraiment ? Entièrement ? Combien de temps faut-il pour se sentir chez soi quelque part ? Combien d’années, combien d’épreuves, de bons et de mauvais moments ? Combien de souvenirs ? Et à combien de chez-soi a-t-on droit, dans une vie ? N’a-t-on qu’une seule origine ? Une seule destination ? Et entre-temps ? Entre-temps, c’est le BonDieu qui choisit, ou le hasard, ou le Mektoub, comme le répéterait de plus en plus souvent Marguerite, autrement dit, pas nous. Elle dirait cela alors que chaque jour avait été un choix et elle n’y verrait aucune contradiction. Chaque chose à sa place. Comme les oiseaux sur les branches.

 

mercredi 4 février 2026

Entretien avec Nicolas Gaudemet à propos de son roman Nous n'avons rien à envier au reste du monde le 2 février 2026

  

  

 

Nicolas Gaudemet, révélé avec La Fin des idoles — une satire acérée du monde médiatique récompensée par le prix Jules‑Renard du premier roman — poursuit son exploration des illusions contemporaines avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, un récit paru en août 2025 qui plonge cette fois au cœur de la dictature nord‑coréenne et interroge, en filigrane, ce que signifie rester vivant — intérieurement, moralement — lorsque tout concourt à éteindre l’individu. 


Bonjour Nicolas Gaudemet. 


Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman à ce moment précis de votre parcours ?


Après La Fin des idoles, j’avais envie d'écrire une histoire d'amour. Et pour qu'elle soit originale, de la jouer dans un théâtre singulier. En parallèle, je voulais écrire sur la Corée. J’ai voyagé au Sud comme au Nord, et la Corée du Nord est devenue ces dernières années de plus en plus intrigante : mystérieuse, dangereuse, fermée, et pourtant dont on parle de plus en plus. 


Comment est née l’idée de Nous n’avons rien à envier au reste du monde ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?

Le déclic, c’est la rencontre entre cette idée d'histoire d'amour et le fait de la situer en Corée du Nord. Raconter un régime totalitaire en faisant entendre la voix de deux adolescents amoureux. 
 

Comment avez-vous construit vos personnages ? L’un d’eux vous a-t-il particulièrement surpris ?

Je suis parti d’une décision très simple : choisir deux lycéens, puisque Roméo et Juliette sont deux jeunes gens. Et parce qu'on a tous été lycéens. Ce qui m’intéressait, c’était de les rendre proches, et de donner une voix à ceux que l'on entend jamais — puisque la parole officielle en Corée du Nord ne met en avant que les dirigeants et les proches du Parti.
J'ai ensuite construit autour de mes deux lycéens leurs camarades et leurs familles.
Aucun personnage ne m'a vraiment surpris, vu la minutie avec laquelle je leur ai donné chair, je suis entré dans leur esprit. Pour le lecteur, bien sûr, ces personnages et le pays lui-même seront plus surprenants.


Parmi les thèmes, lequel vous tenait le plus à cœur ?

La liberté, la lumière intérieure qui existe en chaque être, même dans un monde totalitaire — pas comme un slogan, plutôt comme une pratique minuscule : préserver un espace inviolable en soi, quand tout est fait pour vous modeler. Je voulais faire naître une lueur dans un monde de ténèbres — une lueur d’amour.
 

Quel regard souhaitiez-vous porter sur notre époque ? Voyez-vous des échos avec nos démocraties ?

Je ne voulais pas écrire un roman “à thèse”, mais il y a forcément un miroir : la façon dont le langage peut travestir le réel, la manière dont les systèmes façonnent nos gestes, nos peurs, nos désirs.
Et je tenais aussi à rappeler quelque chose de très concret : en Occident, certains emploient le mot “dictature” à tort et à travers pour se plaindre de tout et de rien. Dans une vraie dictature comme la Corée du Nord, se plaindre des dirigeants, du Parti ou de n'importe quel collectif officiel est impensable, a fortiori en employant ce terme : c'est un motif d'envoi direct en camp de rééducation.
 

Comment avez-vous travaillé la voix narrative et la construction du récit ?

J’ai voulu que la forme porte l’expérience : une sensation d’étau, mais aussi une progression dramatique lisible et “scénique”. Le découpage en cinq actes s’est imposé assez tôt, car il n'y a pas meilleure manière d'adapter la pièce de Shakespeare. 
Et il y a un choix auquel je tiens beaucoup : le “nous”. Ce "nous" est la transposition du chœur de la pièce. C'est aussi le collectif imposé, le “nous” des camarades. Et enfin, ce "nous" englobe le lecteur dès le titre, dès les premières pages : il ou elle devient partie prenante, camarade témoin de mes amoureux.
 

Quels retours de lecteurs vous ont le plus marqué ?

Ce qui me touche, ce ne sont pas seulement les compliments, c’est quand on me dit : “j’ai ressenti”. Des lecteurs m’écrivent qu’ils ont été happés, qu’ils ont lu “sous tension”, qu’ils ont terminé révoltés et émus — et ça, pour moi, c’est la littérature qui fait son travail : déplacer, fissurer, rendre plus attentif, faire réfléchir en profondeur et changer de point de vue. J’ai aussi été marqué par des retours qui insistent sur la lumière, le beau dans ce monde glaçant.
 

Qu’est-ce que l’écriture de ce livre a changé dans votre manière de regarder le monde ?

Elle m'a permis de me décentrer, d'avoir une compréhension beaucoup plus profonde de l'humain dans cette partie du monde.
 

Quel rôle la littérature peut-elle encore jouer pour préserver lucidité et liberté intérieure ? 

La littérature peut ouvrir une fenêtre là où tout est mur. Elle peut faire entendre des voix singulières qu’on n’entend jamais, et déplacer notre regard au-delà des caricatures. Elle ne “sauve” pas à elle seule, mais elle peut réveiller, décentrer, faire ressentir en profondeur ce qui nous échapperait sans cela.
 

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs emportent en refermant le roman ? 

Qu'ils fassent revivre dans leurs cœurs les jeux de mes deux amoureux. Et avec eux, une part de chaque adolescent nord-coréen. 


Merci, Nicolas Gaudemet, d’avoir partagé les coulisses de ce roman et les réflexions qui l’animent. 
 
 

De l'auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 3 février 2026

[Miller, Nathaniel Ian] Dans nos pierres et dans nos os

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans nos pierres et dans nos os 
            (Red Dog Farm)

Auteur : Nathaniel Ian MILLER

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                  en français (Buchet-Chastel) en 2025

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après une tentative malheureuse d’installation à Reykjavík, le jeune Orri reprend le chemin de la ferme familiale, au cœur de l’Islande. Entouré par les siens, il va s’essayer à la vie d’agriculteur pendant un an. Au gré ingrat des éléments (hostiles), de la météo (constante dans son inconstance), des hauts et des bas de ses parents – qui ne sont finalement pas les rocs qu’il imaginait – et de ses propres affaires de cœur, Orri se retrouve face à un choix qui déterminera le reste de sa vie.
Porté par l’humour et la tendresse qui le caractérisent, Nathaniel Ian Miller signe un magnifique roman islandais sur les défis du changement, les grandes décisions et l’art difficile de la transmission.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathaniel Ian Miller vit dans une ferme du Vermont. Son premier roman, L’Odyssée de Sven, a conquis le public français et a notamment reçu le prix Club des lecteurs J’ai Lu et le prix Lire en Poche.

 

 

Avis :

Après un premier roman dans les glaces du Spitzberg, l’écrivain américain Nathanael Ian Miller investit un autre décor âpre et exigeant, l’Islande rurale, pour une nouvelle histoire introspective où, échappant à la société ordinaire, son personnage se cherche au plus près d’une nature aussi éprouvante que révélatrice.

Assailli par un sentiment de vide depuis qu’il a rejoint l’agitation de Reykjavík pour ses études, Orri découvre qu’il n’est finalement jamais plus heureux que lorsqu’il revient à la ferme de ses parents. Cette petite exploitation spécialisée dans l’élevage de vaches Galloway, une activité à la rentabilité incertaine s’effectuant dans des conditions difficiles, a pourtant usé Pabbi, son père, un homme harassé qui n’aurait jamais pensé lui transmettre un tel fardeau. Lui n’a qu’une perception pragmatique et stoïque de ce qu’il vit au quotidien comme une activité sacrée mais ingrate, un combat sans fin contre l’avarice d’une terre maigre et dure, contre l’hostilité d’une météo faite de pluie battante, de vent glacial et de gel mordant, enfin contre l’épuisement qui vous étreint dans la bouse, la boue et le sang imprégnant ce travail physique où, de vêlages éprouvants en blessures et accidents, vie et mort se côtoient sans jamais permettre ni répit ni relâchement.

Tout en réalisant la fragilité de ses parents vieillissants, comme érodés par une existence toute entière de labeur et de sacrifice, le jeune homme trouve quant à lui à la ferme un rythme qui lui ressemble, un sentiment d’utilité et, à renouer avec ses racines comme à se dédier à des tâches concrètes, physiques et au contact de la nature, une plénitude et une sensation de vérité brute qui ont sans doute beaucoup à voir avec les ressentis de l’auteur, lui-même devenu éleveur de bovins de boucherie après l’université, dans une exploitation familiale du Vermont. Sobre et introspective, la narration à hauteur d’homme déroule paisiblement les observations et le cheminement intérieur d’un Orri peu enclin aux grandes émotions. Rien ne se passe qui ne soit le fruit de l’accumulation des jours, dans une lenteur contemplative qui suit le cycle de la ferme et épouse le paysage, nous plongeant dans la tête du personnage pour suivre, au rythme de ses petites et silencieuses secousses émotionnelles, l’évolution de ses interrogations sur ses aspirations véritables et sur le sens à donner à son existence. Face à ses parents fatigués, le voilà qui se retrouve à reconsidérer son héritage familial dans une hésitation entre partir ou rester, entre une vie plus libre ou dotée de plus de sens, entre la proximité amoureuse ou la solitude dans le pré.

Là où L’Odyssée de Sven racontait un retrait, Dans nos pierres et dans nos os évoque un retour – vers la terre, vers les siens et vers soi. C’est un roman grave et tendre, où la poésie surgit du banal, et où le dépouillement devient une manière de se reconstruire. Une œuvre qui conjugue la force du réel et la quête intérieure, nourrie sans doute par l’expérience même de l’auteur. (4/5)

 

 

Citations :

Les îles se dressent à pic sur la mer, des grandes falaises gris-noir striées et vérolées, creusées de petites grottes grouillant d’oiseaux, et mouchetées de merde. Parfois le ciel est tellement chargé de macareux, de fulmars, de guillemots, de fous de Bassan et de mouettes tridactyles que, de loin, on dirait une nuée de mouches en train d’éclore. La mer attaque sans relâche les parois rocheuses. Et les vagues ne se brisent pas avant de s’écraser parce que l’eau est trop profonde. Alors elle jaillit à la verticale quand elle frappe, à une hauteur presque inimaginable. Ça peut monter jusqu’à cent soixante-dix mètres. Sur les plus petites îles en particulier où on a l’impression d’être au centre d’un anneau de geysers ou dans l’œil trouble d’un ouragan.


Le propriétaire de l’exploitation ne résidait pas sur place. C’était un riche du continent qui possédait une belle maison d’été à Heimaey, au centre-ville. Il passait admirer ses terres et serrer la main de mon père deux ou trois fois par an. Je crois que ces visites pleines d’arrogance lui ont brisé le cœur. Je soupçonne qu’elles ont bien plus flétri son âme que le travail de la ferme sur cette terre implacable. J’ai cette théorie, cultiver n’importe quelle terre autre que la vôtre vous tuera. Parfaitement. Cultiver votre propre terre peut tout autant vous tuer, et ça arrive souvent, mais se saigner à blanc sur la terre de quelqu’un d’autre le fera sans faute. À chaque fois.

 

lundi 2 février 2026

Bilan de mes lectures - Janvier 2026

  

 

Coups de coeur :

  
CLAUDEL Philippe : Wanted
LAFON Marie-Hélène : Hors champ

 


  

J'ai beaucoup aimé :

 
ARAMBURU Fernando : Le petit 
BRODESSER-AKNER Taffy : Le compromis de Long Island 
JOURDE Pierre : La marchande d'oublies 
MUÑOZ MOLINA Antonio : Je ne te verrai pas mourir 
RAPP ADAM : A la table des loups 

 



 

 J'ai aimé :

 
ROW Jess  : Un monde nouveau
 


 

 Je n'ai pas du tout aimé :

 
ALLIOT Pascal : Asphalte
 

 

dimanche 1 février 2026

[Olafsdottir, Auður Ava] DJ Bambi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : DJ Bambi

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2023,
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Logn est biochimiste, spécialisée dans les cellules, les plus petits éléments du corps humain. Elle a 61 ans, s’est toujours sentie femme mais est née dans un corps d’homme. Longtemps elle a tenté de s’en accommoder, s’est parfois habillée en femme, a parfois couché avec des hommes, a été DJ dans un bar gay. Puis elle s’est mariée avec Sonja, a eu un fils, qui lui-même est devenu adulte. Et soudain c’est devenu intolérable, à se jeter dans l’océan pour ne plus jamais reparaître : elle ne veut pas, quand la mort la rattrapera, que son cercueil se referme sur un corps qui ne lui correspond pas. Divorce, traitement hormonal, et bientôt, elle l’espère, l’opération du bas. À son âge ? Sa famille l’a rejetée, ses sœurs refusent qu’elle porte le prénom de leur grand-mère Guðriður. Son seul soutien est son frère jumeau, Trausti, qui passe la voir tous les jours et l’appelle pour lui souhaiter bonne nuit. Il veille sur elle. Face au désarroi d’avoir perdu un frère, il ne peut prendre le risque de perdre aussi sa sœur.
Avec délicatesse, une pudeur salvatrice et une poésie de chaque instant, DJ Bambi s’attache aux questions d’identité, aux marginalités et au temps qui passe, en une merveilleuse ode au genre féminin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auður Ava Ólafsdóttir est sans conteste la reine des lettres islandaises ! Depuis Rosa candida, le charme inimitable de ses romans tient peut-être à son talent sans pareil pour nous faire explorer les troublantes drôleries de l’inconstance humaine avec une poésie et un humour d’une grâce inégalable. Elle a reçu notamment les plus hautes distinctions nordiques, et le Prix Médicis étranger pour Miss Islande.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.  

 

Avis :

Déjà dans Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir abordait la question LGBT à travers Jón John, homosexuel confronté à l’homophobie dans l’Islande des années 1960. Elle poursuit aujourd’hui cette exploration en donnant la parole à une sexagénaire trans qui cherche à réconcilier son identité avec un monde encore marqué par les préjugés. Après l’exclusion d’hier, c’est désormais la possibilité d’une existence pleinement assumée qu’interroge cette plume emblématique des lettres islandaises en France, entre grâce poétique et audace thématique.

Logn – en islandais « calme », « accalmie » – est le prénom que s’est choisi l’héroïne, comme une seconde peau traduisant son désir profond d’apaisement après une vie de renoncements. Il évoque la mer lorsqu’elle se fait lisse, le silence après la tempête, et incarne une identité intime en quête de sérénité. Ce nom porte en lui la promesse d’un renouveau, comme si la langue pouvait offrir l’espace de vérité et de réconciliation que son corps attend encore. 

Car Logn est une femme née dans un corps d’homme, une discordance originelle qu’elle s’est longtemps efforcée d’effacer en dissimulant ce qu’elle était pour se fondre dans la norme. À l’approche de la vieillesse, plus encore que l’intenable dissimulation, c’est le vertige d’une existence vécue à côté d’elle-même – le constat d’avoir nié son être – qui l’étreint insupportablement. L’attente de l’opération, suspendue à une liste interminable, nourrit une tristesse profonde, traversée de pensées aussi sombres que les eaux grises de la mer où elle songe de plus en plus souvent à disparaître, avec au moins l’espoir de mourir en étant enfin elle-même. 

Auður Ava Ólafsdóttir installe son récit dans une tension feutrée, où la simplicité du quotidien se charge d’une intensité sourde. L’attente de Logn résonne dans ses gestes et ses pensées, en écho à la mer qui reflète son état intérieur. Les eaux grises concentrent mélancolie et incertitude, figurant à la fois la menace d’un engloutissement et l’horizon d’un recommencement. Leur présence diffuse imprègne le récit de sa couleur et de sa tonalité, entre gravité et promesse de renaissance. 

La plus grande part de son désespoir vient d’un poids dont Logn sait qu’il ne s’allégera jamais : le regard et le rejet des autres, qui, jusque dans ses liens familiaux, la crucifient dans une solitude infrangible. Son identité se forge dans la tension entre sa vérité intime et le refus, par ses proches, de la reconnaître. Longtemps, en s’astreignant à vivre comme un homme, elle a intériorisé cette négation de soi ; mais l’ultime espoir d’une libération s’éteint lorsque sa propre famille refuse l’opération qui consacrerait enfin son passage vers une vérité assumée. 

Tissé dans le ressassement des gestes quotidiens et le flottement des pensées, le roman fait de l’apesanteur de l’attente sa texture même : elle révèle l’usure du temps et la fragilité d’une vie qui se consume dans l’impossibilité d’être. La poésie naît de cette retenue, capable de rendre sensible l’expropriation de soi. Livre délicat et nuancé, il opère plus puissamment contre les préjugés que bien des plaidoyers directement argumentés. (4/5)

 

 

Citations :

Quand j’ai débuté mon traitement hormonal, j’ai jugé bon de téléphoner à mon ex-épouse pour l’en informer. (…)
C’est Sonja qui s’est chargée d’annoncer la nouvelle à notre fils. 
— Ton père dit qu’il est une femme, lui a-t-elle dit. (…)
C’est ce même fils que j’ai consolé lorsque son ancienne petite amie l’a quitté, lui qui ne me croyait pas quand je lui disais qu’il retrouverait sa joie de vivre. C’est ce fils avec qui je faisais les cent pas dans notre appartement lorsqu’il était bébé parce qu’il souffrait de coliques, ce fils que j’allais parfois promener en pleine nuit dans son landau. C’est pour lui que j’ai choisi de travailler au laboratoire de l’hôpital, bien que les salaires soient plus bas dans le public que dans le privé, parce que je pouvais rester à la maison quand mon fils était malade sans avoir à rattraper mes heures, il est le fils que j’ai accompagné à la petite école dans la nuit matinale et que j’allais récupérer l’après-midi, celui pour qui je préparais des sandwichs, celui dont je vérifiais qu’il n’oubliait pas ses gants et son bonnet, que j’emmenais chez le coiffeur ou chez le dentiste, celui dont j’organisais les anniversaires, pour les amis duquel j’achetais des cadeaux d’anniversaire que j’emballais, et qui venait s’allonger de mon côté du lit conjugal quand il faisait des cauchemars. 
Désormais, mon fils unique affirme qu’il ne saurait m’appeler maman par égard pour Sonja. J’ai trente-huit ans, c’est trop tard pour t’appeler maman. Je ne le ferais pas par respect pour ma mère, dit-il. 
Le plus simple serait évidemment que je n’existe pas.


Après son départ, j’ai compris qu’elle avait fait cette tarte meringuée parce qu’elle connaît mes faiblesses. Or celui qui connaît les faiblesses d’une personne dispose d’un pouvoir sur elle. Je la soupçonne de vouloir utiliser une phrase en particulier, celle où je dis que le corps de Sonja fait depuis toujours partie des fibres les plus intimes de ma conscience et que j’ai attendu vingt-cinq ans pour le rencontrer. J’ai probablement écrit tout ce passage sous l’influence des poèmes que grand-mère me lisait : je m’y épanche sur plusieurs pages à propos de la fusion de mon corps avec celui de Sonja pour n’en former qu’un seul.


Je m’appelle Logn, comme le jour où la tempête retombe, comme le matin qui suit une puissante dépression, après un ouragan déchaîné, lorsque le monde se brise en mille cristaux, parce que lorsque les bourrasques s’apaisent ne reste que le calme plat.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 30 janvier 2026

[Row, Jess] Un monde nouveau

 





J'ai aimé

 

Titre : Un monde nouveau (The New Earth)

Auteur : Jess ROW

Traduction : Stéphane ROQUES

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 608

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Des névroses d’une famille moderne au tumulte du monde, un grand roman américain.

Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa sœur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique. Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien.

Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ?

À travers ces personnages, Jess Row dresse la cartographie d’un monde éclaté et d’une Amérique en crise. De New York à la Cisjordanie en passant par l’Himalaya et Berlin, il déploie des sujets d’une actualité brûlante – l’identité raciale et religieuse, le conflit israélo-palestinien, la crise climatique, l’immigration – au moment où les repères du passé cèdent à la violence d’un présent sans lendemain.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jess Row a été publié dans divers magazines tels que The New Yorker, The Atlantic, Granta. Ses nouvelles ont été sélectionnées à plusieurs reprises dans l’anthologie The Best American Short Stories et récompensées par deux Pushcart Prizes et un PEN/O. Henry Award. Il a été lauréat de plusieurs bourses prestigieuses : la fondation Guggenheim et le National Endowment for the Arts. En 2007, le magazine Granta l’a classé parmi les « 20 meilleurs jeunes écrivains américains ». Il enseigne à l’université de New York et à l’école de zen Kwan Um. Il partage sa vie entre New York et Plainfield (Vermont).

 

 

Avis :

Romancier et essayiste majeur de la scène littéraire américaine contemporaine, Jess Row se distingue par une écriture dense et engagée, attentive aux identités, aux fractures sociales et à la mémoire collective, dans une œuvre guidée par la volonté – selon ses propres termes – de penser l’Amérique au bord du gouffre. Avec ce roman ample et polyphonique, qui refuse toute séduction immédiate et privilégie une immersion patiente dans les contradictions des êtres, il explore les fissures d’une famille américaine en les inscrivant dans le tumulte d’un pays en mutation. 

Emblème de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox avance sur un fil, hantée par deux abîmes : le secret longtemps tu des origines noires de la mère et le drame irréparable de la disparition de la benjamine, frappée par une balle israélienne lors de son engagement pacifiste à Gaza. Ces ombres exercent une force souterraine qui déforme les trajectoires et imprime à chaque destin une torsion irrépressible. Nathaniel et Naomi, figures parentales écartelées entre héritage intellectuel et identité fissurée, portent ce poids tandis que leurs enfants, désormais adultes, s’éparpillent entre foi, militantisme ou retrait silencieux. Mais tous, malgré leurs chemins distincts, restent prisonniers des cicatrices communes, contraints de chercher une place nouvelle dans une constellation marquée par l’absence et la perte. 

Le récit de cette famille en crise permet à Jess Row de composer une fresque où l’intime et le collectif se confondent, les drames privés se transformant en métaphores d’une Amérique fracturée, travaillée par ses refoulements et ses pertes. Entre dispersion des voix, éclatement des liens et impossibilité de maintenir une cohésion face aux cicatrices du passé, les Wilcox apparaissent comme un miroir grossissant des contradictions nationales. A travers eux, l’auteur met en scène une Amérique qui vacille, chaque fracture intime le reflet d’une autre collective, mémoire et désarroi comme des forces souterraines dans un texte refusant la consolation pour mieux embrasser la complexité du réel. 

La richesse des thèmes témoigne de l’exceptionnelle ampleur du livre. Au‑delà de l’histoire familiale, Jess Row construit une architecture où se croisent mémoire raciale, deuil intime, fractures politiques, quête spirituelle et désarroi collectif, recréant la bande originale de l’Histoire américaine récente. L’inventivité formelle est manifeste, notamment lorsque le récit s’interrompt pour s’adresser au roman lui‑même, brouillant les frontières entre fiction et réflexion critique. Ce geste audacieux souligne l’immense travail de composition et la volonté de faire du texte un espace de pensée autant qu’un lieu narratif. 

L’on pense à Que notre joie demeure de Kevin Lambert, qui, par d’autres voies, poursuit une ambition comparable : faire de la fiction un lieu d’examen critique des paradoxes sociaux contemporains. Ici comme là, l’écriture refuse la facilité et impose une traversée exigeante, où la densité des voix et l’audace formelle fascinent autant qu’elles éprouvent, érodant le confort du lecteur pour l’obliger à affronter la complexité du réel. Un livre monumental, chronique de la gueule de bois de l’Amérique, dont la lecture elle‑même est une ascèse. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je suis né dans une ferme du Vermont, un lieu que je n’ai jamais vu. Toi, papa, tu viens de Davenport, dans l’Iowa. En tout cas c’est ce que tu dis. Je n’y suis jamais allé non plus. Je pourrais passer ma vie à poser des questions sur mes origines. Il faut croire que je n’ai jamais eu la curiosité nécessaire. Tu me dis que Zayde n’est pas mon grand-père biologique ? Je survivrai. Que j’ai un grand-père noir ? J’aurais préféré le savoir il y a longtemps. Mais dans cette famille, il n’y a jamais eu de récit cohérent sur notre histoire. On peut creuser aussi profondément qu’on veut, on en revient toujours à ça. 


– Je vais te raconter une autre anecdote et puis on changera de sujet parce que ça va me faire pleurer. Il était incapable de raconter des blagues. Ma mère dit la même chose. Il était incapable de faire rire les gens. Pas parce qu’il n’avait pas le sens de l’humour ; ça lui plaisait que je raconte des blagues. Mais lui n’en racontait jamais. Un jour, il m’a dit qu’il ne trouvait rien de vraiment drôle. Et je crois que je suis d’accord avec lui. 
– En effet. 
– Je suis d’un naturel joyeux, tu l’as peut-être remarqué. Mais là, c’est différent. La comédie, c’est une tragédie avec du recul, non ? C’est comme si j’étais d’un côté du spectre et lui de l’autre, mais ça reste le même spectre. Quand on a une bonne mémoire, rien n’est jamais vraiment drôle.