samedi 10 janvier 2026

[Mhalla, Asma] Cyberpunk

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Cyberpunk            

Auteur : Asma MHALLA

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

En ce début de XXIe siècle, l’alliance chaotique de Donald Trump et d’Elon Musk a fait surgir une créature technopolitique à deux têtes. L’une orchestre le show, l’autre code le système. Quelque chose d’insaisissable est pourtant à l’œuvre.
Gourous de la Silicon Valley et idéologues néo-réactionnaires orchestrent un fascisme-simulacre annonciateur d’un bouleversement plus profond. Un nouveau régime, hybride, où l’État s’efface… pour mieux tout contrôler.
L’emprise avance en silence, à l’échelle planétaire. Un empire cognitif reconfigure la démocratie, colonise les corps et les esprits. Depuis le laboratoire américain où s’expérimente le futur, ce livre décrypte le logiciel techno-totalitaire. Dans le monde qui vient, vous ne serez pas augmentés. Vous serez programmés.
Le futur est déjà là. La dystopie cyberpunk n’est plus une fiction, c’est notre réalité. Comprendrons-nous à temps ce qui se joue ?
Asma Mhalla signe un essai coup de poing pour nommer la nouvelle arène du pouvoir. Et défendre ce qu’il nous reste : notre liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Asma Mhalla est politologue et essayiste. Elle est l’autrice d’un premier livre remarqué, Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats (Seuil, 2024).

 

 

Avis :

Asma Mhalla est une politologue franco‑tunisienne qui scrute les rapports de pouvoir à l’ère numérique. Docteure de l’EHESS et chercheuse associée au CNRS, elle enseigne à Sciences Po et à l’École polytechnique, et analyse la manière dont les technologies reconfigurent la géopolitique, la démocratie et les formes contemporaines de domination.

Dans Cyberpunk, elle explore comment plateformes, IA et infrastructures de données ont cessé d’être de simples outils pour devenir une matrice de pouvoir à part entière. Elle y décrit un monde où Big Tech et États interagissent pour produire un contrôle diffus, algorithmique, qui façonne nos comportements, nos représentations et nos cadres collectifs. Par une écriture nerveuse et incisive, elle montre que le futur cyberpunk n’appartient plus à la fiction, mais qu'il s’est déjà insinué dans le présent, dans nos gestes les plus anodins comme dans les architectures invisibles qui organisent nos vies.  

Mené comme une enquête politique et philosophique sur ce nouveau « milieu » technologique, l’essai cartographie les logiques de surveillance, les mécanismes de captation de l’attention, les stratégies géopolitiques des géants du numérique et les dérives autoritaires qui émergent de l’hybridation entre code, pouvoir et imaginaire. Le livre se lit comme un avertissement : nous entrons dans un monde où la démocratie se fragilise au profit d’un techno‑pouvoir fluide, opaque et globalisé.

Percutant, clair et solidement argumenté, ce texte est un pamphlet lucide qui ose nommer les dérives d’un système technopolitique en pleine consolidation, et que l’on pourra utilement rapprocher de L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli. En écho à cet autre ouvrage, Cyberpunk révèle l’autre versant du pouvoir moderne : quand le penseur italo‑suisse décrypte les stratèges qui manipulent les récits politiques, Asma Mhalla expose les architectures techniques et les stratégies techno‑politiques qui façonnent silencieusement nos vies. Parvenant à articuler analyse géopolitique, critique des infrastructures numériques et réflexion sur les imaginaires cyberpunk – Gibson, Philip K. Dick –, elle propose un prisme de lecture qui dépasse les discours convenus sur l’innovation et révèle la dystopie déjà à l’œuvre. 

D’une remarquable qualité littéraire, l’essai est porté par une écriture engagée, tendue, presque militante, qui refuse la neutralité confortable. Au‑delà du diagnostic, il entend peser dans le débat démocratique et citoyen en rappelant que les technologies ne sont jamais neutres et qu’elles redéfinissent les conditions mêmes de notre participation collective. Cri d’alarme nécessaire et diagnostic sévère mais salutaire sur l’état de nos démocraties face aux hypertechnologies, c’est un ouvrage qui secoue, dérange et offre une boussole intellectuelle pour comprendre un monde où le pouvoir circule désormais dans les flux de données autant que dans les structures politiques.

Une lecture indispensable, profondément éclairante, pour regarder en face le monde que nous sommes en train de laisser advenir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Lorsque vous douterez de vous-même, gardez ceci en tête : ce siècle ne vous interdit pas de penser, il vous occupe jusqu’à ce que vous ne sachiez plus comment faire.


Thiel le dit : la démocratie est l’ennemie de sa liberté. Dans ce monde à deux vitesses, l’élite devient caste. Les autres, classes moyennes, immigrés, « déviants », deviennent un quart-monde. Musk, obsédé de natalité et de Mars, rêve d’une humanité triée. Comme les cosmistes russes qu’il évoque, il fantasme l’immortalité. Leur révolte vise les élites bourgeoises, la presse, le peuple. Thiel parle de « tyrannie des médiocres ». Leur élitisme nous écrase. Une scission est là : l’élite techno contre le reste. 


Nous nous trompions de grille de lecture à parler du « peuple américain » s’exprimant par la voie des urnes. Le peuple n’a pas pris le pouvoir ; on lui a vendu l’histoire que la démocratie est un bug à corriger, accompagnée du logiciel qui lui promettait d’en finir avec les élites, tout en installant une backdoor pour milliardaires. Trump n’est que cela : la fonctionnalité centrale de ce logiciel.


Ces stratégies de la défiance et de la division interne montent les citoyens les uns contre les autres dans une ambiance quasi insurrectionnelle, le chaos restant la recette invariablement efficace au moment de la conquête du pouvoir par les régimes autoritaires. La recette est simple : un slogan fort et tapageur (Make America Great Again), deux leaders charismatiques, l’un complétant l’autre, promettant le retour de la puissance américaine, s’hypnotisant mutuellement. Recette efficace : les groupes furent galvanisés, montés les uns contre les autres, non pas pour la simple victoire d’un camp sur l’autre mais pour un agenda plus grand, l’anéantissement de la démocratie états-unienne, présentée comme le « système » à abattre.


Dans le cas du projet néo-américain, il ne s’agit pas seulement d’un repli nationaliste par la fermeture des frontières aux étrangers et autant que possible aux produits et services étrangers. L’ennemi est aussi intérieur, et la frontière n’est pas seulement physique : elle repose sur une exaltation du nous « Amérique », en opposition à un eux présenté comme une menace (autrefois les Juifs, communistes et élites cosmopolites ; aujourd’hui les migrants, l’« État profond », les intellectuels progressistes, le reste du monde qui « nous » pille). Il s’agit d’une frontière idéologique, économique et culturelle.


À force de ne vouloir heurter personne, l’Europe a programmé son impuissance. Elle confond prudence avec lucidité, consensus avec stratégie, et croit encore qu’en multipliant les règles elle finira par exister dans le chaos algorithmique mondial.


Le projet européen est grand mais mal embranché. L’Europe n’est pas à fuir, mais son Union reste à réincarner. D’ailleurs, lorsque l’on analyse la situation américaine, il existe des noms, des personnalités fortes, des visages. Quand j’écris « Europe », je ne peux en dire que cela : un concept sans visage. Le projet européen n’est pas obsolète. Il est orphelin. Il lui faut un visage, un récit, une rupture. Non plus une Europe des seules normes, mais une Europe du vivant, du sens et de la mémoire. Sinon, elle restera une carte sans récit, un territoire sans destin.


En août 2024, Trump évoque une « apocalypse zombie » d’immigrés criminels et promet « la plus grande déportation de l’histoire ». Le 2 avril, il les traite d’« animaux ». Le 18 septembre : « Ils viennent du Congo… d’Asie… et détruisent le tissu de vie… » Le 5 octobre, il évoque un « poison dans le sang ». Il parle de pureté raciale, du « sang » comme destin. Voilà comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle. 
 
 
Le mépris de la vérité est chez Trump une signature. Musk suit la même logique : action sans limite, sans souci des faits. Ce qui compte : bâtir le futur rêvé. Ils manipulent les pulsions, désignent des boucs émissaires, centralisent le pouvoir, agissent sans vérité. 
(...)
Le trumpisme s’appuie sur un sentiment d’injustice : l’Amérique paierait pour le monde. 
(…)
On peut compléter avec ce qu’en dit Emilio Gentile, un autre spécialiste. Selon lui, fascisme et nazisme sont des « mouvements révolutionnaires de masse », antidémocratiques, violents, fondés sur la terreur, le chef, la surveillance, l’endoctrinement, le parti unique, la propagande, l’expansionnisme. Transposé à Trump : hostilité à la démocratie, culte faible mais croissant de la personnalité, centralisation arbitraire, élargissement du pouvoir exécutif, propagande, alliances avec Javier Milei ou Vladimir Poutine, fantasmes impérialistes (Groenland, Panama, Mars). 


Actons au moins ceci, le fascisme n’est jamais le récit dominant mais se présente d’abord comme le contre-récit, qui se nourrit de la respiration saccadée d’un système politique et informationnel qui s’étouffe par lui-même. Son succès foudroyant provient de là. Il casse la monotonie, se braque contre la « décadence », canalise la colère de millions de gens qui hurlent leur besoin d’exister. Compris sous cet angle, le trumpisme n’est pas une rupture mais le point paroxystique d’un modèle politique, appelé démocratie libérale, imparfait par nature, défaillant au moment des crises, malade du consensus qu’il croit incarner sans alternative.


L’ère métacapitaliste a créé une civilisation errante. Or nous sommes, nous restons, des êtres de sens, tendus vers le besoin de le trouver, de le percevoir, de le donner. Débarbouillé des coquetteries idéologiques ou même technologiques dont il s’affabule, le fascisme n’est finalement rien d’autre que cela, un cri contre l’absurde. Un cri aberrant, violent mais momentané contre cette spirale sans fin qui aspire les vies minuscules.


Le fascisme-simulacre ne détruit pas les institutions, il les dévitalise. Il ne réprime pas directement, il abaisse les seuils de résistance, et d’abord les seuils moraux. Ce ne sont pas tant que les États-Unis ne seraient plus une démocratie, c’est plutôt l’idée – plus intéressante – qu’être ou ne pas être en démocratie n’a plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ni à une quelconque police secrète, il suffit que les gens croient à la toute-puissance du régime pour qu’ils obéissent, s’autocensurent. De même, il serait inutile d’abolir les élections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopérants pour donner une illusion de choix. La répression symbolique ou les rafles réelles de migrants deviennent elles aussi un spectacle. Le tribunal médiatique de quelques boucs émissaires persécutés en guise d’exemplarité suffira à créer la peur, sans qu’une véritable purge, au sens stalinien du terme, soit nécessaire. Ce n’est pas une démocratie illibérale mais autre chose : un régime où les citoyens croient vivre sous le joug d’un pouvoir fasciste là où il n’y a que des symboles de fascisme… mais étrangement aussi opérants et performatifs qu’une organisation fasciste réelle.


Les dispositifs de la soumission ne sont pas extérieurs à nous mais installés en nous, par l’endoctrinement systémique et, plus trivialement, par la simple idée de la punition, du couperet tranchant qui s’abattrait sur la nuque en cas d’écart. N’avez-vous pas, vous aussi, eu ce sentiment fugace que, quoi que vous fassiez, vous étiez invisible ? Que vous n’étiez rien. Atome perdu par la saturation et par le bruit dans la masse et la fureur. Le réel est stérilisé, il est une bulle parmi les bulles, une fiction parmi les fictions, un récit parmi les récits. Il est une offre comme une autre sur le marché saturé de l’attention. L’hyperréel, relayé par les plateformes virtuelles, est la seule offre qui compte, qui contrôle, qui détermine, qui décide, qui trie, qui crie plus fort, qui hurle mieux. Elle a scindé la réalité en deux, l’hyperréel versus le réel, eux versus nous. 
 
 
Le fascisme-simulacre n’est pas un accident, mais un fascisme de transition qui prépare le terrain pour un autre type de pouvoir. La transition est en cours. Elle ne se fera probablement pas par un choc brutal mais par une normalisation des outils quotidiens. On aurait pu en faire du progrès, la cyberdystopie américaine en a fait une prise de pouvoir sans résistance. Car la véritable promesse, on l’aura compris, n’est pas l’émancipation mais l’hyper-stabilisation d’un corps social sous cloche, là où plus rien ne dépasse. Sous contrôle, total.


À ambition de contrôle total, mobilisation totale. Tenez-vous prêts, voici le programme : Privatisation du futur × Technologie Totale × Économie de la haine distribuée par algorithmes. Bon appétit !


Le langage est par nature l’un des premiers champs de bataille des guerres culturelles : l’invisibilisation de mots et d’expressions liés aux droits des femmes et des minorités, la coupe réglée contre les sciences du climat, le changement de noms de lieux symboliques (…)
Lisez le décret signé par Trump le 27 mars 2025, destiné à « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Son but : reconstruire le roman national en bannissant toute mention de l’esclavage, de la colonisation et de l’éradication des Indiens, de la ségrégation raciale, de la diversité culturelle des États-Unis, contre un « révisionnisme » supposé dominant qui conduit à un « sentiment de honte nationale ». Sa cible principale : les musées Smithsonian de Washington, une institution créée en 1846 et qui regroupe une vingtaine de musées d’art et d’histoire américains, des bibliothèques et des centres éducatifs. Pour compléter l’entreprise de réécriture – et d’effacement – de la mémoire, l’Administration trumpiste a eu vite fait d’entraver également la liberté académique et scientifique. Le décret ordonnant la dislocation du ministère de l’Éducation en est l’image symbolique.


Après le rachat de X/Twitter, Elon Musk a présenté la plateforme comme un bastion de la liberté d’expression absolue, tout en adoptant des mesures contraires. Plus il se radicalisait en direct sous nos yeux, plus ce qu’il nommait « liberté d’expression » équivalait à une censure accrue de certains contenus ciblés. Il a prétendu défendre une plateforme « libre », mais X/Twitter a suspendu des journalistes d’investigation critiques de sa gestion. En langage doublepense, cela se traduit ainsi : « Pour protéger la liberté d’expression, il faut faire taire ceux qui l’exercent contre moi. » Musk a justifié la suppression des anciennes politiques de modération de la plateforme au nom de la liberté, tout en instaurant un contrôle algorithmique opaque favorisant ses propres tweets et ceux de ses alliés politiques. En langage doublepense, cela signifie : « Un algorithme neutre favorise ceux que je choisis. » En supprimant les garde-fous contre la haine en ligne, Musk a facilité la diffusion de discours d’extrême droite, voire ouvertement pronazis, tout en interdisant furtivement (shadow ban) les comptes de militants démocrates ou progressistes. En langage doublepense, cela veut dire : « Laisser parler tout le monde, sauf ceux qui me dérangent. » La liberté d’expression, liberté fondamentale dans nos États de droit, devient elle-même une mascarade idéologique. Musk ne défend pas la liberté d’expression, il en produit un concept vidé de sa signification originale pour en faire un outil de pouvoir. Ce renversement du sens rend toute critique difficile, car le débat est piégé dans une logique où la « liberté » devient une justification du contrôle.
 
 
Donald Trump est un exemple intéressant à considérer si l’on transpose les techniques de gaslighting dans le strict champ politique et idéologique. En première lecture, ses décisions et comportements caricaturaux étant à géométrie plus que variable, il donne l’impression de ne pas bien savoir où il va, d’improviser, de revenir sur sa parole, de se dédire et de se contredire d’un jour sur l’autre. Il se présente comme anti-establishment mais pro-oligarques, qu’ils soient parmi les élites technologiques ou non, américains ou russes, peu importe. Il prétend (re)construire la grandeur de l’Amérique tout en la rabaissant au niveau d’une puissance humiliante et vulgaire. Il dit protéger les plus vulnérables en démantelant l’État fédéral et les rares mécanismes de solidarité sociale qui existaient dans ce pays. Mais l’homme n’est ni bancal ni idiot ni fou : jouant toujours au présent, il n’a seulement rien à faire de la cohérence. Bien au contraire : il crée, à dessein, des dissonances. Dans le champ militaire, cette tactique se nomme « opérations psychologiques » ou « guerre cognitive » – bien que l’expression soit discutée et ne fasse pas consensus. Nous dirons : un gaslighting pratiqué, non pas dans une relation interpersonnelle, mais à l’échelle mondiale.


C’est cela, le cœur du mensonge performatif : une affirmation répétée jusqu’à devenir vécue comme vraie, non par sa factualité, mais par son effet social et symbolique. Le fascisme – y compris dans ses formes contemporaines – construit une vérité opératoire : ce qui est dit devient vrai, non parce que vérifié, mais parce qu’intégré. Il impose un régime de réalité alternatif. Il ne se contente pas de dominer un espace social ou politique, il reconfigure la perception même du monde. Il efface les contradictions, récrit le passé, sabote la science et disqualifie les savoirs, inverse la charge de la preuve. Il fractionne le corps social en conflits secondaires, présentés comme idéologiques, jusqu’à empêcher tout espace de discussion de se former, chacun dans sa tranchée mentale. Il ne réfute pas la réalité, il la remplace. Il élimine les institutions productrices de vérité concurrente, déstabilise les repères de connaissance partagée, et transforme l’espace public en réceptacle continu d’énoncés équivalents. Le mensonge devient l’égal du fait. Ce brouillage méthodique repose sur la confusion généralisée : images, récits, accusations, scandales, proclamations… Tout est nivelé, narré comme équivalent. Dans ce chaos contrôlé, la démocratie ne peut plus garantir l’existence d’une vérité partagée. Le fascisme-simulacre vide le langage de son ancrage dans le réel qu’il soumet à la narration du pouvoir. 

 


 

jeudi 8 janvier 2026

[Brodesser-Akner, Taffy] Le Compromis de Long Island

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Compromis de Long Island
            (
Long Island Compromise)

Auteur : Taffy BRODESSER-AKNER

Traduction : Diniz GALHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Calmann-Lévy)

Pages : 576 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ? Le mercredi 12 mars 1980,
Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail. »  
Les Fletcher de Long Island sont l’incarnation d’une certaine idée du rêve américain : l’usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d’une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie… C’est du moins la théorie.  
Mais lorsque Carl, le père et héritier de l’entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable.  
S’il est libéré quelque temps après – en apparence sain et sauf –, la violence arbitraire de cet acte aura l’effet d’une bombe à retardement sur lui et ses proches.
 
À travers l’histoire des différentes générations d’une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

 

Un mot sur l'auteur :

Taffy Brodesser‑Akner est une journaliste et romancière américaine née en 1975 à New York. Collaboratrice du New York Times Magazine, elle s’est distinguée par ses enquêtes et ses portraits. Elle est l’auteur de deux romans : Fleishman Is in Trouble, finaliste du National Book Award, et Long Island Compromise, publié en 2024 et lauréat du Grand Prix de littérature américaine 2025.

 

Avis :

Richissime famille juive installée au cœur de la très sélect Long Island, dans l’État de New York, les Fletcher vivent dans un confort presque indécent, protégés du monde par les murs épais de leur opulence. Tout bascule pourtant le jour où Carl, le patriarche, propriétaire prospère d’une usine de polystyrène, est enlevé puis relâché contre rançon. Il revient vivant, mais irrémédiablement brisé : un homme fendu de l’intérieur, incapable de mettre des mots sur ce qu’il a traversé, d’autant plus atteint que sa famille, par instinct de survie ou par commodité, s’empresse d’enfouir l’épisode sous une chape de silence. Le traumatisme, faute d’être affronté, s’insinue alors dans le quotidien et, tapi dans les non‑dits, étend peu à peu son emprise jusqu’à imprégner durablement la vie de chacun.

Aussi opaque pour le lecteur que pour les enfants Fletcher, ce rapt – dont le roman ne dévoilera le mystère qu’à son terme, lorsque Beamer, Nathan et Jenny seront devenus adultes – devient un tabou fondateur, la pierre noire autour de laquelle chacun se construit : Beamer en s’abandonnant à une vie d’excès pour tenter de combler un vide qu’il ne comprend pas, Nathan en développant une angoisse maladive qui le pousse à tout contrôler, Jenny en se rebellant contre cet héritage empoisonné. Avec les années, l’enlèvement de Carl se cristallise en tension diffuse qui infléchit les parcours, altère les liens et finit par définir la famille plus sûrement que n’importe quelle réussite ou tradition. Lorsque la vérité surgira enfin, tardive et déconcertante, elle ne dissipera rien, mais éclairera l’ampleur de ce que chacun avait choisi de ne pas voir. 

Le roman s’impose comme une saga ample et ambitieuse, une vaste fresque familiale qui traverse plusieurs décennies et explore les failles, les secrets et les contradictions d’un microcosme. Son style, riche et foisonnant, parfois même labyrinthique, explore la psychologie des personnages avec un sens aigu du détail, mêlant humour juif new‑yorkais et introspection mordante, dans une veine qui n’est pas sans évoquer Philip Roth. 

Au cœur de cette construction romanesque se déploie une réflexion sur ce qui tient une famille debout lorsque les récits qu’elle se raconte se fissurent. Irruption de la violence dans l’intime, le rapt du père agit comme un catalyseur, cristallisant les rancœurs enfouies, les loyautés ambiguës, les attentes déçues et ces héritages invisibles qui façonnent les individus à leur insu. Le roman interroge la transmission, souvent trouble, des blessures, des mythologies internes et des récits bancals que chacun doit apprendre à déconstruire. Il explore aussi la réussite sociale, dans un contexte où l’American Dream apparaît comme un mirage, les personnages oscillant entre ambition et désillusion, pris au piège de rôles imposés et de façades à préserver. Enfin, le texte plonge dans les tensions identitaires propres à la culture juive américaine, entre tradition et modernité, appartenance et autonomie.

Mêlant satire, émotion et chronique sociale, cette réflexion foisonnante sur la transmission, la culpabilité, la réussite américaine et les illusions familiales – tout ce qui, dans une vie, se transmet, se déforme, se terre ou se répète malgré soi – trouve tout son sens dans son titre : dépassant le simple arrangement conjugal ou financier, le « compromis » s’avère ici la condition même de l’existence, ce mélange de renoncement, d’accommodement et de stratégies silencieuses grâce auquel une famille parvient, tant bien que mal, à tenir debout. Chez les Fletcher, comme chez tant d’autres, ce compromis, à la fois ciment et source de dissension, finit par définir – à travers ce que l’on accepte, dissimule ou négocie – bien plus sûrement que les grands principes affichés. 

Une lecture relativement exigeante, longue et dense, parfois crue et féroce, toujours attentive à ce que révèlent les détails, et qui rappelle surtout que, même carapaçonnée par la richesse la plus insolente, aucune existence n’échappe à l’inéluctable violence de la condition humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses faux-cils donnaient l’impression que ses yeux se faisaient dévorer par des tarentules.


Elle aurait pu espérer avoir des enfants qui lui auraient peut-être ressemblé un peu plus, par leur opiniâtreté et leur énergie. Elle aurait pu avoir des enfants qu’elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d’un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c’était désormais leur cas, on ne sent jamais l’instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu’il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C’était à cause de cela qu’elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impliquerait pour ses enfants. Le danger s’était volatilisé quand elle s’était mariée avec Carl, mais la peur ne l’avait jamais lâchée.


On ne peut espérer évoluer dans la flaque d’eau de mer où l’on a vu le jour qu’à condition que quelqu’un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu’un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin.


Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît. Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s’en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu’il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l’abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d’être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l’opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d’un système qui n’a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l’alternative importe peu.

 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.


 

dimanche 4 janvier 2026

[Alliot, Pascal] Asphalte

 



 

Pas du tout aimé

 

Titre : Asphalte

Auteur : Pascal ALLIOT

Parution : 2025 (Hugo Stern)

Pages : 214

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Réveil brutal après une nuit transcendée par un milliard d’images lui remontant vers les fils de sa mémoire mise à mal. Retour vers le Sud, cette terre de feu. Ce foyer incandescent vous cramant les sens exacerbés. Plus de dix ans déjà depuis sa précédente visite. Vingt ans et quelques, l’âge de la déraison. D’une certaine inconscience qui se sauve aussi. Surtout la sienne, la fille damnée de l’adolescence trop vite parvenue à terme. Rentrée par la plus terrifiante des portes dans celui collatéral de l’adulte. La fille bourgeoise rattrapée par sa propre torpeur. Massacrée. Puis la renaissance. La rédemption. Le retour vers une disgrâce acceptable. Une souffrance sous cutanée mais liquéfiée dans une sorte de dégoût puissamment ravalé. Vingt ans et quelques, âge de la survie, apprendre à se faire confiance. A regarder les autres, les mecs, sans avoir envie de les défoncer. S’accepter une fois encore. Apprendre, du moins essayer. Mille souffrances se sont invitées par une force terrifiante dans son corps bafoué. Les virer l’une après l’autre. Parfois en les fracassant contre un mur.

 

Un mot sur l'auteur :

Pascal Alliot vit en Catalogne où il est Archéologue céramologue. Il est l'auteur de plusieurs polars noirs.

 

Avis :

Frappé d’incrédulité dès la première phrase, l’on se demande d’abord si ce livre n’est pas un gag. Avec plusieurs ouvrages déjà publiés, mis en avant pour leur noirceur et leur style percutant, l’auteur n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Alors, dépassant l’ahurissement, l’on s’accroche à ces phrases bancales, mal formulées, truffées de fautes de grammaire et de syntaxe, que l’on relit plusieurs fois pour s’assurer de ne pas rêver. C’est du jamais vu, du massif, du spectaculaire : un véritable Marguerite Dumont de la littérature.

Passé le premier choc, l’on espère que le récit, lui, viendra sauver l’ensemble. Hélas, l’impression d’égarement s’installe, et c’est – une fois n’est pas coutume – contre la tentation d’abandonner la lecture qu’il faut lutter. L’intrigue s’élance dans une course sans queue ni tête, une succession d’épisodes où, entre unité policière clandestine, corruption tentaculaire, coups d’État improbables et violences d’extrême droite flirtant avec la dystopie, chaque élément semble n’obéir qu’à la logique de la surenchère. Le lecteur effondré n’avance plus que par pure curiosité du désastre, peinant à discerner ce que le texte veut dire, où il prétend aller, ce qu’il cherche à faire éprouver. Le fond, déjà fragilisé par la forme, se délite inexorablement à mesure que les pages défilent. 

Reste alors une perplexité profonde : comment un texte présentant de telles défaillances a‑t‑il pu être publié en l’état ? Les exemples valant bien des discours, en voici quelques extraits :

« Depuis quelques semaines, une nouvelle guerre a éclaté. Personne ne connaît réellement les raisons, mais les hommes s’effondrent, comme des mouches. En une année, près de quarante, en comptabilisant dans ce décompte macabre les plus petites et insignifiantes des ombres, convoyeurs et dealers éphémères de la came, opérant dans les ombres ordurières de quelques restes branlants de murs de l’énorme chantier inachevé de ce qui devait originellement se révéler en qualité de salle culturelle et se tenant à quelques encablures de ce camp retranché de la misère et du crime. »

« Aussitôt le bateau, disposant de deux personnes à l’intérieur de son habitacle, a-t-il effectué le plus rapidement possible sa manœuvre d’approche qu’il s’immobilise à quelques mètres du bord de la crique, tout en conservant les moteurs en marche, les quinze préposés à ce travail des plus particuliers commencent alors leur labeur, se jetant littéralement à la mer. Leur tâche consiste à récupérer dans les délais les plus brefs des containers en PVC bleu clair que leur passe une des personnes se trouvant dans l’embarcation. Le but se présente dans l’action de les ramener le plus rapidement que possible dans un des engins quatre-quatre, celui grâce auquel il a pu se rendre sur place. »

« Le chaos, sensation d’une violence aiguë vous emportant vers des cieux ravagés, s’installe au creux de votre carcasse malmenée comme jamais. Vous demeurez là, hagard, paumé, isolé du monde, seul avec ces maudits bourdonnements intenses ravageant perpétuellement la moelle épinière de l’ombre à laquelle vous vous trouvez assimilé lors de son passage scabreux, tendancieux, pervers, illuminé. Vous vous tenez debout et implacablement vivant, sensation définitivement et uniquement redevable à un hasard qui en prend la perverse décision. »

Sincères remerciements au forum PartageLecture ainsi qu'aux éditions Hugo Stern pour ce service de presse et pour la confiance accordée. Malgré toute l’envie du monde de tirer le meilleur de chaque lecture, l’honnêteté ne peut ici que s’étonner – et s’indigner –, laissant la bienveillance en déroute. (0/5)

samedi 3 janvier 2026

Blan de mes lectures - Décembre 2025

 

 

Coups de coeur :

  
HOLLINGHURST Alan : Nos soirées 
MARTINEZ Layla : Carcoma
MUZZIO Diego : L'oeil de Goliath 
SHAFAK Elif : Les fleuves du ciel 
 


  

J'ai beaucoup aimé :

 
ADICHIE Chimamanda Ngozi : L'inventaire des rêves
ASSOULINE Pierre : L'annonce 
BESSON Patrick : Presque tout Corneille 
BRASSEUR Diane : L'accouchement 
DESARTHE Agnès : L'oreille absolue
GOSCINNY/UDERZO, FABCARO/CONRAD : Astérix en Lusitanie 
LEVISON Iain : Arrêtez-moi là ! 
NUNEZ Laurent : Tout ira bien 
 


 

 J'ai aimé :

 
KELLY Julia R. : L'enfant des vagues 
L'HERMENIER Maxe : Tom Sawyer - Tome 1 (BD) 


 

vendredi 2 janvier 2026

[Claudel, Philippe] Wanted

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Wanted

Auteur : Philippe CLAUDEL

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 140 

  

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Mon idée est toute simple, non ? Je suis étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt. » Elon Musk

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock, Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, L’Arbre du pays Toraja, L’Archipel du Chien et Crépuscule. Président de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.

 

 

Avis :

« Quand la légende devient réalité, imprimez la légende. » 
« Voici bien longtemps que nous ne vivons plus dans la réalité : nous vivons simplement dans une fable qui a pris les apparences du réel. » 
Puisque, comme l’annoncent ces deux épigraphes, à observer les principaux dirigeants actuels de la planète rivaliser de folie dans leur incontrôlable soif de pouvoir, la réalité semble s’être mise à dépasser la pire des fictions, l’écrivain président du Goncourt a imaginé une fiction qui, s’attachant avec un humour féroce à dépasser à son tour cette réalité, n’en paraît pas moins d’un réalisme confondant.

Lors d’une conférence de presse ubuesque, Donald Trump écoute sans sourciller Elon Musk promettre un milliard de dollars à qui « butera ce fils de pute de Vladimir Poutine », avant de s’adresser lui-même au dirigeant russe : « Tu as voulu me baiser », « tant pis pour toi », « Vladimir, tout cela est ta faute. »  S’ensuit un récit de politique-fiction qui, pour être satirique, n’en paraît jamais outrancier, tant les comportements et les dialogues sonnent crédibles autour de ce trio de dangereux égos, trois clowns caricaturés jusqu’au bout de leurs fanfaronnades de génies auto-proclamés, mais aussi trois méchants revenus au temps des cow-boys et des chasseurs de prime, qui, méprisant l’État de droit, la démocratie et la diplomatie au profit de leur propre puissance, n’ont pour seuls dieux que l’argent et la brutalité, préparant un futur, comme le préfigure aussi Giuliano da Empoli dans L’heure des prédateurs, livré à la voracité sans limites d’intérêts privés que n’entravent plus ni régulations ni contre-pouvoirs.

Derrière les masques grotesques de ces hommes, jouant du chaos, du mensonge et de l’imprévisibilité pour asseoir leur domination, la satire tire la sonnette d’alarme et dénonce les réalités tragiques d’un ultralibéralisme doctrinaire prêt à tout pour se débarrasser des entraves à la liberté de faire de l’argent. Et si le texte trempé au feu d’une ironie grinçante et jubilatoire fait rire, c’est d’un rire amer, prompt à laisser transparaître le désespoir d’une vision crépusculaire, alors que, déboussolées et impuissantes, les démocraties se voient menacées d’un brusque retour en arrière.

Usant de la satire et de la dystopie entre rire jaune et humour noir, Philippe Claudel nous adresse un pamphlet où le dépassement de la réalité ne paraît même plus fictionnel. Pesé dans chacun de ses mots dans un style efficace, habile à croquer plus vrai que nature l’infernal trio aux manettes de la planète, ce livre comme soufflé dans l’urgence de la colère est aussi sérieux que drôle, tant il est vrai que, comme au temps de Molière ou de Voltaire, la comédie peut comporter de tragédie déguisée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le même chercheur dans son article où il développe son concept de wild diplomacy affirme, je le cite : “Ce qui jadis, qu’on le veuille ou non, sous-tendait les relations internationales et contribuait à les régler, était une forme d’adhésion plus ou moins étroite à un ordre moral hérité des grands préceptes religieux ou laïcs, des philosophies antiques et modernes, des savoirs humanistes. Il y avait ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. On supposait toujours chez l’autre, même chez son ennemi, une faculté à écouter et à se corriger, qui empêchait de recourir sur l’heure à une forme moderne de la loi du talion. Les organisations internationales, telles que la SDN ou l’ONU qui lui a succédé, ne doivent leur existence et leur exercice qu’à cette foi inébranlable dans la raison et la morale. Dans l’ère contemporaine de la wild diplomacy, rien de tout cela n’existe et ne doit être pris en compte : la morale a été bannie, le dialogue a été banni, ne demeure que la puissance de l’acte, qui s’appuie sur la puissance de l’argent. Sans puissance, pas de résultat, et sans argent, pas de puissance. On est passé de l’ère du logos à celle du drama : l’action a supplanté le verbe. Elle l’a démonétisé.” 


(…) chez le décideur aujourd’hui le langage comme émanation d’une morale plie face à une puissance d’action amorale, choisie pour son seul côté efficient.


FAG : Celui qui possède aujourd’hui l’argent peut donc forger le monde comme il le souhaite, décider de qui va vivre, de qui va mourir ? 
EM : Ne soyez pas naïf, je vous en prie. Tout cela n’est pas nouveau. Dans l’histoire de l’humanité, citez-moi un moment, un pays, où celui qui ne possédait rien est parvenu à imposer ses vues à celui qui possédait beaucoup. Ça n’a jamais eu lieu. J’ai simplement tombé le masque. Plutôt que d’agir en me dissimulant, j’ai mis mon argent sur le tapis et j’ai dit banco. Ça peut paraître vulgaire, mais en reprenant vos grands mots ou ceux de votre chercheur colombien, j’ai montré comment l’argent pouvait avoir un usage moral ! 
FAG : Ou comment on pouvait habiller de morale un usage criminel de l’argent ?


Depuis la fin du XXe siècle, on avait assisté à l’effritement du pouvoir politique dans les pays démocratiques au bénéfice du pouvoir économique détenu par quelques figures majeures du capitalisme. Si on conservait les apparences, la machinerie avait quelque peu changé. Et le phénomène qu’on appela la mondialisation permit en quelques décennies à ceux auquel le capitalisme avait donné des pouvoirs de super-héros d’agir non seulement sur la politique de leur pays d’origine, mais aussi sur celle de la planète entière. 
Ils le firent au départ avec un souci de discrétion, sans intervenir à visages découverts, mais par le biais de chantages discrets, de pressions exercées au plus haut niveau, de déplacements de capitaux ou de sites de production, jouant avec les travailleurs comme avec des pions, se souciant davantage de la colonne des profits pécuniaires plutôt que de celle des pertes humaines.


Qui se servit de l’un au bénéfice de l’autre ? Qui de Trump ou de Musk fut le pantin et le marionnettiste ? Le bouffon et l’être narcissique ? Leur couple possédait-il un dominant et un dominé, un possédant et un possédé, ou bien au contraire chacun n’était-il pas l’égal et le complémentaire de l’autre, se flattant et se nourrissant mutuellement sans cesse, clowns jumeaux mégalomanes tétant avec voracité et à l’unisson dollars et pouvoir, repeignant chaque jour leurs folies aux couleurs du bon sens en constatant son impact sur le monde, uni dans un jeu de gagnant-gagnant, pour employer le vocabulaire de la matrice dont ils étaient tous les deux issus : le monde des affaires, des dégraissages, des jeux boursiers, des OPA, des deals ?


Ne pouvant espérer un jour être lui-même élu président des États-Unis, en raison de sa naissance en Afrique du Sud, Elon Musk n’avait d’autre choix pour parvenir à ses fins que de profiter d’un méga-lanceur, comme sa fusée Starship le faisait pour envoyer dans l’espace la partie la plus essentielle de son assemblage, et ce méga-lanceur s’appelait Donald Trump : que lui importait après tout que ce dernier vienne un jour ou l’autre à se désintégrer dans l’atmosphère ? Lui-même serait loin, propulsé tout près de Mars, son but ultime, que quelques intellectuels dont Noam Chomsky, dans les semaines précédant la cérémonie de remise des Nobel, analysèrent comme une métaphore du trajet fantasmatique de Musk (…)
 
 
Le Mars d’Elon Musk, écrivit Chomsky dans un long texte publié par le New York Times le 29 novembre, ne se situe pas à 62 millions de kilomètres de la Terre : il est sur Terre. Il consiste en une prise de pouvoir absolue et totale sur le monde. Jadis l’Amérique avait peur d’une invasion martienne. Toute une littérature s’est construite sur cela, et l’industrie du cinéma en a tiré bien des films. Mais aujourd’hui, c’est chose faite, sans qu’on ne le mesure encore vraiment : oui, je vous le dis, le Martien est sur Terre. Il a pour nom Musk. Il fait de notre planète sa planète. Cette conquête fut progressive mais son accélération exponentielle, à la mesure de l’accroissement de sa fortune. Et sa fortune est sortie des coffres et des banques pour devenir géographique. Argent et territoire se sont confondus. Bientôt la Terre ne sera plus la Terre. Elle aura pour nom Mars et pour maître Elon Musk.


Dès le début de son second mandant, durant lequel d’ailleurs il voulait changer la loi afin qu’il devienne son deuxième mandat, il n’avait eu de cesse de museler les penseurs, les intellectuels, les scientifiques de toute nature, en supprimant des lignes budgétaires, des crédits, en fermant des laboratoires, en entravant le travail des chercheurs et des universitaires. Peu ou prou, avec des méthodes en apparence moins violentes mais tout aussi terribles, il s’inscrivait dans la lignée de prédécesseurs de fétide mémoire qu’avaient été les nazis, qui n’avaient eu de cesse de soutenir les brutes au détriment des poètes, des clairvoyants et des philosophes.


Sous Trump 1 et sous Trump 2, la progression de la bêtise avait été telle que plus de quinze pour cent des étudiants en première année dans les universités les plus prestigieuses du pays étaient persuadés que la Terre était plate, que le monde avait été créé il y a six mille ans, et que l’homme et le singe n’avaient radicalement rien en commun. Ce pourcentage dans la population globale montait à des hauteurs indécentes. Le reste du monde n’était pas épargné tant les idées et les attitudes de Trump avaient de quoi séduire les plus crétins et les conforter dans le fait qu’une opinion pouvait équivaloir à un savoir.


Et lorsque des hommes d’affaires comme Musk affirmaient vouloir se reproduire le plus possible afin de créer, de façon eugéniste, des cohortes de génies, il oubliait de dire que par génie il entendait des êtres à son image, c’est-à-dire dévolus à une vision trumpienne et muskienne du monde, où le savoir deviendrait un loisir coupable, la bêtise un dogme absolu, la décérébration une ligne de vie, où l’argent remplacerait la morale, où la fable supplanterait le réel, et où l’opium ne serait plus à trouver ni dans la religion, ni dans l’art, ni dans l’amour, mais dans le désir de ressentir, ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie, et par quelque moyen que ce soit, le sentiment absolu de puissance. 


 

mercredi 31 décembre 2025

[Goscinny, René - Uderzo, André ; Fabcaro - Conrad, Didier] Astérix en Lusitanie (N°41)

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Astérix en Lusitanie

Auteur : René GOSCINNY / André UDERZO
                FABCARO / Didier CONRAD

Parution : 2025 (Editions Albert René)

Pages : 48

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par un beau matin de printemps, un inconnu débarque au village. Il arrive de Lusitanie, cette terre de soleil à l’ouest de l’Hispanie qui se trouve également sous la férule de Rome. Cet ancien esclave croisé dans le  Domaine des dieux  est venu demander de l’aide à nos irréductibles Gaulois car il connaît les effets puissants de la potion magique. Pour Astérix et Obélix, une nouvelle aventure commence !

 

Un mot de sur les auteurs :

René Goscinny naît le 14 août 1926 à Paris. Passionné par l’écriture et le graphisme, il collabore à de nombreuses bandes dessinées comme Iznogoud ou Le Petit Nicolas. De sa rencontre avec Albert Uderzo naîtront les célèbres aventures d’Astérix et Obélix, héros majeurs de la bande dessinée française.

Albert Uderzo naît le 25 avril 1927 à Fismes, dans la Marne. Totalement autodidacte, il s’essaie au dessin animé, travaille pour plusieurs revues, et crée de nombreux héros. À la mort de son éternel complice, René Goscinny, il fonde les Éditions Albert René et perpétue l’esprit d’Astérix.

Fabcaro, alias Fabrice Caro, est un auteur français connu pour ses bandes dessinées au ton absurde et décalé. Son humour singulier, souvent fondé sur le non‑sens et la satire sociale, l’a imposé comme une figure marquante de la BD contemporaine. Il écrit aussi des romans et scénarios, explorant toujours avec finesse les travers du quotidien.

Didier Conrad est un dessinateur français dont le style vif et dynamique s’est imposé très tôt dans la bande dessinée. Il s’est fait remarquer dès l’adolescence dans Spirou avant de signer, avec Yann, des séries audacieuses qui ont marqué les lecteurs. Depuis plusieurs années, il met son trait précis et énergique au service d’Astérix, contribuant à faire vivre la célèbre série avec une nouvelle vitalité.

 

Avis :

L’humour de Fabcaro et le dynamisme du dessin de Didier Conrad insufflent une belle énergie à cette nouvelle aventure, toujours aussi enjouée, qui entraîne les deux irréductibles Gaulois sur les terres lusitaniennes. L’album manie avec aisance les codes qui ont fait la renommée de la série : jeux de mots savoureux, anachronismes assumés, rencontres pittoresques et satire légère composent un récit fluide et agréable. La Lusitanie sert de décor à une succession de situations cocasses, et la complicité entre le scénario et le trait confère à l’ensemble un rythme vif et une vraie fraîcheur visuelle. 

Cette efficacité narrative semble toutefois contenir son propre élan. L’album s’appuie si fidèlement sur la « formule Astérix » que certains passages paraissent davantage répondre à des attentes établies qu’à un véritable souffle créatif. L’humour, plus appuyé et volontiers absurde, s’éloigne parfois de la finesse fondatrice de la série. Quant à l’intrigue, plaisante mais peu ambitieuse, elle progresse sans réelle tension, et quelques scènes donnent l’impression de fonctionner comme des clins d’œil obligés plutôt que comme des moments pleinement inspirés. 

Malgré ces réserves, Astérix en Lusitanie demeure une aventure généreuse, portée par un duo d’auteurs qui maîtrise parfaitement l’univers et sait en préserver l’esprit. L’album offre un divertissement solide, parfois prévisible mais toujours vivant, confirmant la capacité de la série à se renouveler sans renier son héritage. (4/5)