Coup de coeur 💓💓
Titre : Cyberpunk
Auteur : Asma MHALLA
Parution : 2025 (Seuil)
Pages : 208
Présentation de l'éditeur :
L’emprise avance en silence, à l’échelle planétaire. Un empire cognitif reconfigure la démocratie, colonise les corps et les esprits. Depuis le laboratoire américain où s’expérimente le futur, ce livre décrypte le logiciel techno-totalitaire. Dans le monde qui vient, vous ne serez pas augmentés. Vous serez programmés.
Le futur est déjà là. La dystopie cyberpunk n’est plus une fiction, c’est notre réalité. Comprendrons-nous à temps ce qui se joue ?
Asma Mhalla signe un essai coup de poing pour nommer la nouvelle arène du pouvoir. Et défendre ce qu’il nous reste : notre liberté.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Asma Mhalla est une politologue franco‑tunisienne qui scrute les rapports de pouvoir à l’ère numérique. Docteure de l’EHESS et chercheuse associée au CNRS, elle enseigne à Sciences Po et à l’École polytechnique, et analyse la manière dont les technologies reconfigurent la géopolitique, la démocratie et les formes contemporaines de domination.Dans Cyberpunk, elle explore comment plateformes, IA et infrastructures de données ont cessé d’être de simples outils pour devenir une matrice de pouvoir à part entière. Elle y décrit un monde où Big Tech et États interagissent pour produire un contrôle diffus, algorithmique, qui façonne nos comportements, nos représentations et nos cadres collectifs. Par une écriture nerveuse et incisive, elle montre que le futur cyberpunk n’appartient plus à la fiction, mais qu'il s’est déjà insinué dans le présent, dans nos gestes les plus anodins comme dans les architectures invisibles qui organisent nos vies.
Mené comme une enquête politique et philosophique sur ce nouveau « milieu » technologique, l’essai cartographie les logiques de surveillance, les mécanismes de captation de l’attention, les stratégies géopolitiques des géants du numérique et les dérives autoritaires qui émergent de l’hybridation entre code, pouvoir et imaginaire. Le livre se lit comme un avertissement : nous entrons dans un monde où la démocratie se fragilise au profit d’un techno‑pouvoir fluide, opaque et globalisé.
Percutant, clair et solidement argumenté, ce texte est un pamphlet lucide qui ose nommer les dérives d’un système technopolitique en pleine consolidation, et que l’on pourra utilement rapprocher de L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli. En écho à cet autre ouvrage, Cyberpunk révèle l’autre versant du pouvoir moderne : quand le penseur italo‑suisse décrypte les stratèges qui manipulent les récits politiques, Asma Mhalla expose les architectures techniques et les stratégies techno‑politiques qui façonnent silencieusement nos vies. Parvenant à articuler analyse géopolitique, critique des infrastructures numériques et réflexion sur les imaginaires cyberpunk – Gibson, Philip K. Dick –, elle propose un prisme de lecture qui dépasse les discours convenus sur l’innovation et révèle la dystopie déjà à l’œuvre.
D’une remarquable qualité littéraire, l’essai est porté par une écriture engagée, tendue, presque militante, qui refuse la neutralité confortable. Au‑delà du diagnostic, il entend peser dans le débat démocratique et citoyen en rappelant que les technologies ne sont jamais neutres et qu’elles redéfinissent les conditions mêmes de notre participation collective. Cri d’alarme nécessaire et diagnostic sévère mais salutaire sur l’état de nos démocraties face aux hypertechnologies, c’est un ouvrage qui secoue, dérange et offre une boussole intellectuelle pour comprendre un monde où le pouvoir circule désormais dans les flux de données autant que dans les structures politiques.
Une lecture indispensable, profondément éclairante, pour regarder en face le monde que nous sommes en train de laisser advenir. Coup de coeur. (5/5)
Citations :
Thiel le dit : la démocratie est l’ennemie de sa liberté. Dans ce monde à deux vitesses, l’élite devient caste. Les autres, classes moyennes, immigrés, « déviants », deviennent un quart-monde. Musk, obsédé de natalité et de Mars, rêve d’une humanité triée. Comme les cosmistes russes qu’il évoque, il fantasme l’immortalité. Leur révolte vise les élites bourgeoises, la presse, le peuple. Thiel parle de « tyrannie des médiocres ». Leur élitisme nous écrase. Une scission est là : l’élite techno contre le reste.
Nous nous trompions de grille de lecture à parler du « peuple américain » s’exprimant par la voie des urnes. Le peuple n’a pas pris le pouvoir ; on lui a vendu l’histoire que la démocratie est un bug à corriger, accompagnée du logiciel qui lui promettait d’en finir avec les élites, tout en installant une backdoor pour milliardaires. Trump n’est que cela : la fonctionnalité centrale de ce logiciel.
Ces stratégies de la défiance et de la division interne montent les citoyens les uns contre les autres dans une ambiance quasi insurrectionnelle, le chaos restant la recette invariablement efficace au moment de la conquête du pouvoir par les régimes autoritaires. La recette est simple : un slogan fort et tapageur (Make America Great Again), deux leaders charismatiques, l’un complétant l’autre, promettant le retour de la puissance américaine, s’hypnotisant mutuellement. Recette efficace : les groupes furent galvanisés, montés les uns contre les autres, non pas pour la simple victoire d’un camp sur l’autre mais pour un agenda plus grand, l’anéantissement de la démocratie états-unienne, présentée comme le « système » à abattre.
Dans le cas du projet néo-américain, il ne s’agit pas seulement d’un repli nationaliste par la fermeture des frontières aux étrangers et autant que possible aux produits et services étrangers. L’ennemi est aussi intérieur, et la frontière n’est pas seulement physique : elle repose sur une exaltation du nous « Amérique », en opposition à un eux présenté comme une menace (autrefois les Juifs, communistes et élites cosmopolites ; aujourd’hui les migrants, l’« État profond », les intellectuels progressistes, le reste du monde qui « nous » pille). Il s’agit d’une frontière idéologique, économique et culturelle.
À force de ne vouloir heurter personne, l’Europe a programmé son impuissance. Elle confond prudence avec lucidité, consensus avec stratégie, et croit encore qu’en multipliant les règles elle finira par exister dans le chaos algorithmique mondial.
Le projet européen est grand mais mal embranché. L’Europe n’est pas à fuir, mais son Union reste à réincarner. D’ailleurs, lorsque l’on analyse la situation américaine, il existe des noms, des personnalités fortes, des visages. Quand j’écris « Europe », je ne peux en dire que cela : un concept sans visage. Le projet européen n’est pas obsolète. Il est orphelin. Il lui faut un visage, un récit, une rupture. Non plus une Europe des seules normes, mais une Europe du vivant, du sens et de la mémoire. Sinon, elle restera une carte sans récit, un territoire sans destin.
En août 2024, Trump évoque une « apocalypse zombie » d’immigrés criminels et promet « la plus grande déportation de l’histoire ». Le 2 avril, il les traite d’« animaux ». Le 18 septembre : « Ils viennent du Congo… d’Asie… et détruisent le tissu de vie… » Le 5 octobre, il évoque un « poison dans le sang ». Il parle de pureté raciale, du « sang » comme destin. Voilà comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle.
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Le trumpisme s’appuie sur un sentiment d’injustice : l’Amérique paierait pour le monde.
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On peut compléter avec ce qu’en dit Emilio Gentile, un autre spécialiste. Selon lui, fascisme et nazisme sont des « mouvements révolutionnaires de masse », antidémocratiques, violents, fondés sur la terreur, le chef, la surveillance, l’endoctrinement, le parti unique, la propagande, l’expansionnisme. Transposé à Trump : hostilité à la démocratie, culte faible mais croissant de la personnalité, centralisation arbitraire, élargissement du pouvoir exécutif, propagande, alliances avec Javier Milei ou Vladimir Poutine, fantasmes impérialistes (Groenland, Panama, Mars).
Actons au moins ceci, le fascisme n’est jamais le récit dominant mais se présente d’abord comme le contre-récit, qui se nourrit de la respiration saccadée d’un système politique et informationnel qui s’étouffe par lui-même. Son succès foudroyant provient de là. Il casse la monotonie, se braque contre la « décadence », canalise la colère de millions de gens qui hurlent leur besoin d’exister. Compris sous cet angle, le trumpisme n’est pas une rupture mais le point paroxystique d’un modèle politique, appelé démocratie libérale, imparfait par nature, défaillant au moment des crises, malade du consensus qu’il croit incarner sans alternative.
L’ère métacapitaliste a créé une civilisation errante. Or nous sommes, nous restons, des êtres de sens, tendus vers le besoin de le trouver, de le percevoir, de le donner. Débarbouillé des coquetteries idéologiques ou même technologiques dont il s’affabule, le fascisme n’est finalement rien d’autre que cela, un cri contre l’absurde. Un cri aberrant, violent mais momentané contre cette spirale sans fin qui aspire les vies minuscules.
Le fascisme-simulacre ne détruit pas les institutions, il les dévitalise. Il ne réprime pas directement, il abaisse les seuils de résistance, et d’abord les seuils moraux. Ce ne sont pas tant que les États-Unis ne seraient plus une démocratie, c’est plutôt l’idée – plus intéressante – qu’être ou ne pas être en démocratie n’a plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ni à une quelconque police secrète, il suffit que les gens croient à la toute-puissance du régime pour qu’ils obéissent, s’autocensurent. De même, il serait inutile d’abolir les élections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopérants pour donner une illusion de choix. La répression symbolique ou les rafles réelles de migrants deviennent elles aussi un spectacle. Le tribunal médiatique de quelques boucs émissaires persécutés en guise d’exemplarité suffira à créer la peur, sans qu’une véritable purge, au sens stalinien du terme, soit nécessaire. Ce n’est pas une démocratie illibérale mais autre chose : un régime où les citoyens croient vivre sous le joug d’un pouvoir fasciste là où il n’y a que des symboles de fascisme… mais étrangement aussi opérants et performatifs qu’une organisation fasciste réelle.
Les dispositifs de la soumission ne sont pas extérieurs à nous mais installés en nous, par l’endoctrinement systémique et, plus trivialement, par la simple idée de la punition, du couperet tranchant qui s’abattrait sur la nuque en cas d’écart. N’avez-vous pas, vous aussi, eu ce sentiment fugace que, quoi que vous fassiez, vous étiez invisible ? Que vous n’étiez rien. Atome perdu par la saturation et par le bruit dans la masse et la fureur. Le réel est stérilisé, il est une bulle parmi les bulles, une fiction parmi les fictions, un récit parmi les récits. Il est une offre comme une autre sur le marché saturé de l’attention. L’hyperréel, relayé par les plateformes virtuelles, est la seule offre qui compte, qui contrôle, qui détermine, qui décide, qui trie, qui crie plus fort, qui hurle mieux. Elle a scindé la réalité en deux, l’hyperréel versus le réel, eux versus nous.
À ambition de contrôle total, mobilisation totale. Tenez-vous prêts, voici le programme : Privatisation du futur × Technologie Totale × Économie de la haine distribuée par algorithmes. Bon appétit !
Le langage est par nature l’un des premiers champs de bataille des guerres culturelles : l’invisibilisation de mots et d’expressions liés aux droits des femmes et des minorités, la coupe réglée contre les sciences du climat, le changement de noms de lieux symboliques (…)
Lisez le décret signé par Trump le 27 mars 2025, destiné à « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Son but : reconstruire le roman national en bannissant toute mention de l’esclavage, de la colonisation et de l’éradication des Indiens, de la ségrégation raciale, de la diversité culturelle des États-Unis, contre un « révisionnisme » supposé dominant qui conduit à un « sentiment de honte nationale ». Sa cible principale : les musées Smithsonian de Washington, une institution créée en 1846 et qui regroupe une vingtaine de musées d’art et d’histoire américains, des bibliothèques et des centres éducatifs. Pour compléter l’entreprise de réécriture – et d’effacement – de la mémoire, l’Administration trumpiste a eu vite fait d’entraver également la liberté académique et scientifique. Le décret ordonnant la dislocation du ministère de l’Éducation en est l’image symbolique.
Après le rachat de X/Twitter, Elon Musk a présenté la plateforme comme un bastion de la liberté d’expression absolue, tout en adoptant des mesures contraires. Plus il se radicalisait en direct sous nos yeux, plus ce qu’il nommait « liberté d’expression » équivalait à une censure accrue de certains contenus ciblés. Il a prétendu défendre une plateforme « libre », mais X/Twitter a suspendu des journalistes d’investigation critiques de sa gestion. En langage doublepense, cela se traduit ainsi : « Pour protéger la liberté d’expression, il faut faire taire ceux qui l’exercent contre moi. » Musk a justifié la suppression des anciennes politiques de modération de la plateforme au nom de la liberté, tout en instaurant un contrôle algorithmique opaque favorisant ses propres tweets et ceux de ses alliés politiques. En langage doublepense, cela signifie : « Un algorithme neutre favorise ceux que je choisis. » En supprimant les garde-fous contre la haine en ligne, Musk a facilité la diffusion de discours d’extrême droite, voire ouvertement pronazis, tout en interdisant furtivement (shadow ban) les comptes de militants démocrates ou progressistes. En langage doublepense, cela veut dire : « Laisser parler tout le monde, sauf ceux qui me dérangent. » La liberté d’expression, liberté fondamentale dans nos États de droit, devient elle-même une mascarade idéologique. Musk ne défend pas la liberté d’expression, il en produit un concept vidé de sa signification originale pour en faire un outil de pouvoir. Ce renversement du sens rend toute critique difficile, car le débat est piégé dans une logique où la « liberté » devient une justification du contrôle.
C’est cela, le cœur du mensonge performatif : une affirmation répétée jusqu’à devenir vécue comme vraie, non par sa factualité, mais par son effet social et symbolique. Le fascisme – y compris dans ses formes contemporaines – construit une vérité opératoire : ce qui est dit devient vrai, non parce que vérifié, mais parce qu’intégré. Il impose un régime de réalité alternatif. Il ne se contente pas de dominer un espace social ou politique, il reconfigure la perception même du monde. Il efface les contradictions, récrit le passé, sabote la science et disqualifie les savoirs, inverse la charge de la preuve. Il fractionne le corps social en conflits secondaires, présentés comme idéologiques, jusqu’à empêcher tout espace de discussion de se former, chacun dans sa tranchée mentale. Il ne réfute pas la réalité, il la remplace. Il élimine les institutions productrices de vérité concurrente, déstabilise les repères de connaissance partagée, et transforme l’espace public en réceptacle continu d’énoncés équivalents. Le mensonge devient l’égal du fait. Ce brouillage méthodique repose sur la confusion généralisée : images, récits, accusations, scandales, proclamations… Tout est nivelé, narré comme équivalent. Dans ce chaos contrôlé, la démocratie ne peut plus garantir l’existence d’une vérité partagée. Le fascisme-simulacre vide le langage de son ancrage dans le réel qu’il soumet à la narration du pouvoir.



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