jeudi 8 janvier 2026

[Brodesser-Akner, Taffy] Le Compromis de Long Island

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Compromis de Long Island
            (
Long Island Compromise)

Auteur : Taffy BRODESSER-AKNER

Traduction : Diniz GALHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Calmann-Lévy)

Pages : 576 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ? Le mercredi 12 mars 1980,
Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail. »  
Les Fletcher de Long Island sont l’incarnation d’une certaine idée du rêve américain : l’usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d’une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie… C’est du moins la théorie.  
Mais lorsque Carl, le père et héritier de l’entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable.  
S’il est libéré quelque temps après – en apparence sain et sauf –, la violence arbitraire de cet acte aura l’effet d’une bombe à retardement sur lui et ses proches.
 
À travers l’histoire des différentes générations d’une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

 

Un mot sur l'auteur :

Taffy Brodesser‑Akner est une journaliste et romancière américaine née en 1975 à New York. Collaboratrice du New York Times Magazine, elle s’est distinguée par ses enquêtes et ses portraits. Elle est l’auteur de deux romans : Fleishman Is in Trouble, finaliste du National Book Award, et Long Island Compromise, publié en 2024 et lauréat du Grand Prix de littérature américaine 2025.

 

Avis :

Richissime famille juive installée au cœur de la très sélect Long Island, dans l’État de New York, les Fletcher vivent dans un confort presque indécent, protégés du monde par les murs épais de leur opulence. Tout bascule pourtant le jour où Carl, le patriarche, propriétaire prospère d’une usine de polystyrène, est enlevé puis relâché contre rançon. Il revient vivant, mais irrémédiablement brisé : un homme fendu de l’intérieur, incapable de mettre des mots sur ce qu’il a traversé, d’autant plus atteint que sa famille, par instinct de survie ou par commodité, s’empresse d’enfouir l’épisode sous une chape de silence. Le traumatisme, faute d’être affronté, s’insinue alors dans le quotidien et, tapi dans les non‑dits, étend peu à peu son emprise jusqu’à imprégner durablement la vie de chacun.

Aussi opaque pour le lecteur que pour les enfants Fletcher, ce rapt – dont le roman ne dévoilera le mystère qu’à son terme, lorsque Beamer, Nathan et Jenny seront devenus adultes – devient un tabou fondateur, la pierre noire autour de laquelle chacun se construit : Beamer en s’abandonnant à une vie d’excès pour tenter de combler un vide qu’il ne comprend pas, Nathan en développant une angoisse maladive qui le pousse à tout contrôler, Jenny en se rebellant contre cet héritage empoisonné. Avec les années, l’enlèvement de Carl se cristallise en tension diffuse qui infléchit les parcours, altère les liens et finit par définir la famille plus sûrement que n’importe quelle réussite ou tradition. Lorsque la vérité surgira enfin, tardive et déconcertante, elle ne dissipera rien, mais éclairera l’ampleur de ce que chacun avait choisi de ne pas voir. 

Le roman s’impose comme une saga ample et ambitieuse, une vaste fresque familiale qui traverse plusieurs décennies et explore les failles, les secrets et les contradictions d’un microcosme. Son style, riche et foisonnant, parfois même labyrinthique, explore la psychologie des personnages avec un sens aigu du détail, mêlant humour juif new‑yorkais et introspection mordante, dans une veine qui n’est pas sans évoquer Philip Roth. 

Au cœur de cette construction romanesque se déploie une réflexion sur ce qui tient une famille debout lorsque les récits qu’elle se raconte se fissurent. Irruption de la violence dans l’intime, le rapt du père agit comme un catalyseur, cristallisant les rancœurs enfouies, les loyautés ambiguës, les attentes déçues et ces héritages invisibles qui façonnent les individus à leur insu. Le roman interroge la transmission, souvent trouble, des blessures, des mythologies internes et des récits bancals que chacun doit apprendre à déconstruire. Il explore aussi la réussite sociale, dans un contexte où l’American Dream apparaît comme un mirage, les personnages oscillant entre ambition et désillusion, pris au piège de rôles imposés et de façades à préserver. Enfin, le texte plonge dans les tensions identitaires propres à la culture juive américaine, entre tradition et modernité, appartenance et autonomie.

Mêlant satire, émotion et chronique sociale, cette réflexion foisonnante sur la transmission, la culpabilité, la réussite américaine et les illusions familiales – tout ce qui, dans une vie, se transmet, se déforme, se terre ou se répète malgré soi – trouve tout son sens dans son titre : dépassant le simple arrangement conjugal ou financier, le « compromis » s’avère ici la condition même de l’existence, ce mélange de renoncement, d’accommodement et de stratégies silencieuses grâce auquel une famille parvient, tant bien que mal, à tenir debout. Chez les Fletcher, comme chez tant d’autres, ce compromis, à la fois ciment et source de dissension, finit par définir – à travers ce que l’on accepte, dissimule ou négocie – bien plus sûrement que les grands principes affichés. 

Une lecture relativement exigeante, longue et dense, parfois crue et féroce, toujours attentive à ce que révèlent les détails, et qui rappelle surtout que, même carapaçonnée par la richesse la plus insolente, aucune existence n’échappe à l’inéluctable violence de la condition humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses faux-cils donnaient l’impression que ses yeux se faisaient dévorer par des tarentules.


Elle aurait pu espérer avoir des enfants qui lui auraient peut-être ressemblé un peu plus, par leur opiniâtreté et leur énergie. Elle aurait pu avoir des enfants qu’elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d’un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c’était désormais leur cas, on ne sent jamais l’instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu’il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C’était à cause de cela qu’elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impliquerait pour ses enfants. Le danger s’était volatilisé quand elle s’était mariée avec Carl, mais la peur ne l’avait jamais lâchée.


On ne peut espérer évoluer dans la flaque d’eau de mer où l’on a vu le jour qu’à condition que quelqu’un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu’un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin.


Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît. Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s’en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu’il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l’abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d’être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l’opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d’un système qui n’a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l’alternative importe peu.

 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.


 

dimanche 4 janvier 2026

[Alliot, Pascal] Asphalte

 



 

Pas du tout aimé

 

Titre : Asphalte

Auteur : Pascal ALLIOT

Parution : 2025 (Hugo Stern)

Pages : 214

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Réveil brutal après une nuit transcendée par un milliard d’images lui remontant vers les fils de sa mémoire mise à mal. Retour vers le Sud, cette terre de feu. Ce foyer incandescent vous cramant les sens exacerbés. Plus de dix ans déjà depuis sa précédente visite. Vingt ans et quelques, l’âge de la déraison. D’une certaine inconscience qui se sauve aussi. Surtout la sienne, la fille damnée de l’adolescence trop vite parvenue à terme. Rentrée par la plus terrifiante des portes dans celui collatéral de l’adulte. La fille bourgeoise rattrapée par sa propre torpeur. Massacrée. Puis la renaissance. La rédemption. Le retour vers une disgrâce acceptable. Une souffrance sous cutanée mais liquéfiée dans une sorte de dégoût puissamment ravalé. Vingt ans et quelques, âge de la survie, apprendre à se faire confiance. A regarder les autres, les mecs, sans avoir envie de les défoncer. S’accepter une fois encore. Apprendre, du moins essayer. Mille souffrances se sont invitées par une force terrifiante dans son corps bafoué. Les virer l’une après l’autre. Parfois en les fracassant contre un mur.

 

Un mot sur l'auteur :

Pascal Alliot vit en Catalogne où il est Archéologue céramologue. Il est l'auteur de plusieurs polars noirs.

 

Avis :

Frappé d’incrédulité dès la première phrase, l’on se demande d’abord si ce livre n’est pas un gag. Avec plusieurs ouvrages déjà publiés, mis en avant pour leur noirceur et leur style percutant, l’auteur n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Alors, dépassant l’ahurissement, l’on s’accroche à ces phrases bancales, mal formulées, truffées de fautes de grammaire et de syntaxe, que l’on relit plusieurs fois pour s’assurer de ne pas rêver. C’est du jamais vu, du massif, du spectaculaire : un véritable Marguerite Dumont de la littérature.

Passé le premier choc, l’on espère que le récit, lui, viendra sauver l’ensemble. Hélas, l’impression d’égarement s’installe, et c’est – une fois n’est pas coutume – contre la tentation d’abandonner la lecture qu’il faut lutter. L’intrigue s’élance dans une course sans queue ni tête, une succession d’épisodes où, entre unité policière clandestine, corruption tentaculaire, coups d’État improbables et violences d’extrême droite flirtant avec la dystopie, chaque élément semble n’obéir qu’à la logique de la surenchère. Le lecteur effondré n’avance plus que par pure curiosité du désastre, peinant à discerner ce que le texte veut dire, où il prétend aller, ce qu’il cherche à faire éprouver. Le fond, déjà fragilisé par la forme, se délite inexorablement à mesure que les pages défilent. 

Reste alors une perplexité profonde : comment un texte présentant de telles défaillances a‑t‑il pu être publié en l’état ? Les exemples valant bien des discours, en voici quelques extraits :

« Depuis quelques semaines, une nouvelle guerre a éclaté. Personne ne connaît réellement les raisons, mais les hommes s’effondrent, comme des mouches. En une année, près de quarante, en comptabilisant dans ce décompte macabre les plus petites et insignifiantes des ombres, convoyeurs et dealers éphémères de la came, opérant dans les ombres ordurières de quelques restes branlants de murs de l’énorme chantier inachevé de ce qui devait originellement se révéler en qualité de salle culturelle et se tenant à quelques encablures de ce camp retranché de la misère et du crime. »

« Aussitôt le bateau, disposant de deux personnes à l’intérieur de son habitacle, a-t-il effectué le plus rapidement possible sa manœuvre d’approche qu’il s’immobilise à quelques mètres du bord de la crique, tout en conservant les moteurs en marche, les quinze préposés à ce travail des plus particuliers commencent alors leur labeur, se jetant littéralement à la mer. Leur tâche consiste à récupérer dans les délais les plus brefs des containers en PVC bleu clair que leur passe une des personnes se trouvant dans l’embarcation. Le but se présente dans l’action de les ramener le plus rapidement que possible dans un des engins quatre-quatre, celui grâce auquel il a pu se rendre sur place. »

« Le chaos, sensation d’une violence aiguë vous emportant vers des cieux ravagés, s’installe au creux de votre carcasse malmenée comme jamais. Vous demeurez là, hagard, paumé, isolé du monde, seul avec ces maudits bourdonnements intenses ravageant perpétuellement la moelle épinière de l’ombre à laquelle vous vous trouvez assimilé lors de son passage scabreux, tendancieux, pervers, illuminé. Vous vous tenez debout et implacablement vivant, sensation définitivement et uniquement redevable à un hasard qui en prend la perverse décision. »

Sincères remerciements au forum PartageLecture ainsi qu'aux éditions Hugo Stern pour ce service de presse et pour la confiance accordée. Malgré toute l’envie du monde de tirer le meilleur de chaque lecture, l’honnêteté ne peut ici que s’étonner – et s’indigner –, laissant la bienveillance en déroute. (0/5)

samedi 3 janvier 2026

Blan de mes lectures - Décembre 2025

 

 

Coups de coeur :

  
HOLLINGHURST Alan : Nos soirées 
MARTINEZ Layla : Carcoma
MUZZIO Diego : L'oeil de Goliath 
SHAFAK Elif : Les fleuves du ciel 
 


  

J'ai beaucoup aimé :

 
ADICHIE Chimamanda Ngozi : L'inventaire des rêves
ASSOULINE Pierre : L'annonce 
BESSON Patrick : Presque tout Corneille 
BRASSEUR Diane : L'accouchement 
DESARTHE Agnès : L'oreille absolue
GOSCINNY/UDERZO, FABCARO/CONRAD : Astérix en Lusitanie 
LEVISON Iain : Arrêtez-moi là ! 
NUNEZ Laurent : Tout ira bien 
 


 

 J'ai aimé :

 
KELLY Julia R. : L'enfant des vagues 
L'HERMENIER Maxe : Tom Sawyer - Tome 1 (BD) 


 

vendredi 2 janvier 2026

[Claudel, Philippe] Wanted

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Wanted

Auteur : Philippe CLAUDEL

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 140 

  

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Mon idée est toute simple, non ? Je suis étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt. » Elon Musk

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock, Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, L’Arbre du pays Toraja, L’Archipel du Chien et Crépuscule. Président de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.

 

 

Avis :

« Quand la légende devient réalité, imprimez la légende. » 
« Voici bien longtemps que nous ne vivons plus dans la réalité : nous vivons simplement dans une fable qui a pris les apparences du réel. » 
Puisque, comme l’annoncent ces deux épigraphes, à observer les principaux dirigeants actuels de la planète rivaliser de folie dans leur incontrôlable soif de pouvoir, la réalité semble s’être mise à dépasser la pire des fictions, l’écrivain président du Goncourt a imaginé une fiction qui, s’attachant avec un humour féroce à dépasser à son tour cette réalité, n’en paraît pas moins d’un réalisme confondant.

Lors d’une conférence de presse ubuesque, Donald Trump écoute sans sourciller Elon Musk promettre un milliard de dollars à qui « butera ce fils de pute de Vladimir Poutine », avant de s’adresser lui-même au dirigeant russe : « Tu as voulu me baiser », « tant pis pour toi », « Vladimir, tout cela est ta faute. »  S’ensuit un récit de politique-fiction qui, pour être satirique, n’en paraît jamais outrancier, tant les comportements et les dialogues sonnent crédibles autour de ce trio de dangereux égos, trois clowns caricaturés jusqu’au bout de leurs fanfaronnades de génies auto-proclamés, mais aussi trois méchants revenus au temps des cow-boys et des chasseurs de prime, qui, méprisant l’État de droit, la démocratie et la diplomatie au profit de leur propre puissance, n’ont pour seuls dieux que l’argent et la brutalité, préparant un futur, comme le préfigure aussi Giuliano da Empoli dans L’heure des prédateurs, livré à la voracité sans limites d’intérêts privés que n’entravent plus ni régulations ni contre-pouvoirs.

Derrière les masques grotesques de ces hommes, jouant du chaos, du mensonge et de l’imprévisibilité pour asseoir leur domination, la satire tire la sonnette d’alarme et dénonce les réalités tragiques d’un ultralibéralisme doctrinaire prêt à tout pour se débarrasser des entraves à la liberté de faire de l’argent. Et si le texte trempé au feu d’une ironie grinçante et jubilatoire fait rire, c’est d’un rire amer, prompt à laisser transparaître le désespoir d’une vision crépusculaire, alors que, déboussolées et impuissantes, les démocraties se voient menacées d’un brusque retour en arrière.

Usant de la satire et de la dystopie entre rire jaune et humour noir, Philippe Claudel nous adresse un pamphlet où le dépassement de la réalité ne paraît même plus fictionnel. Pesé dans chacun de ses mots dans un style efficace, habile à croquer plus vrai que nature l’infernal trio aux manettes de la planète, ce livre comme soufflé dans l’urgence de la colère est aussi sérieux que drôle, tant il est vrai que, comme au temps de Molière ou de Voltaire, la comédie peut comporter de tragédie déguisée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le même chercheur dans son article où il développe son concept de wild diplomacy affirme, je le cite : “Ce qui jadis, qu’on le veuille ou non, sous-tendait les relations internationales et contribuait à les régler, était une forme d’adhésion plus ou moins étroite à un ordre moral hérité des grands préceptes religieux ou laïcs, des philosophies antiques et modernes, des savoirs humanistes. Il y avait ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. On supposait toujours chez l’autre, même chez son ennemi, une faculté à écouter et à se corriger, qui empêchait de recourir sur l’heure à une forme moderne de la loi du talion. Les organisations internationales, telles que la SDN ou l’ONU qui lui a succédé, ne doivent leur existence et leur exercice qu’à cette foi inébranlable dans la raison et la morale. Dans l’ère contemporaine de la wild diplomacy, rien de tout cela n’existe et ne doit être pris en compte : la morale a été bannie, le dialogue a été banni, ne demeure que la puissance de l’acte, qui s’appuie sur la puissance de l’argent. Sans puissance, pas de résultat, et sans argent, pas de puissance. On est passé de l’ère du logos à celle du drama : l’action a supplanté le verbe. Elle l’a démonétisé.” 


(…) chez le décideur aujourd’hui le langage comme émanation d’une morale plie face à une puissance d’action amorale, choisie pour son seul côté efficient.


FAG : Celui qui possède aujourd’hui l’argent peut donc forger le monde comme il le souhaite, décider de qui va vivre, de qui va mourir ? 
EM : Ne soyez pas naïf, je vous en prie. Tout cela n’est pas nouveau. Dans l’histoire de l’humanité, citez-moi un moment, un pays, où celui qui ne possédait rien est parvenu à imposer ses vues à celui qui possédait beaucoup. Ça n’a jamais eu lieu. J’ai simplement tombé le masque. Plutôt que d’agir en me dissimulant, j’ai mis mon argent sur le tapis et j’ai dit banco. Ça peut paraître vulgaire, mais en reprenant vos grands mots ou ceux de votre chercheur colombien, j’ai montré comment l’argent pouvait avoir un usage moral ! 
FAG : Ou comment on pouvait habiller de morale un usage criminel de l’argent ?


Depuis la fin du XXe siècle, on avait assisté à l’effritement du pouvoir politique dans les pays démocratiques au bénéfice du pouvoir économique détenu par quelques figures majeures du capitalisme. Si on conservait les apparences, la machinerie avait quelque peu changé. Et le phénomène qu’on appela la mondialisation permit en quelques décennies à ceux auquel le capitalisme avait donné des pouvoirs de super-héros d’agir non seulement sur la politique de leur pays d’origine, mais aussi sur celle de la planète entière. 
Ils le firent au départ avec un souci de discrétion, sans intervenir à visages découverts, mais par le biais de chantages discrets, de pressions exercées au plus haut niveau, de déplacements de capitaux ou de sites de production, jouant avec les travailleurs comme avec des pions, se souciant davantage de la colonne des profits pécuniaires plutôt que de celle des pertes humaines.


Qui se servit de l’un au bénéfice de l’autre ? Qui de Trump ou de Musk fut le pantin et le marionnettiste ? Le bouffon et l’être narcissique ? Leur couple possédait-il un dominant et un dominé, un possédant et un possédé, ou bien au contraire chacun n’était-il pas l’égal et le complémentaire de l’autre, se flattant et se nourrissant mutuellement sans cesse, clowns jumeaux mégalomanes tétant avec voracité et à l’unisson dollars et pouvoir, repeignant chaque jour leurs folies aux couleurs du bon sens en constatant son impact sur le monde, uni dans un jeu de gagnant-gagnant, pour employer le vocabulaire de la matrice dont ils étaient tous les deux issus : le monde des affaires, des dégraissages, des jeux boursiers, des OPA, des deals ?


Ne pouvant espérer un jour être lui-même élu président des États-Unis, en raison de sa naissance en Afrique du Sud, Elon Musk n’avait d’autre choix pour parvenir à ses fins que de profiter d’un méga-lanceur, comme sa fusée Starship le faisait pour envoyer dans l’espace la partie la plus essentielle de son assemblage, et ce méga-lanceur s’appelait Donald Trump : que lui importait après tout que ce dernier vienne un jour ou l’autre à se désintégrer dans l’atmosphère ? Lui-même serait loin, propulsé tout près de Mars, son but ultime, que quelques intellectuels dont Noam Chomsky, dans les semaines précédant la cérémonie de remise des Nobel, analysèrent comme une métaphore du trajet fantasmatique de Musk (…)
 
 
Le Mars d’Elon Musk, écrivit Chomsky dans un long texte publié par le New York Times le 29 novembre, ne se situe pas à 62 millions de kilomètres de la Terre : il est sur Terre. Il consiste en une prise de pouvoir absolue et totale sur le monde. Jadis l’Amérique avait peur d’une invasion martienne. Toute une littérature s’est construite sur cela, et l’industrie du cinéma en a tiré bien des films. Mais aujourd’hui, c’est chose faite, sans qu’on ne le mesure encore vraiment : oui, je vous le dis, le Martien est sur Terre. Il a pour nom Musk. Il fait de notre planète sa planète. Cette conquête fut progressive mais son accélération exponentielle, à la mesure de l’accroissement de sa fortune. Et sa fortune est sortie des coffres et des banques pour devenir géographique. Argent et territoire se sont confondus. Bientôt la Terre ne sera plus la Terre. Elle aura pour nom Mars et pour maître Elon Musk.


Dès le début de son second mandant, durant lequel d’ailleurs il voulait changer la loi afin qu’il devienne son deuxième mandat, il n’avait eu de cesse de museler les penseurs, les intellectuels, les scientifiques de toute nature, en supprimant des lignes budgétaires, des crédits, en fermant des laboratoires, en entravant le travail des chercheurs et des universitaires. Peu ou prou, avec des méthodes en apparence moins violentes mais tout aussi terribles, il s’inscrivait dans la lignée de prédécesseurs de fétide mémoire qu’avaient été les nazis, qui n’avaient eu de cesse de soutenir les brutes au détriment des poètes, des clairvoyants et des philosophes.


Sous Trump 1 et sous Trump 2, la progression de la bêtise avait été telle que plus de quinze pour cent des étudiants en première année dans les universités les plus prestigieuses du pays étaient persuadés que la Terre était plate, que le monde avait été créé il y a six mille ans, et que l’homme et le singe n’avaient radicalement rien en commun. Ce pourcentage dans la population globale montait à des hauteurs indécentes. Le reste du monde n’était pas épargné tant les idées et les attitudes de Trump avaient de quoi séduire les plus crétins et les conforter dans le fait qu’une opinion pouvait équivaloir à un savoir.


Et lorsque des hommes d’affaires comme Musk affirmaient vouloir se reproduire le plus possible afin de créer, de façon eugéniste, des cohortes de génies, il oubliait de dire que par génie il entendait des êtres à son image, c’est-à-dire dévolus à une vision trumpienne et muskienne du monde, où le savoir deviendrait un loisir coupable, la bêtise un dogme absolu, la décérébration une ligne de vie, où l’argent remplacerait la morale, où la fable supplanterait le réel, et où l’opium ne serait plus à trouver ni dans la religion, ni dans l’art, ni dans l’amour, mais dans le désir de ressentir, ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie, et par quelque moyen que ce soit, le sentiment absolu de puissance. 


 

mercredi 31 décembre 2025

[Goscinny, René - Uderzo, André ; Fabcaro - Conrad, Didier] Astérix en Lusitanie (N°41)

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Astérix en Lusitanie

Auteur : René GOSCINNY / André UDERZO
                FABCARO / Didier CONRAD

Parution : 2025 (Editions Albert René)

Pages : 48

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par un beau matin de printemps, un inconnu débarque au village. Il arrive de Lusitanie, cette terre de soleil à l’ouest de l’Hispanie qui se trouve également sous la férule de Rome. Cet ancien esclave croisé dans le  Domaine des dieux  est venu demander de l’aide à nos irréductibles Gaulois car il connaît les effets puissants de la potion magique. Pour Astérix et Obélix, une nouvelle aventure commence !

 

Un mot de sur les auteurs :

René Goscinny naît le 14 août 1926 à Paris. Passionné par l’écriture et le graphisme, il collabore à de nombreuses bandes dessinées comme Iznogoud ou Le Petit Nicolas. De sa rencontre avec Albert Uderzo naîtront les célèbres aventures d’Astérix et Obélix, héros majeurs de la bande dessinée française.

Albert Uderzo naît le 25 avril 1927 à Fismes, dans la Marne. Totalement autodidacte, il s’essaie au dessin animé, travaille pour plusieurs revues, et crée de nombreux héros. À la mort de son éternel complice, René Goscinny, il fonde les Éditions Albert René et perpétue l’esprit d’Astérix.

Fabcaro, alias Fabrice Caro, est un auteur français connu pour ses bandes dessinées au ton absurde et décalé. Son humour singulier, souvent fondé sur le non‑sens et la satire sociale, l’a imposé comme une figure marquante de la BD contemporaine. Il écrit aussi des romans et scénarios, explorant toujours avec finesse les travers du quotidien.

Didier Conrad est un dessinateur français dont le style vif et dynamique s’est imposé très tôt dans la bande dessinée. Il s’est fait remarquer dès l’adolescence dans Spirou avant de signer, avec Yann, des séries audacieuses qui ont marqué les lecteurs. Depuis plusieurs années, il met son trait précis et énergique au service d’Astérix, contribuant à faire vivre la célèbre série avec une nouvelle vitalité.

 

Avis :

L’humour de Fabcaro et le dynamisme du dessin de Didier Conrad insufflent une belle énergie à cette nouvelle aventure, toujours aussi enjouée, qui entraîne les deux irréductibles Gaulois sur les terres lusitaniennes. L’album manie avec aisance les codes qui ont fait la renommée de la série : jeux de mots savoureux, anachronismes assumés, rencontres pittoresques et satire légère composent un récit fluide et agréable. La Lusitanie sert de décor à une succession de situations cocasses, et la complicité entre le scénario et le trait confère à l’ensemble un rythme vif et une vraie fraîcheur visuelle. 

Cette efficacité narrative semble toutefois contenir son propre élan. L’album s’appuie si fidèlement sur la « formule Astérix » que certains passages paraissent davantage répondre à des attentes établies qu’à un véritable souffle créatif. L’humour, plus appuyé et volontiers absurde, s’éloigne parfois de la finesse fondatrice de la série. Quant à l’intrigue, plaisante mais peu ambitieuse, elle progresse sans réelle tension, et quelques scènes donnent l’impression de fonctionner comme des clins d’œil obligés plutôt que comme des moments pleinement inspirés. 

Malgré ces réserves, Astérix en Lusitanie demeure une aventure généreuse, portée par un duo d’auteurs qui maîtrise parfaitement l’univers et sait en préserver l’esprit. L’album offre un divertissement solide, parfois prévisible mais toujours vivant, confirmant la capacité de la série à se renouveler sans renier son héritage. (4/5)


 

lundi 29 décembre 2025

[Hollinghurst, Alan] Nos soirées

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Nos soirées (Our Evenings)

Auteur : Alan HOLLINGHURST

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Albin Maichel)

Pages : 624

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dave Win, enfant métis de la classe ouvrière, a treize ans lorsqu’il est invité pour la première fois au domaine des Hadlow, les mécènes qui ont financé sa bourse d’études dans la prestigieuse Bampton School. Le week-end qui se présente, avec ses défis et ses rencontres surprenantes, va lui ouvrir les portes d’un monde nouveau et l’exposer à la violence du fils Hadlow, Giles.

Tandis que le récit, embrassant un demi-siècle, s’achemine vers le présent, les valeurs et les existences respectives de Dave et de Giles divergent radicalement jusqu’à entrer en collision : l’un, devenu un acteur de théâtre talentueux, est toujours prêt à s’élever contre les conventions et la discrimination ; l’autre, puissant politicien de droite, cherche à imposer une vision de l’Angleterre profondément réactionnaire.

Sous la plume de l’un des plus brillants romanciers anglais contemporains, lauréat du Booker Prize, Nos soirées est une peinture remarquable de l’Angleterre, des années 1960 au Brexit. Une histoire de classe et de racisme, d’art et de sexualité, d’amour et de violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Considéré comme l’un des plus grands romanciers anglais contemporains, Alan Hollinghurst est l’auteur, entre autres, de La Piscine-bibliothèque (Bourgois, 1991, nouvelle traduction Albin Michel, 2015), de La Ligne de beauté (Fayard, 2005), Man Booker Prize, et finaliste du National Book Critics Circle Award, et de L’Enfant de l’étranger (Albin Michel, 2013), prix du Meilleur Livre Etranger. Lui ont aussi été décernés : le Somerset Maugham Award, le E.M. Forster Award de l’Académie américaine des Arts et de Lettres ainsi que le prix littéraire commémoratif James Tait Black.

 

Avis :

Alan Hollinghurst, figure essentielle des lettres britanniques, s’est imposé par une prose d’une grande finesse et un sens aigu des nuances psychologiques. Romancier de la mémoire et des désirs discrets, il explore depuis toujours les zones feutrées des relations humaines et le temps qui les façonne. Son dernier roman illustre une fois encore la minutie d’une plume préférant les touches délicates aux effets spectaculaires.

Tout commence aux treize ans de Dave, le narrateur, lorsqu’il passe un week‑end dans la propriété du grand‑père de Giles Hadlow, un camarade de la prestigieuse Bampton School qu’il a pu intégrer grâce à une bourse offerte par cette riche famille de mécènes. Pour cet adolescent métis issu d’un milieu modeste, cette immersion dans l’élite britannique tient de la révélation : il y découvre un univers de privilèges, de codes implicites et de relations feutrées, à mille lieues de son quotidien. Des années 1960 jusqu’au Brexit, tandis que Giles, porté par l’assurance de son milieu, embrassera une carrière politique défendant une conception ultra‑conservatrice de l’Angleterre, Dave choisira quant à lui l’accomplissement de son identité homosexuelle et de ses valeurs humanistes à travers le théâtre, observant ce microcosme sans jamais vraiment en faire partie.

Alan Hollinghurst fait de cette position de retrait le ressort du roman : un regard discret mais aigu, attentif aux infimes variations des expressions et aux silences lourds de sous‑entendus révélant les rapports de force invisibles. Conscient d’être un invité de passage dans un monde qui n’a jamais été pensé pour lui, Dave observe sans juger, enregistrant les gestes et les non‑dits d’un milieu corseté dans ses usages, persuadé de sa propre permanence. À travers cette distance sociale, affective et identitaire, l’écrivain compose une fresque d’une ampleur remarquable : les Hadlow et leur entourage apparaissent dans toute leur complexité, témoins d’un pays qui se transforme sans qu’ils en mesurent toujours la portée. Le contraste entre leur assurance et la lucidité silencieuse de Dave crée une tension mélancolique qui irrigue le récit et permet de déployer sur un demi‑siècle un portrait saisissant de l’Angleterre contemporaine, traversée par les fractures sociales, les préjugés raciaux, les élans créatifs, les désirs contrariés et les crispations identitaires annonçant les glissements idéologiques et les bouleversements à venir.

La force du roman tient aussi à l’art d’écriture d’Alan Hollinghurst, à cette phrase ample et sinueuse où les émotions affleurent par touches et où les révélations se glissent dans les interstices. L’auteur excelle à faire sentir le passage du temps sans jamais le souligner, en modulant subtilement le rythme et en laissant les années se superposer comme des couches de peinture translucide. Sa prose, d’une élégance presque musicale, rend sensibles les mouvements intérieurs des personnages autant que les transformations du pays : une écriture qui conjugue précision et retenue, ironie légère et mélancolie diffuse, donnant à l'ouvrage une profondeur où l’intime et le politique se répondent harmonieusement.

Il faut enfin souligner la place essentielle de l’homosexualité dans le roman, comme l’un des fils souterrains qui structurent l’existence de Dave et éclairent sa manière d’être au monde. Alan Hollinghurst montre comment le désir façonne les trajectoires, les amitiés, les fidélités et les renoncements, comment il se glisse dans les regards, les malentendus et les occasions manquées. L’éveil amoureux du narrateur, ses premières attirances, ses élans contrariés ou tus, sont décrits avec une délicatesse qui dit la difficulté de se construire dans une société où l’hétérosexualité demeure la norme tacite. Cette dimension intime, indissociable du contexte social, révèle les tensions entre désir et respectabilité, entre liberté et contrainte, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait. En suivant Dave dans son parcours d’artiste, l'auteur fait de la création un espace d’émancipation, un lieu où l’identité peut se déployer sans masque et où l’amour entre hommes cesse d’être une ombre pour s'affirmer comme une force vive, parfois douloureuse mais toujours fondatrice.

Si l’intrigue peu resserrée peut déconcerter par sa lenteur assumée et par sa distance émotionnelle, l'on demeure durablement impressionné par l’ampleur et la subtilité de ce livre qui avance à pas feutrés pour mieux offrir, à qui accepte son rythme, une profondeur tout en nuances. Riche d’un demi‑siècle d’histoire intime et collective, il éclaire les transformations du présent avec une mélancolie lucide et vibrante. Gros coup de cœur pour ce livre monumental de plus de six cents pages. (5/5)