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Titre : Un monde nouveau (The New Earth)
Auteur : Jess ROW
Traduction : Stéphane ROQUES
Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
en français (Albin Michel) en 2025
Pages : 608
Présentation de l'éditeur :
Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa sœur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique. Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien.
Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ?
À travers ces personnages, Jess Row dresse la cartographie d’un monde éclaté et d’une Amérique en crise. De New York à la Cisjordanie en passant par l’Himalaya et Berlin, il déploie des sujets d’une actualité brûlante – l’identité raciale et religieuse, le conflit israélo-palestinien, la crise climatique, l’immigration – au moment où les repères du passé cèdent à la violence d’un présent sans lendemain.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Jess Row a été publié dans divers magazines tels que The New Yorker, The Atlantic, Granta. Ses nouvelles ont été sélectionnées à plusieurs reprises dans l’anthologie The Best American Short Stories et récompensées par deux Pushcart Prizes et un PEN/O. Henry Award. Il a été lauréat de plusieurs bourses prestigieuses : la fondation Guggenheim et le National Endowment for the Arts. En 2007, le magazine Granta l’a classé parmi les « 20 meilleurs jeunes écrivains américains ». Il enseigne à l’université de New York et à l’école de zen Kwan Um. Il partage sa vie entre New York et Plainfield (Vermont).Avis :
Emblème de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox avance sur un fil, hantée par deux abîmes : le secret longtemps tu des origines noires de la mère et le drame irréparable de la disparition de la benjamine, frappée par une balle israélienne lors de son engagement pacifiste à Gaza. Ces ombres exercent une force souterraine qui déforme les trajectoires et imprime à chaque destin une torsion irrépressible. Nathaniel et Naomi, figures parentales écartelées entre héritage intellectuel et identité fissurée, portent ce poids tandis que leurs enfants, désormais adultes, s’éparpillent entre foi, militantisme ou retrait silencieux. Mais tous, malgré leurs chemins distincts, restent prisonniers des cicatrices communes, contraints de chercher une place nouvelle dans une constellation marquée par l’absence et la perte.
Le récit de cette famille en crise permet à Jess Row de composer une fresque où l’intime et le collectif se confondent, les drames privés se transformant en métaphores d’une Amérique fracturée, travaillée par ses refoulements et ses pertes. Entre dispersion des voix, éclatement des liens et impossibilité de maintenir une cohésion face aux cicatrices du passé, les Wilcox apparaissent comme un miroir grossissant des contradictions nationales. A travers eux, l’auteur met en scène une Amérique qui vacille, chaque fracture intime le reflet d’une autre collective, mémoire et désarroi comme des forces souterraines dans un texte refusant la consolation pour mieux embrasser la complexité du réel.
La richesse des thèmes témoigne de l’exceptionnelle ampleur du livre. Au‑delà de l’histoire familiale, Jess Row construit une architecture où se croisent mémoire raciale, deuil intime, fractures politiques, quête spirituelle et désarroi collectif, recréant la bande originale de l’Histoire américaine récente. L’inventivité formelle est manifeste, notamment lorsque le récit s’interrompt pour s’adresser au roman lui‑même, brouillant les frontières entre fiction et réflexion critique. Ce geste audacieux souligne l’immense travail de composition et la volonté de faire du texte un espace de pensée autant qu’un lieu narratif.
L’on pense à Que notre joie demeure de Kevin Lambert, qui, par d’autres voies, poursuit une ambition comparable : faire de la fiction un lieu d’examen critique des paradoxes sociaux contemporains. Ici comme là, l’écriture refuse la facilité et impose une traversée exigeante, où la densité des voix et l’audace formelle fascinent autant qu’elles éprouvent, érodant le confort du lecteur pour l’obliger à affronter la complexité du réel. Un livre monumental, chronique de la gueule de bois de l’Amérique, dont la lecture elle‑même est une ascèse. (3,5/5)
Citations :
– Je vais te raconter une autre anecdote et puis on changera de sujet parce que ça va me faire pleurer. Il était incapable de raconter des blagues. Ma mère dit la même chose. Il était incapable de faire rire les gens. Pas parce qu’il n’avait pas le sens de l’humour ; ça lui plaisait que je raconte des blagues. Mais lui n’en racontait jamais. Un jour, il m’a dit qu’il ne trouvait rien de vraiment drôle. Et je crois que je suis d’accord avec lui.
– En effet.
– Je suis d’un naturel joyeux, tu l’as peut-être remarqué. Mais là, c’est différent. La comédie, c’est une tragédie avec du recul, non ? C’est comme si j’étais d’un côté du spectre et lui de l’autre, mais ça reste le même spectre. Quand on a une bonne mémoire, rien n’est jamais vraiment drôle.

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