J'ai beaucoup aimé
Titre : Dans nos pierres et dans nos os
(Red Dog Farm)
Auteur : Nathaniel Ian MILLER
Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE
Parution : en anglais (Etats-Unis) et
en français (Buchet-Chastel) en 2025
Pages : 400
Présentation de l'éditeur :
Après une tentative malheureuse d’installation à Reykjavík, le jeune
Orri reprend le chemin de la ferme familiale, au cœur de l’Islande.
Entouré par les siens, il va s’essayer à la vie d’agriculteur pendant un
an. Au gré ingrat des éléments (hostiles), de la météo (constante dans
son inconstance), des hauts et des bas de ses parents – qui ne sont
finalement pas les rocs qu’il imaginait – et de ses propres affaires de
cœur, Orri se retrouve face à un choix qui déterminera le reste de sa
vie.
Porté par l’humour et la tendresse qui le caractérisent, Nathaniel Ian Miller signe un magnifique roman islandais sur les défis du changement, les grandes décisions et l’art difficile de la transmission.
Porté par l’humour et la tendresse qui le caractérisent, Nathaniel Ian Miller signe un magnifique roman islandais sur les défis du changement, les grandes décisions et l’art difficile de la transmission.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Nathaniel Ian Miller vit dans une ferme du Vermont. Son premier roman, L’Odyssée de Sven, a conquis le public français et a notamment reçu le prix Club des lecteurs J’ai Lu et le prix Lire en Poche.
Avis :
Après un premier roman dans les glaces du Spitzberg, l’écrivain américain Nathanael Ian Miller investit un autre décor âpre et exigeant, l’Islande rurale, pour une nouvelle histoire introspective où, échappant à la société ordinaire, son personnage se cherche au plus près d’une nature aussi éprouvante que révélatrice.
Assailli par un sentiment de vide depuis qu’il a rejoint l’agitation de Reykjavík pour ses études, Orri découvre qu’il n’est finalement jamais plus heureux que lorsqu’il revient à la ferme de ses parents. Cette petite exploitation spécialisée dans l’élevage de vaches Galloway, une activité à la rentabilité incertaine s’effectuant dans des conditions difficiles, a pourtant usé Pabbi, son père, un homme harassé qui n’aurait jamais pensé lui transmettre un tel fardeau. Lui n’a qu’une perception pragmatique et stoïque de ce qu’il vit au quotidien comme une activité sacrée mais ingrate, un combat sans fin contre l’avarice d’une terre maigre et dure, contre l’hostilité d’une météo faite de pluie battante, de vent glacial et de gel mordant, enfin contre l’épuisement qui vous étreint dans la bouse, la boue et le sang imprégnant ce travail physique où, de vêlages éprouvants en blessures et accidents, vie et mort se côtoient sans jamais permettre ni répit ni relâchement.
Tout en réalisant la fragilité de ses parents vieillissants, comme érodés par une existence toute entière de labeur et de sacrifice, le jeune homme trouve quant à lui à la ferme un rythme qui lui ressemble, un sentiment d’utilité et, à renouer avec ses racines comme à se dédier à des tâches concrètes, physiques et au contact de la nature, une plénitude et une sensation de vérité brute qui ont sans doute beaucoup à voir avec les ressentis de l’auteur, lui-même devenu éleveur de bovins de boucherie après l’université, dans une exploitation familiale du Vermont. Sobre et introspective, la narration à hauteur d’homme déroule paisiblement les observations et le cheminement intérieur d’un Orri peu enclin aux grandes émotions. Rien ne se passe qui ne soit le fruit de l’accumulation des jours, dans une lenteur contemplative qui suit le cycle de la ferme et épouse le paysage, nous plongeant dans la tête du personnage pour suivre, au rythme de ses petites et silencieuses secousses émotionnelles, l’évolution de ses interrogations sur ses aspirations véritables et sur le sens à donner à son existence. Face à ses parents fatigués, le voilà qui se retrouve à reconsidérer son héritage familial dans une hésitation entre partir ou rester, entre une vie plus libre ou dotée de plus de sens, entre la proximité amoureuse ou la solitude dans le pré.
Là où L’Odyssée de Sven racontait un retrait, Dans nos pierres et dans nos os évoque un retour – vers la terre, vers les siens et vers soi. C’est un roman grave et tendre, où la poésie surgit du banal, et où le dépouillement devient une manière de se reconstruire. Une œuvre qui conjugue la force du réel et la quête intérieure, nourrie sans doute par l’expérience même de l’auteur. (4/5)
Assailli par un sentiment de vide depuis qu’il a rejoint l’agitation de Reykjavík pour ses études, Orri découvre qu’il n’est finalement jamais plus heureux que lorsqu’il revient à la ferme de ses parents. Cette petite exploitation spécialisée dans l’élevage de vaches Galloway, une activité à la rentabilité incertaine s’effectuant dans des conditions difficiles, a pourtant usé Pabbi, son père, un homme harassé qui n’aurait jamais pensé lui transmettre un tel fardeau. Lui n’a qu’une perception pragmatique et stoïque de ce qu’il vit au quotidien comme une activité sacrée mais ingrate, un combat sans fin contre l’avarice d’une terre maigre et dure, contre l’hostilité d’une météo faite de pluie battante, de vent glacial et de gel mordant, enfin contre l’épuisement qui vous étreint dans la bouse, la boue et le sang imprégnant ce travail physique où, de vêlages éprouvants en blessures et accidents, vie et mort se côtoient sans jamais permettre ni répit ni relâchement.
Tout en réalisant la fragilité de ses parents vieillissants, comme érodés par une existence toute entière de labeur et de sacrifice, le jeune homme trouve quant à lui à la ferme un rythme qui lui ressemble, un sentiment d’utilité et, à renouer avec ses racines comme à se dédier à des tâches concrètes, physiques et au contact de la nature, une plénitude et une sensation de vérité brute qui ont sans doute beaucoup à voir avec les ressentis de l’auteur, lui-même devenu éleveur de bovins de boucherie après l’université, dans une exploitation familiale du Vermont. Sobre et introspective, la narration à hauteur d’homme déroule paisiblement les observations et le cheminement intérieur d’un Orri peu enclin aux grandes émotions. Rien ne se passe qui ne soit le fruit de l’accumulation des jours, dans une lenteur contemplative qui suit le cycle de la ferme et épouse le paysage, nous plongeant dans la tête du personnage pour suivre, au rythme de ses petites et silencieuses secousses émotionnelles, l’évolution de ses interrogations sur ses aspirations véritables et sur le sens à donner à son existence. Face à ses parents fatigués, le voilà qui se retrouve à reconsidérer son héritage familial dans une hésitation entre partir ou rester, entre une vie plus libre ou dotée de plus de sens, entre la proximité amoureuse ou la solitude dans le pré.
Là où L’Odyssée de Sven racontait un retrait, Dans nos pierres et dans nos os évoque un retour – vers la terre, vers les siens et vers soi. C’est un roman grave et tendre, où la poésie surgit du banal, et où le dépouillement devient une manière de se reconstruire. Une œuvre qui conjugue la force du réel et la quête intérieure, nourrie sans doute par l’expérience même de l’auteur. (4/5)
Citations :
Les îles se dressent à pic sur la mer, des grandes falaises gris-noir striées et vérolées, creusées de petites grottes grouillant d’oiseaux, et mouchetées de merde. Parfois le ciel est tellement chargé de macareux, de fulmars, de guillemots, de fous de Bassan et de mouettes tridactyles que, de loin, on dirait une nuée de mouches en train d’éclore. La mer attaque sans relâche les parois rocheuses. Et les vagues ne se brisent pas avant de s’écraser parce que l’eau est trop profonde. Alors elle jaillit à la verticale quand elle frappe, à une hauteur presque inimaginable. Ça peut monter jusqu’à cent soixante-dix mètres. Sur les plus petites îles en particulier où on a l’impression d’être au centre d’un anneau de geysers ou dans l’œil trouble d’un ouragan.
Le propriétaire de l’exploitation ne résidait pas sur place. C’était un riche du continent qui possédait une belle maison d’été à Heimaey, au centre-ville. Il passait admirer ses terres et serrer la main de mon père deux ou trois fois par an. Je crois que ces visites pleines d’arrogance lui ont brisé le cœur. Je soupçonne qu’elles ont bien plus flétri son âme que le travail de la ferme sur cette terre implacable. J’ai cette théorie, cultiver n’importe quelle terre autre que la vôtre vous tuera. Parfaitement. Cultiver votre propre terre peut tout autant vous tuer, et ça arrive souvent, mais se saigner à blanc sur la terre de quelqu’un d’autre le fera sans faute. À chaque fois.

Qu'est-ce qui a "bloqué" Orri à Reykjavik ? Un choc culturel ? Vivre en ville au milieu de tous ces gens ? Ou, en tant qu'étudiant, passer tant de temps dans les abstractions de l'étude ?
RépondreSupprimerLe roman ne donne pas une explication univoque, mais plusieurs pistes se dégagent clairement et se renforcent mutuellement : un choc culturel profond, le décalage entre savoir concret et savoir abstrait, une solitude paradoxale, une crise identitaire. C’est la collision entre un homme façonné par un monde simple et dur, et un environnement urbain, intellectuel, social, qui lui demande d’être quelqu’un qu’il n’a jamais appris à être. C’est une crise existentielle autant qu’un malaise culturel.
SupprimerIl ne faut pas aller jusqu'en Islande pour voir cela. Je me souviens, étudiant au début des années 1980, avoir vu des fils et filles d'ouvrier en première année. Ils disaient ne pas pouvoir croire que " lire un livre c'est travailler". Aucun n'est arrivé en seconde année.
RépondreSupprimerC'est en effet le même sentiment de ne pas être « à sa place », le même doute sur la valeur de ce qu’on fait. Pour quelqu’un qui a grandi dans un milieu où l’effort se mesure au geste, à la fatigue du corps, à la production visible, l’abstraction peut sembler presque irréelle, voire illégitime. Ce n’est pas un manque de capacité, mais un changement de culture du travail, de rapport au savoir, de représentation de soi.
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